LES 15RS01NS DE L'HOMME
CCS poui- les satisfaire moins péniblement. Elle lui avait prépavé dans l'eau, le vent, le soleil, la vapeur, l'électricité, la lumière , une foule d'agents qui peuvent exécuter ses travaux les plus rudes; elle avait mis à son service toutes les forces de la nature , et il ne savait pas en faire usage.
Dieu a voulu que la nature et le travail humain contribuassent à la satisfaction de nos besoins. Plus l'esprit de l'homme fait de progrès, plus la proportion du travail humain diminue dans les efforts nécessaires pour satisfaii'e un même besoin; plus, au contiaire, celle du travail de la nature augmcnle. A l'aide de nos machines nous mettons de plus eii phis à profit les furces des animaux et celles de la nature, et nous leur faisons exécuter ce qu'il y a de plus pénible dans nos travaux.
— Je ne m'en aperçois guère, dit M Jarland. Je trouve le travail de la terre suffisamment rude, comme il est.
— Vous avez raison, M. Jarland; mais ce travail était bien plus rude autrefois , quand les hommes devaient tout faire avec leurs bras, quand ils n'avaient ni la charrue, ni aucun des outils ingénieux dont vous vous servez. iSî d'ailleurs le travail de la terre est encore aussi dur, c'est que les hoinnies n'ont pas tourné de ce côté les forces de leur esprit. Mais voici que déjà on a inventé quelques machines qui vont accomplir vos travaux les plus durs, qui vont battre vos grains, faucher et moissonner pour vous.
— Bon Dieu! qu'allons-nous devenir? s'écrièrent alors les ouvriers de la ferme, présents dans la salle. Il ne fallait plus que cela pour nous mettre sans pain.
— Ne craignez rien, mes amis; vous aurez moins de peine et vous n'en perdrez pas un jour de travail, c'est moi qui vous le dis. Je ne puis pas vous le démontrer aujourd'hui, mais, en attendant , croyez-m'en sur parole. Soyez bien persuadés qu'avec la même quantité de travail nous arrivei'ons à nous procurer plus de commodités qu'autrefois, parce que, grâce aux progrès de l'esprit humain , le travail de la nature entiera pour une plus forte part dans tout ce que nous ferons. Nous travaillerons autant chaque jour, mais notre travail sera moins pénible.
Maintenant laissez-moi vous faii'e remarquer aussi comment nos besoins deviennent le fondement de la société. Vous avez vu que nous ne pouvons les satisfaire qu'avec le travail des autres.
Vous venez aussi plus tard que tout se réduit à du travail dans ce mcude. Quand nous achetons ou vendons, c'est toujours quelque chose qui a été fait ou produit par quelqu'un , c'est le produit d'un travail quelconque. Quand nous voulons vendre ou fabriquer, il faut que nous trouvions des gens qui aient besoin de ce que nous vendons on fabriquons. Si nous avons besoin de travailler, il nous faut trouver quelqu'un (|ui, de son côté, ait besoin de notre travail. Par conséquent, plus les hommes ont des besoins et plus ils peuvent acheter ou faire travailler , plus nous avons de chances de leur fouruir le produit do notre travail. Plus ils seront iudustrieux , plus nous aurous de facilités de notre côté pour obtenir ce qui est nécessaire à nos besoins. Nous avons donc intérêt à ce que nos semblables deviennent iulelligents et labolieux, qu'ils aient beaucoup de besoins et beaucoup de moyens de les satisfaii'e.
11 résulte de cela que, comme individus, nous sommes intéressés à avoir le plus possible de personnes riches autour de nous , et que , comme nation, nous avons intérêt à être entourés par des nations riches. Nous vendons , par exemple, incomparablement plus chaque année à l'Aupleteri-e et aux Etats-Unis, qui sont des nations riches, (|u'à la Turtpiie, l'Espagne ou la Russie, qui sont des nations comparativement pauvres.
C'est donc une grande erreur de \oird'un mauvais œil la richesse de nos voisins, individus ou peuples. Car pour qui pou- \ons-nous plutôt travailler, ou à «jui pouvons-nous le plus vendre? Est-ce aux pauvres qui ont peu de besoins et très-peu de moyens d'y pourvoir, ou aux riches qui ont beaucoup de besoins et la possibilité de les satisfaire ?
— C'est a>ec les derniers, dit aussitôt Honoré. Aussi j'entrevois combien je me trompais en croyant que la fortune des riches nuisait aux pau\rcs. Il n'en est pas moins vrai que les pauvres ont bien de la peine à pourvoira leurs besoins.
— C'est très-vrai, Honoré, mais la société leur rend cette satisfaction plus facile. Si l'homme pouvait sans travail se nourrir, se loger et .-^e vêtir, il ne prendrait pas volontairement la peine qu'il se donne aujourd'hui pour satisfaire ses besoins. 11 y est donc contraint parles obstacles que la natine lui oppose.
— C'est la société qui les oppose, interrompit Léonard. La na-
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Inre ofire abondamment à l'homme ce qui lui est nécessaire, tandis que la société , en donnant tout aux uns , met les autres dans l'impossibilité de pourvoir à l'entretien de leur vie.
— J'en suis fâché pour- toi , Léonard; tu es dans une erreur complète, et il me sera facile de le prouver, si tu veux bien mo permettre de suivre l'ordre de la discussion.
— Ti'ès- volontiers.
— Eh bien ! puisque tu reproches à la société d'ètie cause de la peine que la plupart des hommes ont à vivre, voyons si l'homme dans l'isolement n'auiait pas plus de mal que dans l'état de société, et si l'individu le plus dénué de cette société dont tu te plains , n'a pas infiniment plus de bien-être que s'il vivait hors de son sein.
— Mais, M. Dupré,ce n'est pas la société en général que j'attaque ; vous n'avez pas compris ma pensée. Ce que j'accuse de nos maux, c'est la société telle que les hommes l'ont faite.
— Je le sais bien, Léonard, et j'ai très-bien compiis ta pensée. Mais si la société que tu accuses n'est pas une œuvre artificielle, si , au lieu d'être établie sur des lois arbitraires qu'on puisse changer à volonté, elle a son fondement dans la nature physique et morale de l'homme, tes accusations portent contre la société elle-même. Voyons donc si cette société est bien l'état naturel de l'homme. .Et d'abord il me suffit de vous rappeler que l'homme est un êtrcéminenunent sociable, car il y a on lui des aptitudes qui n'ont l'occasion de s'exercer, et des besoins qui ne trouvent à se satisfaire que dans la société de ses semblables. —
A ce moment, M. Dupré fut arrêté par M. Vieuiin, qui voulait piésenter une objection. M. Vieuliu , comme M. Maucorps, M. Passemard et quelques autres, était un de ces esprits attardés qui en .sont encore aux vieilles idées du siècle dernier. Il crovait montrer sa supériorité, en reproduisant aujourd'hui des objections dont le progrès des lumières a fait justice. 11 se rapprochait à certains égards, tout en s'en éloignant sous d'autres, d'André, de Léonard, de Vincent Donner, de Michel Terrien et de quelques jeunes gens (jui n'avaient guère lu les dissertations assez lourdes du siècle dernier, mais qui étaient davantage au courant de certaines théories sociales rajeunies dans celui-ci. M. Vieuiin prit donc la parole en disant :
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— Cependant la société n'a pas toujours existé. 11 est évident qu'elle est d'invention humaine; car, si elle était d'institution divine, elle serait partout la même, tandis que nous voyons des sociétés constituées sous toutes les formes,
— Permettez-moi , M. Vieulin , de vous faire remarquer qu'il y a dans ce que vous venez de dire, comme dans ce que disiiit Léonard, presque autant d'erreurs que de paroles. En premierlicu, les dilTérences de formes dont vous parlez sont d'une faible valeur ; ce sont des détails accessoires, qui ne touchent en rien à ce qu'il y a d'essentiel dans la société.
Qu'est-ce qu'une société ? C'est une réunion d'individus vivant rassemblés sur un territoire plus ou moins étendu, ayant une communauté d'intérêts, et échangeant mutuellement des services. Or, partout où l'homme a porté ses pas, partout où il a rencontré des sociétés organisées, il le> a trouvées constituées sur les mêmes bases : le besoin de s'entr'aider et d'échanger des services. Partout , les uns travaillent la terre, tandis que les autres exercent desiridusliiesde toute espèce. 11 y en a qui vendent et d'autres qui aclièlent , puis d'autres ijui font métier d'aller chercher ce qui est produit dans un lieu pour le fournira ceux qui ne l'ont pas. Partout il y a des lois pour assurer ù Ihomme le fruit de son travail.
— Oui; mais ces lois dliïèrent d'un lieu à l'autre.
— Comme les hommes ditVèrent entre eux, M. Vieulin. Il y en / de grands et de petits , de forts et de faibles, de bons et de méchants, de sots et d'intelligents, d'actifs et de paresseux. Et cependant c'est toujours au fond le même homme, oiganisé de la même manière, pourvu des mêmes facultés, seulement li des degrés difTérents. De même, dans toute société \ous retrouvez les mêmes éléments fondamentaux , avec des dilTéreuces qui ne changent pas plus le canictère général de la société, que les différences d'homme à homme n'allèrent en eux le caractère général de l'espèce humaine. Mais revenons à notre sujet.
Sil'honnne, sur tous les points de la terre, se réunit eu m.ciété, c'est qu'il y est poussé par un instinct de sa nature, Il y a chez lui une disposition à aimer, ù ivchercher ses semblables, à leur demander et à leur rendre des services, enlin des penchants affectueux et bienveillants qui ne trouvent à se satisfaire
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(|uc dans la société. D'un autre côté, on remarque chez les individus des dificrences d'aptitude intellectuelle et de force physique essentiellement favorables à l'existence des sociétés et qui ne peuvent trouver leur emploi que là.
Ainsi les uns ont la force musculaire en partage et peuvent exécuter les travaux les plus rudes; les autres, incapables de travaux pénibles, réussissent dans ceux qui exigent de la délicatesse et du goût ; d'autres, doués des talents de l'esprit, ne peuvent se livrer aux travaux du corps, mais ils s'adonnent aux sciences et aux artsj ils font les découvertes auxquelles la civilisation doit ses progrès, ils conçoivent les plans que les autres exécutent. Tout trouve son emploi dans la société, et hors de là la foice matérielle peut seule s'exercer, car chaque individu doit tout faii-e par lui-même, et se borner à]la satisfaction des besoins les plus impérieux.
La société a d'ailleurs son fondement dans la famille qui en est l'image en petit, et où chacun concourt au bien général en vaquant à ses occupations particulières. La famille est une réunion d'individus unis par rafleclion et les besoins autant que par les liens du sang. C'est un besoin de la nature humaine que l'homme et la femme s'associent par des liens peimanents; c'est également un besoin pour leurs enfants de vivre avec eux pour jouir de leur protection. La famille forme ainsi une association où les plus nobles sentiments trouvent à se satisfaire et qui contribue plus que toute autre institution au bonheur du genre humain.
Le mariage^qui est le lien delà famille, devient ainsi le premier lien de la société. Par le mariage l'homme se distingue de la brute. Epi eflet, chez les animaux dont les petils n'ont jamais besoin de leurs parents, il n'y a (ju'nne union sans durée; chez ceux qui \iennent dans un état qui evige les soins du père et de la mère , il y a une union plus prolongée , mais elle est encore temporaire et cesse avec le besoin des petits. Chez l'homme l'union est diu'ahle,et, pour la rendre telle. Dieu a voulu que son enfance fut délicate et (ju'elle se prolongeât longtemps; la permanence du niiuriage a ainsi sa rais(tn natmelle.
— J'ai entendu cependant, dit Honoré, des gens qui voudraient que le mariage fût une espèce de bail à temps. Mais cette idée me révolte. Voudrait-on nous rendre semblables aux btHes qui
) s'unissent pour se quitter et ne plus se reconnaître ? Fi donc ! cela fait monter le rouge à la figuro !
\ — Je te félicite de cette indignation, Honoré, elle fait honneur à tes sentiments. Tranquilliso-loi.du reï«to. Quelques insensés ont bien pu avoir l'idée d'une monstruosité pareille, qui d'ailleurs ne s'est jamais rencontrée môme chez les sauvages , mais le dégoût universel en a bientôt fait justice.
— Tant mieux , M. Dupré ; sans doute ces gens-là n'avaient jamais ou une famile.
