‹ Manuel populaire de morale et d'économie politiqueChapitre 6 sur 18 · LE VILLAGE ENRICHI · texte numérisé non relu

LE VILLAGE ENRICHI

il y avait dans la commune un riche propriiUairc, nommé M. Valcour, posscsscui' d'un ancien domaine paliimonial pomvu d'une jolie résidence, t|u'il délaissait pour habiter la ville voisine, ne venant passer à sa terre que (luclques jours de la belle saison. Le caractère des habitants le tenait éloi;,'né de Mirebeau , oîi il souffrait d'ailleurs du spectacle de la misère. Il désirait la soulager, et pour cela il prodiguait avec générosité des secours à tous ceux qui s'adressaient à lui, allant môme au-devant des besoins ; mais ses dons, comme ceux de la charité ordinaire , étaient un palliatif impuissant; malgi'é leur abondance, ils n'attaquaient pas le mal dans sa source.

M. Valcour était un homme instruit, bon et animé d'excellentes intentions. Il voyait le mal , il aurait nouIu le guérir; mais il ne se lendait pas bien compte des moyens à empl(»\cr. Il était labol'ieux , persévérant , suivant avec persistance la route une fois tracée, mais timide, et man(piant de résolution ; il hésitait toujours à prendre un parti, incertain entre plusieurs projets difTéivnts. Cette indécision l'avait môme empêché de commencer l'œuvre dont M. Dupré allait se charger.

.\ussitùl qu'il eut compris la nécessité de se donner un aide, le docteiu' tvconnut de quel secours lui serait un homme qui, avec de la fortune et des loisirs, avait le désir de les cmployei- au bien de ses semblables. Il lui avait souvent parlé de l'état de .Mirebeau, et ils regrettaient tous deux de voir plongée dans kj misère une coinminie où se rencontraient autant d'éléments dt pmspérité.

Une fois résolu à commencer l'entreprise, il lui fit part de sea plans, que M. Valcour fut loin de combattre. Ces plans entraient

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dans ses vues ; il promit donc franclicment son concours. Le docleur Dupié le détermina sans peine à accepter les fonctions de maire qu'on lui avait ofTortes plusieurs fois , mais qu'il avait toujoui's refusées par défiance de lui-même. Celte circonstance mit M. Valcour dans la nécessité de demeurer plus souvent à Mirebeau ; bientôt môme, captivé par l'œuvie à laquelle il coopérait, il en fit sa résidence habituelle.

Une circonstance favorisa leurs projets au début. Le curé de la commune, vieillard octogénaire , à qui l'âge rendait impossible le bien qui était dans son cœur, vint à mourir. M. Dupré avait compris <]ue, sans le secours de la religion et de la morale, on ne peut rien accomplir d'efficace pour la régénération d'une contrée. Il s'empressa d'aller trouver l'évèque et le pria de donner à sa commune un ecclésiastique qu'il savait décidé à le seconder de toutes ses forces. C'était un prêtre dans la force de l'âge, dont la charité égalait le zèle et les lumières , et qui , connaissant les projets du docieur, s'était senti pris du noble désir d'y concourir. M. Dupré, dont les intentions étaient bien connues de l'évoque, réussit daus sa démarche, et il revint à .Mirebeau plein d'une nouvelle ardeur. 11 sentait maintenant ses forces triplées.

Il serait tiop long d'iudiquei' tous les moyens que ces trois hommes employèrent d'un commun accord pour changer la face du village. Ce changement fut tel que, pour peindie l'état de la commune vingt ans après, il suffirait en quelque sorte de prendre l'opposé du tableau que nous avons tracé.

Le docteur et M. Valcour étaient persuadés que l'exemple est le meilleur moyen de convaincre une population plongée dans l'ignoi'ance. Pour amener les habitants de Mirebeau à adopter un meilleiu- mode de culture , ils ne virent rien de mieux (]ue de faire parler les résultats. M. Valcour profita de l'expiration du bail de sa propriété pour dbliger son fermier à se conformer à SCS vues. Il l'aida d'ailleurs par de grands travaux d'amélioration entrepris à ses frais.

Jus(|u'alors M. Dupré avait fait valoir son bien avec l'aide d'un régisseur, mais il n'avait pas les capitaux nécessaiivs pour l'améliorer. Il prit un parti (jui , à lui seul , était un des plus salutaires exemples qu'il pût donner. Contrairement à la déplorable habitude des cultivateurs , qui (tut l'imprudence d'emprunter pour

agrandir leur propriclé, il vendit la moitié de son bien afin de se procurer des capitaux pour améliorer le reste.

Dans celte circonstance, il imposa silence à son amour-propre et ne craignit pas de s'exposer aux suppositions que devait faire naître celte aliénation d'une partie de son domaine. L'événement prouva (jue ce qui aurait pu n'être qu'un bon exemple, avait été aussi une excellente opération. Dix ans plus lard, la moitié de sa propriété lui rapportait plus du double de ce que lui donnait auparavant la totalité. Des capitaux habilement employés en travaux d assainissement , en engrais, en amendements, en instruments perfectionnés, des soins iulelligenls et un système raisonné de culture avaient presque triplé son avoir.

Des résultats aussi évidents ne pouvaient manquer de frapper les habitants de Mirebeau. Hientôt quebiues cullixaleurs, séduits par loxemple et entraînés par les conseils chaleureux du docteur, quelques-uns même aidés secrètement par la bourse de M. Valcour, se décidèrent à adopter ses procédés. Dès ce moment, le plus difficile était fait. Nos deux amis ne s'étaient pas dissimulé tpie, tant (ju'ils agiraient seuls, leur exemple serait peu convaincant pour les simples cultivateurs, toujours portés à se défier de ce que font les riches, sous prétexte que ce qui est bon pour ces derniers ne vaut rien pour eux. En amener quelquesuns à imiter ce qu'ils voyaient était donc une victoire; leur exemple devait être suivi de proche en proche. I.e résultat loulirma ces prévisions.

Aussi, pour obtenir cette première victoire, M Dupré n'avait rien négligé. Il se multiplia réellement pendant les premières années, et l'on peut diie que sa vie fut un combat perpétuel contre les obstacles. Il était partout pour sin-veiller les travaux qu'il faisait exécuter, et dont la réussite importait non moins a»i succès de son œuvre qu'à sa fortune personnelle. Il continuait en même temps à donner ses soins aux malades. Il leur faisait même des visites plus fréquentes, parce que chacune était i>our lui l'occasion de donner un conseil. Janiais^^ il ne rencontrait un habitant de la couunune satis lui faire quebpies (]uestions de nature à provoquer ses réflexions, et il ne le (|uitlail pas sans lui avoir glissé quelque avis. Tous les dimanches , quand le temps le permettait , il se mêlait aux groupes qui se rassemblaient à la

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porte de l'église. Les habitants dcMirebeau faisaient alors cercle autour de lui, et là, tout en parlant de la saison, de l'état des j-écoltes ou des affiiires de la commune, il leur adressait en commun quelques-uns des avis qu'il leur prodiguait en particulier. Il tournait la conversation sur les mesures qu'il avait en vue pour le bien de la commune, et il les amenait à les proposer euxmêmes, leur faisant adopter d'avance ce qu'ils auraient peut-être combattu si on le leur eût ouvertement conseillé.

Un des premiers points sur lesquels s'était portée l'attention du docteur avait été l'endiguement du luissoau qui traversait la plaine en face du village. On avait ainsi prévenu les débordements qui transformaient cette plaine en un marécage pestilentiel. Les pâturages, envahis par des plantes malfaisantes à cause de la présence constante de l'eau, avaient été assainis par de nombreuses tranchées; défoncés, retournés et purgés des mauvaises herbes , ils étaient devenus de grasses pi-airics , entrecoupées de fossés d'irrigation qu'alimentait le ruisseau. Ces prairies nourrissaient maintenant de nombreux troupeaux ; elles fournissaient ainsi aux terres du village l'engrais qui leur avait toujours manijué. Ce n'est pas tout.

On sait que ce ruisseau formait dans son cours plusieurs chutes qu'on n'avait jamais utilisées. Le docteur "regrettait depuis longtemps de voii' se dissiper en pure perte des forces capables de faire marcher de puissantes machines , propres à répandre la vie eU'activilé dans lacontiée. 11 établit pour.sa part, sur lapins faible de ces chutes et la plus rapprochée du village , un moulin qui était déjà im bienfait pour le pays , mais dont l'utililé fut surtout appréciée lorscjue les habitants connurent mieu.v l'emploi du tem]iS. Il les dispensait , en eflét, des longues courses (ju'ils avaient à faire auparavant, par de très-mauvais chemins, pour porter moudre leurs grains.

C'était là, cependant, la moindre des choses que M. Dupré avait eues en vue. Le tei-riloire de la commune était étendu, m<iis il se composait en grande partie de prés et de bois (|ui olViuiont peu d'aliment au travail : les terres , dont la culture occupait seule les habilanls, étaient peu considérables. Le docteur voyait quel avantage il y auiait à appeler dans le village une industrie (pii pût leui' fournir une occupation. La vente d'une partie de

sa propriété lui permit de réaliser ce projet. 11 savait que des capitalistes désiraient établir des usines dans la vallée de Mirebeau. La portion qu'il voulait vendre coiivenait à cet objet; le niarcbé fut conclu, et bientôt l'on vil s'élever les niins d'une filature qui réussit assez l»ien poui' décider dans la suite les propriétaires à y joindre tmc fabrique de toiles peintes. Plus tard, comme la contrée offrait du minerai de fer de bonne qualité, et que, faute de déboucbé.-< , les bois environnants avaient peu de valeur, quelques forges vinrent s'établir dans le vallon. D'autres usines s'y lixèrent successivement, et peu à peu la vallée devint le siège d'une assez grande acli\ité industrielle.

Tout cola ne se fil pourtant pas sans difficultés ni sans luttes. Les habitants de Mirebeau n'étaient , dans le principe , ni assez nombreux, ni assez intelligents pour suflire aux travaux de la fabrique : il fidlut donc appeler des ouvriers du dehors. Leur arrivée causa un soulèvement presque géncial. On ne voulait pas voir qu'en exécutant des travaux que ne pouvaient pas accomplir les habitants, ils ne feraient toit à personne, et que leur présence, en augmentaiit le nombre des consommateurs, donnerait de la valeur à bien des choses qui n'en avaient point. Comme le village pouvait à peine nourrir ses propies habitants , on voyait un danger dans ces nouveaux venus. « C'étaient, disait-on , autant de bouches qui allaient affamer le pays et faire enchérir les denrées. »

Ce fut un bonheur pour la commune d'avoir alors un homme comme .M. Dupré. L'iniluencedont il jouissait sauva tout : il parvint à calmer l'irritation, et s'il ne pnlobteiiir que les nouveaux travailleurs fu^^sent accueillis avec bienveillance, il empêcha du moins qu'ils ne fussent victimes d'une aveugle hostilité.

I^ docteur eut surtout besoin de toute s(»n influence dans une circonstance décisive pour le hien-i^lrc du village. Il s'agissait de la vente dos biens communaux. Ces biens, formant une partie notable du territoire de Miivbeau, se composaient do bois et d'une assez grande étendue de landes et de pâturages. Les pauvres de la commune y menaient paître leurs vaches cl leurs brebis; ils y trouvaient encore du bois pour se chauffer-

Lorsqu'il fut question piiiir la première fois de cette mesure, elle s(iule\a un cri d'iiulignalinn. « (i'éliiil vouloir ruiner le vil-

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lagc, dépouiller les pauvres de oc qui leur appartenait et les réduire à la mendicité. » Dans cette drconstance, M. Dupré faillit perdre toute sa popularité. 11 tint bon cependant, parce qu'il était convaincu de l'utilité de la mesure. D'abord, la commune avait besoin de se créer des ressources poui- les travaux, d'utilité publique qu'elle devait entreprendre; d'un autre coté, et ce point était le plus important à ses yeux, c'était l'enrichir (juc de rendre à la culture des terrains qui , à l'état de vaine pâture, étaient, pour ainsi dire, frappé.s de stérilité.

Pour faire adopter sa proposition, le docteur fit décider qu'une partie des communaux serait partagée entre les habitants, afin de compenser immédiatement l'inconvénient qui pourrait résulter de leur suppression. Le reste fut vendu, et servit doublement à enrichir le pays. Ces terres furent achetées par des propriétaires étrangers à la commime , qui vinrent s'y (i.\er avec leurs capitaux , et y mirent en pratique un meilleur système de culture. Les bois avaient été jusque-là sans valeur, parce qu'ils étaient dépeui)lés par les chèvres et les moulons, dont la dont meurtrière dévorait les jeunes pousses. La suppression du droit de parcours mit fin à cette situation déplorable. Mieux aménagés, les bois se repeuplèrent , et, grâce à la demande de combuslil)le qu'amena l'établissement des forges, ils fournirent bientôt du travail à la population.

Les fonds provenant de la vente des communaux furent employés à des travaux <jui contribuèrent à augmenter l'aisance des liabitants. Il faut citer en première ligne un bon système dévoies de communication (pii facilita les transports de toute espèce. Kn pou d'années, les chemins de la connnune furent tons mis dans un parfait état de viabilité , et ou en établit de nouveaux pouiétendre les relations avec les localités environnantes. Au commencement, les habitants ne voyaient dans ces travaux que des corvées au profit des riches qui, disaient-ils, profitaient seuls de ces routes. Mais bientôt l'industrie et les progrès de l'agriculture, en nnillipliant les charrois, leur firent voir que le bon étal dos routes profitait aux pauvres comme aux riches. Lorsqu'ils compriienl l'utilité de ces travaux poin- eux-mêmes, les prestations en nature qu'ils nécessitaient ne furent plus l'objet d'aucune répugnance, et les travaux, mieux exécutés, doublèrent et triplèrent de valeur.

Cesaméliorationsmaléiirlles n'avaient pas seules appelé Tatlention (lu docfoiir el de ses aides. Ils s'étaient aussi pié(X"cupés des besoins moraux de la commune. Le curé, dévoué de cœur à la réfrénerai ion de sa paroii^se, avait su se concilier l'alTecUon générale des lial)ilants par sa hieuveillance, par l'inlérèt (|u'il prenait à leiu's afl'aires , et par les services qu'il s'ellorçait de rendi'c à chacun. Avant lui, l'église était presque déserte les dimanches. Peu à pou il sut y ramener ses paroissiens, et, la population augmentant, l'église se trouva hientùl insullisaute ;on dut songer à la réparer et à l'agrandir. C'était cequeledocteur désirait non moins tpie lui : ce besoin prouvait que la population était devenue plus moiale en devenant plus heureuse.

Ou profita delà circonstance pour faire quoi(jue.>>lra\au\ d'embellissement que M. Dupré ne croyait pas siuis utilité. La place nue qui s'étendait devant l'église fut agrandie, plantée d'arbres et transformée en une jolie promenade. Elle formait, avons-nous dit, une esplanade au-dessus de la rivière. On soutint les terres par un mur, et l'on établit une terrasse munie d'un pai-apet, pour prévenir toute chance d'accident. La pi'omenade et la terrasse furent garnies de bancs. C'est là que le bon docteur aimait à s'asseoir pour causer avec les habitants de la comumne , tutoyant avec une aimable familiarité, connrie on l'ait à la campagne, tous ceux qu'il avait vus enfants, ou que l'âge n'avait pas rendus ses égaux.

Il se plaisait à jouir du spectacle qui, de cette terrasse , se déployait aux regards, et qui était en grande partie le fruit de ses efforts. Au bas, la rivièie développait à droite et à gauche sa courbe gracieuse. Ses bords avaient été garnis d'un rang de peupliers qui formaient de chaque côté un maguilHjue rideau de vei-dure, et qui déjà constituaient un revenu important pourla caisse municipale. Ce, rideau, un peu interrompu devant la terrasse , permettait à la vue de s'étendre dans la vallée, oii elle se reposait agréablement sur un riant tapis de prairies. Le centredu passage était occupé par la l'abritpie , dont les bâtiments dominaient les habitations répandues dans la vallée, et qui étalait aux regards SCS longues bandes d'étoffes aux mille couleurs.

Les habitations avaient subi, dans l'intervalle, un changement non moins satisfaisant ; elles avaient un air de propreté coquette

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qui charmait les yeux. De dimensions variables, en raison des familles qu'elles devaient loger, elles étaient presi|ue toutes construites sur un plan analogue. Le docteur avait l'cussi à faire comprendre l'importance de la lumière et du renouvellemint de l'air : aussi elles étaient toutes percées de plusieurs ouvertures, percées de côtés opposés. Entourées de jardins plantés d'ai'bres fruitiers et clos par des haies vives, elles paraissaient s'élever du sein d'un immense verger. Les fleurs qu'on voyait paier ces jardins et orner le devant des maisons dénotaient chez les habitants un amour de la nature, indice heureux de la douceur de leurs sentiments. On y reconnaissait l'influence des goûts du bon docteur, qui avait fourni les graines. Ces maisons avaient été construites en partie par lui, par M. Valcour, etsui'toul par les propriétaires de la fabrique, afin de loger les ouvriers venus à Mirebcau. Plus tard, les autres habitants, forcés, malgré eux, de comparer ces demeures propres et agréal)les avec leurs logements sales et incommodes, imitèrent le plan de ces maisons, et bientôt la vallée s'était trouvée couverte d'habitations qui joignaienll'agrément à la commodité.

On avait en même temps assaini le village en faisant disparaître les boucs et les ornières des chemins 5 les trous et les mai'es avaient été comblés; la vue et l'odoral n'étaient plus offusqués par i\c!i auias d'unmondices et par des tas de fumiers dont on laissait perdre les sucs fertilisateurs, au grand détriment de la santé publique. La propreté avait fait des progrès avec l'aisance ; les anciennes maisons avaient été réparées, nettoyées, agrandies; beaucoup même avaient été reconstruites; aujourd'hui elles étaient toutes plus commodes, pourvues d'un plus grand nomhre de meubles et d'ustensiles, et siutout elles étaient tenues avec plus de soin.

Poui' arriver à ce dernier résultat, M. Dupré avait beaucoup compté sur la génération naissante, car il savait que les vieilles habitudes sont plus fortes (jne les bonnes intentions. Aussi un de ses pienùers soins avait été la création d'une école.

