LA JOURNÉE DUN PAUVRE HOMME
des hommes dans les pays civilisés prouve que la société le.ui’ procure des avantages considérables, puisqu’elle leur rend l’existence plus facile. Par sa réunion avec ses semblables, l’homme obtient en effet des avantages dont ceux qu’il pourrait .se procurer sans leur concours ne sont pas même l’ombre.
— Je vous avoue, M. Dupré, dit en ce moment Benoît Roussel, que je ne vois pas quels grands avantages je retire de la société, pendant que je suis dans les bois à abattre mes arbres?
— Tu vas le voir , Benoît. Pourquoi passes-tu tes journées à abattre des arbres ?
— Eh! parbleu donc, pour gagner ma vie.
— Bien ; mais, sans la société et sans les industries qu’elle fait naître, que ferais-tu de tes arbres? Si le bois que tu abats te fait vivre, c est qu il y a des gens qui ont besoin de ce bois, et qu’avec l’argent qu’ils te donnent en payement, tu achètes ce dont tu as besoin. Mais s il n y avait pas de société, tu ne trouvei'ais personne pour vendre ton bois. Comment ferais-tu pour xûvre?
Je ferais autre chose. Croyez-vous donc que cela m’embarrasse ?
lu ne fais pas attention que s’il n’y avait pas de société organisée, tu n’aurais rien à vendi’e ni à acheter, tu ne pourrais travailler pour personne. 11 te faudrait labourer un champ, semei' du blé el le récolter, puis quitter ton champ pour moudre ton blé, pétrir ton pain et le faire cuire. Ensuite il faudrait laisser ce tia'ail, un jour pour faire tes habits, un autre jour pour réparer ta maison ou t’en construire une. Mais, pour te faire des habits, tu devrais cultiver du chanvre et récolter de la laine, prépare)’ ce chanvre et cette laine , puis filer l’un ou l’autre et transformer ton fil en étoffe. Que de travaux aussi avant d’obtenir le cuir dont tu pourrais te faii’e des souliers! Si tu préfères porter des sabots, je ne m’y oppose pas, mais tu as vu les outils de Bastien,
je ne sais pas comment tu poui’i’ais y suppléer avec ton couteau. Que dis-je ? ton couteau , je ne sais pas comment tu en aurais un, à moins de le fabiiquer toi-même, et je vois encore moins comment tu en viendi-ais à bout.
Ce n est pas tout : tu devrais être à la fois laboureur, foi’geron, menuisier, tisseiand, tailleur, coi’donnier, maçon , potier , que sais-je? ou plutôt tu ne serais rien de tout cela. Tu perdi’ais le
temps à passer d'une occupation à l’autre; tu n’en aurais pour ^ rien. Ton existence serait comme celle du sauvage ; tu n’aurais
aucun moment de repos, et tu manquerais de tout.
' — Vous pourriez bien avoir raison, dit Benoît,
j — Vois par là combien tu profites de la société sans t’en dou-
I I ter. Pendant que tu es dans les bois à abattie les ai-bres en cban-
^ tant, sans penser à personne, le laboureur cultive le blé que tu
I dois manger, le meunier le moud et le boulanger le cuit; le tail-
I ' landier façonne la cognée sans laquelle tu ne ferais rien ; le berger
garde les moutons dont on filera la laine qu’Honoré transformera en une étoffe dont Michel fera ta veste. Afin que tu puisses I abattre tranquillement tes arbres sans te déranger, le maçon , le
I P menuisier, le serrurier sont à tes ordres, pour faire ce que tu
■ ; leur demanderas ; le potier fabrique ses marmites et ses assiettes
' [ pour que tu les trouves prêtes au besoin ; l’épicier va chercher ,
I à droite et à gauche, le sel, le poivre, l’huile , le vinaigre qu’il te
! faut pour assaisonner tes aliments, et que tu iras te procurer chez
|i i- lui sans déi angement. Tous travaillent afin que tu puisses vaquer
i L librement à l’abatage des arbres au milieu de la forêt.
— C’est pourtant vrai, tout cela, M. Dupré; et dire que je n’y { avais jamais songé !
— 11 y a bien d’autres choses auxquelles on ne pense pas. Les , hommes ne savent pas assez quels services ils retirent les uns
P des autres, sans cela ils s’aimeraient davantage. Par exemple,
! ^ vous vous livrez tous à un travail que’, vous trouvez très-pénible ,
, I sans vous douter que vous avez une multitude d’aides qui y con-
j' ' courent et s’évertuent à vous le rendre plus facile,
j. : — Comment donc ? firent entendi e plusieurs voix.
I — Le voici. Vous, pai’ exemple , vous cultivez la terre ; mais
I n^y êtes-vous pas aidés? Kst-ce que les mineurs qui tirent le fer de
, la terre; est-ce que les charrons, les forgerons, les taillandiers
: ! qui eu fabriquent vos charrues, vos bêches, vos faux et vos fau-
' ! cilles; est-ce que les meuniers qui moulent votre blé n’y concou-
! rent pas aussi? Mais, tout en cidtivant la terre, vous avez besoin
; : de vous vêtir, de vous chausser, de vous loger, de vous chaulTei-.