— Tu as bien raison, Honoré. Car ce n'est pas le besoin seule- I ment qui est le lien do la famille , c'est le sentiment le plus fort,
le plus énergique qui existe dans le cœur humain, ivlui auquel i nous devons presque tout ce qui se fait sur la terre , l'amour de nos enfants. Ce sentiment résiste à tous les obstacles qu'on veut lui opposci" et les déjoue. Il rend l'homme capable d'endurer les plusgrandcs fiitigues, de supporter les privalionslcs plus pénibles, de s'imposer les travaux les plus rudes ; sans lui, nous ne jouirions pas de la moitié des choses qui s'accomplissent sur la terre. L'homme fait pour ses enfants ce qu'il ne ferait jamais pour luimême. Eh ! messieurs , nous aAons ici le plus remarquable \ exemple de ce que je vous dis; le modèle de- notre commune. Honoré, vous le savez, est un véritable héros de la famille.
— Oh ! .M. Dupré, s'écria Honoré, vous me faites trop d'honneur. Je ne mérite pas tant d'éloges, je ne ftiis que ce que je dois.
^ Mais, croyez-moi, j'eri suis bien lécompeusé par le bonheur que je goûte au milieu de ma femme et de mes enfants.
— Je le crois. Honoré, car si la tendresse est le plus fort de tou les sentiments, c'est aussi celui qui procure les plus douces jouissances. Pour fournir aux besoins de sa famille, pour élever et établir ses enfants, pour leur assmer une existence, l'homme prend sans se plaindre des peines de toute espèce. Tandis qu'avec les autres hommes il cherche son intérêt, dans le cercle de la famille il ne veut que lo bonheiu- des siens ; la bienveillance et la tendiesse brillent au foyer domestique comme un rayon de la félicité future.
LA JOURNEE D UN PAUVRE HOMME , OU UN INDIVIDU PROFITANT DU TRAVAIL DE CENT MILLE. — DIVISION DU TRAVAIL.
Los nouvelles (jui arrivaient de toutes les parties de la France signalaient les craintes causées par la disette. Le blé augmentait partout avec rapidité : il avait déjà atteint un taux tel, que la vie était devenue difficile même pour les ouvriers occupés qui continuaient à recevoir les mêmes salaires Maisdéjà la force deschoses avait fait baisser ces salaires dans quebjuos industries. Plusieurs usines avaient suspendu leurs travaux, et chaque jour on apprenait la fermeture de nouveaux ateliers.
Rien n'était survenu encore à Mircbeau , ni dans les environs, où la récolte avait été un peu moins mauvaise que dans les autres provinces. Les forges avaient conservé jusque-là leur activité; elles se ressentaient du développement querindustriedoschomins de fer commençait à prendre. Mais il était impossible quo. le contre-coup delà gène ne s'y fit pas sentir. De leur coté, MM. Leuoir et Dubiiisson , propriétaires de la fabri(pie , (jui occupaient plus de quatre cents ouvriers, n'avaient encore manifesté aucune intention d'abaisser les salaires , ni de congédier une parlie des ouvriers; mais on craignait «pi'ils ne fussent forcé» par les circonstances de prendre quelqu'une de ces mesures.
L'iiKiuiétude était donc très-grande dans la commune parmi les ouvriers, plus menacés que les autres. Ou les entendait sans cesse exprimer leurs craintes, et, dans les groupes qu'ils formaient entre eux, ils agitaient des questions dont, jusque-là, ils s'étaient fort peu préoccupés. M Dupré se mêlait souvent à ces groupes, afin de sa\oir ce qui s'y disait, d'y donner des avis et de redresser dos opinions fausses. 11 \o\ait avec plaisir les réunions du dimanche fréquentées par les ouvriers les plus iiitelligents, qui s'entretenaient ensuite avec les autres de ce qu'il avait dit à l'école.
Lorsqu'il fut certain de ce résultat , il en conçut un nouveau courage. Les questions qu'il avait déjà traitées et celles que la
suite des idées ramenait à traiter encore , concordaient avec les circonstances. Il avait même hâte d'arriver à d'autres questions dont l'examen avait maintenant un caractère d'urgence; mais il sentait la nécessité d'incnl(|uer fortement dans les esprits queltjues vérités importantes (jue l'ignorance ou les passions font trop souvent méconnailre. Il continua donc ainsi à la réunion suivante :
— Nous avons vu, mes amis, que nos besoins sont le fondement de la société. Les hommes se réunissent en société pour satisfaire plus aisément ces besoins. Y parviennent-ils? C'est ce qu'il s'agit d'établir. Or un fait bien constaté semble à lui seul le prouver, (le fait, c'est la dilTérence dans le nombre des hommes qui vivent sur une même étendue de pays, à l'état sauvage ou dans l'état desociété. I/expérience montre en effet queles hommes se multiplient partout où ils peuvent vivre. Eh bien! dans les pays sauvages on n'a jamais trouvé plus d'un habitant pour deux kilomètres carrés, tant la nourriture est rare.
Dans les pays civilisés, à la faveur de la culture des terres, de l'éducation des bestiaux et des arts de la civilisation, la population peut croître au point qu'il y ail en moyenne plus de liO habitants par kilomètre carré ; c'est-à-dire que la même étendue peut nourrir cent fois plus d'habitants. Kn France même, il y a en moyeiuu' Gl» habitants par kilomètre, et quand Mie sera encore mieux cultivée, elle pourra en nourrir aisément le double.
— El pourquoi ne l'est-elle pas? s'écria .M. Jarland. Si le gouvernement encourageait mieux l'agriculture, elle nourrirait plus d'hommes, et tout le monde serait plus heureux.
— Un instant, M. Jarland, ne confondons pas deux choses aussi distinctes que le gouvernement et la société, qui d'ailleui-s ne sont i>our rien dans ces affaires ; perdons en outre l'habitude d'accuser lesaulros, quand il faudrait nous accuser nous-mêmes. 11 y a longtemps (]ue les bons agriculteurs ont montré comment il faut cultiver la terre pour lui faire rapporter davantage ; si on ne suit pas leur exemple, c'est qu'il faudrait sedoinierdc la peine, essayer, étudier, afin de savoir ce qui convient à ses terres, ci l'on Iroine plus commode de faire comme par le passé, sauf à se plaindre si on n'est pas satisfait.
Quoi qu'il en soit de cette petite digression , la multiplication
LA JOURNÉE d'un PAUVRE HOMME. 95
des hommes dans les pays civilises prouve que la société leur procure des avantages considérables, puisqu'elle leur rend l'existence plus facile. Par sa réunion avec ses semblables, l'homme obtient en efTet des avantages dont ceuv qu'il pourrait se procurer sans leur concours ne sont pas même l'ombre.
— Je vous avoue, M. Dupré, dit en ce moment Benoît Roussel, que je ne vois pas quels grands avantages je retire de la société, pendant que je suis dans les bois à abattre mes arbres?
— Tu vas le voir , Benoit. Pourquoi passes-tu tes journées à abattre des arbres ?
— Eh ! parbleu donc, pour gagner ma vie.
— Bien ; mais, sans la société et sans les industries qu'elle fait naître, que ferais-tu de tes arbres? Si le bois que tu abats te fait vivre, c'est qu'il j a des gens qui ont besoin de ce bois, et qu'avec l'argent qu'ils te donnent en payement, tu achètes ce dont tu as besoin. Mais s'il n'y avait pas de société, tu ne trouverais personne pour vendre ton bois. Comment ferais-tu pour vivre?
— Je ferais autre chose. Croyez-vous donc que cela m'embarrasse?
— Tu ne fais pas attention que s'il n'y avait pas de société organisée, tu n'aurais rien à vendre ni à acheter, tu ne pourrais travailler pour personne. Il le faudrait labourer un champ, semer du blé el le récolter, puis quitter ton champ pour moudre ton blé, pétrir ton pain et le faire cuire, linsuite il faudrait laisser ce travail, un jour pour faire tes habits, un autre jour pour réparer ta maison ou t'en construire une. Mais, pour te faire des habits, tu devrais cultiver du chanvre et récolter de la laine, préparer ce chanvre et cette laine , puis filer l'im ou l'autre et transformer ton (il en étoffe. Que de travaux aussi avant d'obtenir le cuir dont tu pourrais te faire des souliers! Si tu préfères porter des sabots, je ne m'y oppose pas, mais tu as vu les outils de Bastien, et je ne sais pas connnent tu pourrais y suppléer avec ton couteau. Que dis-je ? ton couleau , je ne sais pas comment tu en aurais un , à moins de le fabriijuer toi-même, et je vois encore moins comment tu en viendrais à bout.
Ce n'est pas tout : lu devrais être à la fois laboureur, forgeron, menuisier, tisseiand, tailleur , cordonnier, ma(:on , potier, que sais-je? ou plutôt tu ne serais rien de tout cela. Tu perdiais le
96 CINQUIÈME ENTHETIEN.
/ temps à passer d'une ncciipalion à l'autre; tu n'en aurais pou rien. Ton existence seiail comme celle du sauvage; tu n'aurais aucun moment de repos, cl tu manquerais de tout.
— Vous pourriez bien avoir raison, dil IJouoit.
— Vois par là combien lu profites de la société sans t'en douter. Pendant que tu es dans les bois à abattre les arbres en chantant, sans penser à personne, le laboureur cultive le blé que lu dois manger, le menuior le moud cl le l>onlanger le cuit; le taillandier façonne la cognée sans la<|uelletu ne forais rien ; le berger garde les montons dimt on filera la laine qu'Honoré transformera en une étoiïe dont Michel fera ta veste. Afin que tu puisses abattre tranquillement tes arbres sans te déranger, le maçon, le menuisier, le serrurier sont à tes ordres, pour faire ce que tu leur demanderas; le potier fabricpie ses marmites et ses assiettes pour que tu les trouves prêtes au besoin ; l'épicier va chercher , | à droite et à gauche, le sel, le poivre, l'huile, le vinaigre qu'il te faut pour assaisonner tes aliments, et que tu iras te procurer chez lui sans di;rangemeut. Tous travaillent afin que tu puisses vaquer librement à l'abalage des arbres au milieu de la forêt.
— C'est pourtant vrai, tout cela, M. Dupré; et dire que je n'y I avais jamais songé !
— Il y a bien d'autres choses auxquelles on ne pense pas. Les hommes ne savent pas assez quels services ils retirent les uns des autres, sans cela ils s'aimeraient davantage. Par exemple, vous vous livrez tous à un travail que. vous trouvez très-pénible , sans vous douter que vous avez une mullitude d'aides qui y con-
i courent cl s'évertuent à vous le rendre plus facile.
— Comment donc? firent entendre plusieurs voix.
— Le voici. Vous, par exemple , vous cultivez la terre ; mais n'y êtes-vous pas aidés? t)st-ce «|ue les mineurs qui tirent le fer de la lerrc; est-ce que les charrons, les forgerons, les taillandiers qui en fabriquent vos charrues , vos bêches, vos faux et vos faucilles; est-ce (jue les meuniers (|ui moulent votre blé n'y concoulent pas aussi? .Mais, tout en cultivant la terre, vous avez besoin de vous vêtir, de vous chausser, de vous loger, de \ous chaull'er. Or, pendant que vous êtes dans les champs, ne pensant recevoir d'aide de personne , voilà Vincent (pii f^rge le fer de vos outils; voilà .\ndré qui lile le colon , et Honoré qui tisse l'élofl'e dont
LA JOURNÉE d'un PAUVRE HOMME. 97
VOUS VOUS couvrez; voilà Martial qui, dans sa carrière, extrait la pierre de vos maisons; voilà Benoît qui abat le bois dont d'autres feront votre charrue, le manche de vos outils ou la charpente de vos toits ; voilà Bastien Périer qui ftiit les tombereaux et les charrettes sans lesquels vous seriez bien embarrassés pour rapporter le blé de vos champs ou pour y transporter le fumier. Tous vous aident réellement dans votre travail.
Vous, à votre tour, vous contribuez à produire bien plus d'objets que vous ne pensez; vous faites venir le blé dont les autres se nourrissent, et par là vous contribuez à la production de tout ce qui se fait sur la terre; car, sans vous, chacun devrait renoncer à son état pour faire venir son blé et son vin. On a donc raison de dire que l'agriculture est le premier des états. Mais les autres ne sont pas moins utiles, et tous concourent à l'exercice de professions qui semblent n'avoir aucun rapport avec la leur. Ainsi les tisserands et les tailleurs aident à la construction des maisons en habillant ceux qui les bâtissent; le charpentier et le maçon aident à la fabrication des couteaux et des ciseaux en construisant les maisons et les ateliers où logent et travaillent les couteliers ; les savants, les ingénieurs, les architectes nous aident tous en dressant les plans de nos fabriques, de nos moulins, des routes, des ports, des canaux , des ponts; le gouvernement , la police, r.irmée, les magistrats, ^e^pbà^res, les instituteurs, tous à leur tour nous aident dans nos travaux , en veillant sur nous , en protégeant nos personnes et nos biens, en nous permettant de nous livrer avec sécurité à notre ëlal, en nous donnant l'instruction qui nous rend plus habiles.