Les bons maîtres manquaient alors; il n'y avait pas d'écoles normales, et les instituteurs claient sans moyens pour se former. Le curé vint en aide au docteur. Dans son ancieinic paroisse, où il s'étaitbeaucoup occupé d'instruction, il avait remarqué à l'école

un jeune homme qui aidait le maître, et qui, à un esprit droit, à un jufîement sain, joignait d'exoollents sentiments et un goût véritable pour l'enseignement. Il le fit venir à Mirebeau et se chargea de le mettre en élal de diriger une i las^e. Ses soins furent couronnés de succès; dès l'ouverlure de l'école, la manière dont elle fut tenue proma qu'elle était dans de bonnes mains. F^c curé y faisait d'aillems de fréquentes visites, pour encourager le maître; il s'assurait de l'exactitude des enfants, il suivait leurs progrès, surveillait leur conduite et faisait de tout ce qu'il remarquait l'objet d'observalions aux parents.

11 fallut cepenilaut de la persévérance [*ouv décider les fatnilles à envoyer leurs enfants à l'éole. Les jK-M-es, qui avaient vécu jusque-là sans instruction, ne pou\ aient se persuader qu'il fût nécessaire d'en donnera leui'slils. Le docteur joignit ses efforts à ceux du curé pwn* les déterminer à se priver un jhmj des faibles ser\ices que leur rendaient leurs enfants. Ue son côté, M . Valcour, comme maii'e, sévit avec fermeté contre le vagabondage et les déprédations des enfants; il punit aussi très-sévèrement toutes les dégradations commises par eux sur la \oie publi(pie. Eu combattant ainsi l'oisiveté , il allaiblit les obstacles (jii'clle apportait aux progrès de l'instruction.

Grâce à ces soins réunis, l'école fut bientôt suivie par tous les enfants en ài;c de s'y rendre. La population de la commune croissimt, il fallut même songer plus tard à dédoubler l'école où les enfants des deux sexes étaient réunis. L'instituteur, M. Raymond, s'était marié, et sa femme partageait avec lui le soin de la classe. On lui confia la diiection de l'école des filles, qui l'eçurent alors une éducation mieux appropriée aux besoins de leur sexe.J Enfin, dans les derniers temps, ona\iiit établi dans la vallée une salle d'asile pour les enfants des familles cccnpéesdaus les ateliers.^ Les propriétaires de la fabri<iue y avaient généreusement contribué poin- la plus forte part.

Tant d'en'ttrts a\ aient porlé leurs fruil^. Si la face du \illagc avait changé , les mœurs n'avaient pas subi une tiansformalioï moins complète. Llles s'élaient adoucies, policées; les habitude! étiûent devenues moins grossières, le caractère moins sauvageJ L'activité avait succédé à l'engourdissement de la paresse. Le foires et les marchés n'étaient plus suivis que parceux qui avaient'

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besoin d'y aller pour acheter ou pour vendre. Les cabarets étaient moins fréquentes, mais en revanche, les champs étaient mieux cultivés et donnaient des moissons plus abondantes. Des produits auparavant inconnus étaient maintenant recueillis dans le village ; les cultures plus variées faisaient moins dépendre le revenu des habitants de l'inconstance des saisons, elles les mettaient davantage à l'abri des ciiances d'une récolte unique.

La culture des plantes économiques et industrielles s'était lépandue dans la commune, lille y avait augmenté les moyens d'échange, et amené l'argent qui y manquait. Les fruits, précédemment négligés, étaient devenus un objet de grand rapport; le docteur y avait veillé d'une manière spéciale. 11 aimait ce qui retient l'homme chez lui et l'attache à sa demeui-e. D'ailleurs, disait-il, les fruits sont une récolle qui vient d'elle-même, et il n'en coûte pas davantage pour cultiver de bonnes espèces (|ue pour en soigner de mauvaises. 11 sefl'orrail donc de propager les meilleures^ et il montrait lui-même à grelîer et à tailler les arbres.

11 avait aussi insisté pour le perfectionnement des races de bestiaux, y appliquant le même raisonnement qu'à la culture des fruits. La multiplication des bestiaux , due à l'amélioiation des prairies, donna naissance, par son conseil , à une industrie nouvelle, la fabrication du fromage. 11 introduisit l'usage des associations rurales du Jura, nommées fruitières. A l'exemple de ces associations , le lait des vaches de tous les habitants était remis chaque jouràl'un d'eux, qui se chargeaitde fabriquer le fromage, et qui en tenait compte à chacun en laison de knpiantité de lait fournie. Cette association si simple permit d'utiliser les moindres quantités de lait , tout en diminuant les frais et les pertes de temps.

Le soin des vaches et de la basse-cour que poss(>da bientôt cha(pie maison, retint les ménagères dans l'inlérieur de leurs maisons, et desiut entre leurs mains une occupation aussi lucrative qu'intéressante. I..e docteur inspira aussi le goût de l'éducation des abeilles, éducatidu qui donne sans peine un revenu presque assuré et un produit d'une ressource précieuse pour les ménages. On ne trouvait pres(pie plus dans le village une seule maison dont le jardin ne contint quelques ruches.

iM. Dupré avait cherché encore à répandre dans la commune le goût des industries qu'on peut appeler domestiques, parce qu'elles s'exercent au coin du foyer. Il tenait à ce que chaque cultivateur connût un élat pour occuper les longues soirées d'hiver, on les journées de niau\ais temps. Outre le profit qu'on en tire, il y voyait une ressource contre l'oisiveté et une garantie contre la fréquentation du cabaret.

Pour arriver à ses Uns, il avait très-heureusement profité de la classe d'adultes tenue par l'instituteur. Celle classe avait eu d'abord de la peine à réussir; elle avait rencontré dans le cabaret un concurrent redoutable j mais enfin elle avait fini par recruter un bon nombre d'assistanls. C'était pour .M.Diqiré un puissant moyen d'action sur la population. 11 venait lui-même fréquemment à la classe; il s'entretenailavec ceux qui étaient présents, et liouvait toujours moyen de leur donner (juelque avis ou de leur apprendre (|uel(|uo chose de nouveau.

De son côté, le cuié s'y rendait aussi deux on trois fois chaque semaine. Il y faisait réj;ulièrement, comme -i l'école, une instruction religieuse une fois par semaine. Les antres jours, il se contentait d'adresser des avis, faisait quelques observations à projM)» de ce qui se présentait, interrogeait l'un ou l'autre, s'enquérait de ses affaires, demandait des nouvelles du père ou de la mère , de la femme on d'un enfant malade ; il excitait, conseillait , blâmait (jueltpiefois, encourageait plus souvent, et toujours gagnait la confiance de chacun.

C'est ainsi que le village de Mirehean était devenu méconnaissable. Vingt ans avaient suffi pour tripler la population , et l'aisance avait fait de.s progrès encore plus rapides. Cependant tout ne fui pas également heureux. Il n'y a pas de bonheur parfait en ce monde, et le bien n'est jamais sans mélange de mal.

Ainsi les progrès furent accompagnés de vicissitudes et de rc- \ers partiels qui amenèrent la luine de plusieurs imprudents. Quelques habitants, éblouis par les succès de leurs voisins, se li- Nrèrenl à des entreprises mal calculées; ils échouèrent, et leur échec rendit plus circonspects ceux qui vinrent après eux. Des ambitieux se lancèrent aussi dans des spéculations téméraires j^ ils firent malheureusement des dupes dont les plaintes menacèrent un instant d'arrêter toute tentative nouvelle. Il y eut aussi,

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comme toujours, dos accidonlb impiévus, des épreuves envoyées par la Providence à d'honnêtes familles. Mais ces malheurs excitèrent la compassion générale; le concours empressé de ceux qui n'étaient pas frappés réussit à les soulager en partie.

On ne pouvait pas espérer non plus que Dieu mît la commune à l'abri des intempéries des saisons. 11 survint donc quelques mauvaises années qui furent d'autant plus pénibles à passer, qu'elles surprenaient beaucoup d'indis idus au milieu d'entreprises commencées , et lorsque la commune tout entière se trouvait dans une espèce de travail d'enfantement. Les industries qui s'y étaient implantées ne fuient pas toutes également pi'ospères. Les alleinalives d'activKé et de stagnation , qui se reproduisent presque périodiquement, ne pouvaient pas manquer de les atteindre; les moins vivaces y succombèrent.

11 y eut donc des alternatives dans le développement de la prospérité de Mii'ebeau ; mais le docteur les avait prévues; aussi n'en fut-il pas ébranlé. Dans ces moments difliciles, il redoubla d'activité, alin de rendre le courage aux esprits abattus. Quant à lui. son énergie se retrempait, en quelque sorte, dans ces temps d'épreuves. Comme il n'avait jamais compté sur une prospérité continue , il ne s'effrayait pas d'un instant de-revers. Il regardait ces temps d'arrêt connue des moments de repos où riuniianilé reprend des forces pour s'élancer ensuite à de nouveaux progrès.

Un seul danger l'efl'rayait pour la commune : l'invasion des vices; Ions ses efforts tendaient maintenant à l'en préservera l'avenir. Il redoutait non moins l'invasion des idées fausses, qu'il regardait comme un fléau poui- une société. Par le mal que des idées erronées avaient fait dans la commune, par l'état d'engouj'dissement et de pauvreté où elles ^a^aient maintenue si longtemps, il devinait le mal que pouvaient faire d'autres idées également fausses , si elles venaient à se glisser dans l'esprit des habitants, lls'efi'orçait eii conséquence de propager l'instruction; il était parti de si loin, qu'il avait encore bien des erreurs et des préjugés à combattre.

Mais venons à l'objet de la réunion que nous avons laissée auprès de l'église.

LES SUITES d'une IMPRUDENCE.

I.oiiia Morand , un des anciens enfants de Mircheau , avait épousé, dix-huit ans auparavant, la liile d'inie veuve, qui lui avait apporté avec ses vertus une petite maison enlouiéc d'un enclos. C'est là qu'il vivait, cultivant de ses mains le modeste héritage qu'il avait reçu de ses parents. Son activité , jointe à celle de sa femme , ménagère laborieuse et économe, fournissait largement aux hesnins de la famille composée de six persi»nnes, ui , sa femme, sa belle-mère, et trois enfants dont un garçon et deux filles plus jeunes.

Leur union durait depuis dix ans et n'avait été troublée pai' aucun accident. Louis .Morand avait déjà fait des économies, lorsqu'il eut l'imprudence de s'associer avec son frère aine ,j homme actif, (jui venait malheureusement d'entreprendre sansj ressources suffisantes un petit commerce de transport par eau. Cette entiepiise avait semblé prospérer d'aboid; mais bientôt une concurrence établie avec des capitaux plus abondants la fit"" écbouer. I^uis survint un débordement où sou frère périt avec son bateau.

11 fallut vendre ses biens pour payer ce qu'il devait. Tout y passa, et cependant il restait encore quelques dettes. Louis Morand voulut les acquitter-. Il aurait pu s'en dispenser, il est vrai, puis(ju'il n'avait jamais été associé eu nom avec son frère et qu'i n'avait signé aucun billet. Mais ces dettes avaient été contractéei pour un commerce dans lequel il avait un intérêt : il sentait sa conscience engagée, et tenait à faire honneiu* à la mémoire de soï frère. Peu après, le chagiin conduisit sa belle-s(i.'ur au tombeauJ et elle mourut laissant deux enfants dans un dénùmeut absolu.! Louis Morand recueillit, sans hésiter, les deux orpbelins : il se dit qu'en travaillatit un peu plus il parviendrait bien à les élever avec ses propres enfants.

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En agissant ainsi, Louis Morand s'était conduit noblement. Sa bonne action devait lui attirer les bénédictions du ciel, comme elle lui méritait déjà l'estime des hommes. 11 aurait certainement continué à prospérer, grâce à son intelligence , à son excellente conduite et à son infatigable activité, qui trouvait encoi-e le temps de rendre service; mais il commit une autre grave imprudence.

Lorsqu'on avait vendu le bien de son frère , il s'était trouvé quelques terres qui touchaient aux siennes, et il ne sut pas résistei' à l'envie de s'arrondir en achetant des champs qui étaient si bien à sa convenance. Comme ses économies ne suffisaient pas à payer cette acquisition, il eut le tort d'emprunter, imitant en cela les habitants des campagnes, qu'aveugle la passion de la terre, et qui ne comprennent pas ce qu'il y a de faux dans l'opération d'emprunter à six pour cent, pour acheter des terres qui ne rapportent ordinairement que trois ou quatre au plus. Cette manie est le fléau des campagnes, où elle fait des cultivateurs la proie des usuriers et des fripons. Klle ne de\ait pas avoir des conséquences moins funestes pour Louis Morand.

Déjà, au lieu de vendre quelques morceaux de terre pour payer le restant des dettes de son fière , il avait contracté envers ses créanciers des engagements' qui auraient dû le retenir. Mais il pensa qu'en continuant à économiser comme il avait fait jusque-là, il pourrait payer les intérêts de son emprunt, et même rembourser pomptemont le capital. L'extinction de sa dette lui semblait donc facile, comme elle le semble toujours à ceux qui cèdent à la même tentation : le résultat devait tro per ses espérances.

Deux mauvaises années successives le mirent, dès le commenremcnl, dans l'impossibilité de payer même l'intérêt de ce qu'il devait. L'adoption de ses neveux avait augmenté ses charges, et il devait maintenant pouj'voir à l'entretien de huit persoiuies. II obtint de ses créanciers, à des conditions onéreuses, d'ajouter les intérêts au capital , et il redoubla d'ardeur avec l'espoir de voir venir des temps meilleurs. Il éliiil connu pour l'un des plus laborieux cultivateurs de .M irebeau ; il le devint encore davantage , travaillant .sans relâche, toujours le premier aux champs et le dernier à l'ouvrage. La fatigue altéra bientôt sa santé. Il contracta le germe d'ime maladie qu'il nevouluf passoigner au début,

et qui finit par nicttr«i sa vie en danpor. La force de sa constitution, (ju 'aucun excès n'a\ait allérce, le sauva; mais ilresla plus de six mois sans pouvoir reprendre le travail.

Pendant sa maladie, il fallut payer des ouvriers pour exécuter ce qu'il faisait auparavant lui-même. Ses champs, moins soij^nés, rapportèrent moins cette année. Pour comble de malheur, la grêle vint plus tard ravager ses terres à la veille de la muisjon. Cependant, sans sa dette, Louis Morand pouvait faire face à tout, et, même avec ciîlte dette, il aurait encore pu se tirer d'affaire, s'il avait pu se décider à vendre le petit bien qu'il avait acheté et une faible partie de son bien patrimonial; mais l'aînour-propre, qui empêche les cultivateurs de se dessaisir de ce qui leur a une fois appartenu, le retint comme les autres. Malgré les conseils du docteur, il ne put s'y résoudre. Il vit donc sa dette s'accioitre chaque année avec une rapidité effrayante.

Lorsque arrivait l'échéance des engagemenls, il sollicitait des renouvellemenls, et chaque fois il n'obtenait un sursis qu'à des conditions de plus en plus onéreuses. Il vint enfin un nioraent où les intérêts et les frais eurent tellement accru le montant de sa detic, (ju'il ne lui était plus possible de la payer |)ar son travail et le revenu de son bien. Ses créanciers re\prr)prièrent, et il eut la douleui de voir l'héritage paternel absorbé tout entier par une dette qu'il aurait pu acquitter dans le principe avec le sacrifice d'une portion de ce patrimoine.

Il ne lui resta plus que la maiï.ou el le jardin. Du muuis, sa famille avait un abri, et leur vieille mère ne fut pas réduite à quitter le toit sous lequel elle avait passé sa vie.

Obligé de chercher du travail, Louis Morand en alla demander à la filatuie, avec l'espoir d'y faire admetire aussi son fils, déjà dans sa seizième aimée. Malgré la gêne où il avait vécu, il l'avait envoyé à l'école jus(|u'à quatorze ans, regardant une bonne instruction, avec des habitudes d'ordre et de travail, comme l'héritage le plus sûr qu'il pût lui laissir. L'événement l)roiiva combien il avait raison.

Louis Morand était aimé et estinié de toute la commune; on le savait laborieux et intelligent; les malheurs qui l'avaient frappé excitaient l'intérôt en sa faveur. H fut très-bien accueilli dans la fabrique, où il se mit promptemeni au courant des travaux, el

ET d'économie politique. 25

Itientôt il fut en état de gagaer un salaire assez élevé. Son fils fut reçu avec lui, et, par son savoir et son activité, il annonça devoir faire en peu de temps un très-bon ouvrier. Son gain, quoique faible d'abord, fut cependant une utile ressource pour ses parents. Enfin la mère trouvait à employei' dans le village les instants que ne réclamait pas son intérieur. Ses excellentes qualités et la manière consciencieuse dont elle s'acquittait de son travail ne contribuaient pas moins que ses malheurs passés à la faire rechercher dans toutes les familles.

Le ménage parvenait ainsi à se soutenir pauvrement, il est vrai, mais sans faire de dettes, et il pouvait attendre sans trop de peine le moment où les autres enfants seraient en âge de gagner leur vie. Louis Morand, remis de la secousse, avait repris sa sérénité habituelle, et sa famille entrevoyait déjà des jours meilleurs dans un prochain avenir. Une catastrophe inattendue vint détruire ces espérances.

Louis Morand revenait un soir de la fabrique. Il hâtait le pas à son ordinaire, afin d'avoir plus de temps à donner aux travaux auxquels il se livrait chaque jour dans son ménage. Tout à coup il entend pousser des cris de détresse. C'étaient ceux d'une troupe d'enfants dont l'un, en jouant sur le bord de la rivière, venait de tomber dans l'eau. Louis Morand, soupçonnant la cause de ces cris, accourt à l'instant : il jette sa veste et se précipite dans la rivière, à l'endioit où l'enfant a disparu. Après quelques instants de recherches, il est assez heureux pour le retrouver, et il parvient à le déposer sur le rivage, où il s'empresse de lui donner les soins <]ue sa position réclame.