Or, pendant que vous êtes dans les champs, ne pensant recevoir j il ' d’aide de personne , voilà Vincent qui forge le fer de vos outils;
voilà André qui file le colon , et Honoré qui tisse l’étoffe dont
LA JOURNÉE d’un PAUVRE HOMME. 97
VOUS VOUS couvrez; voilà Martial qui, dans sa carrière, extrait la pierre de vos maisons; voilà Benoît qui abat le bois dont d’autres feront votre chai’rue, le manche de vos outils ou la charpente de vos toits ; voilà Bastien Périer qui fait les tombereaux et les charrettes sans lesquels vous seriez bien embarrassés pour rapporter le blé de vos champs ou pour y transporter le fumier. Tous vous aident réellement dans votre travail.
Vous, à votre tour, vous conli ibuez à produire bien plus d’objets que vous ne pensez; vous faites venir le blé dont les autres se nourrissent, et par là vous contribuez à la pi-oduction de tout ce qui se fait sur la terre; car, sans vous, chacun devrait renoncer à son état pour faire venir son blé et son vin. On a donc raison de dire que l’agriculture est le premier des états. Mais les autres ne sont pas moins utiles, et tous concourent à l’exercice de pro • fessions qui semblent n’avoir aucun rapport avec la leur. Ainsi les tisserands et les tailleurs aident à la construction des maisons en habillant ceux qui les bâtissent; le tharpenlier et le maçon aident à la fabrication des couteaux et des ciseaux en construisant les maisons et les atelieis où logent et travaillent les couteliers ; les savants, les ingénieurs, les architectes nous aident tous en dressant les plans de nos fabriques , de nos moulins , des routes, des ports , des canaux , des ponts ; le gouvernement , la police, l’armée, les magisti’ats, les prêti-es, les instituteurs, tous à leur tour nous aident dans nos travaux , en veillant sur nous , en protégeant nos personnes et nos biens, en nous permettant de nous livrer avec sécurité à notre état, en nous donnant l’instruction qui nous rend plus habiles.
Vous le voyez , mes amis, pendant que vous ôtes courbés sur votre travail, vous avez partout des coopéi-ateurs inconnus qui .se fatiguent pour vous rendre votre lâche plus facile. Ainsi donc, au lieu de nous porter mutuellement envie, aimons-nous les uns les autres , aimons la société dont nous tirons tant de secours.
Je vous remercie, dit en ce moment Michel Terrien, le tailleur, honnête homme et bon père de famille, mais esprit chagrin ; je vous remercie de nous avoir ouvert les yeux , en nous faisant remarquer une infinité de choses auxquelles on ne songe pas. Mais cela n’empêche pas qu’il y ait des hommes qui jouissent de
yo • CINQUIÈME ENTRETIEN.
plus de commodités que les aulres et qui reçoivent plus de services qu’ils n’en rendent.
— Eh! que t’importe, Michel, <jue d’autres aient plus de commodités que toi, si tu en as plus que tu ne pourrais en avoii* dans tout autre état de société? Mais, dans ce que tu viens de dire, il y a deux choses bien distinctes : l’une , que certains hommes jouissent de plus de commodités que d’autres ; la deuxième, qu’il y a des hommes qui reçoivent plus de services qu’ils n’en rendent. Commençons par celle-ci , et , pour arriver à la vciité , précisons les faits. De quels hommes veux-tu parler?
— Des riches, cela va sans dire, M. Dupré.
— Bien, Michel. Mais ne parlons pas d’une manière générale, prenons des exemples. Tu es tailleur, et tu travailles, Je crois, pour M. Valcour , pour M. Lenoir, pour M. Dubuisson, qui sont plus riches que toi. Est-ce que tu leur fais des habits poui- l ien ?
— Non pas, certes. Comment pourrais-je vivre ?
— Eh bien ! si tu leur rends service en leur faisant les habits dont ils ont besoin, est-ce qu’ils ne te rendent pas service à leur tour en te faisant travailler, et en te donnant pour tou travail l’argent avec lequel tu pourvois à tes besoins ? Est-ce que les riches dont tu parles se procurent quelque chose pour rien ? Ne leur fait on pas payer ce qu’on leur vend et ce qu’on fait pour eux ? Tu le vois donc, Michel, service pour service, rien ne se fait pour rien. 11 faut tout payer d’une manière quelconque, avec du travail ou avec de l’argent.
— Oui, M. Dupré. Mais je donne aux riches mon travail qui me coûte beaucoup, et ils me donnent de l’argent qui ne leur coûte guère.
— Que t’importe encore, Michel, si l’argent que tu reçois équi\aut à ton travail? Pourquoi toujours être jaloux? Eh bien ! je dis que cet argent équivaut à ton travail, car s’il valait plus, tu ne travaillerais pas pouj- eux à ces conditions, et s'il valait nioiiis , ces messieurs feraient faire leurs habits ailleurs. Tu ne fais sans doute pas payer la façon do tes habits moins chei’ à M. Valcour ou à M. Lenoir qu’à Léonard ou à Honoré; il est même probable que tu la fais payer plus cher parce qu’elle est