Vous le voyez , mes amis, pendant que vous êtes courbés sur votre travail, vous avez partout des coopérateurs inconnus qui se fatiguent pour vous rendre votre tâche plus facile. Ainsi donc, au lieu de nous pojter mutuellement envie, aimons-nous les uns les autres , aimons la société dont nous tirons tant de secours.
— Je vous remercie, dit en ce moment Michel Terrien, le tailleur, hoimète homme et bon père de famille, mais esprit chagrin; je vous remercie de nous avoir ouvert les yeux , en nous faisant remarquer une intinité de choses aux(|uelles on ne songe pas. Mais cela n'empêche pas qu'il y ail des hommes qui jouissent de
plus de commodités que les autres et qui reçoivent plus de services qu'ils n'en rendent.
— Eh! que t'importe, Miclicl, que d'autres aient plus de commodités que toi, si tu en as plus que tu ne pourrais on avoir dans tout autre état de société? Mais, dans ce que tu viens de dire, il y a deux choses bien distinctes : l'une, que certains hommes jouissent de plus de commodités que d'autres ; la deuxième, qu'il y a des hommes qui reçoivent plus de services qu'ils n'en rendent. Commençons par celle-ci , et, pour arrixer à la vérité, précisons les faits. De quels hommes veux-tu parler?.
— Des riches, cela va sans dire, M. Dupré.
— Bien, Michel. Mais no parlons pas d'une manière générale, prenons des exemples. Tu es tailleur, et tu travailles, je crois, pcMU- M. Valcour , pour M. Lenoir, pour M. Duhuisson, qui sont plus riches que toi. Est-ce que tu leur fais des habits pour lien ?
— Non pas, certes. Comment pourrais-je vivre ?
— Eh bien ! si tu leur rends service en leur faisant les habits dont ils ont besoin, est-ce qu'ils ne te rendent pas service à leur tour en te faisant travailler, et en te donnant pour ton tiavail l'argent avec le«juel tu pourvois à tes besoins? Esl-ce que les riches dont tu parles se procurent quelque chose pour rien ? Ne leur fait on pas payer ce qu'on leur vend et ce qu'on fait pour eux ? Tu le vois donc, Michel, service pour semce, rien ne se fait pour rien. H faut tout payer d'une manière quelconque, avec du travail ou avec de l'argent.
— Oui, M. Uupré. Mais je donne aux riches mon travail qui me coûte beaucoup, et ils me donnent do l'argent (pii ne leur coûte guère.
— Que t'importe encore, Michel, si l'argent que tu reçois é(jui\aut à ton travail? l'ouiipioi toujours être jaloux? Eh bien ! Je dis que cet argent é(|uivaut à ton travail, car s'il valait plus, lu ne travaillerais pas poui' eux à ces conditions, et s il valait moins , ces messieurs feraient faire leurs habits ailleurs. Tu ne fais sans doute pas payer la façon de tes habits moins cher à M. Valcour ou à M. Lenoir qu'à Léonard ou à Honoré; il est même probable que tu la fais payer plus cher parce qu'elle est
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plus soignée. Ainsi, je te le répète, Michel, service pour service : il ne peut pas en être autiement.
— Mais, M. Dupré , la société rend bien plus de services aux riches qu'à moi. Us peuvent se procurer tout ce qu'ils veulent, ils ont une foule de domestiques pour les servir.
— Michel, tu ne t'aperçois pas que tu répètes toujours la même chose. Si les riches se procurent tout ce qu'ils veulent, ils i-endent service à ceux à qui ils achètent. S'ils ont beaucoup de domestiques, ces domestiques ne les servent pas pour rien. Si tout le monde s'empresse pour eux, c'est qu'on y trouve intérêt; mais c'est toujours service pour service. Tu trouves les riches bien heureux d'avoir tant de gens à leurs ordres ; mais as-tu compté quelquefois combien de gens tu as à ton service?
— Vous savez bien , M. Dupi'é , que nous n'avons pas de domestiques; nous faisons tout nous-mêmes à la maison.
— Que penserais- tu donc , si je te disais que tu as une armée entière de serviteurs, que ce matin même lu as joui des services de plus de vingt mille personnes ?
— Je dirais que vous plaisantez, et que vous voulez vous moquer de moi.
— Je ne plaisante pas, mon ami ; ce que je dis est très-sérieux , tu vas voir. Dis-moi d'abord, (ju'as-tu fait ce matin ? Ce n'est pas par indiscrétion que je le demande, mais pour ne pas me tromper.
— Eh bien ! M. Uupré, si vous voulez le savoir, après mou lever, j'ai achevé votre redingote que je n'avais pas pu terminer hier. J'ai ensuite cloué des planches dans le cellier et répart le grillage de la porte du jardin afin d'empêcher les poules d'aller y faire du dégât; puis j'ai fait réciter à mon garçon ses leçons de Ja semaine. Après cela nous avons déjeuné, je me suis rasé et habillé, je suis venu à l'église, et me voilà.
— Très-bien, Michel; il y a de bonnes choses dans ce que lu me dis. Cependant tu as eu tort de travailler à ma redingote aujourd'hui dimanche; on a. pu le remarquer, comme je l'ai aperçu moi-même en allant voir l'enfant de Heuoit; or, c'est d'un mauvais exemple. 11 faut suivre le précepte de l'Eglise qui a trèsbien su ce qui convient à l'homme ; car l'expérience a prouvé qu'un jour de repos sur sept lui est absohuncnt nécessaii-e. Quand il travaille le dimanche, souvent il ne fait rien le lundi.
— Vous savez que ce n'est pas le cas chez moi, M. Dupré.
— Je le sais, mon ami j mais n'oublions jamais de donner le bon exemple. Du reste, tu as bien employé ta matinée : je te félicite de tes soins de pré\oyance et de ton habitude de faire réciter à ton garçon ses leçons de la semaine. Mais coutiiuions.
D'abord en te le\ant tu t'es habillé, et plus tard tu as complété ta toilette pour venir à l'église. Pour t'habiller. tu as mis des bas, mie chemise, un pantalon , des bretelles , une cravate, un gilet, nue redingote, des souliers, un chapeau. Tu as confectioimé, il est vrai, quelques pièces de ce vêtement, mais non pas l'étoffe dont elles sont faites. Or, pour que toutes les parties de ton habillement soient à ta disposition, quelle énorme quantité de Irav.iil et (|ue de personnes s'y sont employées! Le coton de tes bas vient des Etats-Luis; il a fallu dos planteins pour le cultiver, le récolter, le nettoyer, puis des hommes pour le conduire an port et le charger, et des matelots pour conduire le vaisstMu en Europe. En France il a fallu l'amener à la fdature, le filer et eu faire des bas ; pour chacune de ces opérations il a fallu des bâtiments, des métiers, un vais.«eau , des outils , (jui tous ont exigé les travaux d'un nombre considérable de personnes.
Le chanvre qui a seivi à ta chemise a été récolté dans \n\ champ qu'il a fallu cultiver, ensemencer ; on a du l'arriicher, le faire rouir, le teillci, le liler, le tisser. Pense à toutes les personnes ipii s'y sont employées avant que tu puissi's mettre ta chemise Ledrup de ton pantalon , celui de Ion gilet, de ta redingote viennent certainement aussi de ti'ois fabri()ues différentes. A\ant d'être con- \ertieen vêtements, la laine de ces draps a du passer par luie infinité de métiers do la construction la plus ingénieuse, et (|ui ont exigé le concours dune multitude de bras ; elle a été coupée sur le dos des moutons, lavée, cardée, filée, lissée, foulée, teinte, trans portée, je ne sais combien de fois, de la ferme au marchand, du Miarchand à la filatme. de la filature an drapier. Pour la teindre, (lu a été chercher de l'indigo dans j"lude,et poiu' cela il a fallu un nouveau vaisseau, dos matelots, et encore je ne sais combien de bras poui- charger, décharger et transporter. Ta cravate seule n'a pas employé moins de monde. Elle a été fabri(piéc à Lyon, mais la soie en vient de l'Ardoche ou du Ciard, peut-être du Piémont; on a dû élever des vers à soio, cultiver des mûriers, en cueillir la
LA JOURNÉE d'un PAUVRE HOMME. 101
feuille, pour la donner aux vers. Puis il a fallu dévider les cocons, mouliner, décreuser la soie, la tisser, la teindre avec des couleurs dont chacune a exigé une fabrication spéciale.
Le cuir de tes souliers , de les bretelles et de ton chapeau , vient de différentes espèces d'animaux, qui tous paissaient dans des contrées fort éloignées les unes des autres , quelques-uns peut-être au Brésil, d'où nous tirons une grande quantité de peaux. Que de bras occupés dans chaque lieu pour tanner, corroyer, mégisser, teindi'e le cuir, pour préparer le tan, la chaux, l'acide , la couleur, qui ont mis ce cuir et ces peaux en état de servir ! Et que dire de tous ceux qui ont confectionné les accessoires de ces vêtements , le bois, le fer, le cui»re , la corne , la nacre, de ceux qui ont construit les ateliers où l'on s'est livré à ces travaux, les outils et les métiers qui ont servi à élaborer les malières, les \aisse.uix et les voitures qui les ont transportées d'un lieu à l'autre? Et parmi ces milliers de bras, je n'ai encore indiqué que ceux qui ont coopéré à ton habillement.
Kn te levant, tu t'es trouvé abrité contre le froid de la matinée d:ins une maison que tu n'as pas faite. Elle a exigé des maçons, des charpenliei's, des menuisieis , des serruriers , des peintres; pour la construire , on a employé de la pierre , du bois, du fer, du verre, de la chaux , du plâtre , de la tuile , de la brique. La pierre a été extraite de la carrière, chargée, transportée et taillée. Le bois a dû ètie ai)attii dans la forêt , é.piarri, scié, rabolé. Le fer a été extrait de la mine, transporté à la forge, broyé, lavé , fondu, puis converti en barres , en gonds , en verrous , en serrures, en clefs , en charnières. La terre a été tamisée , pétrie , façonnée en tuiles, en briques, eu carreaux. Pour faire le verre, la chaux, le plâtre, il a fallu encore je ne sais combien de préparations et d'ouvriers dillërents.
Ajoute que tu t'es la\é les mains avec du sa\on qui vient do Marseille , et qui a été fabriqué avec de l'alcali et des matières grasses recueillies en divers lieux. Tu t'es rasé avec un rasoir fabiiqué à Laugres, et de\aut un miroir coulé à Saint-Gobain et monté à Paris. Tu as brossé les habits avec une brosse dans laquelle entrent du crin, du lil , du bois, de la colle forte. Une seule des épingles que lu as employées, avant d'arriver dans tes mains,
102 CIXQLIÈME ENTHETIEN.
a passé par plus de cent aulics depuis qu'elle est soilie de la carrière sous forme de minerai.
Pour les difFércntes o<,Tupations auxquelles tu t'es livré dans" la matinée, tu t'es servi de fil , d'un dé , de ciseaux , d'aiguilles , puis d'un marteau, de bois, de clous, de fil de fer. Chacun de ces objets a élé fabriqué dans un atelier spécial, et a passé par des centaines de mains, qui toutes ont été occupées pour te les préparer. Car ton dé , tes ciseaux , ton aiguille , ton marteau , tes clous, ton ni de fer, viennent tous de pays différents. Tes ciseaux ont été fabriqués à Chàtellerault, tes aiguilles à l'Aigle, ton marteau dans les Aidennes, tes clous et ton fil de fer, je ne sais où. Et partout il a fallu extraire le fer de la mine, le bocardei", le laver, le fondre, l'affiner, le marteler, l'étiier, le laminer. Calcule, si tu peux, combien d'ouvriers s'y sont employés. Pour moi, je recule devant l'entreprise.
— Oh ! M. Dupré, j'y renonce bien davantage.
— Tu as fait réciter ensuite ton fils. Mais sais-tu combien de mains ont dû être occupées pour faiie son livre? 11 y enliedu papier, de l'encre, du carton, de la toile, du fil, de la colle. Pour fabriquer ce papier on a ramassé des chiffons provenant de vieux linge qui avait été le produit d'une infinité de bras. Ces chiffons ont été expédiés à Angoulême, en Auvergne ou dans les Vosge.«, puis blanchis, broyés, réduits en une pâte qu'on a transformée en feuilles de papier à l'aide d'une longue série d'opérations cl d'une machine d'une complication extrême. Pour imprimer ce papier, il a fallu graver des caractèies, les fondre, les assembler, les couvrir d'encre, les soumettre à la presse, puis réunir ces feuilles de papiei-, les plier, les coudre, les cartonner, les expédier. L'encre, le carton , ont élé aussi le résultat d'une suite de manipulations successives.