Heureusement le petit noyé était resté peu de temps sous l'eau ; l'as[)hyxie n'était pas complète. Les soins iritelligenls de son sauveur, aidé de quelques personnes attirées par les cris, le ramènent bientôt à la vio, et déjà il a repiis connaissance, lorsque sa grand'nière, avertie de l'accident, arrive sur le lieu du sinistre. Louis Morand lui remet son petit-fils, indique quelques précautions pour le l'aire transporter chez elle, et charge un des enfants d'aller au plus vite chercher le docteur. De son coté, le cœur joyeux d'avoir sauvé un de ses semblable^-, il s'empresse de retourner chez lui pour changer de véteineuts.

L'enfant fut elVectivemcnl sauvé , mais ce devait être aux dé-

pens de celui qui s'était si courageusement expose pour lui. Louis Morand était en sueur lorsqu'il s'était jeté dans la rivière, et la fraîcheur de l'eau l'avait saisi. Cependant l'effet ain-ait pu être passager, si, en donnant les premiers soins à l'enfant , il n'était resté quelque temps avec ses vêtements mouillés et glacés sin-son corps. En rentrant chez lui, il se sentit piis de frisson, et se mit au lit avec la fièvre. Une fluxion de poitrine se déclara, et, malgré tous les efforts du bon docteur, trois jours après il était ravi à sa famille.

Cet événement avait plongé le village dans le deuil. Louis Morand y était généralement aimé. Dans le temps de son aisance, sa porte avait toujours été ouverte aux malheureux. On ne le voyait pas, il est vrai, aux fêtes ni aux réunions publiques; il n'avait jamais le temps d'allei- au cabaret, mais il avait toujours celui d'aller à régli.se ou d'obliger un voisin, même en négligeant ses propres intérêts. La cause de sa maladie vint encore ajouter aux regrets causés par sa mort. Aussi la commune presque tout entière s'était fait un devoir d'assister à son convoi, que M. Valcour et son adjoint avaient honoré de leur présence, et que tous les ouvriers de la fabrique avaient sni\i, les chefs à leur tête.

Les habitants de .Mirebcau, on se le rappelle, s'étaient séparés en revenant du cimetière. Quelques-uns seulement étaient restés groupés autour de M. Dupré sur la terrasse de l'église. Mais, celte fois, on ne voyait pas chez eux la gaîté qui présidait habituellement à ces réunions. .\ la tristesse causée par l'événement du jour se joignait une inquiétude génénUe.

Chacun sait que la récolte de l'année 1843 avait été mauvaise, et que celle de 1840 le fut encore plus. Comme on avait épuisé les blés qui se trouvaient en ré.'^erve dans les greniers, on doutait maintenant de la possibilité d'atteindre la moisson prochaine. Des craintes sérieuses agitaient aussi la popul.ition de» ateliersj et avec elle la population agricole qu'elle faisait vivre. Les affaire diminuaient; on parlait de l'encombrement des magasins, de la' gêne du commerce. L'activité dos fabriipies se raie iilissait partout^ et ù.Mirebeau ou s'etifrele:ialt déjà de la probabilité d'une baiss des salaires, de la diminution des jours de travail, et même di renvoi d'une partie des ouvriers.

l'o nuage de tristesse était donc répandu sur les as.sistanls. L

ET d'économie politique. 27

docteuf, au visage ordinairerncnl si serein, paraissait lui-mùiuc soucieux. 11 s'était assis en silence sur un des bancs, en face de cette riante vallée qu'il aimait ordinairement à contempler, mais dont la vue éveillait aujourd'hui dans son esprit de tristes pressentiments. Au bruit des marteaux et des machines, au mouvement des métiers, qui répandaient la vie et l'aisance dans la contrée , il craignait de voir succéder le silence ot le repos, précurseurs de la gène et de la souffrance. Il pensait à l'avenir, et les autres habitants, respectant sa méditation, l'entouraient sans rien dire.

Le silence fut interrompu par l'exclamation d'un jeune homme nommé André Bonnefoy. C'était un ouvrier de la fabrique, actif, ardent, à l'imagination vive, à la parole prompte et facile. Elabli dans le village depuis quelques années, il s'y était fait remarquer par son intelligence, mais aussi par son penchant à faire des objections, penchant qui était autant chez lui le désir de s'instruire cpi'une manie de critiquer. Aussi se rendait-il facilement aux bonnes raisons; sous ce rapport, il méritait le nom qu'il portait.

— Eh bien ! dit André, rompant le premier ce silence qui n'allait pas à sa nature; — à quoi ont servi au pauvre Morand son activité, son déxoùment et sa probité ? Jl a travaillé toute sa sic conmie un galérien, et maintenant le voilà mort, et sa famille réduite pour toujours à la misère.

— André, dit à linstanl le bon docteur, sortant de sa rêverie, '^ais-tu qu'il y a bien des choses dans ta question ? peut-être [dus que tu ne penses toi-même.

— Oh ! reprit André, n'en supposez pas plus long que je n'en veux dire. Je suis loin de prétendre (|ue Louis Morantl a eu tort de se jeter à l'eau pour sauver le petit-hls à la mère Bonnet. Il a fait ce que tout autre eût fait à sa place. Quand on peut sauver la vie à son semblable, un homme qui a du cœur n'hésite jamais.

— André , tu n'as pas besoin de dire que tu no veux pas blâmer le dcvoûment de Louis Morand ; je te connais assez pour savoir qiie tu en aurais fait autant. Je suis pourtant bien aise de t'enlendre parler ainsi : ce sont de nobles paroles qui font toujours plaisir. Mais tu voulais sans doute parler du repixuhe qu'on

28 MANUEL DE MOHALE

lui a fait d'avoir pajé ce qu'on appelle les délies de son frère ?

— Pr»5cisémenl, dit André Bonnefoy.

— Mais sais-tu bien, André, quo ce i-eproclie ne tend à rien moins qu'à faire juger du bien ou du mal de nos actions d'après les conséquences qu'elles peuvent avoir pour nous? Le bien, d'après cela, serait tout ce qui nous est utile , et le mal, ce qui peut nous être nuisible.

— On ne dit pas cela, — se hâta de répondre un cultivateur qu'on savait disposé à mettre un peu celte opinion en prati(|ue; — mais enfin, si Louis Morand n'avait pas payé les dettes de son frère, il n'aurait pas été ruiné, et sa famille ne serait pas réduite à la mendicité.

— C'est cela, père Frapin, on ne dit pas posilivoment; en attendant, on dit toujours, et, à force d'entendre dire, r(ipiui(»n et la morale publique se foiment en conséquence. Mais parlons franchement, et ne disons pas une chose en en laissant entendre une autre. Kdaircissons d'aboid un fait dont on parle ici depuis plusieurs années. Les dettes qu'a pajées Louis .Morand étaientelles aussi les siennes, ou simplement celles de son frère ?

— Celles de son frère, dirent le père Krapin, Guillaume Jarland, cultivateur, M. Vieulin, mercier-quincaillier, M Passemard, cafetier, M. Maucorps, homme d'affaires, et plusieurs autres.

— Les siennes, dirent André Hi'imefoy, Léonard DubDJs, ou- \rier mécanicien dan> la filature, Thomas Ha\aud, cultivateur, .M. Bertrand, fermier, M. Saujon, menuisier, et quelques ouvriers habitués à se faire l'écho d'André et de Léonard.

— Ah ! ah ! je vois qu'on n'est |)as d'accord, reprit M. Dupré. Tàclionsde nous entendre. Louis Morand avait-il njis de l'argent dans le commerce de son frère ?

— C'est connu, dirent tous les assistants.

— Si l'entreprise eût réussi, en aiu'ail-ll partagé les bénélices ?

— Certainement, répondit-on encore à l'unanimité.

— Louis Morand était donc l'associé de s(m frère. Or, puisqu'il devait partager les bénéfices, ne de\ ait-il pas supporter aussi les charges ?

— Mais, objecta M. .Maucorps, rh(»mmed'affaiies, Louis Morand n'avait pas signé les engagements de son frèie.

ET d'économie politique. 29

— Eh ! depuis quand, dit M, Dupré, un honnête homme n'ostil engagé que lorsqu'il a mis sa signature sur un morceau de papier? Non ! non ! soyons plus sincères; avouez, Monsieur Maucorps, que c'était bien la delte de Louis Morand.

— C'est vrai, c'était sa dette au fond ; mais il aurait pu se dispenser delà payer, puisqu'il n'y était pas tenu légalement.

— 11 est vrai, dit M. Dupré, les tribunaux n'auraient pas pu le contraindre à payer. Mais cela prouve que ce qui est légal n'est pas toujours loyal, et qu'en dehors de ce que les lois ordonnent, il y a beaucoup de choses que la morale prescrit,

— Je suis prêt à le reconnaître, reiiril André. Je sens que Louis Morand s'est conduit en honnête homme, et je serais fâché pour sa mémoii'e qu'il eût fait autrement. Cependant il eî<t triste de penser que son honnêteté a causé sa ruine.

— Puisque cela te fà(;he de le penser, André, et que l'occasion s'en présente, je suis heureux de pouvoir te détromper, en détruisant ime erreur qui règne ici depuis longtemps Maintenant que ce pauvre Morand est mort, on peut dire les choses, d'autant plus que la vérité ne doit pas nuire à sa réputation. Louis Morand, mes amis, était un parfait honnête homme, mais il avait commis auparavant une grave imprudence.

— Laquelle donc? demandèrent tous les assistants.

— C'est lorsqu'il a acheté le bien du Coudray, sans avoir les moyens de le payer. Ce bien valait six mille francs, et il n'en avait alors que la moitié. Voilà la grosse faute qu'il a commise. Sans cela, lorsque, après la liquidation des aflaires de son frère, il a en deux mille francs de dettes , il aurait pu les payer comptant, et il lui serait encore resté mille francs de ses économies, tandis qu'il s'est trouvé endetté de cinq mille francs.

— Mais,— dit M. Jarland, cultivateur, très-gêné pour avoir aussi voulu acheter un domaine qu'il ne pouvait pas payer, et <|ui se sentait atteint par ce blâme adressé à l'imprudence de Louis Morand, — fallait-il donc qu'il laissât échapper l'occasion d'acheter des terres qui arrondissaient si bien son patrimoine?

— Certainement, cela valait mieux que de s'endetter.

— Cependant, dirent queKjues assistants, s'il redevait cinq mille francs, il avait en plus un bien de six mille lianes, et le revenu suflisaità payer l'intérêt bien au delà.

— .Mais, rt'piil M. Diipré, comnienl ne voyez-vous pas qu'en payant six pour cent l'intérêt des c\m\ mille francs qu'il devait, il lui était presfjne impossible de se libérer ? Les terres ne rapportant pas plus de tiois pour cent, le revenu du bien tout entier devait servira payer l'intérêt de la moitié, et il ne lui restait rien pour rembourser le capital. Il est vrai que Louis Morand cultivant son bien lui-même, ses teires lui donnaient un revenu un peu plus élevé. A la rigueur, il aurait donc pu y parvenir a la longue, à force d'économie.

— 11 en serait certainement -venu à bout s'il n'avait pas été victime d'une suite de calamités, dit M. Jarland,qui,en excusant Louis Morand, défendait sa propre cause.

— Mais, est-ce que la grêle, les pluies, la sécheresse, les maladies lie sont pas des accidents qui reviennent sans cesse, et que les hommes prudeiits doivent faire entrer dans leui-s calculs? Ixtuis Moi-and a donc manqué de prudence en faisant cette ac- (juisition ; voilà sa première faute. Il en a commis une seconde, quand, ayant deux mille francs de dettes de plus après la liquidation, il n'a pas eu le courage de vendre immédiatement de quoi payer ce qu'il devait. L'amour- propre, qui nous fait faiiv tant de fautes, ne le lui a pas permis, et vous savez combien il a durement expié celle-là.

— Certes, oui, nous le savons, dit André; sa famille est dans la misère; et quant à lui. je le dis encore, à quoi lui a servi sa probité? 11 a travaillé comme un nègre, se refusant tous les plaisirs, se privant même du nécessaire. Maintenant, il est mort, n'ayant jamais joui d**la vie, et toute sa peine n'a pas même assiu'é du pain à sa \ ieille mère et à ses enfants.

—S'il a fait une faute, s'écria Léonard Dubois, dont celte misère excitait le caractère droit et humain, mais naturellement emiKir'.é; s'il a fait une faute, ces gueux d'usuriers la lui ont fait payer assez cher. Si le goiivernement s'occupait »m peu plus des inlérèts des honnêtes gens, il mettrait ces gredins à la raison, et les empêrlurait de pressurer le pauvre. Mais on dirait qu'il s'entend avec les fripons.

— Allons, Léonard , reprit M. Dupré avooun calme qui contrastait avec l'emportement du piemier, pourquoi cette colère?

— Comment n'en éprouveiait-on pas en voyant comment les

ET d'économie politique. 31

choses se passent? »' écrièrent à la fois quelques ouvilers et plusieurs cultivateurs aigris par la diftîculté des temps.

—Mais, mes amis, pourquoi vous en prendre toujours au gouvernement, comme s'il pouvait faire la pluie et le beau temps, le chaud et le froid, la pauvreté des uns et la richesse des auties, comme s'il lui était possible de rendre chacun de nous honnête et bon ? Pourquoi vouloir le faire intervenir toujours et partout ? Ci'oyez-vous, d'ailleurs, que le gouvernement serait bien venu à vouloir vous empêcher de faire vos affaires comme vous l'entendez? Je l'ai essayé avec Louis Morand, qui était cependant bien raisonnable : il ne m'a pas écoulé; il a eu recours, malgré moi , à ces gens que Léonai'd appelle des gueux d'usuriers, et dont je ne prétends pas faire Téloge , car je ne voudrais pas les imiter.

— Oh! nous le savons bien.

—Mais enfin il a eu recours à eux, et alors il ne les appelait ni des gueux ni des gredins. Si (juel(iuefois il les maudissait, c'est quand ils ne voulaient plus lui fuire d'avances, et loi'S(iu'enfni ils y consentaient à des conditions exorbitantes, il revenait content, regardant comme un sauveur celui qui venait de différer sa ruine en lui prêtant à gros intérêts. C'est là l'histoire de tous les emprunteurs.

—C'est vrai, échappa-t-il à plusieurs à qui il était arrivé d'emprunter. — Mais, continua Léonard, le gouvernement ne rendrait-il pas service à ceux qui ont besoin d'argent en les empêchant d'être la proie de ceux (pii peuvent en prêter?

— Je ne dis pas non, Léonard; niais le tout serait de savoir comment il pourrait s'y prendre. Car le gouvernement ne peut pas prêter, puisqu'il n'a que l'argent que nous lui donnons pour faire les alla ires du pays. Il ne pourrait pas forcer ceux qui en ont à le prêter à ceux (jui n'en ont pas, parce que chacun est maitre de faire ce qu'il veut de ce qui lui appartient. Il ne pourrait que défendre de prêter au-dessus d'un certain intérêt; mais alois ceux qui n'oflrent pas de garanties ne Irouveiaient pas à emprunter; plutôt que de s'exposera perdre son argent, on aimerait mieux le gajder ou le dc'pensor.

—C'est-à-dire, icpril Léonard, que les pauvres doivent rester pauvres, et être opprimés pailes riches.

— Tant s'en faut, Léonard; je ne veux ni oppresseur ni opprimé, pas plus d'un côté que de l'autre. Je veux que les pauvres deviennent aisés, s'ils ne peuvent tous être riches. Nous avons déjà fait quelque chose pour amener un résultat de ce génie à Mireheau.

— Grâce à vous, s'écrièrent les assistants.

— Merci, mes amis ; je n'ai pas parlé ainsi pour m'attirer vos éloges; je voulais seulement vous montrer qu'on peut faire beaucoup 'par soi même, sans demander au gouvernement ce qu'il ne peut pas accomplir aussi bien que nous; car ce que nous avons fait ici, nous l'avons fait par nous-mêmes. Mais, pour vous le prouver d'une manière complète, il faudrait vous dire comment se règlent les rapports des hommes entre eux, et vous faire comprendre que les choses ne sont pas gouvernées en ce monde par des lois que nous puissions changer à notre gré. Il faudrait surtout vous expliquer comment, si l'on essayait de contrarier la marche naturelle des choses, elles iraient certainement beaucoup plus mal, tandis qu'en suivant cet ordre naturel, nous pouvons faire beaucoup pour améliorer notre condition.

— Oh! dites, Monsieur Dupré, vous nous ferez bien plaisir.

— Je ne demanderais pas mieux , mais ce serait bien long.

— C'est égal, Monsieur Diipré.

— Mais, mes amis, quand je disque ce serait long, je n'entends pas que j'en aurais seulement pour quel(|ues heures: il nous faudrait reprendre les choses de l)ieu loin, traiter une foule de questions, et pour cela recommencer plus d'une fois cet entretien, ce qui probablement vous laliguerail.

— Non, certainement, s'écria-t-ou d'une seule voix. Vous savez avec quel plaisir nous vous écoutons toujours.

— Je le sais, et je vous lemercie du sentiment d'alTection qui vous porte avons grouper si souvent autour de moi pourm'cntendre. J'en ai |Kîut-èlre abusé quelquefois en \ous ennuyant.

— Bien au contraire, dirent tous les assistants d'un ton qui n'était pas simplement celui de la politesse.

— Merci, mes amis ; par là vous m'engagez à continuer. Je suis donc prêt à résoudre vds doutes sur l'organisation des choses de ce monde. .Mais l'heure est déjà avancée aujourd'hui : l'enlerre-

ET d'économie politique. 33

ment de ce pauvre Morand vous a retenus longtemps éloignés de chez vous. Il faut d'ailleurs que j'aille voir sa veuve, à qui j'ai à porter quelques consolations, lîlle ne sait pas que, pour soulager sa position, vous avez arrêté que dorénavant vous cultiveriez son enclos gratuitement tour à tour. C'est une résolution qui vous fait honneur, et je vous en remercie au nom de la famille.

Mais, avant de nous quitter, permettez-moi devons demander, et ce sera déjà en partie une réponse à la question d'André : estce simplement la compassion qui vous a portés à prendre cette louable résolution? Ne serait-ce pas que, dans cette circonstance, vous avez été mus par un sentiment de respect pour la mémoire d'un homme aussi estimable que Louis Morand, et par la reconnaissance pour le dévoùment qui a occasionné sa mort?

