‹ Manuel populaire de morale et d'économie politique [microform]Chapitre 10 sur 51 · LA JOURNÉE D UN PAUVRE HOMME · texte numérisé non relu

LA JOURNÉE D UN PAUVRE HOMME

plus soignée. Ainsi, je te le répète, Michel, service pour service : il ne peut pas en être auti’ement.

— Mais, M. Dupré , la société rend bien plus de services aux riches qu’à moi. Us peuvent se procuier tout ce qu’ils veulent, ils ont une foule de domesti(|ues pour les servir.

— Michel, tu ne t’aperçois pas que tu répètes toujours la même chose. Si les riches se procurent tout ce qu’ils veulent, ils lendent service à ceux à qui ils achètent. S’ils ont beaucoup de domestiques, ces domestiques ne les servent pas pour rien. Si tout le monde s’empresse pour eux, c’est qu’on y trouve intérêt; mais c’est toujours service pour service. Tu trouves les riches bien heureux d’avoir tant de gens à leurs ordres ; mais as-tu compté quelquefois combien de gens tu as à ton service ?

— Vous savez bien , M. Dupré , que nous n’avons pas de domestiques; nous faisons tout nous-mêmes à la maison.

— Que pensei’ais-tu donc , si je te disais que tu as une armée entière de serviteurs, que ce matin même tu as joui des services de plus de vingt mille personnes ?

— Je dirais que vous plaisantez, et que vous voulez vous moquer de moi.

— Je ne plaisante pas, mon ami ; ce que je dis est très-sérieux , tu vas voir. Dis-moi d’abord, qu’as-tu fait ce malin ? Ce n’est pas par indiscrétion que je le demande, mais pour ne pas me tromper.

— Eh bien ! M. Dupré, si vous voulez le savoir, après mon lever, j’ai achevé votre redingote que je n’avais pas pu terminer hier. J’ai ensuite cloué des planches dans le cellier et réparé le grillage de la porte du jardin afin d’empêcher les poules d’aller y faire du dégât; puis j’ai fait réciter à mon garçon ses leçons de la semaine. Après cela nous avons déjeuné, je me suis rasé et habillé, je suis venu à l’église, et me voilà.

— Très-bien, Michel; il y a de bonnes choses dans ce que tn me dis. Cependant tu as eu tort de travailler à ma redingote aujourd’hui dimanche ; on a pu le remarquer, comme je l’ai aperçu moi-même en allant voir l'enfant de Benoît; or, c’est d’un mauvais exemple. 11 faut suivre le précepte de l’Eglise qui a trèsbien su ce qui convient à l’homme ; car l’expérience a prouvé qu’un jour de repos sur sept lui est absolument nécessaire. Quand il travaille le dimanche, souvent il ne fait rien le lundi.

— Vous savez (jne ce n’est pas le cas chez moi, M. Dupié.

— Je le sais, mon ami ; mais n^oublions jamais de donner le bon exemple. Du l'cste, tu as bien employé ta matinée ; je te félicite de tes soins de prévoyance et de ton habitude de faire réciter à ton garçon scs leçons de la semaine. Mais continuons.

D’abord en te levant tu t’es habillé, et plus tard tu as complété ta toilette pour venir à l’église. Pour t’habiller, tu as mis des bas, une chemise, un pantalon , des bretelles , une cravate, un gilet, une redingote, des souliers, un chapeau. Tu as confectionné, il est vrai, quelques pièces de ce vêtement , mais non pas l’étoffe dont elles sont faites. Or, pour que toutes les parties de ton habillement soient à la disposition, quelle énorme quantité de travail et que de personnes s'y sont employées! Le coton de les bas vient des Etats-Unis ; il a fallu des planteurs pour le cultiver, le récolter, le nettoyer, puis des hommes pouj- le conduire au port et le charger, et des matelots pour conduire le vaisseau en Europe. En France il a fallu l’amener à la filature, le filer et en faire des bas ; pour chacune de ces opérations il a fallu des bâtiments, des métiers, un vaisseau , des outils , qui tous ont exigé les travaux d’un nombre considérable de personnes.

Le chanvre qui a servi à ta chemise a été récolté dans un champ qu’ilafcillu cultiver, ensemencer; on a dû l’arracher, le faire rouir, le teiller, le filer, le tisser. Pense à toutes les peisonnes qui s’y sont employées avant que tu puisses mettre la chemise Le drap de ton pantalon , celui de ton gilet, de ta redingote viennent certainement aussi de trois fabriques différentes. Avant d’être con- V ertie en vêtements, la laine de ces draps a dû passer par une infinité de métiers de la construction la plus ingénieuse, et qui ont exigé le concours d’une multitude de bras; elle a été coupée sur le dos des moutons, lavée, cardée, filée, lissée, foulée, teinte, trans portée, je ne sais combien de fois, de la ferme au marchand, du marchand à la filature, de la filature au drapier. Pour la teindre, on a été chercher de l’indigo dans l’Inde, et pour cela il a fallu un nouveau vaisseau, des matelots, et encoi'ejene sais combien de bras pour chargei-, décharger et transporter. Ta cravate seule n’a pas employé moins de monde. Elle a été fabriquée à Lyon, mais la soie en vient de l’Ardèche ou du Lard, peut-être du Piémont; on a dû élever des vers à soie, cultiver des mûriers, en cueillir la

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