Parlerai-je de ton déjeuner, dont le hasard m'a rendu témoin quand je t'ai dit bonjonr en revenant de faire mes visites? Il était bien simple, ijuoique ce fût dimanche : du lait pour les enfants, avec un peu de café pour ta femme, un morceau de salé pour toi, cl du pain pour tous. Et cependant compte que de personnes ont élé employées pour ce repas frugal! On a labouré, fumé, ensemencé un champ; on a engrangé, battu, vanné le blé, on l'a
LA JOUUNÉE d'un PAUVRE HOMME. 103
porté au moulin, et le boulanger en a fait du pain. Le café de ta femme est venu de k Martinique ou de Bourbon , à travers les mers. Le sucre qu'elle y a mis a été extrait de la canne à sucre récoltée dans les Antilles, transporté en France, raffiné à Bordeaux ou à Orléans, et amené ici. Le sel qui a sei'vi à préparer ton salé a été recueilli sur les bords de l'Océan, et extrait de l'eau de la nier; le poivre qui le parfumait aété récolté à plusieurs milliers de lieues, dans les îles de la merdes Indes, et apporté en France en Hiisant la moitié du tour de la feiTC.
Tu as arrosé ce modeste repas d'un verre de vin pour lequel il a fallu planter la vigne, la tailler, la biner, l'épamprer, cueillir le raisin, le presser, faire fermenter le moût, tirer et soutirer le vin. Ta bouteille venait de Bive-de-Gier , ton verre d'une autre verrerie ; tes assiettes et tes tasses ont été fabriquées à Montcreau. Tu as employé un couteau, une fourchette, des cuillers, tous confectionnés par des ouvriers différents, et de même pour les ustensiles qui ont servi à préparer les aliments.
Pense maintenant à ce qu'il a fallu de tiavaux pour mettre toutes CCS com modif es àla portée. Le vaisseau qui a amené ton coton n'est pas le même que celui qui a transporté le cuir de tes souliers, ni l'indigo de ton vêtement, ni les autres matières colorantes; celui qui a amené ton sucre n'est pas celui qui a été chercher ton poivre. Et pour chacun de ces vaisseaux on a dû abattre des arbres dans les forêts des Cévcnnes ou des Vosges , les scier, les raboter, les courber en forme de membrures, réunir ensuite ces pièces de bois, les clouer, les cheviller, les calfeutrer; puis il a fallu enduire le vaisseau a\ec le i;oudron des Landes, le doubler avec le cuivre des mines de Cornouailles, le mater avec des sapins descendus de laNorwégc, le couvrir d'une voilure et le guruirde cordages faits avec le chanvre expédié de Biga et récolté dans les immenses plaines de la Bussie. Des milliers d'hommes ont '.U employés à extraire, préparer, façonner, rassembler, transporte tous ces matériaux avant (|u'un seul de ces vaisseaux pût ètr rais à flot et expédié au delà des mers.
Enfin, pour faire voyager toutes ces commodités, pour Iransportcr les matières du lieu d'extraction aux divers lieux de fabii cation, de ceux-ci aux lieux de vente, et enfin chez toi, il a fallu établir des milliers de lieues de routes , auxquelles ont travaillé
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des centaines de milliers d'ouvriei-s ; on a dû cicuser des ports , des canaux, construire des digues, des chaussées, des ponts. On a aplani, nivelé le sol, comblé les vallées, abaissé ou percé les montagnes; on a joint les rives des tleuves; on a couvert les chemins de bandes de fer ; on a employé l'eau , le vent , les animaux , la vapeur; et pour arriver à ce résultat, pendant des années, pendant des siècle.^, des savants ont réfléchi, médité; ils ont passé des nuits entières à combiner les moyens de te procurer aux moindres frais possibles tout ce dont tu pourrais avoir besoin. Ce ne sont pas seulement tes voisins, tes amis, tes frères qui ont ainsi travaillé pour toi; ce sont des milliers d'individus qui sont morts depuis bien des années ou qui vivent à des centaines, à des milliers de lieues de distance, que tu ne connais pas et qui ne te connaîtront jamais.
Avais-je rai.son, Michel , quand je disais qu'une armée de serviteurs avait travaillé pour mettre à ta disposition les choses dont tu t'es servi ce matin ? Ce n'est pas vingt mille ni cent mille hommes que j'aurais dû diie ; c'est plusieurs millions.
— Vous m'effiayez. .M. Dupi'é , en me faisant voir à combien de gens je suis re.Jevable. Je n'aurais jamais cru qu'un pauvre artisan comme moi retirât tant de services de la société. Moi (jui étais porté à croire que les hommes ne faisaient rien pour moi , je vois maintenant combien j'avais tort.
— C'est bien, mou ami, de reconnaître ainsi son erreur; mais je ne te fais pas un reproche de l'avoir conservée si longtemps ; tu es coninie beaucoup d'autres. Cela tient à ce que cette organisation, en apparence si compliquée de la société, fonctionne avec tant d'aisance et de régularité. (|u'on ne s'aperçoit pas de la multitude de rouages qu'elle met eu mouvement. Crois-tu maintenant tpi'il fût lacile de la remplacer par (juehjuc autre organisation conçue d'après je ne sais quelles idées?
— J'en doute; mais j'y avais si peu réfléchi ()ue j'en suis tout étourdi. Comment peut-il se faire que tant d'individus travaillent pour un seul homme?
— Cela tient à un principe bien simple, qu'on appelle la division du travail. Ce principe , dont vous apprécieivz de mieux en mieux les conséquences eu avançant, consiste en ce que chacun, au lieu de se livrer à plusieurs travaux , n'en fait qu'un seul.
LA JOURNÉE d'un PAUVRE HOMME. 105
Vous savez déjà que voire vie serait des plus misérables, si chacun devait iiiire venir son blé, son vin, faire ses vêtements, sa chaussure, construire son habitation, fabriquer ses ustensiles.
La réunion des hommes en société permet d'éviter les pertes de temps qui lésulteraient du passage continuel d'un travail à un autre. L'un fait venir le blé, un autre le moud, le boulanger le cuit; le maçon ne construit que des maisons , le cordonnier ne fait que des souliers , et le tailleur do? habits. De cette manière chacun a de toutes choses en plus grande abondance, et il les a de meilleure qualité. Plus les relations des hommes deviennent fréquentes et leurs moyens d'échange faciles, plus le travail se divise. Ici, à Mirebeau , vous faites tous beaucoup de choses qui sont faites à la ville par des personnes différentes Toi, Michel, tu fais loi-mème les pantalons, les habits, les gilels : dans les grandes villes ^ il y a des hommes qui font les habits, d'autres les pantalons, puis il y a des giletières, et même des femmes qui ne font que des boutonnières.
C'est surtout dans les ateliers et les fabriques que la division du travail a été poussée le plus loin. Là, chaque ouvrier ne se livre qu'à une seule des opérations nécessaires à la production d'un objet Je vous en indiqueiai un seul exemple, qu'on a cité l)ien des fois : c'est celui des épingles, dont on peut avoir aujourd'hui une centaine poui' deux sous. Eh bien ! chacune de ces épingles passe par quinze ou vingt mains différentes , et encore je ne parle pas de tout ce qu'il a fallu d'opérations pour préparer le laiton dont on les fait. C'est un ouvrier qui coupe le til de laiton delà longueur voulue, un second qui fait la pointe, un troisième (|ui coupe la tète, un quatrième qui l'enroule, puis d'autres qui enlilent cette tète, qui la rivent, qui blanchissent l'épingle, qui préparent le papier, qui y enfilent les épingles, sans compter bien d'autres opérations que je passe sous silence. Un ouvrier travaillant seul ne parvieiuhait peut-être pas à faire 20 épingles dans sa journée, tandis (]ue dix hommes travaillant ensemble en fout aisément 48,000 par jour, ce (jui fait ti, 400,000 par année et t,4i0.000 pour chacun. En siipposant que chaque ménagère use 100 épingles par an, chaque ouvrier aura rendu service à plus de 14,0(10 familles par an.
Dans tous les ateliers vous trouverez des exemples analogues :
106 CINQUIÈME ENTIŒTIEN.
pas u!i objet qui ne passe par plusieurs mains. Chaque ouvjier , ne faisant qu'une seule chose , la fait beaucoup mieux et en f.iit beaucoup plus dans le môme temps. C'est ainsi qu'on parvient à mettre à la portée du plus pau\re une foule de commodités que les riches setils pouvaient se procurer autrefois.
Hors des ateliei's nous trouvons aussi des exemples non moins frappants des avantages qu'offre la division ou la spécialité du travail. Voilà, par exemple, un vaisseau qui va chercher du sucre à la Guadeloupe; ce vaisseau est du port de 500 tonneaux, c'està-dire qu'il peut porter un chargement de uOO toinies ou 500,000 kilogr. de sucre, et un équipage de 23 hommes suflit pour le manœuvrer. Si nous supposons que chaque famille achète à la fois un pain de sucre de 5 kilogr., ce qui est beaucoup, à cause de ceux qui achètent en détail, et si nous admettons cinq personnes par ménage, voilà chaque matelot qui , dans un voyage, contribue à procurer des jouissances à cinq cent mille personnes au moins.
— C'est prodigieux! dirent à la fois plusieurs assistants.
— Oui, mes amis, c'est prodigieux, et cependant c'est bien simple. Chacun a à son service des milliers d'individus , parce qu'à son tour il rend service à des milliers de personnes. Ceux de qui il reçoit des services ne sont pas toujours ceux à «pii il en rend : les uns sont peut-être morts depuis longtemps, et les autres encore à naître; mais toiijours on lui paye ses services, ce qui est une manière de lui en rendre, et, à son tour, il rénnmèrepar du travail ou de l'argent ceux qu'il reçoit. Au total, chacun y gagne, parce qu'il obtient de celle manière, en un jour, plus de jouissances qu'il ne pcnn-rait en produire à lui seul en un an. Bénissons donc la société, dont la merveilleuse organisation procuic ainsi tant de connnodités au moins heureux d'entre nous.
LA SOCIÉTÉ ET LES AVANTAGES Qu'eLLE PROCURE AUX HOMMES.
L'année 1847 commença sous de fâcheux auspices à Mirebcau ; le pi'ix du blé croissait avec une rapidité effrayante. Une grande fermentation régnait dans les esprits ; on n'entendait que des plaintes au sujet des accapaieurs qui empêchaient , disait on , le hlé d'arriver sur le marché, et qui achetaient tout celui qui s'y présentait, pour le vendre ensuite à un taux exorbitant. L'agitation augmentait à chaque marché et faisait craindre pour la liberté des transactions. Déjà, avons-nous dit, des désordres graves avaient écl.ité dans plusieurs provinces , et l'on commençait à craindre pour la tranquillité de la ville voisine.
En même temps ce qu'on devait le plus redouter arrivait. La cherté du blé forçant à dépenser en pain une partie de l'argent employé précédemment à d'autres consommations , celles-ci avaient diminué. Les détaillants ne vendant plus cessaient de s'approvisiomier en fabrique. Les fabricants voyaient donc leurs magasins encombrés et ils ne faisaient plus de rentrées de fonds. Ceux qui n'avaient pas assez de capitaux pour payer leurs ouvriers jusqu'au moment où ils pourraient écouler leuis marchandises, étaient obligés de fermer leurs ateliers. C'est ce qui arriva aussi à Mirel)eau. Les propriétaires des foiges fiu'ent contraints les premiers à cette nécessité; après avoir persisté tant qu'ils purent, ils éteignirent leurs fourneaux le 31 décembre, et conservèrent seulement un ou deux feux d'affinerie pour occuper quelquesuns de leurs ouvriers les plus nécessiteux.
Cette mesure, <|uoique prévue depuis longtemps , jeta la consternation dans la vallée. Avec les ouvriei's des forges, elle frappait les bûcherons, les charbonniers, ceux qui tiraient le minerai ou qui le transportaient. Enfin elle présageait un événement bien plus redoulahle, la suspension des travaux de la fabrique.
L'année commença dcmc assez tristement. Bien des gens se
laissaient aller à de tristes pressentiments, el M. Jarland, qui aimait à donner coins à sa mauvaise humeur, triomphait presque d'un événement qui donnait raison à ses sinislies prédictions. Quelques-uns exhalaient à haute voix leur mécontentement el se répandaient en invectives contre les maîtres qui exploitaient sans pitié leurs ouvriers, les employant quand ils avaient besoin de leurs bras , les congédiant quand ils n'en avaient plus que faire Vincent Donner, le forgeron , naturellement \i()Ient, se montrait on ce moment le plus exalté; il prit le premier la parole le dimanche suivant.