Vous ne me répondez pas, mais je lis dans vos cœurs que ces divers sentiments vous ont dirigés. N'est-ce pas encore par les mêmes motifs que vous avez promis d'employer de préférence la veuve Morand pour tous les travaux qu'elle pourrait exécuter? N'est-ce pas pour cela que M. Bertrand (et je lui demande pardon de parler ainsi de lui en sa présence) a déclaré que, malgré sa grande jeunesse, il prendrait pour l'occuper dans sa ferme, la petite Louise Morand, qui vient seulement de quitter l'école? N'est-ce pas encore par la même i-aison que M. Lenoir m'a chargé d'annoncer à la mère qu'à dater de ce jour il augmente le salaire de son fils Joseph, et lui donne un autre emploi dans sa filature, jusqu'à ce qu'il puisse lui confier celui de son père ?

Enfin, et je suis heureux d'avoir à vous donner ces nouvelles (lui prouvent combien il y a de bons sentiments dans la commune, votis saurez que M. Valcour a obtenu de faire entrer à la colonie de Bon-Secours le neveu de Louis Morand, ainsi que le petit Bonnet, que les ressources de sagrand'mère ne lui permettent pas d'élever. Il n'y a pas justpi'à celle-ci qui , malgré son âge et sa pauvreté, a trouvé moyen de venir en aide à la famille Morand. Ne sachant comment témoigner sa reconnaissance pour le dévoùment qui a sauvé son petit-fils, elle a décidé qu'à l'avenir elle ira s'installer chez la veuve afin de soigner sa vieille mère et ses enfants et de li'i fournir ainsi à elle-même le moyen de consacrer toutes ses journées au travail

En annonçant ces nouvelles, le bon docteur ne disait pas qu'i

avait ou la première idée de la plupart de ces résolutions, accueillies, du reste, avec un empressement i|ui faisait honneur aux Iiabilanls de Miiehcau. Il aNait saisi cette occasion de montrer comment les hommes peuvent s'aider entre eux, et de combien de manières on peut pratiquer la ciiarité , même lorsqu'on n'a rien à domier.

— Maintenant, mes amis, continua M. Dupré, après avoir communiqué ces nouvelles, dites-moi si le souvenir de la probité de Louis Morand et de son généieux dévoûment n'a pas contribué à faire prendre toutes ces bonnes résolutions? Et toi, André, croislu, comme tu le disais tout à l'heure, que ses vertus n'ont servi de rien à sa famille?

— Oh ! non, je ne le crois plus à prcscnl. Il a fait une faute et il en a poité la peine; mais il s'est conduit dignement, et sa famille en reçoit la récompense. Cependant il a fait le bien, il a été honnèle jusqu'au scrupule, et il ne lui en est revenu que la pauvreté et la mort. Ma (|uestion subsiste donc toujours.

— C'est vrai, André, et je n'ai pas eu l'intention d'y répondre, (lomnie je vous l'ai dit, il me faudrait entamer une discussion qui exigerait plusieurs entretiens. Mais, puisque le sujet vous intéresse, nous le reprendrons, si vous voulez, dimanche prochain, pour le traiter avec toutes les questions qui s'y rattachent. Nous nous asseverons, comme à l'ordinaire, sur ces bancs, si le temps le permet , ou bien nous nous mettrons à l'abri dans l'école. M. Raymond voudra bien, avec la permission de M. le maire, nous recevoir dans sa classe.

— Très volontiers, se hâta de dire M. Raymond, qui était toujours nu des plus empressés à écouter le docteur, parce qu'il savait combien il y avait ù gagner à l'entendre.

— Très-volontiers, dirent avec lui tous les assistants.

— Eh bien! à dimanche, dit M. Dupré en les saluant.

— A dimanche, i-épéta-t-on en lui rendant son salut; et M Hupré se hâta de se rendre chez la veuve Morand, pour lui liansnieltre les nouvelles consolantes dont il était porteur.

DIEU, l'homme et le MONDE.

M. Dupré , chemin faisant, pensait aux questions qu'il avait promis d'examiner. L'idée de cette discussion lui plaisait, il n'était pas fâché d'avoir une occasion de causer avec les habitants de la commune.

L'activité de la fabrication avait attiré à Mirebeau beaucoup d'ouvriers, presque tous jeunes, n'ayant ni l'esprit ni les mœuis (le la localité. Ces étrangers , qui n'avaient pas passé par l'école delà commune, inspiraient des inquiétudes au docteur. 11 redoutait les défauts qu'une population nomade transporte avec elle, et craignait qu'elle no répandît dans le village des principes dangereux. D'un autre côté, l'avenir se présentait sous un aspect assez sombre. Depuis plus de vingt ans qu'il avait entrepris son œuvre d'amélioration, on n'avait pas encore eu d'aussi mauvaises récoltes. La fabrication commençait à se ralentir, et tout faisait craindre (jue la cherté des subsistances ne finit par la suspendre.

Le docteur avait donc saisi l'occasion qui se présentait d'avoir (les entretiens avec une partie de la population. Il se propo.sait d'eu profiter pour donner les conseils que les circonstances pourraient exiger. 11 y voyait un moyen d'aider la commune à Ira verser sans danger la crise prochaine.

De leur C(Mé , André Bonncfoy et ses amis avaient reçu avec plaisir l'annonce d'entretiens qui leur semblaient devoir ôlre fort intéressants. La nouvelle s'en lépandit très-promptement dans le village. Aussi, le dimanche suivant, à l'issue de l'onice , la réunion était-elle nombreuse. Les ouvriers des ateliers y dominaient j cependant les cultivateurs et quel(pies marchands de Mirebeau s'y étaient aussi rendus. Chacun avait du plaisir à écouter le docteur; on apprenait toujours (|uel(iue chose avec lui.

Ce jour-là, le ciel se tnniva chargé de images qui annonçaient la pluie. M. Dupré n'eu l'ut pas lâché. Une réunion en plein air ri'pDudait peu à son projet, paice qu'on pouvait diflicilemcnl s'y

faire entendre de tout le monde : il pensait avec raison qu'après s'être léiini une première fois à l'école , (»n continuerait les dimanches suivants. C'est ce (jui eut lieu. M. le maire avait accoidé l'autorisation de se rassemblei' dans l'école, et .M. Raymond avait eu soin de tout disposer ; des bancs placés sur les côtés de la classe donnaientà tout le monde la facilité de s'asseoir. — Mes amis, dit M. Dupré, (|uand chanm eut pris place , vous m'avez fait plusieurs questions auxquelles je ne puis répondre sans en traiter beaucoup d'autres. Cela nous mènera bien loin , je vous préviens d'avance, et je crains de vous fatiguer.

— Ne craignez rien, Monsieur Dupré, s'écrièrent tous les assistants.

— Eh bien ! puisque vous le voulez, je me rendrai à vos désirs. Mais, un mot a\ant de commencer. Plusieui s d'entre vous m'ont prié de reprendre tous les dimanches des entretiens comme celui que nous allons avoir. J'ai été bien sensible à cette prière, mais je ne dois pas y céder aveuglément. Enievenanl ici chaque dimanche, vous seriez quelquefois détournés de vos alTaires, ou bien vous mancjueiiez quelques-uns de nos entreliens, ce qui vous empêcherait d'en comprendre la suite, et dès lors, vous n'y trouveriez plus le même intérêt. Pour tout concilier, arrêtons donc que nos réunions aiu'onl lieu tous les quinze jours : de cette manière, ceux qu'elles intéresseront pouri'ont y \enir régulièiement, sans négliger leurs autres occupations. Ces réunions vous paraîtront plus agréables , si elles vous assujettissent et vous dérangent moins.

— Vous avez raison, dirent beaucoup de personnes.

— Ainsi, c'eit conveim , reprit M. Dupré; à présent causons.

— Dis-moi, André, toi qui as fait la première question qui nous amène ici, crois-tu que Louis .Morand soit tout à fuit niort ?

A cette (|uestion, une explosion de surprise eut lieu dans l'auditoire : tout le monde resta muet, et André le premier. Le doc-^ leur renouvela sa question.

— Certainement, répondit alors André. Est ce que nous ne l'avons pas conduit au cimetière dimanche dernier?

— Oui, nous a\ons mis son corps en terre. Mais élait-ce bien I.ouis Morand tout entier"? Tout meurt-il avec le corps?

DIEU, l'homme et le MONDE. 37

— On dit que non , Monsieur, puisf|ue l'homme a une âme et un corps, et qu'à la mort du corps , l'àme continue à vivre. A ce compte, Louis Morand n'est pas mort tout entier , et je vois où vous voulez en venir.

— Je suis bien aise que lu le voies, car je ne veux prendre personne par surprise. En effet, si Louis Morand n'est pas mort tout entier, il y a quelque chose de plus précieux (jue son corps, puisque ce qui dure est plus précieux que ce qui passe. Ce quelque chose, (ju'on appelle Vàme, doit avoir un puissant intérêt à la manière dont nous avons vécu dans le monde. Car si l'àme persiste, c'est sans doute pour une fin.

— J'en conviens , dit M. Vieulin , mercier-quincaillier, beau parleur, un des esprits forts de l'endroit, dont la boutique était un lieu dei'éuuiou pour certains habitants de Mirebeau. — J'en conviens, dit-il, en prenant la parole au lieu d'André; mais le tout est de savoir si l'àme existe ; cai* il est bien iliCficile de croire à ce qu'on ne voit ni ne comprend.

— Je ne nie pas que cela soit difficile. Cependant , sur le témoignage d'autres personnes, vous croyez à une foule de choses que vous n'avez jamais vues, ou que vous ne comprenez pas plus que l'union de l'àme et du corps. Vous croyez, par exemple, que le gland devient un chêne, et vous ne comprenez pas comment la nourriture qu'il absorb;> en terre se change en tige et en branches, en feuilles et en bois. Vous croyez, sans le comprendre, qu'un peu de vapeur , comme celle qui s'échappe de votre marmite, puisse mouvoir les énormes trains de nos chemins de fer. Vous croyez, et vous le comprenez encore moins , que le fluide électrirpie transmet instantanément la parole de Parisà Marseille. Vous croyez cela, et bien d'autres choses encore, sans pouvoir l'expliquer. Pourquoi donc vous refuser à croire à l'àme, parce que vous ne la comprenez pas?

— Quelle difléience, M. Du[)ré! Je crois tout cela parce que je le vois ; ou du moins, si je ne le vois pas , j'en vois au moins les résultats. Mais l'àme , je ne la vois pas , et je n'en vois pas les efl'ets.

— La seule différence qu'il y ail, M. Vieulin, c'est que les hommes n'ont aucun intérêt à douter des phénomènes [)hysiques, taudis que presque tous ceux qui nient l'àme ont intérêt à ne pas croire

38 PHEMIER ENTRETIEN.

à son existence; car, s'ils y croyaient, il Kmu' faudrait mettre leur conduite en harmonie a>ec leur croyance. Mais, si vous croyez aux choses dont vous voyez les effets, vous devez croire à l'union de l'àme et du corps; car vous ne pouvez la nier sans vous nu tire dans l'impossibilité de comprendre l'homme , et de vous comprendre vous-même.

— Comment cela? reprit M. Vieulin.

— Comment ? Je vais vous le montrer. Si nous n'avons pas une âme, comprenez-vous l'homme ? Coniprenez-vous comment le corps pense, parle et raisonne? Ce sont donc vos os, votre chair ou votre sang <jui font tout cela pour vous. Si nous n'avons pas une âme, il n'y adans l'homme que de la matière comme dans le bois de cette table, dansce li\ re,dans les pierres de celte salle, dans les vitres des fenêtres, dans le fer des portes et des serrures. Mais alors connneutla matière ferait-elle chez l'homme ce qu'elle est incapable de faire dans ce qui nous environne, dans le bois , la pierre, les métaux, dans la terre, dans l'air et dans l'eau?

— C'est que c'est de la matière \ivaute, dit Léonard Dubois, qtii passait pour l'une des fortes têtes de la f.ibrique. l/honnnc \H, tandis (lue la pierre et le fer ne vixenl pas.

— Prends garde, mon ami, reprit M. Dupré. Ne remplace pas une chose que tu ne connais pas par un mot que tu ne comprends pas davantage. On croit avoir rendu compte de la différeui-e qui existe entre l'honune et ce qui l'environne en disant <pi*il vit et que les choses ne vivent pas Mais c'est remplacer un mol par un autre; or, il ne faut jamais le faire , si nous ne voulons pas nous abuser en prenant pour des réalités, des mots que nous répétons sans les comprendre. Ainsi dis-raoi , Léonard , qu'est-ce que la vie? —

Ici M. Dupré se tut, attendant une réponse; Léonard cherchait et d'autres avec lui ; pers<mne ne trouvait, M. Dupré reprit :

— Tu ne réponds rien, et je n'en suis pas surpris. Je serais fort embarrassé moi même p()ur te dire ce (jnest la vie. Je te doinierais probablement une explication bien compliquée, que tu aurais beaucoup de peine à suivre, et, après tout, elle ne l'expliquerait rien; elle ne ferait (jue mettre dans ta tête des mois en place d'autres. Je te tromperais ainsi , comme font beaucoup de gens, en te laissant croire que je l'ai appris rpielque chose. Ce-

DIEU , l'homme et le MONDE. 39

pendant, si nous ne pouvons pas dire ce qu'est la vie, nous pou* vons indiquer ce qui vit sur la terre. N'y at-il que les hommes qui vivent ? —

A celte question tout le monde s'empressa de nommer les animaux ; quelques-uns ajoutèrent les plantes.

— Vous avez raison. Les animaux et les plantes naissent, croissent, se nourrissent et meurent comme l'homme; c'est là ce qui constitue latv'e. Mais, si ce qu'on nomme la vie suffisait pour expliquer comment la matière peut accomplir ce que fait l'homme, je vous demanderais pourquoi tout ce qui a vie ne se comporte pas de la même manière ; pourquoi les plantes, qui naissent, vivent et meurent , ne sont pas semblables aux animaux, qui de plus agissent et éprouvent du plaisir et de la douleur. Je vous demanderais pourquoi les animaux diffèrent autant de l'homme qui a de plus qu'eux la raison et un langage qui lui permet d'entrer en relation avec ses semblables.

Vous voyez donc bien, mes amis , que la vie est un mot qui n'explique pas tout. 11 n'explique pas même comment la matière deviendrait, dans certaines circonstances, capables de naître, de croîli'e et de motu-ir; comment ce que nous mangeons devient du sang, de la chair et des os; comment nos aliments forment ici des cartilages et là de la peau, des cheveux sur la tète et des ongles à l'extrémité des membres, du lait si doux dans un organe, de la bile si amère dans un autre. Il explique encore moins comment la matière, que nous voyons iru-apable de sensation et de mouvement , deviendrait chez l'iiomme susceptible d'intelligence et de raison, capable de sentir et de vouloir. Pour moi, je ne me l'explique pas du tout.

Par [)rol'ossion, vous le savez, j'ai beaucoup étudié le corps de l'homme; j'ai aussi étudié celui des animaux alin d'apprendre sur eux ce qui pouvait être utile ou nuisible à l'homme. Vons savrz aussi combien je me suis occupé des plantes. Eh bien! ni chez l'homme, ni chez les animaux, nichez les plantes, je n ai pu saisir ce ipii, dans la matière, constituerait le principe de la vie, et personne ne l'a pu saisir avant moi. Je vous l'avoue, mes amis, cette ignorance humilie ma raison, el m'apprend à me défier de moi-même Je suis foné de reconnaître qu'il y a dans ce monde plus que ce que nos yeux nous y montruni, et dans le corps de

l'homme autre chose que ce que nous voyons'et touchons. Comme être vixaut , j'y vois plus que de la matière, et comme être raisonnable, senlant , \oulanl, pensant et parlant, j'y vois quelque chose (le bien supéiieur au corps. Ce (jueKjue chose, je l'appelle avec tout le monde une «me.

Poiu' tout homme qui l'aisonue, il est évident quece qui pense, réfléchit, ou veut en nous, n'est ni le corps, ni aucune autre partie de notre corps Prêtez attention à ce qui se passe en vous, lorsque vous pensez, lorsque vous voulez quelque chose, et dites si c'est quel(|ue partie de votre corps qui a pensé, qui a voulu, quia éprouvé un désir. D'ailleurs, si une partie de notre corps pouvait penser et vouloir, toutes les autres auraient la même faculté. .Mon estomac peiisorait comme ma tcte, et mon pied aussi bien que ma main. .Mes jaml)es auraient des désirs conmie mes bras; il est vrai que, dans ce cas, si l'une voulait aller à droite, tandis que l'autre aurait envie d'aller à gauche, je ne vois pas trop comment je pourrais faire. —

Un éclat de riie partit à ces mots dans l'auditoire.

— Ne riez pas, reprit M. Unpié. Ce que je vous dis aurait lieu, si la matière avait la faculté de penser Car la chimie démontre que toutes les parties de notre corps sont composées des mêmes principes matériels. Au reste, quelqu'un de vous pourrait il me diie s'il s'esl jamais apeiçu qu'il pensât par les doigts, parles pieds, par les épaules ou parreslomac ? —

Un nouvel éclat de rire répondit àcettc question ; mais M. Vieulin y mit lin, en disant que tout le monde savait bien que c'est le cerveau qui pense.

— Un instant, dit M. Dupré; ne tranchons pas les questions si vite; car, si la matière peut penser, je ne vois pas pourquoi mes bras et mes jaml>es ne penseraient pas aussi bien que le cerveau. Cependant, va pour celui-ci Mais, en qualité de médecin, j'ai étudié le cerveau ; eh bien î en conscience, je puis vous assuier cpi'il m'est impossible d'imaginer ccmimenl il pourrait penser Si vous le savez. M Vioiiliu, vous nous rendriez service en nous l'expliquant. —Vous vous taisez : j'en dois conclure que vous n'en savez pas plus que les autres, et que le cerveau est mis eu avant pour se débiirasser de l'âme, parce qu'il est moins gênant. Mais voyons ce qui a pu faire émettre cette opinion.

