LA JOURNÉE D UN PAUVRE HOMME
feuille, pour la donner aux vers. Puis il a fallu dévider les cocons, mouliner, décreuser la soie, la tisser, la teindre avec des couleurs dont chacune a exigé une fabrication spéciale.
Le cuir de tes souliers , de les bretelles et de ton chapeau , vient de différentes espèces d’animaux, qui Iqus paissaient dans des contrées fort éloignées les unes des autres , quelques-uns peut-être au Brésil, d’où nous tirons une grande quantité de peaux. Ooe de bras occupés dans chaque lieu pour tanner, corroyer, mégisser, teindi-e le cuir, pour préparer le tan, la chaux, l’acide , la couleur, qui ont mis ce cuir et ces peaux en état de sei vir ! Et que dire de tous ceux qui ont confectionné les accessoires de ces vêtements, le bois, le fer, le cuivre, la corne , la nacre, de ceux qui ont construit les ateliers où l’on s’est livré à ces liavaux, les outils et les métiers qui ont servi à élaborer les matières, les vaisseaux et les voitures qui les ont transportées d’un lieu à l’autre ? Et parmi ces milliers de bras, je n’ai encore indiqué que ceux qui mit coopéré à ton habillement.
En te levant, tu l’es trouvé abrité contre le froid de la matinée dans une maison que tu n’as pas faite. Elle a exigé des maçons, des charpentiers, des menuisiers , des serruriers, des peintres; pour la construire , on a employé de la pierre , du bois, du fer, du veri-e, de la chaux , du pKàtie , de la tuile , de la brique. La pierre a été extraite de la cai rière, chargée, transportée et taillée. Le bois a dû être abattu dans la forêt , équarri, scié , raboté. Le fer a été extrait de la mine, transporté à la forge, broyé, lavé , fondu, puis converti en barres , en gonds , en verrous , en serrures, en clefs , en charnières. La terre a été tamisée , pétrie , façonnée en tuiles, en briques, eu carreaux. Pour faire le verre, la chaux, le plâtre, il a fallu encore je ne sais combien de préparations et d’ouvriers différents.
Ajoute que tu t’es lavé les mains avec du savon qui vient de .Marseille , et qui a été fabriqué avec de l’alcali et des matières grasses recueillies en divers lieux. Tu t’es rasé avec un rasoir fabriqué à Langres, et devant un miroir coulé à Saint-Gobain et monté à Paris. Tu as brossé tes habits avec une brosse dans laquelle entrent du crin, du fil , du bois, de la colle forte. Une seule des épingles que lu as employées, avant d’arriver dans tes mains,
CINQUIEME EXTUETIEN.
a passé par plus de cent autres depuis qu’elle est sortie de la carricre sous forme de rainerai.
Pour les différentes occupations auxquelles tu t’es livré dans la matinée, tu t’es servi de fil, d’un dé, de ciseaux, d’aiguilles , puis d’un marteau, de bois, de clous, de fil de fer. Chacun de ces objets a été bdiriqué dans un atelier spécial, et a passé par des centaines de mains, qui toutes ont été occupées pour te les préparer. Car ton dé , tes ciseaux , ton aiguille , ton marteau , tes clous, ton fil de fer, viennent tous de pays différents. Tes ciseaux ont été fabriqués à Chàtellerault, tes aiguilles à l’Aigle, ton marteau dans les Ardennes, tes clous et ton fil de fer, je ne sais ou. Et partout il a fallu extraire le fer de la mine, le bocarder, le laver, le fondre, l’affiner, le marteler, l’étirer, le laminer. Calcule, si tu peux, combien d’ouvriers s’y sont employés. Pour moi , je recule devant l’entreprise.
— Oh ! M. Dupré, j’y renonce bien davantage.
— Tu as fait réciter ensuite ton fils. Mais sais-tu combien de mains ont dû être occupées pour faii-e son livre? 11 y entre du papier, de l’encre, du carton, de la toile, du fil, delà colle. Pour fabriquer ce papier on a ramassé des chiffons provenant de vieux linge qui avait été le produit d’une infinité de bras. Ces chiffons ont été expédiés à Angoulêrae, en Auvergne ou dans les Vosges, puis blanchis, broyés, réduits en une pâte qu’on a transformée en feuilles de papier à l’aide d’une longue série d’opérations et d’une machine d’une complication extrême. Pour imprimer ce papier, il a fallu graver des caractères, les fondre, les assembler, les couvrir d’encre, les soumettre à la presse, puis réunir ces feuilles de papier, les plier, les coudre, les cartonner, les expédier. L’encre, le carton , ont été aussi le résultat d’une suite de manipulations successives.
Parlerai-je de ton déjeuner, dont le hasard m’a rendu témoin quand je t’ai dit bonjour en revenant de faire mes visites? 11 était bien simple, quoique ce fût dimanche : du lait pour tes enfants, avec un peu de café poui’ ta femme, un morceau de salé pour toi, et du pain pour tous. Et cependant compte que de personnes ont été employées pour ce repas frugal! On a labouré, fumé, ensemencé un champ; on a engrangé, battu, vanné le blé, on fa