— Eh bien! M. Dupré , s'écria Vincent , que dites-vous des avantages de la société pour de pauvres ouvriers comme nous? Ils sont jolis, ces avantages, et nous devons en être bien reconnaissants, vraiment ! Sur la foi des maîtres qui ont besoin d'ouvriers, nous prenons un état, nous venons nous fixer dans un lieu , croyant y avoir toujours de l'ouvrage, et aussitôt qu'ils ne peuvent plus gagner assez sur nous, ils nous envoient promener, sans s'inquiéter de ce que nous deviendrons. En voilà de la justice! C'est une indignité; il faut que ça liuisse, et si tous les ouvriers étaient comme moi, ça ne durerait pas longtemps. Car, si nous avons besoin de travailler, les maîtres ont aussi besoin de nous, et l'on peut leur apprendre à ne pas se jouer de la vie des pauvres gens. Je vous le répète, il faut que ça finisse, et le plus tôt sera le mieux. —
Vincent s'était monté la tète évidemment avant de parler, et, à mesure qu'il parlait, elle se montait davantage. Quand il eut Uni, M Dupré lui dit avec calme :
— Je désire comme toi , Vincent , que cela finisse, et nous le désirons tous, car la position actuelle n'est heureuse pour personne. Je doute seulement que la violence soit le meilleur moyen d'y mettre fin. Mais tu es intelligent, tu comprends les bonnes raisons ; écoute-moi donc et réponds-moi avec sang-fi'oid. Quand tu as pris ton état, t'a-t-on fait quelque promesse?
— Non, M. Uupré.
— Tu l'as choisi parce que lu as vu d'autres ouvriers qui y gagnaient de bons salaires ; comme lu as de bons bras et que tu es un gaillard vigoureux, tu as pensé que tu pourrais faire comme eux. Mais t'a-t-on promis que tu aurais toujours du
travail? Et lorsque tu es allé en demandera la forge, M. Blondcau s'esl-il engage à t'occuper constamment ?
— Pour dire la vérité, M. Dupré. on ne me l'a jamais promis.
— Eh bien ! de quoi te plains-tu, puisque personne n'a manqué à sa parole envers toi?
— Mais, M. Dupré, lorsqu'on n'a que son travail pour vivre, il est bien dur d'en être privé.
— J'en conviens, mon ami ; mais ce n'est pas une raison pour être injuste envers les autres. Quand tu as demandé de l'ouvrage à M. Blondeau, t'a-t-il rendu service en t'en donnant?
— Oui, mais il ne l'a pas fait pour m'obliger, croyez-le bien ; il avait besoin d'ouvriers, et il m'a pris comme un autre.
— il ne s'agit pas de savoir si M. Blondeau a voulu l'obliger en te donnant du tiavail. T'a-t-il rendu service, oui ou non?
— Eh bien ! oui.
— Ue ton côté , avais-tu le désir de l'obliger en allant chez lui? Pas davantage. Tu avais besoin de travail, et tu lui en as demandé. 11 avait i)Csoin d'ouvriers , et il t'a pris. Tu as travaillé pour lui , il l'a payé ; de quoi te plains-tu ?
— Ce raisonnement est juste, M. Dupré. Mais savez-vous qu'un pareil système est une chose affreuse ? Alors la société est un repaire d'égoïstes, et il vaudrait mieux aller \ivre au fond des bois.
— Tu aurais tort, Vincent ; lu y trouverais la société, parce qu'elle est partout sur la terre. Seulement, en rompant avec elle, tu aurais renoncé aux avantages qu'elle peut l'oflrir. •
— Mais, M. le docteur, dit M. Vieulin qui sentait le besoin de montrer ce qu'il croyait sa supériorité en faisant des objections, vous ne pouvez nier que la société n'ait aussi des inconvénients.
— Je n'ai jamais dit le contraire, M.Vieulin. La société est mélangée de bien et de mal, comme tontes les choses humaines. Elle est composée d'hommes qui ont leurs défauts, les riches conmie les pauvres^ les ouvriers comme les maîtres.* elle ne penl donc pas être parfaite elle-même. Les hommes ayant des passions,la société doit natnrellementen souffrir. Cependant, conmie il inqtorte de se faire une idée exacte des ch(»ses, pourriez-vons préciser les inconvénients que vous trouvez à la société?
— Cela me sera bien facile. D'abord, la société, en mettant les . hommes en contact , donne naissance à des crimes qui , sans
cola, ne se commellraicnt pas. Ainsi, sans la société, il n'y aurait ni fiipnns ni usuriers , il n'y aurait ni vols ni assassinats.
— C'est incontestable, M. Vieulin, ou ne peut pas nuire aux Toisins qu'on n'a pas, et là où il n'y a rien à prendre, on ne peut pas voler. C'est vrai comme l'histoire de M. de la Palisse.— Cette allusion à la chanson fit sourire l'auditoire, et M. Vieulin vit qu'il avait dit une sottise. M. Dupré reprit aussitôt :
— Malheureusement cet état disolement dans lequel il n'y aurait rien à prendre et personne à froisser n'aj'amais existé, et vous ne pourriez le concevoir que dans le cas d'un homme jeté par accident dans une île déserte, comme Uobinson. Hors de là, les hommes ne vivent jamais entièrement séparés de leurs sembhibles. Supposez-les aussi sauvages que vous voudrez, ils se réunissent toujours en hordes, en tribus. Dans cttélal, la difficulté de trouver des aliments en quantité suffisante les force de se répandre en pelit nombre sur un territoire très-étcndu. Les points de cont; et sont donc très rares entre les familles, et cependant les passions humaines se montrent là comme ailleurs. Que dis-je? c'est à l'état sauvage qu'elles apparaissent dans toute leur violence. Ne savons-nous pas que l'homme y est cruel et féroce, au point de dévorer son semblable, et que là aussi il .se commet des larcins, avec celte diflorence que le plus fort tue le plus fatble pour s'emparer de sa dépouille?
Dans cet état, nommé a\ec raison l'étal de barbarie, les passions revêtent le caractère le plus hideux ; les penchants sont abjects, les habitudes grossières, la malpropreté repoussante. Les sentiments mêmes de la nature sont pervertis : souvent le père fait périr lenfant qu'il ne sait connnent nourrir; le fils donne la mort à son père vieux et infirme, et s'en débarrasse comme d'ime bouche inutile. Est-ce là l'état d'innocence que vous itrélendez opposer à la corrui)tion de la société?
— Mais , M. le docleui' , je n'ai pas entendu faire l'éloge de l'élat sauxage ; j'ai seulement voulu dire que la sticiélé rend les crimes plus fréquents en en multipliant les occasions.
— Paidon.M. Vieulin, ce n'est pas tout à fait ce (jue vousaviez dit d'aboril. Mais voyons si ce que vous dites maintenant est exact. A mesure que les hommes se multiplient, leurs rapports atigmenlenl, et, les conunodilés devenant plus nombreuses, les
tentations doivent être plus fréquentes. 11 poun-a donc se commettre plus de vols et de larcins ; mais ne peut-il pas arriver que le nombre des objets volés soit proportionnellement bien moindre que dans l'état de barbarie ? Pour moi, je n'en doute pas.
J'ajoute que dans une société civilisée comme la nôtre , le vol est un acte que la vigilance des magistrats force à entourer de toutes sortes de ruses et de précautions ; dans l'état de barbarie , c'est le vol à force ouverte , le pillage à main armée. Quant à l'assassinat, vous savez bien qu'il est rendu de plus en plus rare par la vigilance de la société. Si, dans ses perfectionnements successifs, elle ne supprime pas les passions, parce qu'elle ne peut pas changer le cœur humain, du moins elle en réprime les effets par l'appui tutélaire qu'elle donne à tous ses membres.
— Oh ! M. Dupré, s'écria Léonard, vous ne pouvez pas dire que la société protège également tous ses membres. S'il en était ainsi, elle ne donnerait pas toujours raison au fort contre le faible, au riche contre le pauvre, à l'oppi-esscur contie l'opprimé.
— Sais-tu, Léonard, que voilà des mots bien sonores, le fort et le faible, le puissant et le pauvre, l'oppresseur et l'oppiimé ? xMais, quand tu accuses la société de ces injustices, es-tu bien sur de ne pas répéter des phrases toutes faites? Voyons donc si elle protège les uns plus que les autres, ou si elle accorde des avantages aux riches au détriment des pauvres Pourquoi les hommes se réunissent-ils en société? Pour dcuv motifs principaux: assurer la défense de leurs droits et augmenter leurs jouissances.
Les droits fondamentaux, de l'hounne sont ses droits à la conservation de sa vie, de sa liberté , de ses biens. Or, la société ne veille-t-elle pas sur les droits de tous ses membres , sans faire acception de persoimes? Ne s'arme-t-elle pas de toute sa puissance pour défendre l'opprimé et punir l'oppresseur, quel qu'il soit ? Mais, puisque tu emploies ces mots, Léonard, ne t'y trompe pas au moins. L'opprimé n'est pas toujours un faible et lui pauvre , connue lu crois , ni l'oppresseur un riche et un puissant : l'oppresseur est tout homme qui usurpe suila personne ou les biens d'un de .ses semblables un droit (pi'il n'a pas. A cet égard , le riche est souvent l'oppiimé et le pauvi-e l'oppresseur. Voudraistu donc que le pauvre eût toujours raison en justice, parce qu'il est faible et pauvie, et que le riche fut toujours condamné uni-
qucmcnt parce qu'il est riche? A ce compte, il xaudiail mieux (lire tout de suite que la richesse, à laquelle nous aspirons tous, devient un crime aussitôt qu'on y est parvenu.
— Mais, M. Dupré , ce n'est pas ce que j'ai voulu dire.
— Je le sais , Léonard ; mais c'est ce qui est au fond des pajolcs que tu répètes iuiprudenunent. Ah! si tu disais seuleniont que la société accorde une protection plus étendue aux riches , parce qu'ils ont plus de biens à défendre, je répondrais que c'est vrai. Mais le peu que le pauvre possède est protégé aussi efficacement que lof biens du riche. Or celui-ci paye pour cette protection en raison de l'étendue de ses Liens; c'est ce que nous verrous plus en détail dans un autre moment.
Le second motif pour lecjuel les hommes se réunissent en société est le désir d'augmenter leurs jouissances. Mais la société est-elle donc organisée de manière qu'elle augmente les jouissances des uns aux dépens de celles que les autres auraient sans elle ? Si quelqu'un avait la folie de le prétendre , il suffirait de lui faire comparer l'état du pauvre le plus dénué dans nos pays civilisés avec le dénùmeut de l'homme vivant eu dehors de la société, ^uel tableau les voyageurs nous ont-ils tracé des peuplades qui vivent encore à l'état sauvage dans quelques îles de rOcéanie? Four abri, une hutte grossière en feuillage , qui laisse passer le vent et la pluie, et où les âges et les sexes sont confondus sans pudeur; dans cette hutte , dos feuilles ou de la mousse pour coucher, et tout au plus une natte pour couverture. Pour vêtement, une peau d'animal ou quelques misérables lambeaux d'une étoffe grossière fabriquée avec des filaments péniblemont entrelacés ; pour meubles, rien ; pour ustensiles, un arc et des llèches, une ligne et un hameçon; une coquille pour couteau, un caillou aiguisé pour hache, l'enveloppe d'un Iruit i»oiu'vase, des arôtes de poisson pour aiguilles, quelquefois un tronc d'arbre pour canot ; puis une nourrituie précaire, dépendant du succès de la chasse ou de la pèche , et incertaine connue le temps de chaque jour. Voilà le prétendu bien-être dont la société aurait dépouillé l'homme au profit de quelques priviloLiiés de la fortune ? Est-ce li ce que tu regretterais ?
— Non, M. Dupré, répondit Léonard. Il serait insensé de rc grettcr l'état sauvage, malgré la liberté dont on y jouit.
LiV SOCIÉTÉ ET SES AVANTAGES. 113
— El quelle liberté, Léonard? Celle de mourir de faim, quand Id pèche a été mauvaise et la chasse infructueuse, sans que personne vienne vous aider à attendre une meilleure chance ou un temps plus favorable; celle d'être dépouillé par un plus fort sans qu'aucun bras se lève pour vous défendre ; celle d'errer dans de vastes solitudes où l'on ne rencontre pas un regard ami , où les seuls pas d'homme qu'on aperçoive sont ceux d'un concurrent à l'afTût du même gibier. Cette liberté n'est qu'un affreux esclavage ; car dans cet état l'homme est l'esclave des saisons et de toutes les forces de la natui-e, sa vie est chaque jour à la merci du hasard. Est-ce là aussi la liberté chérie que tu regrettes ? i'our moi, je préfère la soumission à des lois que je connais, et qui sont toujours tutélaires pour l'homme qui les respecte.