DIEU, l'fIOMME et LE MONDE. 41

L'âme, qui est en nous l'être pensant et voulant, a besoin d'un organe pour transmettre le mouvement aux différentes parties du corps. Cet organe est le cerveau. C'est lui qui, à l'aide des nerfs qui en parlent et se rendent à toutes les parties du corps , imprime le mouvement à ces parties avec une rapidité vraiment prodigieuse. Ainsi mon âme n'a pas plutôt pensé à lire dans ce li\re, que mon bras s'avance pour le saisir. Je veux voir ce qui se passe deri'ière moi, et à l'instant ma tète et mon co]'ps se tournent avant même que j'aie eu le temps de m'apercevoir de mon désir. C'est aussi le cerveau qui, à l'aide des mêmes nerfs, transmet à l'âme les sensations produites par les objets éti'angers sur toutes les parties de notre corps. Le cerveau, avec ses nerfs, n'est donc qu'tni intermédiaire entre l'âme et ces parties. Mais, comme il est l'intermédiaire indispensable du mouvement et des sensations, on e.i a conclu que c'était lui qui sentait et qui voulait. On lui a ainsi assigné le rôle qui ne peut appartenir qu'à l'âme; carie cerveau, organe matériel, ne saurait accomplir un acte aussi immatériel que la pensée.

L'âme est donc un être immaléiiel comme ses actes; et, comme elle ne pourrait être une partie du corps ou du cerveau lui-même, sans participer à sa nature matérielle, il faut quelle soit indépendante du corps. Or, si elle eu est indépendante, elle ne périt pas avec lui j par conséquent , tout ne meurt pas avec le corps.

C'est déjà pour nous une grande présomption que l'âme est immortelle. Mais, si elle est immortelle, il y a quelque raison l»our cela, car tout a un motif, et André nous l'a fait pressentir en disant qu'il voyait où j'en voulais venir. Quelle est donc la (in pour laquelle Dieu a nus en nous un principe immatériel si différent de notre corps, de ce composé de chair et d'os, sujet à la décomposition, qui naît, boit et mange, vit un temps et meurt comme l'herbe ou la brute? Pourquoi a-t-il mis en nous ce principe plus noble, capable d'épiouver le plaisir et la douleur, de counailre et d'aitner, de s'élever par la pensée jusqu'à la contemplation de ce monde, jusqu'à l'intelligence de l'ordre et des beautés qui y régnent, et par suite jusqu'à la reconnaissance et à l'amour pour le ciéateur de tant de merveilles et le souverain dispensateur de tant de bienfaits ?

l'IlEMIER ENTRETIEN.

— Pardon, dit André ; mais, avant de clicrchcr pourquoi Dieu a créé l'Ame, il faut èlre i-erlain (|ue Dion existe.

— Comment, si Dieu existe ! sécria.M. Dupré André, je savais bien que ta première question devait nous mener loin ; mais je n'aurais jamais supposé qu'elle put nous conduire jusqu'à devoir démontrer à .Mirebeau l'existence de Dieu Serais-tu assez malheureux pour ne pas y croire? i)ue je te plaindrais alors !

— Oh ! non. Monsieur, je n'en suis pas là, heuieusement. Mais, à vous dire la vérité, depuis qu'étant enfant, j'ai entendu notre curé parler de cela au catéchisme, je ne m'en suis guère occupé Aussi, tandis (jue nous y sommes, je serais bien aise de m'éclairer et de me fortifier dans une croyance qu'après tout , voyez-vous , j'aimerais à conserver. l'Iiis d'un parmi nous est dans le même cas, et je suis persuadé que tout le monde .sera j charmé d'entendre ce que vous auriez à nousdiie à ce sujet.

— Je te félicite, André, de la sincérité de ton langage. Je le remercie aussi de l'occasioji <|ue tu me fournis de parler de la , puissance, de la grandeur et de ia bonté de Dieu : car, pour le prouver, il suffit de montier ses œuvres. Je ne ferai ni à toi, ni à aucun de ceux qui m'écoutent , l'injure de penser que vous ayez pu croire un instant que ce monde est rd'uvre du hasard. Le hasard n'est rien ; ce n'est qu'un de ces vains mots <|u'(»n emploie pour expliquer ce qu'on ne comprend pas Ce ne serait pas toi, Léonai'd si habile à ajuster les métiers de la filature, qui croirais que le hasard, incapable d'en assembler les dillérentes pièces, aurait pu produire une œuvre aussi compliquée que l'u-. nivers» ?

— Certainement, iion, répondit Léonard; mais on dit que le monde n'a pas été créé et qu'il a toujours existé.

— Et qui dit cela? Des ignorants qui n'ont rien étudié, et qui répètent de vieilles erreurs discréditées depuis longtemps Toutes : les recherches des savants ont, au contraire, démontré de nos jours ()ue le monde n'a pas toujours existé Ce n'est pas seulomenl l'Ecriture sainte <iui nous raconte l'histoire de sa création ; on la lit à toutes les pages du livre de la nature, dans les cx>uches dui globe, au sommet des montagnes comme dans les enlrailles de laj terre. Cette histoire est écrite en caractères irréfiagables dans les collections de nos musées.

DIEU, l'homme et le MONDE. 43

Quant à l'homme, rEcriUire sainte n'est pas non plus seule à nous apprendre que son existence sur la len-e ne remonte pas à une bieu haute antiquité; les progrès de la science ont confirme son témoignage. Aussi les ignorants sont-ils seuls à vouloir reculer indéliniment l'apparition de l'homme sur la terre. Nous sommes donc ramenés aussi de ce côté à reconnaître que l'homme, pas plus que le moude , n'a pas toujours existé.

D'ailleurs, si nous examinons la nature de l'homme, comment ne pas croire que l'homme est soiti un jour tout formé des mains d'un créateur? En remontant de génération en généralion, nous voyons chaque homme enfanté et élevé par son père et sa mère, ceux-ci élevés à leur tour parleurs parents, et ainsi de suite. Mais enfin nous ariivons à un premier homme, à une première femme, qui n'ont pas eu de parents. Or, dirons-nous (|ue cet homme s est créé lui-même? Ce serait une absurdité qui ne peut venir dans la tète d'aucuue persoinie. car ce qui n'existe pas ne neut pas se donner l'être? Supposera-t-on que le premier homme est né de je ne sais quel germe existant dans la nature? Mais vous savez combien l 'enfance est nécessiteuse Concevezvous d'après cela un jeune èire arrivant à la vie et devant se développer et grandir sans le secours de parents toujours là pour l'entourer des soins que sa faiblesse réclame ?

—C'est absurde, s'écria M. Uavaud, connu pour l'attachement qu'il portait à sa famille. Sans les soins de ses parents, un petit enfant ne vivrait pas un jour, pas seulement une heure.

— Pom- moi, continua .M. Dupié . comme médecin, il ne me faut pas d'autre considération potu* être convaincu que l'homme a été créé, et qu'il l'a été tout formé, avec tous ses oiganes et toutes ses facultés, et déjà doué de force et de raison. Or, compreuez vous bien ce qu'il a fallu de merveilleuse intelligence pnurciéer l'homme ? Avez- vous jamais réfléchi sur vous-mêmes? Avez-vous considéré cet assemblage étonnant de parties concourant dans une harmonie parfaite à composer un tout si bien approprié à sa destination ? Avoz-vous étudié le mécanisme de ce coips (jui, dans sa perfection , surpasse nos machines les plus habileme:it construites? J'en appelle eucore à toi, Léonard , qui es à menu; de comparer.

—Oh! Monsieur, dit Léonard, j'v ai souvent pensé, et j'avoue

44 PREMIER E.VTRETfEN.

que nos mdtiers les plus ingénieux ne sont rien en comparaison du corps humain.

— Avez-voiis observé , poursuivit M. Diipré, le jeu des leviers qui coiislitneut uns membres, et des muscles qui les fout mouvoir par des contractions imperceptibles? Comprenez-voiis l'ingénieuse disposition des organes qui transforment notre nourriture en sang, et qui, transportant celui-fi dans toutes les parties du corps, y portent avec lui la santé et la \ie? (lomprenez-voiis la structure plus élomiaute encore de nos organes des sens? de cette oreille qui. dans l'ébranlement produit par l'air sur une faible membrane, nous fait percevoir les sons rendus par les corps à des distances si différentes, et nous peimet du saisir à la fois le roulement majestueuv du Iduuerre qui gronde au plus haut des airs, et le bourdonnement presque imperceptible de l'insecte qui voltige à nos pieds ? de cet œil, mille fois plus merveilleux encore, (pii, à l'aide d'une image peinte sur un espace de rpielques ligues, nous fait embrasser d'un regard un paysage de plusieurs lieues ?

Je vous le demande, avez-vous réfléchi quelquefois à ce chefd'œuvre de la création qu'on appelle l'homme ? Et si vous y avez réfléchi , avez-vous pu faire autrement que de vous élever, par la pensée, à la contemplation de l'Être inliniment grand qui a su créer une semblable merveille ?

Mais quittons 11! corps de l'homme, et jetons les yeux sur un des millions d'êtres qui peuplent la terre, l'air et les eaux , et dont l'étonnante variété de structme dépasse les bornes de l'imagination. Prenons un de ces insectes (pii, parleur petitesse, disparaissent pres(pie à nos regards. Dans ce corps il y a un tronc, une tète, des ailes et des membres; dans cette tète il y a des veux, et tans ces yeux, des membranes, des hum'UU's, une rétine, des nerfs et des muscles ; dans le tronc, tous les organes indispensables à la \ie, avec leui- complication de canatix qui se ramilienl dans tons les sens; dans chaque membre, il y a des parties distinctes, des jointures pour permettre à ces parties de se multiplier, avec des nmscles pour les mouv<»ir, puis en dedans des vaisseaux de natine et d'usage divers, et à l'intérieur de ces vaisseaux, un fluide noinricier qui y ciicule. Quelle est la main qui a pu exécuter un ouvrage dnue aussi cnquise délicatesse'!'

DIEU, l'homme et le MONDE. 45

l'ortons maintenant nos regards sur la terre : quel spectacle plein de grandeur et de beauté vient s'offrir à nos yeux ! Ici de vasles plaines couvertes de riches moissons ou de riantes prairies à l'éclatante verdure; là des coteaux ornés de vignes aux élégants festons, et dont les pampres étalent à l'automne leurs teintes variées, ou des collines couvertes de bois dont l'épais feuillage nous invite à venir y chercher l'ombre et la fraîcheur; plus loin de hautes montagnes, élançant vers les cieux leurs cimes gigantes(pies chargées de neiges et de glaces , éternels réservoirs de nos fontaines. Voyez descendre de leurs flancs ces ruisseaux qui serpentent en murmurant dans de frais vallons, voyez-les se réunir pour former des fleuves au cours majestueux, qui répandent partout la richesse et la vie , et qui vont enfin, bien loin de leur source, poiter à la mer le tribut de leurs eaux; voyez ces mers et ces océans que l'ignorance considérai! comme des obstacles au rapprochement des nations , et qui , par l'inlelligence éclairée de l'homme, sont devenus pour les peuples le moyen le plus rapide de communicati(»n. Voyez partent l'industrie et le commerce, secondés par celte intelligence qui est un don de Dieu, animer, cultiver, transformer ce globe, répandre l'aisance et le bien-être dans des contrées en apparence déshéritées, en y amenant les productions et les commodités de tous les climats.

Admirons maintenant celte alternative continuelle des jours et des nuits se balançant périodiquement dans leur durée croissante ou décroissante, cette succession constante des saisons qui nous ramènent en leur temps les llein's et les fruits, les chaleurs qui fécondent la terre et les frimas qui la reposent Suivons la marche de ce soleil qui se lève le matin dans des fiots d'or, qui darde à midi ses rayons sur nos champs pour nnuir nos fruits et enrichir nos guérets, et qui le soir se couche dans des nuages éclatants de p(>uipre; voyons-le se voiler quel(|uefois derrière des nuées d'où descendent à leur tour des pluies bienfiiisan les. Quand enfin il a disparu à l'horizon , admirons le calme de ces belles nuits où tout se tait sur la terre pour laisser l'homme jouir du repos ou se livrer à la méditation dans le silence de la nature. Contemplons alors la magnificence de ce ciel étoile suspendu sur nos tètes comme une voûte élincelante , et où des milliers de mondes se meuvent dans des espaces immenses.

Suivons dans leur cours ces astres qui, accomplissant leurs révolutions avec une étonnante ré{;ularité. i-eviennent chaque année, chaque jour, à la place qu'ils doivent orcu|)er, après avoir parcouru, dans riutervalle, des cercles de plusieurs centaines de millions de lieues. Elanrons-nous par la pensée dans celte insondable immeusité des cieux, où les mondes sont semés comme le sable sur nos rivages, et où réteruité voit biiller et disparaître des soleils dont la hunière, avec sa vitesse de soixante-dix mille lieues par seconde, ne peut arriver jusqu'à nous dtuant une \ie d'homme. A l'idée de cette immensité devant laquelle limaRlriation reste comme écrasée, à la vue de tant de magnificences et d« merveilles, à la pensée de tatit de bienfaits, comment ne pas reconnaître la puissance et la boulé d'uu Dieu , counnent ne pasjj s'incliner eu silence daus un sentiment de lespect , d'adoialiouj et d'amour ! —

M. Dupré s'arrêta, cédant à l'émotion causée par cette peinture, et l'assemblée, frappée de la grandeur du tableau qu'il^ venait de dérouler, resta quelque temps dans le silence de l'admi ration. M. Vieulin le rompit le premier en faisant observer qu'où |>ourrait rendre raison de tout en admettant une intelligence qui! pénétrerait et animerait toutes les parties de la matière.

— Je sais qu'on n'a pascraiut de le dire, repr l .M. Dupré, et j'y ai déjà répondu, en vous parlaul de l'impossibilité poin* la matière de penser et de raisonner. ^Mie serait donc cette inlelli-. gence pénétrant toutes les parties de la matière, si ce n'est Dieu?.J excepté (jue chaque parcelle de matière ne serait pas seulement une portion de Dieu, mais Dieu lui-même. Alors Dieu serait ce morceau de bois, ce brin d'heibe, ce clou, celte feuille, ce caillou; ce serait vous, moi, mes mains, mes piedt, mes ongles, ce que je mange ou que je jette, la boue «jue je foule à mes pieds. Tout serait Dieu, excepté Dieu lui-même ! Le cœur se révolte à une pareille monstruosité.

Dans ce rêve de l'esprit huniaiu. comment ne pas voir le i-ésullat de l'orgueil qui, forcé de ivconnaitre ifîic origine à tout ce qui existe, aime mieux l'atlribuer à toute autre cause qu'à Dieu, parce qu'il lui faudrait confesser sa dépendance envers ce souve. rain Être, lui obéir, l'adorer et le servir? I! préfère le chasser du ciel, pour n'avoir pas à lui porter sou encens cl ses prièics.

DIEU, l'homme et le MONDE. 47

Mais voyez, mes amis, combien l'esprit de riiomme s'égare loi'squ'il abandonne les voies du bon sens. On nous repi'oche souvent noire crédulité, à nous qui croyons à Dieu, à sa providence, à sa bonté ; mais quelle crédulité fut jamais plus grande que celle des hommes qui admettent ces extravagantes conceptions de l'esprit? On ne veut pas croire à un Dieu qui a créé le monde, et l'on croit à la puissance organisatrice du hasard ! On ne croit pas à Dieu, à sa supième intelligence qui a donné des lois au monde et façonné la merveille du corps humain , et l'on admet l'intelligence de la matière ! On ne croit pas à la Providence qui régit l'univers, et l'on accorde à la matière le pouvoir de régler le cours des astres, de les maintenir dans leurs orbites, de conserver la succession des saisons, des jours et des nuits, et d'entretenir sur la terre l'ordre, le mouvement et la vie! 0 folie de 1 orgueil ! 0 aveuglement de l'espi'it humain I

Mes. amis, ne donnons à personne le spectacle d'une pareille aberration. En voulant nous élever au-dessus du vulgaire, en nianlce qu'ont ci'u les plus grands génies de tous les temps, en adoptant des systèmes qu'une sotte crédulité peut seule admettre, craignons de nous rabaisser au-dessous des êtres privés de raison. Je vous laisse ces réflexions à méditer jusqu'à notre prochain entretien. —

Le bon docteur se retira en disant ces mots, el l'assemblée se sépara sous rinfluencc des émotions e.vcilées par sa parole.

On s'entretint à Mireboan, durant lacjuinzaine, des belles paroles que M. Dupré avait lait entendre. Les hommes religieux se sentaient fiers d'avoir été si bien défendus fonfre les railleries des libertins et des impies. Les faibles et les timides étaient heureux de se sentir alTermis dans leurs croyances. Tous étaient attirés vers des conférences d'où l'on devait sortir meillein-.

Aussi, le dimanche fixé pour la deuxième réunion, l'assemblée fut encore plus nombreuse. Beaucoup s'y étaient rendus pour le plaisir d'entendre .M. Dupré, (pi'un écoutait toujours avec iuléiét parce qu'il savait animer tout ce qu'il disait. Les jeunes gens étaient venus poussés par le désir de voir comment il traiterait des questions sur lesquelles ils flottaient encore indécis, oudan.« la pensée d'embari'asser M. Dupi-é par leurs oi>jections.

II y avait aussi quelques-uns de. ces esprits chagrins, pour qui c'est un besoin de [icnser autrement que les autres, et qucUpies hommes aveuglés par la passion ou par des intérêts personnels. Ces derniers attachaient une médiocre importance aux questions traitées par le docteur, mais ils redoutaient l'inlhience que ses conseils pouvaient avoir sur les coutumes des habitants de.Mirebcau. Ne s'étant pas sentis de force à l'attaquer au premier entretien ils se proposuent de prendre leur revanche, à l'occasion.