— Je pense comme vous , M. Dupré; mais cela n'empêche pas que dans la société il n'y ait beaucoup plus d'avantages pour le riche que pour le pauvre. Hors de la société du moins tous les hommes seraient égaux.
— Tu le crois, Léonard. De ce que les hommes naîtraient dans l'élat de barbarie, tu crois qu'ils seraient également forts , également adroits, intelligents et habiles. Est-ce donc la société qui fait les gens robustes ou faibles, actifs ou paresseux , intelligents ou bornés, maladroits ou habiles , prudents ou imprévoyants? Est-ce la société qui donne la santé aux uns etenvoieles maladies aux autres? Reconnais donc que l'inégalité est dans la nature et qu'elle n'est pas un résultat de la société.
Sais-tu ce que celle-ci fait au contraire ? Elle égalise chaque jour les avantages dont les hommes jouissent dans son sein, et allaiblit les conséquences les plus fâcheuses de l'inégalité naturelle. Elle ne laisse subsister qu'une seule inégalité , celle des talents qu'on apporte en naissant, et dont nous recueillons tous le fruit plus encore que ceux à qui Dieu les a départis.
— Mais, M. Dupré, si, dans l'état de nature, les hommes ne sont pas égaux par les dons du corps ou par ceux de l'esprit, ils ont du moins un droit égal aux productions de la nature.
— Oui, c'est vrai, ils ont droit aux herbes dont la terre se couvre spontanément, mais non au blé, qui nulle paît ne croit sans culture; aux fruits âpres et sauvages que donnent des arbres venus d'eux-mêmes , mais non aux fruits savoureux que
114 SIXIÈME EXTRETJ EX.
portent nos espôces perfectionnées ; au poisson et au gibier qu'ils peuvent saisir ou surprendre, mais non au bétail que riiommc n'a sous sa main que dans l'état d'appropriation de la terre. Voilà à quoi se réduisent ces fameux droits de l'homme sur les productions de la terre, ces droits primitifs de cueillette et de pâture de chasse et de pèche, dont on paile tant. Ah ! j'oubliais, il y a encore le droit de sevètiides feuilles des arbres ou de ladcpouilU des animaux qu'on a pu tuer, et celui de s'abriter sous des braiii chdges, ou dans les cavernes dont on peut s'emparer le premier. Voilà à quoi se borne ce droit primitif sui- tout ce que la naturej produit. Il aboutit au dénùment le plus absolu, à mie misèn dont nous n'avons pas l'idée dans nos pays civilisés.
Atin de pouvoir dire que la société est mal organisée, on se compare toujours aux riches ; c'est une grande erreur. Pour apprécier les avantages de la société, c'est à l'état où nous serions^ si elle n'existait pas qu'il faut se reporter. Comparé avec le luxe des riches, l'intérieur du pauvre de nos contrées lui paraîtra sans doute bien dénué; et cependant le bien-être d'un prince européen ne surpasse pas autant celui d'un ouvrier laborieux et frugal, que le ménage de ce dernier ne surpasse la triste dememc du chef de telle peuplade afiicaiue qui vil encore dans cet état auquel on voudrait nous faire revenir.
— Mais on n'y pense pas, dit Léonard ; oc serait insensé.
— Sans doute, on n'a pas cette intention ; personne ne voudrait conseiller le retour à cet état. Kt cependant voilà où nous conduirait un changement dans la constitution de la société , si la misère épouvantable qu'il amènerait ne forçait l)ientôt les hommes à abandonner les choses à leur cours naturel. Sachons prévoir les conséquences des changements avant de les proposer. Or les attafjues contre les riches se réduisent t<tutes à une attaque contre la piopriété. Je ne puis pas entamer aujourd'hui cette grande question de la propriété, que nous examinerons plus tard sous toutes ses faces. Je veux seulement vous faire remarquer que toute atteinte à la propriété tourne an détriment de l'agricultine. Les progrès des nations sauvages et leur passage à la vie civilisée proviennent tous des progrès de la culture, et ceux-ci ne peuvent pas avoir lieu sans l'appropriation de la terre, qui domic à chacun le droit de recueillir ce qu'il a semé.
— Je comprends, dit Léonard, que chacun récolte ce qu'il a semé, c'est de toute justice. Mais pourquoi une pièce de terre appartient-elle toujours au même homme? Pourquoi un autre ne la cultiverait-il pas comme lui ?
— Pourquoi, Léonard? mais est-ce que le ti-avail fait par le premier, pour arriver à faire porter une récolte à la terre, ne l'a pas mise dans un état de culture où elle n'était pas auparavant? Pourquoi donc un autre viendrait-il le dépouiller du fruit de son travail? D'ailleurs, ce premier occupant s\^st acquis des droits à la reconnaissance de la société; il lui a rendu service en faisant rapporter à la terre plus qu'elle ne donnait dans l'état d'ahandon. Voyez, par exemple, ce qu'a fait chez nous l'appiopriation des communaux : elle a transformé en terrains fertiles des landes aupaiavant improductives.
Pour vous aider à comprendre les avantages que vous retirez de la société, je vous renverrai à un livre que vous connaissez tous, aux Aventures de Robinson Crusoé. Dans quelque pauvre situation que nous nous trouvions, comparons-nous à ce qu'était Hobinson dans son île, raan(|uant de tout et obligé de pouivoir seul à ses pi'opres besoins. Rappelez-vous de quel secours lui a été la coopération d'un seul homme, même aussi dénué que lui. Robinson n'était pourtant pas privé de tous les secours de la société , puis<|u'il avait sauvé du naufrage de la poudre, un fusil, une hache, un couteau, des cordes, des planches, du fer, et des provisions pour vivre en attendant le résultat de ses efforts. Ouvrons donc les yeux à la lumière, et reconnaissons que dans la société la somme des satisfactions qui échoit à chacun de ses membres, est infiniment supérieure à celle qu'il pourrait se procurer par ses propres eflbrls.
— Je reconnais, reprit Léonard, l'exactitude de vos observations ; mais si, chez nous, le pau\re a infiniment plus de commodités que dans l'état de barbarie, il n'en est pas moins vrai que le riche en a beaucoup plus (pie le pauvre.
— Sans doute, mon ami , le riche peut se procurer plus de commodités que le pauvre. Mais qu'est-ce que cela prouve ? Tout simplement qu'il est avantageux d'être riche. C'est pour cela que nous désirons tous le devenir et que nous faisons des efforts pour y arri\cr; mais ne soyons pas injustes envers la société.
Les riches n'y forment pas une classe scellée, murée, où l'on ne puisse pas s'introduire. En France , nous pouvons tous piélendre à l'aisance , à la ricliesse même , a\ec de la santé, du travail, et surtout avec du talent, de la prévoyance, de l'économie. Ne soyons pourtant pas trop ambitieux pour nous, car en tout il faut du temps; aspirons au bien-être, et nous y arriverons avec delà persévérance ; puis, après nous, nos enfants seront mieux, nos petits-enfants mieux encore ; car, voyez-vous, sauf quelques exceptions, la richesse dans les familles est toujours l'œuvre de plusieurs générations. i*ren»ns mon exemple.
Mon grand-père était un pauxrc culli\ateur de ce village, qui, à force de travail et de prudence, a laissé un petit avoir à ses enfants. Mon père a marché sur ses traces et est mort avec de l'aisance, et moi, par mon industrie, j'ai augmenté ce qui m'est venu de mes ancêtres. Vous avez vu s'élever de même par le travail les familles de M. Bertrand, de M. Ra\aud, de M. Duroure, et de beaucoup d'autres que je pourrais vous citer. Vous a\ez vu déchoir, au contraire, des familles aisées ; elles sont tombées graduellement dans la gène, dans la pauvreté, dans la misère ; cl comment y sont-elles ariivécs? Par la dissipation et la paiesse, quelques-unes par l'inconduite et le désordre. Plusieuis ont été malheureux, vous le savez, mais t(tus ont aggravé leur position par des fautes et par l'imprévoyance.
— C'est très-vrai, dit alors Michel ; mais si la société ne peut pas donner la richesse à tout le monde, et surtout aux paresseux et aux dissipateurs, le gouvernement ne devrait-il pas s'intéresser spécialement au soit de ceux <iui ont le plus besoin qu'on leur vieime en aide ?
— Mais, Michel, n'est-ce pas ce qui se fait? Je ne parle pas de tous les travaux d'utilité publiijue entrepris parle gouvernement, tels que les ponts, les routes, les canaux, les ports , les chemins de fer, les halles, les marchés, (jui nt>us aident tant à faire nos alVaircs, et dont les pauvres itrofilent comme les riches. Je vous citerai tous les établissements créés pour les aider ou les soulager : les hôpitaux, les hospices, les asiles d'orphelins , qui sont à l'usage des pauvres seulement ; puis les monts-de-piété , les caisses d'épargne, les caisses de piévoyance , les assurances sur les biens et sur la vie , les sociétés de secours mutuels et toutes
les institutions propres à venir en aide aux familles, à favoriser l'épargne et à mettre les plus pauvres en état d'arriver à l'aisance, toutes choses enfin par lesquelles la société s'efibrcc de remédier à ce qu'il y a de fâcheux dans leur condition. Enfin, le gouvernement n'a-t-il pas créé partout des écoles, où le pauvre reçoit gratuitement l'éducation , qui le sauvera du vice, et l'instruction, qui lui permettra de tirer parti de toutes les ressources (]ue la société met à sa disposition? Dites-moi, l'éducation et l'iustruclion ainsi généreusement distrihuées, et dont il ne lient qu'à nous de mieux profiter, ne sont-elles pas le meilleur moyen que la société puisse employer pour diminuer les inégalités qui existent naturellement parmi les hommes ?
— Pour cela, c'est incontestable, dit M. Yieulin.
— Remarquez , mes amis , reprit le docteur , que l'inégalité dont on se plaint tant se fait le plus cruellement sentir en dehors de la société. Dans l'état sauvage, comme tous les hommes doivent se livrer pour vivre aux mêmes travaux, la différence naturelle des forces physiques constitue une énorme difVéïence dans les jouissances qu'ils peuvent se procurer. L'état social, au contraire, fait appel à toutes les facultés, aux aptitudes les plus diverses, à celles de l'espiit comme à celles du corps ; elle.*: y sont toutes utilisées etrétiibuées, mais en raison des services qu'elles rendent ; la société remédie ainsi, autant qu'il est possible, à 1 inégalité naturelle des hommes. Est-ce encore vi-ai ?
— Sans doute, dirent beaucoup de voix.
— N'accusons donc plus la société de créer uqe inégalité qui a son fondement dans la nature de l'homme; elle fait tout au contraire pour l'allaiblir, et elle y parvient de plus en plus. Il y a des riches? tant mieux pour eux, et j'ajouterai, tant mieux pour vous. Quand ils seraient pauvres conmie vous, en seriez-vous plus heureux? Non, vous en seriez plus pauvres, je vous le prouverai plus tard. Aimons-nous donc les uns les autres, comme frères et comme membres d'une société à laquelle nous devons tout.
COMMLNAIITK d'i.NTÉRÈT ENTRE LES HOMMES CHACLN CONTRIBUE AU BIEN DE LA SOCIÉTÉ EN CHERCIUIST LE SIEN.
Pcndiiiitla quiiizaino qui suhit le donner enlrelion ragilatioii avait continué à croître. Le blé a\ait alleinf, au commencement de janNier, le plus haut prix auquel il fût parvenu depuis longtemps. A la cheité du pain était venue se joindre la ces.satiou partielle ou complète du travail ; le mécontentement se joignait au malheur et faisait fermenter les tètes. On ne voulait pas croire à rinsuflisanctï des récoltes; caries hommes aiment à faire retomber sur les autres la peine de ce qu'ils soutirent ; on dirait que cela les soulage.
Par un aveuglement commun dans les populations, on était persuadé qu'on temps ordinaire la France produit beaucoup plus que sa consommation. Aussi, bien que la récolte do i84o eût été mauvaise, et qu'elle fût consommée déjà lorsqu'on avait rentré celle de 184C, on persistait à croire qu'il restait de grands approvisionnements, et qu'il y avait largement de quoi suffire pour attendre la récolte prochaine.
« La disette, disait-on de tous cotés, n'est pas réelle ; ce sont les accapareurs qui la font. Les propriétaires gardent leur blé pour le vendre ensuite à un prix exorbitant. Bien loin qu'il manque , il y a des greniers qui regorgent. l'uis il y a des spéculateurs qui achètent les grains pour les porter aillem-s. Us enlèvent tout et ne laisseront rien si on les laisse faire : ils s'inquiètent bien que nous mourions de faim, pourvu qu'ils fassent de gros bénéfices; mais nous l'empêcherons bien. »
Ce langage était significatif; évidemment on était près de passer do la parole aux actes. Déjà, au dernier marché, qui avait eu lion le samedi à la \ille \oisine, on avait \u une aniuence inaccoutumée. Les vendeurs avaient été rares, le blé peu abon-
COMMUNALTÉ d'iNTÉRÉT ENTRE LES HOMMES. 119
dant; les acheteurs s'étaient au contraii'c présentés en giand nombre. 11 en était résulté une hausse considérable qui avait exaspéré les esprits. En même temps, on avait vu des bateaux vides remonter la rivière et stationner au port. « C'est certainement pour charger du blé, disait-on, et pour le transporter on ne sait où. Décidément c'est un parti pris d'affamer le pays; nous ne le souffi'irons pas. »
Tels étaient les bruits que l'ignorance contribuait à accréditer. Le marché du samedi , avec le concours qu'il avait attiré à la ville, et que favorisait le désœuvrement d'une partie des habitants, avait ajouté à l'irritation; les bruits s'étaient multipliés et grossis en raison du nombre de ceu.x qui les avaient apportés et des bouches qui les répétaient.
C'est sous l'influence des tristes préoccupations nées de la circonstance que M. Dupré arriva le lendemain à l'école. 11 ne croyait pas à une intention arrêtée de se livrera quelque acte coupable ; il savait qu'en général à Mirebeau on était animé d'un bon esprit et ami de l'ordre ; mais il j-edoutait pour la population des ateliers, aujourd'hui sans ouvrage , l'oisiveté et les suggestions du malaise; il redoutait surtout les occasions et l'entraînement de l'exemple. 11 était rassuré d'un côté par l'influence qu'exerçaient sur leuis camaïades quelques-uns de ceux qui assistaient à ses entretiens, car il les savait incapables de faire le mal de propos délibéré; mais, d'un autre côté, il craignait les excès auxquels peut se porter une foule égarée par la peur et ne sachant plus entendre le langage de la raison.
11 regrettait aussi de ne pas avoir commencé plus tôt ces conférences, où il rectiliait les ei'reurs et répandait des notions exactes sui' les rapports des hommes entre- eux. Il comi)renait que les pères de famille auiaient eu besoin d'èti'e depuis longtemps pénétrés de ces idées. Maintenant il était un peu tard, et il se rappelait avec inquiétude le dicton populaire, ventre affamé n'a fas iVoreilks. Il voulut du moins exciter les habitants de .Mirebeau à s'opposer à tout désordre, en leur inspij'ant encore plus le sentiment du respect pour la propriété.
— Mes amis,dit-il en commençant, avant de reprendre le sujet de notre derniei- entretien , permettez-moi de vous donner avec franchise queliiues avis »|ui me semblent utiles dans les conjonc-
luros présentes. Hier, il y avait à la ville trois ou quatre fois plus de monde que les jours où le marché est le plus IVéquenté. Plu des trois quarts de ceux d'entre vous qui y sont allés n'y avaient certainement rien à faire. Vous n'achetez pas de blé pour la plupart, vous prenez votre pain chez le boulanger. Qu'èles-vous donc allés faire à la ville ?
— Uame , M. Dupré, dit cnlin André en hésitant, nous y sommes allés, comme tout le monde, pourvoir.
— Ainsi, mon garçon, tu y es allé avec tant d'autres pour satisfaire une vaine curiosité. Et sais-tu ce que vous avez fait, eu V allaut pour voir? Vous avez augmenté linquiélude qui règne dans les esprits. En voyant la foule <jui se pressait autour du marché, personne ne pouvait croire qu'elle fût venue simplement pour f oir, comme tu dis; on s'est pei-suadé qu'elle était venue pour acheter du blé. Vous avez donc accru les craintes, et vous avez fait hausser encore plus le prix du blé.
— Nous avons eu tort, nous le comprenons maintenant, dirent plusieurs assistants.
— Vous avez eu plus de tort <jue vous ne croyez, reprit M. Dupré. En grossissant la foule, vous avez permis aux malfaiteurs, qui s'y glissent toujours, de faire leur coup. Ainsi, il s'est commis pas mal de vols hier au marché , et vous êtes en partie responsiibles de ces vols, chacun pour votre part.
— Oh! M, bupré, c'est fort pour un peu de curiosité.
— Non , mes amis, ce n'est pas trop fort. Les vols n'auraient pas eu lieu , si ceux qui n'avaient rien à faire au marché, n'y étaient pas allés; vous en avez donc été l'occasion. Vous savez, d'ailleurs, quelle est mon opinion au sujet de la fixiquentafion des foires et des marchés. C'est une ruine pour ceux qui ont celte habitude; ils y perdent le gain d'une journée , ou bien leurs champs souffrent de leur absence : puis on ne peut pas faire le trajet sans rien prendre , il faut déjeuner ou dîner, ou tout au moins se rafraîchir; on trouve des amis qui vous offrent, et à qui l'on offre à son tour. A la perte d'une journée de travail il faut donc ajouter une petite somme pour la dépense, sans compter les achats souvent iinililes que l'occasion vous porte à faire.
Uuant a la curiosité , elle peut avoir, dans de.s circonstatic^j comme celle d'hier, des suites très-graves. J'ai \u,à Paris et dai
COMMUNAUTÉ d'INTÉRÊT ENTRE LES HOMMES. 121
d'autres villes, en France et à l'étranger, des troubles que la curiosité seule a fait durer pendant plusieurs jours , au grand détriment des habitants.
— Comment cela, M. Dupré?
— Le voici. On entend dire qu'il y a eu, à tel endroit, un peu d'émotion ; on pense qu'il y en aura encore, et l'on se dit : allons voir ce qu'il y a ; et des milliers de personnes vont ainsi s'entassei-par curiosité dans un même lieu. Qu'an-ive-t-il? C'est que les malintentionnés, qui sont toujours peu nombreux , s'exagèrent leur importance en voyant la foule dont ils sont entourés, ils se croient soutenus dans leurs mauvais desseins ; ils deviennent plus entreprenants, et tentent des coups qu'ils n'essayeraient pas s'ils étaient isolés. La peur fait fermer les magasins, et le commerce s'ai-rète pour quelques jours au moins, souvent pour plusieurs mois. En même temps on gêne l'action de l'auloiitc, qui ne peut distinguer les meneurs ; on favorise leur impunité , tandis que les curieux pavent pour eux et vont en prison expier le tort d'avoir encouragé des troubles par leur présence.
Gardez-vous donc, mes amis, d'aller par curiosité là où il y a quelque agitation ; ne dites plus à cette occasion : allons voir. Quand on vous dira qu'il y a un rassemblement quelque part , l'cstez chez vous si vous n'avez rien à faire , ou , si vous voulez vous promener, allez du côté opposé. Si même vos affaires vous portent du côté où sont les rassemblements, faites un détour, pour ne pas contribuer à les grossir, mais n'y allez jamais simplement pour loiV.
— Nous suivrons votre conseil à l'avenir , dirent beaucoup d'assistants.
— Vous vous en trouverez bien, mes amis, croyez-m'en. El maintenant reprenons notre sujet.
Dans notre dernier entretien, je vous ai montré les avantages (|MC nous retirons de la société. Nous allons voir aujourd'hui que nous avons tous des intérêts semblables.
— Oh! pour cela, M. Dupré, c'est trop fort! s'écria Léonard. Comment ! vous voulez nous prouver que nous avons les mêmes intérêts, tandis <pie tout le monde a des intérêts contraires ! Il y a antagonisme partout, entre le propriétaire et le pi'olétaire ,
122 SEPTIKME ENTRETIEN.
onlrc le capilal cl le tiavail Jagiicnltiire et rindustrio, entre le producteur et le consomiiialeur, le Français et l'étranger.
— C'est là ton erreur, mon cher, et celle de beaucoup de gens. Les intérêts ne sont contraires qu'en apparence ; au fond ils sont identiques. Sauf de rares exceptions , nous ne pouvons pas faire notre bien sansfaire celui (les autres; Dieu l'a voulu ainsi. 11 a mis une paifaile harmonie dans les lois sociales connue dans les lois physiques ; les individus peuvent vouloir sacrjlier les intérêts des aiitres aux leurs, mais toujours, qu'ils le sachent ou qu'ils l'ignorent, (ju'ils le veuillent ou non, les lois du monde social les ramènent à ce qui est utile à tous.
— Comment ! reprit Léonard, vous voulez nous faire admettre qu'un système qui repose sur l'égoïsme puisse être avantageux ! un système où chacun ne pense qu'à soi, et n'agit que pour soi ! Oh! n'y comptez pas. Tout poiu' soi et rieu pour les autres, ça ne sera jamais la devise de Léonard Dubois.
— Je ne suis pas fâché de t'entendre parler ainsi, Léonard; cela nous prouve que, malgré ton caractère un peu vif, il y a de la générosité r.hez toi. Mais il faut voir les choses telles qu'elles sont. Raisonnons donc avec calme.
— Je le veux bien, M. Dupré; mais vous aurez de la peine à me convaincre.
— Je ne l'essayerais môme pas, Léonard, s'il était question de te rallier à un système d'égoïsrae, qui me répugnerait au moins autant qu'à toi. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
L'homme est naturellemont disposé à \ouloir du bien aux autres et même à leur en faire. Ce sentiment s'exerce surtout dan> le cercle de la famille, où il s'élève quelquefois jusqu'à l'abnégation, au dévoùment, à l'héroïsme même. Ceux d'entre vous (|ui sont pères de famille savent ^elds de quoi peut rendre capable la pensée d'une fennne et d'un enfant.
Mais l'alleclion désintéressée et la disposition à se sacrifier, qui sont le caractère des senlimonls de famille , ne peuvent pas nous accompagner dans tous nos rapports avec nos semblables. Les hommes ne se réimissent pas seulement pour contenter leur instinct de sociabilité, ils se réunissent surtout p(jur satisfaire plus aisément leurs besoins. Us doivent vivi-e et faii-e vivre leur
COMMUNAUTÉ d'iNTÉRÊT ENTRE LES HOMMES. 123
laniille ; ainsi, bon gré, mal gré, et quoi qu'on puisse dire, ils doivent avant tout se préoccuper de leur propre intérêt.
— C'est précisément ce dont je me plains, dit avec vivacité Léonai'd. Dans ce monde, chacun agit pour son propre compte et va devant soi, sans s'inquiéter s'il écrase les autres.
— Qu'importe, Léonard, si, en réalité, on n'écrase personne? De ce qu'on recherche son bien-être, il ne s'ensuit pas qu'on doive forcément nuire à son voisin. C'est là une en-eur qui fait beaucoup de mal dans le monde, parce qu'elle porte les hommes à se regarder mutuellement comme des ennemis ayant des intérêts opposés. On croit communément que le profit de l'un fait le dommage de l'autre, et que ce qu'un homme gagne, un autre doit le perdre. Rien n'est plus faux.
Si la somme des richesses était limitée, cette opinion pourrait être vraie. Ce que les uns gagneraient serait nécessairement pris sur la part des autres ; dans ce cas, la richesse des premiers ferait la pauvreté des derniers. Mais heureusement la somme des biens dans ce moride est illimitée; elle s'est constamment accrue, et chaque joui- elle s'accroît. Le cultivateur qui fait venir des récoltes comme le maçon qui bâtit des maisons, l'ouvrier qui tisse des étoffes comme celui qui fait des souliers, celui qui construit des routes comme celui qui fabrique des couteaux, tout homme enfin qui donne naissance à des produits augmente la somme des biens qui existaient avant lui sur la terre.
I*ar conséquent tout bomme (jui fait si fortune par son travail, fait du bien à ses semblables au lieu de leur nuire. En créant de la richesse pour lui , il se trouve en avoir créé pour les autres, puis(pril met à leur disposition une somme de produits plus grande que celle dont ils pouvaientdisposer auparavant. Quoiqu'il n'ait point songé à l'intérêt de ses semblables, il a été cependant un bienlaiteur de l'humanité. Est-ce vrai?
~ Je ne puis pas dire le contraire, répondit Léonard. Mais si c'est vrai des ouvriers qui, par leur travail, créent des produits, cela ne l'est pas des gens riches qui ne travaillent pas et des maîtres qui se contentent de faire travaillei-.