De ce nombre étaient Vincent Dornier, forgeron, homme d'un caractère violent ; .M. Jarland, que les malheurs avaient aigri et (|ui, n'ayant pu faire !>e.s affaires, s'en prenait à Dieu et aux hoi mes; M. Basset, cabart-ticr, et .M. Passemard , cafetier, voyaient avec peine des réunions si contraires à leurs propi^ intérêts; M. Vieulin , merciei'-quiiicaillier, qui n'avait d'autre" motif (jue de montrer sa sti|iériorité en faisant des objections; .M. Maucorps, homme d'affaires, plus habile à les embrouiller (|u'à les arranger, et qu'on supposait d'accord avec certains usuriers.

D'un autre côté, se trouvaient en plus grand nombre des hom-

mes habitués à respector ce que la morale prescrit, et par conséquent disposés à suivre les conseils du docteur, ils n'avaient pas besoin de l'entendre pour être convaincusdc ce qu'il pouvaildire; mais ils n'étaient pas fâchés d'apprendre de M. Dupié comment on peut répondi'C à des objections qui courent les rues.

Parmi ci'ux-ci on remarqunit M. Bertrand, fermier, homme d'un ordre remarquable, à qui l'économie permettait de faire beaucoup de bien ; M. Thomas Ravaud, avec qui nous avons déjà fait connaissance et que chacun aimait pour la bonté de son cœur; M. Romain Dui'oure, autre cultivateur, homme loyal et d'une rare inlégrilé, mais d'ime franchise un peu rude ; M. Saujon, menuisier habile, recherché pour la conscience qu'il mettait dans ses travaux ; Honoré Ikupiet, jeune tisserand, déjà père d'une nombreuse famille, travailleur infatigable, qu'on voyait douze heures par j')ur courbé sur son métier et qui le reste du temps cultivait son petit champ. Nous devons nommer aussi M. Dubuisson, associé de M. Lenoir, propriétaire de la filature, homme juste et bon, mais ferme, chargé spécialement de diriger les travaux; et l'instiluleur, M. Raymond, aussi aimé que considéré dans la commune, à cause des services qu'il y avait rendus, et possédant une grande influence sur la jeunesse formée par lui.

Un rayon de joie éclaiialefr(»nl du docteur lorsque , en entrant, il trouva l'assemblée aussi nombieuse. Cet homme bienfaisant se félicitait de voir que son but était atteint.

— Mes bons amis, dit-il, lorsqu'il se fut assis après avoir traversé la salle, adressant, sur son chemin, un mot amical à chacun, je vous remercie de votre empressement à vous rendre à nos réunions J'aime à ci'oire (|ue de votre part il y a un peu d'afl'ection pour moi. car le sujet de nos enlreliens est très-sérieux, et vous ne pouvez pas esi)érer que je sois amusant. Je tâcherai seulement de vous intéresser et surtout de vous être utile.

Un murmure d'approbation accueillit ces paroles, et iM. Duprc allait commencoi', lorsque .M. Maucorps, qui voulait l'embarriJsser, lui dit avec une apparence de curiosité sincère ;

— Monsieur le docteur, vous nous avez parlé de Dieu, il y a quinze jours, dans des termes qui nous ont vraiment frappés. 11 n'y a certainement parmi nous peisonne qui révoque en doute Texistence de Dieu : à cet égard je ne crois pas que vous trouviez

50 DEUXtÈMK EXTRETFEN.

un incrédule» à Mirehoau. Dieu exisie, on ne le nie plus. Mais comment le connaitiv? l'oiivons-nous le comprendre? Et quels devoirs en découlent pour nous? Voilà des «|uestions qui nous préoccupt'tit, et dont nous vous prierions de nous donner la s(>lution, si \ous le jugiez à propos.

— Monsieur Maucorps, répondit .M. Dupré, je suis heureux de vous entendre assurer (ju'il n'y a pas d'mcrédules à Mireheau, et je m'en réjouis pour vous. Mais vous n'êtes pas satisfait de croire que Dieu exisie, vous voudriez savoir ce qu'il est. Puisque vous m'interroj^ez. je\ous dirai franchement im^i opinion.

Je ne hlàme pas, tant s'en liiut. ces recherches sur la nature de Dieu ; celui qui n'a jamais réfléchi sur ce sujet montre un esprit bien léger. Prenons garde, pouitant. Le besoin de saxoir ce qu'est Dieu ne serait il pas un reste de ce vieux leviin d'incrédulité, qui, pourse dispenser de faire acte d'obéissance et d'amour envers Dieu, se retranche derrière la nécessité de savoir au préalable ce qu'il est? Cherchons-nous de même à comprendre les choses qui nous entourent, pour les bien connaître avant d'en jouir? Vous, mes amis, qui arrosez la terre de vos sueurs, vous arrêtez-vous, avant de déposer en terre un grain de blé, pour comprendre par <|uelle force mystérieuse il germera, étendra ses racines dans le sol et élèvera sa tige vers le ciel? Vous savez qu'il en sera ainsi, vous n'en demandez pas davantage, et vous lemerciez Dieu qui bénit NOS travaux. Toi, Vincent, loi-sque tu bals sur l'enclume ton fer brûlant, as-tu cherché à comprendre auparavant conmient le feu le ramollit et lui communique la propriété de s'étendre sous le marteau et de prendre toutes les formes que tu sais si bien lui donner?

— Parbleu, non! s'écria Vincent. Je sais que cela se passe ains^ et je n'en demande pas davantage.

— Quj' ferions-nous, si avant d'agir nous voulions tout connaître tout analvser? Comprenons-nous seulement ce que nous avons conlinuellemenl sous les yeux ? Noire corps n'esl-il pas la première, la plus étonnante merveille? Et cependant mous ne demandons pas (jue celle énigme nous soit expli(piée Nous sommes un mystère à nous-mêmes, et nous sommes étonnés que Dieu soit un mystère pour nous!

Puis(|ucDieu n'est pas de la matière, nous ne pouvons leçon-

covoir que comme un esprit. Dieu, étant un pur esprit, ne peut se révéler à nous que par notre âme qui est un esprit comme lui. C'est ce qu'il fait, j'en appelle à vous, mes amis; ne parlc-t-il pas à votre intelligence et à votre cœur ? Pour moi, je ne le connais pas, comme je connais ce que j'ai vu de mes yeux el touché de mes mains, mais j'y crois fei-mcment. Je fais plus qu'y ci-oire, je le sens dans mou esprit, dans mon cœur, dans tout mon être; je le sens dans les bienfaits dont il me comble sans cesse. 11 existe, tout le dit à mon intelligence; cela suffitpour moi, et jenc cherche pas à pénétrer le secret de sa nature. Éire inliniment borné , comment pourrais-je comprendre l'Être infiniment grand ?

— Mais, dit Honoré Buquet, le tisserand, qui, travaillant seize à dix-sept heures par jour, pour nourrir sa nombreuse famille, s'en dédommageait en consacrant à la lecture plusieuis heures chaque dimanche , si nous ne pouvons pas comprendre Dieu, ne pouvons-nous et ne devons-nous pas étudier ses œuvres afin d'en connaître le but?

— Certainement , Honoré, répondit M. Oupré. L'étude des œuvres de Dieu est éminemment salutaire, parce qu'elle entretient en nous la pensée de sa grandeur et de sa bonté. Je voudrais, mes amis que vous fussiez tous versés dans les sciences; vous seriez saisis d'admiration en voyant comment tout se lie, tout s'enchaine dans ce monde, àtel point (pi'une chose changée, il faudrait à l'instant changer toutes les autres, ou bien l'existence de l'homme ne serait plus possible ici-bas.

— Mais, dit M. Thomas Havaud, est-ce que nous autres ign<»iauls,n()us ne pourrions pas connaître pourquoi les choses que nous voyons autour de nous sont ainsi laites? Il y eua beaucoup, par exemple, en ce monde, dont je ne comprends pas l'utilité : je serais pourtant bien aise de savoir à quoi m'en tenir.

— Votre désir est très -louable, M. Havaud. Heureusement ceux qui sont étrangers aux scieiues |ieu\enf trouver beaucoup de lixiesoù l'étude de la nature est mise à leur portée. La bibliothèque de l'école en possède plusieurs que M. Uaymond remettra à ceux qui voudraient les lire Vous ne pouvez pas faire de lecture qui vous soit plus |)rolitable, je vous l'assure.

— C'est fort bien, M. Dupré; mais tout le monde n'a pas la

ressource de lire, vous le savi-z. 11 n'y avait pas d'école de mon temps, et, plus tard, je me suis cru trop âgé pour apprendre. Bref, je ne sais pas lire, à mon grand regret ; aussi je recommande bien à ceux qui sont jeunes de ne pas faire comme moi. Maiscnliu il y a deschoses <|iii ui'emhariasseiit , et dont je serais bien aise de me rendre compte. Ainsi tout ne me semble pas pour le mieux dans ce monde, et, par exemple, je trouve que la terre est bien dure pour ceux qui doivent la cultiver.

— .le le trou\e comme vous, M. Ra\aud, mais il ne peut eu (''tre autrement. Toute cho^e ici-bas doit être ap[iropnée à ses différents usa},'es. Si donc la terre était plus teudie et plus légère, vous la travailleriez avec plus de faciliié, mais vous y enfonceriez comme dans le sable ou la boue. Nous ne pourrions pas construire de maisons, parce <|u'elles ne reposeraient pas sur un fondement solide. Les arbres mêmes ne |)ourraient pas exister sur la terre, le moindre vent les renverserait.

— C'est bien vrai, iM. Unpré, je n'y avais jamais pensé. Merci de votre explication, elle m'apprendra dorénavant à être moins prompt à me plaindre.

— La même chose doit arriver à tous ceux qui, au lieu de ne voir qu'eux, s(»ngent un pénaux autres Ainsi, en [lassant devant la carrièie de Maitial, ou devant la forge de Vinceni, je les ai souvent entendiis pester, en s'essuyant le front , l'un contre sa pierre et l'autre contre son fer, (pi'ils troin aient trop durs.

— Ça, c'est vrai, dirent tous deux Maiii.il cl Vincent. Nous ne sommes pourtant pas des fainéants.

— On le sait, mes amis. Vous êtes de vigoureux compagnons, et c'est pour cela que je vous ai cités. J'amais pu nommer aussi Benoît Roussel, qui. en abattant ses arbres dans le bois, interrompt sou\eul ses chansons par un gros juron.

— J'ai tort, je l'avoue, M. Dupré, mais quoicpie j'aie le poignet robuste, le bois est quelquefois bien dm- pour ma hache.

— Je le crois comme toi. Benoît; mais ce n'est pas une raison pour blasphémer la Providence et croire <|u'elk' a nuil fait les choses. Si le fer de Vincent n'était pas aussi dur à travailler, pourrait-il, sans se briser, fendre la terre, extraire la pierre de Martial, ou abattre Ses arbres de Benoît ? Et toi, Martial, si ta pierre n'avait pas autant de solidité, pouriait-ellc servir à la construc-

tion de nos maisons et à tous nos besoins ? Et si le bois de nos arbres n'était pas aussi résistant, comment servirait il à nos charpentes età tant d'autres usages? Vous voyez, pai'ces exemples, que nous sommes injustes en accusant la Piovidence, parce (|uc nous ne voyons que nous ou le moment présent. Ainsi, l'été, nous nous plaignons delà chaleur, et nous oublions qu'elle est nécessaire pour mûrir nos moissons ; l'hiver, nous murmurons contre le froid, ()ui donne à la terre le temps de préparer les sucs propres à nourrir la récolte prochaine, et au cultivateur le repos sans lequel il ne pourrait supporter les rudes labeurs de Tété. Etd'ailleurs ces alternatives des saisons, qui excitent les plaintes des uns, sont précisément ce qui fait vi\re les autres. Si je pouvais passer en revue tout ce qui existe dans le monde, je vous ferais voir qu'une foule de choses qui vous choquent sont indispensables à votre existence. Au reste, en avançant dans nos entretiens, j'aui'ai sans cesse à vous faire jcmarquer l'harmojiie des lois providentielles qui régissent le monde matériel comme le monde social.

— Mais, dit à ce momentM. Passemard, si l'on conçoit l'utilité de cet arrangement, on n'en voit pas la nécessité Puisque Dieu est tout puissant, il pouvait en adopter im autre.

— Sans doute, tout pouvait être autrement arrangé dans ce monde; cela n'eût dépendu que de Dieu. Mais la possibilité de faire les choses autrement ne diminue en rien la lecon naissance que nous lui devons pour l'arrangement établi par lui. Car les choses sont tellement disposées que l'une d'elles venant à changer, à l'instant l'homme souffre ou ne i)eut plus vivre. Qu'en conclure, mes amis, si ce n'est que tout a été fait pour l'homme ici-bas ? Dès lors, comment ne se montrerait il pas reconnaissant envers Dieu ?

— Il me semble cependant ([ue tout est loin d'être bien sur la terre, objecta d'un air de mauvaise humeur M. Jarlaud, que sa position peu aisée portait à \oir tout en mal. Est-ce que vous prenez pour des bienlaits de Dieu les maladies, les infirmités, la famine, la grêle, les orages, les inondations et toutes les calamités qui ravagent la terre, sans compter les animaux qui tourmentent l'homme ou attaquent ses biens ?

— Je ne prends certainement pus toutcelapour des bienfaits,

54 DKL'XIÈMK E.NTHETIKN.

M. Jarland, quoique, à im point de vue dont nous n'avons pas encore parlé, tout cela ail son utilité pour l'homme , souvent même pour celui i|uien souffre. La plupart de nos maux ne sont d'ailleurs que le résultat de nos fallfe^ , et nous pourrions nous y soustraire ou en prévenir les fâcheux elïols par une meillem-e conduite ou par plus de prévoyance. En outre, ce qui est un fléau pour quelques individus, devient fré(|uemmont un bienfait pour des contrées entières : tels sont les orages (jui purilienl l'atmos[ihère et amènent des pluies bienfaisantes. Il en est Je même d'une foule de choses dont nous nous plaignons : elles poussent l'homme à faire usage de ses facultés; elles développent l'inslinct de sociabilité (|ue Dieu a mis en lui, elles établissent des rapports de bienveillance et donnent lieu à laprati(|ue<ks vertus. Mais, pour bien comprendre ceci, nous avons besoin de connaître la destination de l'homme ici-bas.

Qu'est-ce que l'homme et pourquoi exisle-t-il ? Depuis que le monde subsiste, on s'est fait cette question , et la seule réponse satisfaisante , comme l'a dit un célèbre philosophe de notre époque, est celle qui .se li'ouve dans un petit livre que vous connaissez tous . et qui en apprend plus là-dessus <)ue les systèmes inventés par l'esprit humaiii. Ce petit livre, c'est le catéchisme.

— Eh quoi '.s'écria M. Vieulin, est-ce que vous voudriez nous renvoyer au catéchisme ?

— l'ounpioipas, si le catéchisme doit nous instruire?

— Mais le catéchisme est fait poiu' les enfants.

— Il convient aussi pour les hommes, et j'espère vous en convaincre. Le catéchisme nous apprend, en effet, que Dieu nous a créés pour le connuUre, l'aimer et le ficrvir, et parre moyen mériter lébonhetir éternel. Cette délinition répond à tout , elle compiend tout, et je délie d'en trouver une qui explique mieux l'homme. Connaître, aimer, servir Dieu, ces trois choses embrassent l'homme tout entier et elles comprennent tous ses devoirs.

Comment connaître Dieu autrement (pi'en étudiant ses œuvres, et comment les étudier sans cultÎNer son intelligence? Plus on a d'instruction, mieux on peut connaître et comprendre les œuvres de Dieu. La réponse du catéchisme nous fait donc un devoir de chercher à nous instruire. Croyez-vous, après cela, M. Vieulin , (jue le catéchisme ne soit fait que pour les ignorants ?

— Vous avez raison, répondit M. Vieulin , un peu honteux de sa premièi'e exclamation, mais pris par son côté le plus sensible, qui était la prétention à la science. M. Dupré continua.

— Le catéchisme nous dit ensuite (]ue l'homme est créé pour aimer Dieu. En effet, comment étudier les œuvres de Dieu et ne pas aimer de toutes les forces de son âme celui qui a tout fait pour nous dans ce monde et qui veille sur chacun de nous ? D'un autre côté, nier qu'il puisse s'arrêter à s'occuper de nous, c'est vouloir mettie des l)ornes à sa puissance et à sa bonté , afin de se dispenser de lui payer notre tribut de reconnaissance et d'amour.

Mais comment lui montrer cette reconnaissance et cet amour, si ce n'est en le servant ? Kt comment le servir ? En nous soumettant à ses ordres, en accomplissant sa volonté. Mais un èlre souverainement juste et bon ne peut vouloir que le bien ; servir Dieu et faire sa volonté, ce sera donc faire le bien, éviter le mal, nous abstenir de nuire aux autres, leui- rendre le plus de services que nous pourrons, eu un mot pratiipier la vertu. —

M. Basset n'avait encore lien dit, mais il voyait avec peine la touriuu-e que prenaient ces léunious dont la tendance devait diminuer la fréquentation de son cabaret. Il crut le moment favorable pour faire une remarque à son profit.

— Puisque, pour servir Dieu, il suffit de faire le bien, se hasanlat-il à dire, nous n'avons pas besoin de tout ce (pie disent les |)rètres, A les enteiulrc, ou ne peut servir Dieu ({u'en étant loujoui's à l'église.

— Vous allez un peu vite, M. Basset. La meilleure manière de servir Dieu est de pratiquer la vertu, cependant ce n'est pas assez. Témoignerez-vons votre arnoiu- à votre père eu obéissant à ses volontés, mais eu ne lui donnant aucune marque de tendresse et de respect? Non, sans doute. De même, nous devons témoignera Dieu que nous l'aimons, lereinercier des grâces qu'il nous accorde, et lui rendre le culte qui lui est dû ?

— • Mais, Monsieur, reprit M. Basset, est-ce que j'ai besoin d'aller à rég!isepour prier Dieu? l'uisiju il est présent partout; il entend notre prière sans que nous allions la lui porter à l'église,

— Il est vrai, monsieur Basset, (pie Dieu est présent partout ; il l'est même dans votre cabaiet, où il voit ce qui se passe. Il lit

nos plus secrètes pensées dans nos cocars et entend nos prières en quelque lieu que nous soyons. Mais si nous prions réelloment Dieu, pourquoi répugnera le faire en présence de nos frères assemblés ? Ne serait-ce pas que derrière tous ces [trétexles se cache le l'cfus défaire profession de religion, parce que cette pi'ofession nous imposerait rol)ligalioii de melti'o notre conduite en h.iiuionle avec noti-e croyance?

'— Mais, est-ce que Dieu a besoin de nos prières ? demanda à son tour M. Passemard.

— Non, sans doute. Dieu n'a pas besoin de nos prières ; mais nous, nous avons besoin de le prier. La piière est salutaire à l'homme, elle réveille en lui le sentiment de ses devoirs. Sans cesse occupé du soin de pourvoit à ses besoins, il serait exposé à oublierlesobligations(|ue lui impose sa (|ualilé d'homme, si certaines pratiques religieuses ne \enaieul,à jours et h heures fixes, le Caire l'entrer en lui-même. Eu proie à des peines de toutes sortes, il tomberait parfois dans le découragement, si la prière ne lui rendait la conliauce et l'espoir, en lui montrant au ciel un ami, un proiccleiw, un père. Par un nouveau bienfait de Dieu , la prière dont il nous fait un devoii- est elle-même une preuve de son amour ; car elle est un secours pour la faiblesse de l'homme, une consolation et un bonheur.

Mais il ne suffit pas de prier; le culte public est aussi un devoir envers Dieu et envers les honnnes.

— El «pie fait aux hommes que je prie ou ne prie pas Dieu , |)Ourvu tpie jeneleur fasse pas de tort, dit de nouveau M Basset?

— Cela leur importe plus que vous ne pensez , M Basset. Si nous ne rendons pas un culte public à Dieu, nous faisons douter de n(»s sentiments, et nous privons nos seniblables de l'exemple (|ue nous sommes tenus de leur doiuier. La religion ne pre.>-:crif pas seulement ce que nous devons à Dieu, elle nous enseigne aussi ce qiie nous dexons faire ou ne pas faire aux autres hommes.

— Est-ce que le Code ne nous l'appi'end pas aussi bien que la religion ? objecta .M . Maucorps,

— Vous connaissez par état le Code mieux que moi , M. Maucorps. Mais vous devez savoir aussi qu'entre ce que les lois humaines défendent et ce <jue la morale pcimet , il y a un espace

immense que l'homme intègre ne franchit pas; l'exemple de Louis Morand nous le prouvait l'autre jour. Honnête homme jusqu'à la corde, dit-on en parlant de ceux qui ont assez de prudence pour ne rien faire de ce qui est dt'lendu par les lois , mais qui se permellent tout ce dont elles ne parlent pas. Vous savez aussi le cas (pi'on en fait et combien chacun s'en défie.

Ne croyez pourtant pas, mes amis, que je veuille médire des lois humaines; elles rendent les plus grands services aux peuples, et aucune société ne peut subsister sans elles; mais enfin tout le monde ne peut pas les étudier, tant elles sont nombreuses et compliquées; et cependant il y aune foule de choses surlesquelles elles se taisent, et que la moi-ale prescrit ou défend. Le Code pén;:l n'est donc pas le code de la morale.

— Je n'ai besoin ni de l'un ni de l'autre, interrompit M Vieulin, pas plus que de la religion, pour savoir comment je dois me conduire. Mon intérêt me le dit mieux que tout cela.

— Vous croyez, M. Vieulin ?

— Comment, si je b», crois? mais j'en suis sûr.

— Prenez garde. Votre certitude pourrait souvent n'être qu'une illusion. Si, en avançant que notre intérêt nous montre ce que nous devons faire , vous voulez dire qu'en remplissant notre devoir nous servons presque toujours nos vrais intérêts, je suis d'accord avec vous. Aussi je suis heureux de pouvoir dire dès à présent à tous ceux qui m'écoutent , que le meilleui- moyen de servir ses intérêts est encore de remplir ses devoirs et de faire ce que la morale et la religion prescrivent. J'aurai sans cesse l'occasion de vous montrer l'union intime de l'intérêt et du devoir, et de prouver <pi'en nous ccMiformant aux lois de la morale, nous faisons généralement ce qui nous est le plus utile. Ce sera même pour nous un nouveau sujet d'admirer la boulé de Dieu, qui a si bien disposé les choses, qu'en faisant ce que prescrit la morale, nous servons nos propres intérêts.

Mais si vous voulez fonder sur I intérêt particulier la moi-ale publique et privée, vous me permelliez de n'être plus de votre avis. On l'a essayé bien souvent et toujours en vain. A ce propos, puisque vous aimez la lecture, je vous renverrai à ce qu'un autre célèbre philosophe de nos jours à écrit, dans un magnifique li-

58 UliUXIEME K.NTIŒTIEN.

vre, sur le vrai, le beau et le bien (1). Mais, comme on entend fréqnemmeiil soutenir dans le monde l'opinion que vous venez d'émettre, permettez -moi quelriues mots à ce sujet.

Je viens (le dire que u(»tre devoir est d'accord avec notre véritable intérêt, et je ne me iviracle pas. J'entends en elî'et parla qu'en remplissant notre devoir nous faisons ce (]ni nous est utile, ce qui est une grande force pour nous dans la vie. Cependant il faut se garder d'en conclure (jue, pour remplir son devoir, il suffise de consulter son intérêt. Cela pourrait être si nous u'éli'ins pase.vposés à nous méprendre sur nos \r.iis intérêts. Mais trop souvent nous prenons pour notre intérêt, non pas ce qui nous est véritablement utile, mais ce qui nous plaît. Nous aimons avant tout les commodités, les jouissances, le plaisir, et sans cesse nous sacrifions nos véritables inléiêls aux plaisirs du moment Si donc nous contractons I habitude de pi'eiidre notre intérêt pour guide, nous sommes exposés à nous tromper et à nousnuiœ. Un plaisir fugitif, un goût, un caprice, risquera d'être pris pour un intérêt réel et permanent.

Tue pareille doctrine mettrait d'ailleurs les hommes dans le plus grand embarras; car si leur intérêt est la règle de leur conduite, comme ils prennent ce qui letu* plaît pour leur intérêt, je ne sais plus sur quoi compter dans me.^ lappttrls avec eux, ce qui plaît à l'un n'étant pas ce (jui plaît à l'autre. I.a morale, c'est-à-dire la règle de conduite di's hommes, \ariera donc avec leurs goûts ; il y atira autant de morales que d'individus La morale de chacun variera même d'un jour à l'autre, car ce qui lui plaît aujourd'hui n'est pas ce qui lui plaira demain. Si je dois dépendi'c des fantaisies et des caprices des hnuunes, merci de votre morale, j'aime mieux la morale ordiuaii"e, celle de la religion et du devoir. Comme elle est la même pour tous les hommes, pour tous les temps et pour tous les lieux , je sais du moins à quoi m'en tenir.

— Pardon, .M. Dupié, dit à ce moment M. Vieulin. Vous parlez

(1) En çngagfant ii'i n lire If rciuar'iuiililr livre ilc M. Cousin, railleur ne croll pM eédw Muleinent à un senCnicnt <lc reconnaissance pour le Mvaot illuittre qui lui a ouvert la carrière de l'caseignennent.

là d'un intéi'èt passager et mal enttMidu. Mais il s'agit d'un intérêt piirmauenl et bien compris, ce qui laisse subsister l'idée du bien et du mal. Peimettez moi d'expliquer ma pensée Le bien, c'est ce qui est conforme à notre intérêt ; le mal, ce qui y est opposé. I^e vice est l'égarement qui sacrifie le vrai bonheur à des plaisirs dangereux et sans durée ; la vertu, au contraire, est la sagesse qui, en vue d'un bonheur durable, résiste à i'entiamement des passions. La morale de l'intérêt confirme ainsi tous les devoirs consacrés par l'opinion commune; ce sont des devoirs parce qu'ils sont conformes à notre intérêt personnel; faire du bien aux hommes est même le plus sûr moyen qu'ils nous en fassent, car c'est le meilleur moyen d'obtenir leur estime et leur sympathie. Vous le voyez, M. Dupré,mon intéiêt me conseille tout ce que la morale ordinaire piescrit, il m'interdit tout ce qu'elle défend. Je n'ai donc plus besoin de votre religion et de votre morale; j'ai un guide bien plus certain; car rien n'est aussi pressant et aussi infaillible que l'intérêt.

— iM. Vieulin, je vous remercie de votre explication ; elle va précisément me sersir à vous montrer votre erreur. Car, si l'intérêt tient le même langage que la morale, je ne vois pas pourquoi nous substituerions l'un à l'autre. Je n'y trouverais d'avantage que si l'intérêt était réellement un guide plus infaillible Or, il me sera facile de vous montrer le contraire.

I{emarquez-le d'abord : malgré l'alliance intime de notre intérêt avec notie devoir, alliance que je persiste à reconnaître, la morale nous commande parfois de sacrifier le premier au second. Cette considération serait donc la condamnati(.n d'une doctrine qui donne 1 inlérêt pour seule règle de nos actions. Je dis seule, remarquez-le bien; car je suis moins absolu que vous. Vous excluez la religion comme fondement de la morale, et vous vous contentez de l'inlérêt. Moi , je ne repousse pas l'intérêt, tant s'en faut : je l'appelle , au contraire , en aide à la morale, mais je me garde bien de le prendre pour fondement.

Quand la religion et la conscience nous prescrivent de faire le bien, de nous abstenir du mal, de nous priver des plaisirs blâmables, de modérer nos désirs; quand, dans des circonstances graves, elles nous ordonnent même de saciilicr noire intérêt, elles ne nous y invitent pas seulement au nom de l'estime et de la

60 DEUXIÈME EXTIIETIEN.

sympathie que nous pouiTons nous concilier par là, et en vue de plaisiis plus (grands et plusduial)les, que nous pouvons espérer pour l'avenir, elles nous l'ordoiuient an nom du devoir, et elles nous y sollicitent parla promesse d'un bien supérieur à tous les intérêts humains, celle d'un bonheiu' éternel,

— Ah ! voilà le grand mot lâché ! s'écria M. Basset. C'est ça ; privons-nous de tout pendant que nous vivons, nous serons heureux après notre mort C'est toujours la même chanson. Et qui nous le garantit, votre bonheur éternel T

— Et qui vous garantit le bonheur de demain, M. Basset? Êtes- vous sûr de vivre l'année, le mois, la semaine qui vient ? Vous avez beau être en santé, des accidents vous menacent à cha(|ue instant, une maladie survient et vous eidève. Vous seriez même des niais de vous piiver pour prolongei' vos plaisirs; car le présent seul vous appartient, et nos privations seraient en pure perte. Plongez-vous donc dans les plaisirs , et puisque la vie est incertaine , faites-la, comme on dit , courte et bonne.

— Mais ce n'est pas là ce que j'ai voulu dire, interrompit M. Vieulin ; cette morale grossière n'est pas de la morale, ce serait celle des animaux, s'ils en avaient une.

— Je le sais, reprit .M Uupré, et je ne vous attribue pas ces idées; mais prenez garde, \otre système y conduit. Si v(»us ne tirez pas cesc(Miséquonccs, d'autres les tireront. Vous Nouiez que je me prive de certains plaisirs afin de m'en ménager plus longtemps dans l'avenir. .Mais où est mon intérêt, si je n'atteins pas cet avenir? La privation reste el le plaisir m'échappe; j'ai été malheureux pour rien, vous m'avez trompé.

Vous prétendez que je fiisse du bien afin de mériter l'estime des hommes et leur bienveillance. J'y consens, mais ne me le presciivez pas au nom de mon intérêt ; car quel intérêt ai je à obliger les pauvres et les malheureux ? Onand je leur aurai sacrifié une partie de ma fortune, ils ne me la rendront pas, el, si je tombe dans la misèiv, 1 estime publique m'en dédonnnageratelle? Si je fais le bien par inlérêl, je ne le ferai plus, (juandj'y \errai un intérêt contraire. Si je ne le fais qu'en vue de l'e lime publicpie, je cesserai de le faire lorsque nul ne pourra le savoir. D'ailleurs, si cette considération m'impose des devoirs envers mes semblables, elle ne m'en impose aucun envers moi-jnème,

et dès lors je me permets tout, quand je puis le faire impunément et que j'y vois mon intérêt ou mon plaisir Je suis fripon, libertin, séducteur, adultère, quand je le puis sans compromettre ma réputation, ma liberté et ma vie.

Voyez d'ailleurs où nous conduit ce système. Que de science il exige! que de calculs il entraîne! 11 me faut tendre toutes les facultés de mon esprit à la recherche de mon intérêt , et cependant je ne suis pas sûr de Tatteindie Je puis, à force de prudence et de combinaisons, accroître mes chances de succès ; il restera toujours des chances contraires, et ma volonté n'y peut rien ; le résultat est toujours incertain. Avec la religion, au contraire, je ne saurais manquer le but Gnal. En cherchant le bien-être ici-bas, je puis n'y pas réussii-, mais la récompense ne saurait m'échapper, puisqu'elle dépend de ma volonté et de mes efforts. Le devoir met ainsi mon bonheur entre mes mains ; le bien suprême, un bonheur éternel, ne dépend que de moi.

— Fort bien, M. Dupré, reprit M. Yieulin Mais cela repose sur l'existence de la vie future, que je n'entends pas nier assurément, mais qu'enfin rien ne prouve d'une manière indubitable.

— Pas plus que ne sont prouvées tant d'autres choses que vous ne contestez point. Eh bien ! M. Vieulin, mettons les choses au pis, et supposons que la vie future n'existe pas. Qu'en résulterat-il? Je me serai trompé, je me serai fait illusion ; mais du moins cette espérance m'aura soutenu dans la vie. Et vous, qu'aurczvous eu pour vous aider à faire le bien et à résister à la tentation du mal? Car. en prêchant la morale de lintérêt, vous n'entendez pas prêcher une morale plus relâchée que celle dii devoir et de la leligion. Vous n'entendez pas être moins honnête que les gens religieux?

— Non, assurément.

— Je prends acte de vos paroles, iM. Vieulin. Mais si votre conduite doit être la même, si vous ne voulez pas être inférieur en probité et en vertu aux hommes religieux, si vous prétendez n'en dilléror que parla croyance, alors pourquoi cette dillérouce? Ou vous voulez vous dispenser de ce que pi'esciivent la morale ordinaire et la religion, ou vous voulez vous y soumettre. Si vous avez pour but do vous en dispenser, votre doctrine ne m'offre plus assez de garanties, et je m'en défie. Si, au coiitraire, vous ne

voulez pas que votre code de moiAl»^ soit inférieur au mien, pourquoi conibaltre ma croyance qui est un soutien pour moi et une garantie pour les autres?

— Votre raisonnement est très juste, monsieur Dnpré. et je n'aurais rien à y opposer; mais pour(iuoi la religion nous comniande-t elle de croire des choses qui choquent la raison?

— Je vous arrête, M. Viculin ; non pas que je me blesse de ce que vous venez de dire, mais \ous entrez dans un ordre d'idées où je ne puis pas vous suivre, parce que cela nous enlraineiait trop loin, et que je n'ai pas t|nalilé pour faire l'apologie de la religion Je me permettrai cependant de vous diie qu'en admettant, avec les plus grands génies, les vérités révélées dans l'Evangile, je ne crois faire preuve ni d'ignorance, ni de faiblesse d'esprit. Ma raison n'est pas davantage cboquée par rien de ce que mepresciit la religion chiéliennc, car il n'y a de choquant que les supersiitions , qui ne sont pas la religion . ou ce qui blesse h moiale. Or, y a-t-il dans noire religion (piel(|ue chose qui vous paraisse immoral ou contraire à la justice, à la vertu ?

— Je n'ai pas dii cela, M. bupré. 11 n'y a pas de morale plus pure que celle de l'Evangile.

— Je savais d'avance que vous pensiez ainsi ; mais je suis bien aise de l'entendre de votre bouche. Laissez- moi toutefois vous le dire eu terminant : qu'est-ce ()ui nous empêche de croire? Ce ne sont ni les mystères, ni l'étrangeté des dogmes de la religion; ce soni nos penchants et nos défauts. Sans nos j)assions, nous ferions bon marché de ce qui, dans la religion, dépasse notre Intel- 'igence. Mais en croyant il faudrait conformer notre conduite à noti'C croyance, faire ce que la religion prescrit, s abstenir de ce qu'elle défend, et souvent sacrifier nos goûts et nos plaisirs. Nous n'en avons pas le courage et nous cherchons à nous justifier en disant que nous ne croyons pas. Eh! mes amis, renonçons à nos passions, et rien ne nous empêchera plus d'être et de nous dire chiéliens.

Mais je m'airêtc ; je vous ai tenus bien longtemps aujourd'hui , je vous ai conduits dans des régions où je ne m'étais pas chargé de vous mener: la prochaine fois nous reviendrons siu'la terre, pour nous occuper de notre position dans ce monde.

POSITION DE L HOMME EN CE MONDE, ET AMELIORATION GRADUELLE DE LA CONDITION HUMAINE.

Dans son dernier entretien, M. Dupré avait fait naître des désirsqu'on cherchait à satisl\iirc. Aussi, dès le lendemain, M. Raymond vit sa classe d'adultes plus fréquentée qu'elle ne l'avait encore été. Il eut à répondre à un grand nombre de questions, et la bibliothèque communale, dont la gai'de lui était confiée, mit en circulation bien des livres qui jusque-là n'avaient eu que de rares lecteurs. On voulait faire quelques-unes de ces bonnes lectures dont les discours du docteur avaient fait comprendre l'intérêt.

Tous les habitants de Mirebeau ne suivirent pourtant pas cet exemple. Les habitués du cabaret et du café tournèrent leurs pas vers le lieu accoutumé de leurs réunions, mais ils s'y trouvèrent moins nombreux qu'à l'ordinaire; les entretiens du docteur avaient déjà détaché quehiues individus. M. Passemard et M. Basset, qui étaient, par leur profession, du très petit nombre d'individus dont les intérêts ne sont pas toujours d'accord avec le bien public, s'effrayaient de ce résultat. Ils cherchaient donc à détruire l'effet des discom-s de M. Dupré ; mais ils n'avaient à leur service que le vieil arsenal des objections rebaltues, et, malgré le secours (|ue leur prêtaient, dans d'autres intentions, M. Vieulin, M. Maucorps et quelques autres, ils ne se sentaient pas en état de lutter avec lui par le raisonnement. Ils crurent mieux réussir en employant la raillerie; ils espéraient afiaiblir ainsi l'ascendant que M. Dupré prenait sur les esprits, au détriment de leurs intérêts. Aussi, quoiqu'il fût gênant pour eux d'assister aux réunions du dimanche, ils n'y voulaient pas manquer M. Vieulin leur vint en aide on prenant la parole à la réunion suivante.