— C'est encore là une grosse erreur qui provient de ce que tu te fais une faiis.se idée du travail. Tu parais croire que le travail des mains mérite seul ce nom, comme si celui qui conçoit le plan
124 SEPTIÈiME ENTRETIEN.
d'une machine ou d'une maison ne tiavaillait pas aussi bien que i'ouM'ior (|ui la construit ; comme si le propricfaire d'une falirique, (|ui, pai'son industrie, meta la disposition de ses ouvriers les métiers et les malières premières qu'ils >ont mettre en œuvre, ne travaillait pas comme eux.
Crois-tu donc que les propriétaires d'une fabrique ne concourent pas, comme leurs ou\riers, à la création des produits »|ui en sortent , quoiqu'ils ne les façonnent pas de leurs propres mains? Ainsi, sans les maîtres de forges qui ont élalili ici des usines et qui y consacrent leurs capitaux, produiricz-vousle fer qui sort chaque année de la commune? Sans la i'abrique de MM. Lenoir et Dul)uisson, les quatre cents ouvriers qu'elle occupe produiraient-ils, avec toute leur envie de travailler, les étofles que vous par\enez à fabriquer? Réponds-moi, Léonard?
— Non, ce ne serait pas possible. J'avoue que ces messieurs concourent comme nous à la production ; mais j'ai tout de même de la peine à me persuader qu'en ne pensant (^l'à soi on puisse faire du bien aux auties.
— On leur est utile sans y avoir pensé, Léonard ; voilà tout. Mais tu es toujours dominé, sans le savoir, par cette idée que l'intérêt des uns ne peut qu'iMre contraire aux intérêts des autres. C'est là une grande eneui- dont je vais tâcher de te faire revenir. Pour cela je vais prendre des exemples. Ainsi je ne crois pas mal parler de M. Lenoir, de M. Dubuisson, de M. Blondeau et de leurs voisins, en disant que, lorsqu'ils sont venus établir une filature et des foiges dans notre vallée, ils y ont été portés par le désir de faire leurs affaires ; ils ne s'en sont jamais cachés. Et cependant tjuel service n'ont-ils pas rendu ! Ils ont donné de la valeur à des choses qui n'en avaient pas , et ils ont augmenté la richesse de la connnune au point que ce village, qui ne comptait pas oOO habitants avant leur arrivée, en compte aujourd'hui plus de 1,.'>00, et (juc ces quinze cents habitants ont plus d'aisance que les auties n'en avaient auparavant.
Les grandes améliorations réalisées dans notre vallée n'auraient certainement pas eu lieu sans les c.ipitaux que ces messieurs ont apportés. Ainsi, tout en cherchant knu' intérêt, ils ont été les bienfaiteurs de la commune. Cherchez de même partout, et vous tj'ouverez toujours que ceux qui ont fait leur fortune ont été
COMMUNAUTÉ d'iNTÉRÉT ENTRE LES HOMMES. 125
généralement plus utiles encore à leur pays qu'à eux-mêmes.
— Eh bien, reprit Léonard, j'admets qu'en cherchant son intérêt, on fasse du bien à l'humanité. Cependant, si chacun travaillait pour tous, au lieu de penser uniquement à soi, il en résulterait encore plus de bien pour la société. Car enfin, avec cette maxime chacun pour soi, on ne s'inquiète pas de ce qu'on fait aux autres. S'il en résulte quelque avantage pour eux, tant mieux ; s'il leur en arrive mal , tant pis, on n'en dort pas moins en se félicitant d'avoir été heureux ou habile.
— Léonard, lu exagères toujours. Si l'axiome chacun pour soi devait étouffer toutes les affections et qu'on dût le retrouver dans toutes nos relations de père, de fils, d'époux , de frèi'e , d'ami, de citoyen, ilsei'ait affreux, horrible. Mais, parmi les relations humaines, les unes ont lieu eiili'e les personnes unies par des liens de famille ou d'amitié, et l'affection en est le fondement ; les autres naissent de l'intérêt peisonnel et se produisent entre gens qui ne se doivent que la justice; elles sont réglées par des conventions librement débattues. Or il n'est pas plus possible de fonder ces transactions sur le désintéressement qu'il ne serait raisonnable de fonder sur l'intérêt les l'apports de famille et d'amitié. Ainsi, vous, Léonard, André, Vincent, Bon val et autres, travaillez-vous pour faire plaisir à MM. Lenoir, Blondeau , Bertrand ?
— Nous travaillons pour vivre j comment pourrions-nous faire autrement?
— Je le sais bien; mais enfin, en travaillant chez ces messieurs, c'est votre intérêt que vous cherchez et non pas le leur. Kt cependant,mes amis, vous n'avez rien à vous repi'ocherdu moment que vous faites consciencieusement votre travail. Je dirai plus : si ces messieurs, en cherchant leur intérêt, font du bien au pays parje ti-avail (ju'ils procurent, vous, à votre tour, tout en ne vous occupant que de vous, vous leur êtes utiles en faisant leur travail, et en même temps vous enrichissez le pays en créant des produits.
Le principe de l'intérêt personnel prévaut donc, quoi qu'on veuille , en matière de travail et d'échange entre les hommes. Mais ce qui est admiraiile, c'est que Dieu s'en soit servi pour réalibcr au sein de l'ordre sociaU'axiome de la kdiciiûic: Chacun
pour tous; c'est qu'il ait voulu qu'en travaillant pour soi on fîi presque forcément le bien des autres.
— C'est vraiment admirable, M. Dupré ! ne put s'empêcher (le dire M. Raymond, ritistiluletu", qui, formé depuis longtemps par ses conversations avec le docteur, écoutait toujours altentiveraenl sans interrompre. — Je voisqu'il y adans le monde social, comme dans le monde physique, une merveilleuse harmonie cela me réconcilie avec l'élude de questions qui m'avaient toujours paru dessécher le cœur.
— Mon ami, ces questions ne dessèchent le cœur que de ceux qui ne les comprennent pas. 11 en est de même de l'intérêt perhonnel mal entendu; mais,<juand il est bien compris, cet intéièt réalise la plus bienfaisante harmonie sociale, puisqu'en travaillant pour soi, chacun se trouve travailler pour tous. Reraar- (juez même que le bien de tous, qui découle du principe chacun pour soi, devient beaucoup plus grand à cause de l'énergie que donne à l'homme le stimulant de l'iîitérèt personnel. Afin de gagner plus, de faire plus d'allaires, nous travaillons davantage, nous faisons mieux, nous cheirhons, nous inventons; en fabriquant de meilleurs produits pour les mieux vendre, et en en imaginant denou\eaux, nous créons de nouvelles commodités pour nos semblables. Nous ne pouvons donc pas ivaliser un progrès, sans en faii'e profiler la communauté tout entière.
Kn délinilive , a\ec l'intérêt pei-sonnel, toujours au point de vue du travail et de la richesse, tous les efforts individuels surexcités agissent dans le sens de l'intérêt général. Au contraire , avec le chacun }iour tous, persoime n'agirait même pour sot. Quel ouvrier, par exemple, eu France , s'aviserait de doubler son travail pour n'être pas sûr de recueillir un trente-six millionième de bénélicc? Qu'Honoré nous dise s'il travaillerait pour la société seize ou dix-sept heures par jour, s'il n'a\ait que l'espoir d'être récompensé par le travail des autres ?
— Oh ! imn pas, M. Dupré; je ne serais pas assez sûr que les autres lissent connue moi. Ce serait un métier de dupe; les gens laborieux travailleraient pour les paresseux.
— Tu dis vi-ai, Honoré. Ceux qui soutiennent le principe que je combats .seraient les premiers victimes de l'égoïsmc d'une foule de gens <jui tiuuvciaicnt cummudc de prendre dans le Ira-
COMMUNAUTÉ d'iNTÉRÉT ENTRE LES HOMMES. 127
vail de tous plus qu'il ne leur revient. Encore une fois, prenons l'homme tel qu'il est , tirons le meilleur parti possible de ce grand mobile de rintérèl personnel, et soyons pei'suadés que î'inlérct général en résultera nécessairement. Je ne nie pas que le mal ne puisse en découler quelquefois ; pour qu'il en fût autrement, il faudrait que tous les hommes, pauvres ou riches, fussent sans passion.
— Mais, dit Léonard, le mal ne l'emporte-t-il pas sur le bien ? Car, si les intérêts ne sont pas toujours contraires, il me semble qu'ils le sont bien souvent. l'ar exemple, n'est-ce pas le cas entre les maîtres et les ouvriers?
— Sans doute, Léonard, la recherche de l'intérêt désunit souvent les hommes; elle rend jaloux les uns des autres ceux qui croient avoir des intérêts contraires. Mais on s'exagère cette opposition d'intérêts, elle n'existe souvent que dans notre imagination et seulement pour ceux qui tendent au même but; dans ce cas encore, l'humariilé profite du progrès accompli. Le plus ordinairement, il y a au fond communauté d'intérêt entre les hommes, et, par exemple, entre les maîtres et les ouvriers.
— Comment, M. Dupré, vous prétendez que les maîtres et les ouviiers ont le même intérêt ! Mais ils sont sans cesse en lutte les uns contre les autres.
— Je le sais, Léonard, (^ela prouve seulement qu'ils se trompent en croyant leurs intérêts ditîérents.
— Cependant l'iuléiêt des ouvriers n'est-il pas d'avoir toujouis de l'ouvrage, tandis que quel<iuefois l'intérêt des maiti'cs est de n'en pas donner, comme eu ce moment? Kst-ce que l'intérêt des ouvriers n'est pas d'avoir le salaire le i)lus élevé, tandis que celui des maitres est de donner le moins possible?
— C'est ce qui le trompe, Léonard. Mais parlons d'abord du travail, nous parlerons ensuite du salaire. Tu dis que l'intérêt des ouvriers est d'avoir toujours de l'ouvrage; mais l'intérêt des maîtres serait aussi d'en donner toujours, car s'ils font travailler, c'est qu'ils y ont leur profit ?
— Alors, s'écria Vincent, pour(|uoi renvoient-ils leurs ouvriers, surtout au moment oîi le pain est si cher ?
— Puisque tu m'interromps , Vincent, vidons tout de suite
celte question. Khbien ! c'est précisément parce que le pain est cher que les maîtres sont forcés de renvoyer leurs ouvriers. Car' le pain est un objet de première nécessité dont personne ne peut se |)asser. Le fer, au contraire, le bois, le coton, la soie, la laine, m'algré leur utilité, ne sont pas aussi indispensables. Qu'en résulle-t-il? Le voici. A mesure que le pain augmente , on^ est foi-cé, pour s'en procurer, de réduire toutes ses autres dépensesi et d'en supprimer quelques-unes. Je vais vous montrer par uni exemple l'influence des mauvaises récoltes. Il y a à Mirebeau l,bOO habitants dont la consommation moyenne en pain est de 750 grammes par jour, ou environ 27o kilogr. par an. Or le pain, qui valait 33 centimes le kilogr. il y a deux ans, en vaut en ce moment 56. C'est donc 21 centimes de plus par kilog., et, à raison de 275 kilogr. pai- personne , une augmentation de dépense de 57 fr. 75 c. par an pour chacune. Pour les 1,500 habitants de .Mirebeau , c'est une dépense de plus d'environ 86,000 francs. Pour les 36 millions d'habitants de la France entière, l'augmentation ne sera pas de moins de 2 milliards 80 millions.
— C'est effrayant! s'écrièrent une foule de voix.
— C'est-à-dire que les Français, pour continuer à manger (lu pain comme par le passé, seront forcés de réduire toutes leui-s autres dépenses d'environ 2 milliards. Il ne faut donc pas être surpris, si , dès que le blé enchérit , les autres consommalions diminuent, et si le prix des autres objets baisse. H n'y a d'exception que pour les denrées telles que les haricots, les pommes de terre, dont le prix suit le cours du pain, parce qu'à défaut de l'un on se rejette sur les autres. Le prix de tous les autres objets diminue au contraire, parce que les marchands s'efforcent de les mettre à la portée des consommateurs; mais, malgré la baisse de ces objets, si le pain continue à hausser, les consommateurs sont forcés de se pri\er de quelques-uns de ceux qu'ils achetaient auparavant. Vous le savez par expérience ; ne vous privez-vous pas maintenant de bien des choses?
— Nous y sommes bien forcés, s'écrièrent toutes les voix.
— Voici M. Siuijon à (jui on demande moins de portes, de fenêtres, d'armoires; il peut \ous dire combien, par suite, il y a moins de fer employé en gonds, en serrures , en barreaux, en