— M. Dupré, dil-il lorsque tout le monde eut pris place, vous nous avez dit que les choses sont disposées ici-bas pour le bonheur de l'homme, et que tout nous montre la bonté de Dieu. Alois

l'omment concilier ridée de cette bonté avec les naaux que nous rencontrons à chaque pas?

— Et surtout, ajouta Léonard, comment accorder l'idée de sa justice avec le spectacle (\m s'itlTie partout à nos regards, le triomphe des méchants el le succès des perxeis. les souffrances des bons, le malheur et la ruine des gens de bien ?

— D'une manière très-simple , Léonard, en nous rendant compte de la nature de l'homme et de sa condition ici-bas. C'est précisément ce dont je \oulais vous entretenir aujourd htii ; mais, avant d'abordei cette question, pcrmettez-tnoi de répondre au mécontentement que le succès des méchants excite dans bien des esprits. Ce succès vous révolte, et vous y voyez un argument contre la justice de Dieu. Pourquoi, dit-on, les fripons réussissentils presque toujours dans le monde, tandis que les honnêtes gens échouent si souvent?— Cela doit il \ous surprendre? Les fripons ont à leur disposition les moyens que peuvent empl(>yt'r les gens de bien, et de plus ils ont pour eux la ressource de tous les moyens injustes ou infâmes (pie les honnêtes gens rougiraient d'employer. Ils ont dix moyens pour faire fortune, quand l'honnête homme n'eu aqu'un seid. Je ne suis étonné que dune chose, c'est qu'ils ne réussissent pas plus souvent Mais, dis-moi, Léonard, voudriiistu t'enricbir aux mêmes conditions?

— Certes, non, .M. Dupré;je vous remercie de m'avoir fait faire a'tle remarque (jui est bien simple. Il est pourtant fâcheux de voir le méchant prospérer el l'honuêle houune rester malheureux.

— C'est regrettable, je l'avoue ; cependant cela n'arrive pas aussi souvent qu'on croit. Ou remarque la prospérité des méchants à cause du scandale qu'elle produit, et l'on ne compte pas tous ceux qui se ruineul, parce que c'est une chose naturelle. Quant aux hommes qui réussissent par des voies honnêtes, par le travail. Tord le et l'économie, par l'intelligence et l'activité, et c'est le plus grand nombre, ou n'y fait pas attention, parce que c'est aussi dans la règle .Mais enfin il y a des média its qui prospèrent, et vous me demandez comment on peut concilier ce fait avec la justice et la bonté de Dieu.

Eh ! mes amis, n'est-ce pas la meilleure pi-euvc de l'existence d'une autre \ic ? Puiscjne Dieu est souverainement juste el bon.

POSITION DE l'homme EN CE MONDE. 65

il n'a pu avoir l'inlenlion de rendre les bons viclimes de leur vertu S'il permet le triom[)he des méchants eii ce monde, c'est qu'il se réserve de les punir dans un auti'e où il récompensera les bons de tout ce qu'ils auront souffert dans celui-ci. Voyons, en effet, quelle est la fin de l'homme.

L'homme n'obé.t pas simplement à des instincts comme l'animal. C'est un être intelligent et doué de raison , ayant la liberté de faire ou de ne pas faire les choses, et une volonté pour se déterminer Puisqu'il est intelligent et libre, c'est-à-dire puisqu'il a la liberté de faire un choix entre le bien et le mal, la justice de Dieu devait élablir des peines pour ceux qui font le mal et des l'écompenses pour ceux qui pratiquent la vertu. La \ie terrestre doit donc être une é|)reuve dont la récompense est au ciel. Comment aurions nous droit à la récompense , si nous n'avions été dans le cas de mériter ou de déméiiler? Dieu pouvait-il, dans sa justice, nous accorder la récompense sans que nous l'eussions méritée ?

— 11 nous la fait du moins payer assez cher, dit M. Jarland, d'un ton chagrin.

— Pas aussi cher que vous le pensez, M. Jaiiand. Si la vie est un lem[)s d'épreuves , cette terre n'est qu'ur) lieu de passage. Mais voyez si Dieu pouvait la parer davanl<ige, et la mieux ap[)roprier à ses besoins. Voyez s'il pouvait nous fournir plus de moyens d'embellir notre vie qu'il ne l'a fait en nous donnant l'intelligence Quand nous examinerons prochainement les rapports de l'homme avec la société, nous verrons aussi combien cetie société nous ollre de ressources poin améliorer notre position. Nous verrons ces ressources croître chaque jour avec les progrès de la civilisation. On dirait que Dieu, dans sa bonté, tienne compte au.x hommes des efl'orts des généi'ations passées, car avec les siècles la condition de l'humanité \a toujours s'améliorant : nos aïeu.v ont été mieux que leurs ancêtres, notre sort vaut mieux que celui de nos pères, et nous entrevoyons pour nos enfants un sort meilleur que le nôtre.

— J'en suis convaincu, dit Honoié Duquel, et celte espérance me soutient. Quand je pense que par mon travail j'épargnerai à mesenfauls une partie des diflicullés (piej'ai rencontrées, je reprends courage. Je médis que si je m'épuise tandis (jue d'autres

6G TROISIÈME EXTUKTIEN.

ne font lion, c'est qu'ils ont reçu de la fortune de leurs parents, tandis (lue les miens ne m'ont rien laissé. Je n'en fais pas un reproche à mon père, je sais qu'il iic l'a pas pu; toujours est-il qu'ayant une nombreuse famille, il faut que je travaille rudement pour la nourrir, et l'on sait que je ne m'épargne pas.

— C'est une justice (pie tout le monde te rend, Honoré, et il serait à désirer que chacun eut ton courage.

— Merci, M. Dupré; je ne fais que mon devoir. Mais s'il est naturel que ceux qui ont les moyens de vivre ne travaillent plus, et s'il est juste que Dieu punisse les méchants et récompense les bons, je ne comprends pas pourquoi sa justice ne nous met pas tous dans des conditions pareilles. Ainsi les uns ont, comme moi, une nombreuse famille à nourrir; les autres ont un ou deux enfants, ou même, comme M. Duroure. n'en ont point.

— Oh ! mon garçon, .s'écria M Duroure, ne m'envie pas doue pas avoir d'enfants. Si tu étais à ma place, tu saurais combien cela me rend malheureux. Je >oudrais être forcé de travailler comme toi seize heures par jour, et avoir des enfants qui fussent un jour la consolation de ma vieillesse.

— Ne croyez pas, M. Dunuire, que j'aie dit cela par ciivie. ^>uoi<|ue mes enfants soient une lourde charge, ce sont eux qui me donnent du cœur à l'ouvrage : quand je les vois jouer et rire autour de moi, je ne changerais pas ma position contre la v(jlre. Allez, je \ous ai plaint plus d'une fois; aussi c'est seulement comme exemple que je nous ai nommé, et parce que je vous ai vu là. Mais, comme je le disais, M. Dupré. les uns ont beaucoup d'enfants et les autres en ont peu; ceux-ci sont faibles, ceux-là sont forts ; il y en a qui échouent dans tout et à qui surviennent tons les malheurs; ,d'aiifres, au contraire, réussissent dans tout ce qu'ils entreprennent, et la lorluneleur vient en dormant. Est^^ ce juste? El pourquoi en est-il ainsi? ^^

— Tu demandes la justice et la cause de ces difféi-ences, Honoré : ce sont deux questions diiïércntes, j'y ivpondrai séparément. Non, mou ami, ce ne serait pas juste, si tout se bornait i\ cette vie ; mais tout change, si nous portons nos regards vers le ciel. L'inégalité (]ui existe dans ce monde est compensée par la justice qui s'exerce dans l'autre.

Cette perspective nous est d'ailleurs nécessaire à tous, riches

POSITION DE l'homme EN CE MONDE. 67

comme pauvres , parce, que tous nous avons des ennuis et des maux à supporter. Maladies, inflimités, pertes de nos amis et de nos proches, chagrins, aflliclions et tourments de toute espèce, nous avons tous notre part des épreuves de la vie, Tous aussi, nous nous plaignons de noire sort et en désirons un meilleur. C'est quel homme est ainsi fait que le désir paraît indispensahle à son honheur 11 désire, en effet, depuis la naissance jusqu'à la mort : dans la pauvreté, il désire l'aisance ; dans l'aisance, il désire la lichesse. Lorsqu'il n'a rien, il \eutle nécessaire; loisquil a le nécessaire, il demande le superflu, et quand il a le superflu, il désire encore, parce qu'il est dans sa nature de désirer toujours. Les choses qu'il a le plus souhaitées, une fois qu'il les possède, ne parlent plus à son cœur ; il les dédaigne pour soupirer après d'autres qu'il dédaignera de môme. La possession ne fait même (lu'irriler ses désirs, à ce point qu'il est plus heureux quand il se voit près de jouii' (jue lorsqu'il jouit, parce que la possession engendre l'indifférence, bientôt suivie de la satiété et du dégoût.

Cette immensité de désirs est pour moi une nouvelle preuve de rinnnortalilé de mon dme. Il y a dans celle ùme un vide immense que rien ne peut combler ; je sens en moi une aspiration perpétuelle vers un bonheur dont je ne me rends pas compte, mais dont le plus grand bonheur de la terre ne doit être qu'une faible image. Mon âme ici-bas me semble une e.xilée qui soupire après les délices de la patrie absente. J'espère donc, plein de confiance en la bonté de Dieu ; en mettant en moi des désirs que le monde est impuissant à satisfaire, il n'a pu vouloirme condamner à un tourment sans fin, celui de désirer sans jouir, d'entrevoir le bonheur sans pouvoir l'atteindre.

J'ajouterai d'ailleurs, pour en linir avec la première question d'Honoré, que Dieu n'a pas placé dans le ciel seulement le prix de la lutte : le plus souvent ceux qui font le bien sur la terre, ceux qui sont laborieux, langés et intelligents, reçoivent dès icibas la récompense de leurs efforts, tandis que pres(|ue toujours nos maux sont le jésultat de nos fautes; je vous le montrerai plus lard. Je viens maintenant ù la deuxième question. Pourquoi la différence qui existe entre les hommes dans ce monde? La raison de cette différence, mes amis, c'est que l'homme est

un être sociable, c'est-à-diie fait pour vivre avec ses semblables. Sa destination est la société : c'est là seulement qu'il peut acquérir la perfection de son êti-e, et que ses l'acnllés peuvent .se développer. C'est, en ef!ét, dans la société que les aplilndes di\erses des hommes trouvent leur emploi et que les senluiients de bienveillance et d'humanité qui sont en eux , ont l'occasion de s'exercer. Pour que ces sentiments pussent se produire, il fallait que les hommes eussent besoin les nns des autres, afin d'avoir à se rendre mutuellement des services, il fallait, en un mol, qu'il y eût dans ce monde des forts et des faibles, des giands et des petits, des savants et des ignorants, des pauvres et des riches.

— Nous y voilà! s'écria Andi'éjj'eu étais bien sûr. Vois-tu, Honoré, il faut qu'il y ait des pauvres, comme toi et moi, afin qu'ils travaillent et <pie les riches ne manquent de rien. Comment ! tu as besoin qii'on t'explique cela? niais c'est clair comme le jour. Patience! tu en entendras bien d'autres.

— André, dit M. Diipré avec douceur, mais a\ec sérieux, je croyais avt.ir assez témoigné d'inlérèl |Our les pauxies dans le cours de ma cariière, ol m'èlre assez montré l'ami de tous les hommes sans distinction de l'ang, pour qu'on ne vînt pas me prêter d'avance des idées qui ne sont pas les mietmcs.

— Oh ! M. Onpré, se hàla de répondre André, croNez bien que je n'ai pas voulu dire quelque chose de désobligeant pour vous ; j(î sais tout ce que les pauvres de .Mirebeau vous doivent. Veuillez donc ne voirdansce que j'ai ditqu'une plaisanterie ; c'était affaire de rire seulement, soyez -en sûr.

— Je le crois, André, mais il y a temps pour tout, et dans les discussions sérieuses la plaisanterie est déplacée Uuand on plaisante au lieu de raisonner, on fait croire qu'on n"a pas de bonnes raisons à donner Pour moi, qui civ'is en avoir de bonnes, je ne redoute pas la discussion, et je la soutiendrai aussi longtemps (ju'il vous plaira de la supporter. J'accueillerai toutes les objections que vous aurez à madirsser, et j'y répondrai de mon mieux. Mais, je vous le répète, le sujet est long, et je ne puis pas tout dire à la fois. Je vous demande donc de laisser chaque chose venir en son temps; vous ne perdiez pas jtoin' allendi'e.

.\insi, en vous disant «jue Dieu a voulu (jue l'homme méritât le bonheur^ je vous ai dit aussi qu'il a tout, fait pour l'aider à

POSITION DE l'homme EN CE MONDE. 69

passer commodément les jours de son pèlerinage ici-l)as, et je vous ai annoncé que je vous le prouverais. Je veux, en effet, vous faire voii- que partout il a mis le bien à côté du mal et le plaisir après la peine, qu'il a tellement disposé les choses que la somme du bien l'emporte en cette vie sur la somme du mal; que la plupart des maux que nous souffrons ne doivent être imputés qu'à nous-mêmes, cl qu'il nous a donné mille moyens d'adoucir ceux que nous ne nous sommes pas attirés par rwtre faute. Si j'y parviens, comme je l'espère, vous en aurez plus de courage pour supporter les ennuis de cette vie, où nul ne peut compter sur un Jjonheur sans mélange.

— Je le crois bien, qu'il n'y a pas de bonheur sur la teire, s'écria M. Jarland. On n'a dans ce monde que des peines et des ennuis, fort heureux encore quand on n'y essuie pas des calamités comme la disette actuelle. 11 ne manquait plus que cela.

— Vous avez raison, M. Jarland, de dire que l'homme ne peut pas goûter de bonheur parfait sur la terre. Quand il n'y aurait pour lui que l'obligation du travail, ce serait déjà beaucoup; mais, puisque c'est une loi de notre nature, il faut nous y soumettre de gié ou de force. Or, plus nous nous y soumettrons volontairement, moins le mal nous paraîtra grand ; nous verrons à côté une infinilé de sources de bien que nous empoisonnons par nos plaintes, et que souvent nous tarissons par notre imprudence. N'oublions pas (railleiu's que l'homme a un corps et une âme. ISoiis pensons trop à l'un et pas assez à l'autre. Dans tout ce qui nous arrive nous ne voyons que le mal qu'éprouve notre corps, et nous ne considérons pas le bien que l'àmc retiiedes épreuves.

— Mais, Monsieur, dit Léonard, est ce que nous ne devons pas nous occuper de notre corps, l'entretenir en bon état? Nous ne pouvons rien sans lui. Si je ne soignais pas la machine, et si je n'en graissais pas les rouages, bientôt elle ne marcherait plus.

— Certainement, Léonard, nous devons soigner notre corps. Pounpioi Dieu nous a-t-il imposé l'obligation du travail? (^est pour fournir il nos besoins; mais sonuues-noiis raisonnables dans tout ce que nous faisons pour le corps? Nos actions ont presque toutes potu' but de lui procurer des jouissances, et à chatpie instantces jouissances tournent à son détriment par l'abus que nous en faisons. Nous recherchonsle repos et,en nous abandonnant à la

inolK'sse, nous portons atteinte notre à santé par le défaut d'exercice. Nous avons besoin de mangci' pour vivre, et fréquommenf, en nous livrant au plaisir de la table, nous dépassons les limites; alors les imotnuiodités qui accompaj^Mient les excès nous rappellent à la tempérance. Que sont pies(|ue toutes nos maladies? La suite de nos excès ou de notre imprudence : excès dans le iKiire et le manger . excès dans le plaisir, excès dans le repos, excès dans le travail mémo, Cifr nous travaillons parfois au delà de nos forces ; excès et imprudences de toute façon.

D'un autre côté, refroidissements subits, courants d'air, boissous fi'oides ou bains pris quand nous avons chaud, séjour dans un lieu humide et malsain, habitations où nous ne laissons entrer ni l'air ni la hunière, défaut de précautions dans presque tout ce (jue nous faisons, je n'en finirais pas si je voulais énutuérer toutes les circonstances où nous nous rendons malades par notre faute. Vous verriez que les maladies ainsi occasionnées l'emportent énormément sur celles qui résultent d'accidents tout à fait involontaires.

— Alors, dit André, poui"quoi notre corps est-il ainsi fait que tant de choses peuvent le faire soullrir?

— André, je vais te répondre par une question Si notre corps n'était pas sensible à la douleur, le serait-il au plaisir?

— C'est vrai, M. Diipré, je n'y a\ais pas pensé. Je vois que j'ai parlé sansiéflexion.

— C'est ce qui arrive à bien d'autres. Vous voyez, mes amis, que supprimer la douleur sur la terre, c'est y supprimer le plaisir et le bonheur. Je vais même, à cette occasion, vous faire remaiquer combien, par une admirable dispensation de la Providence , le bien l'emporte ici-bas sur le mal. lin elUl. le bien est, dans une intinité de circonstances, un don gratuit de Dieu : nous en jouissons à tout instant sans nous donner aucun souci. Nous en jouissons dans la vue de la nahue, dans l'air que nous respirons, dans le soleil qui nous éclaiie, dans la douce chaleur (pi'il nous envoie, dans la fraiiheur des bois , dans le parfum des fleurs, dans la saveur des fruits; nous en jouissons enfin dans notre cœur que Dieu a rendu sensible aux plaisirs de l'imilié et qui nous fait trouver tant de douceiu" et de charme dans la société de n(»s parents et de nos amis.

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