L.\ JOUIINÉE ü’UN PAUVKE HOMME
porté au moulin, et le boulanger en a fait du pain. Le café de ta femme est venu de la Martinique ou de Bourbon , à travers les mers. Le sucre qu’elle y a mis a été extrait de la canne à sucre récoltée dans les Antilles, transporté en France, raffiné à Bordeaux ou à Orléans, et amené ici. Le sel qui a servi à préparer ton salé a été recueilli sur les bords de fOcéan , et extrait de l’eau de la mer; le poivre qui le parfumait a été récolté à plusieurs milliers de lieues, dans les lies de la mer des Indes, et apporté en France en faisant la moitié du tour de la terre.
Tu as arrosé ce modeste repas d’un verre de vin pour lequel il a fallu planter la vigne, la tailler, la biner, l’épamprer, cueillir le raisin, le presser, faire fermenter le moût, tirer et soutirer le vin. Ta bouteille venait de Rive-de-Gier , ton verre d’une autre verrerie ; tes assiettes et tes tasses ont été fabriquées à Montereau. Tu as employé un couteau, une fourchette, des cuillers, tous confectionnés par des ouvriers différents, et de même pour les ustensiles qui ont servi à préparer tes aliments.
Rense maintenant à ce qu’il afallude travaux pour mettre toutes ces commodités à ta portée. Le vaisseau qui a amené ton coton n’est pas le même que celui qui a transporté le cuir de tes souliers, ni l’indigo de ton vêtement, ni les autres matières colorantes; celui (|ui a amené ton sucre n’est pas celui qui a été chercher Ion poivre. Et pour chacun de ces vaisseaux on a dû abattre des arbres dans les forêts des Cévennes ou des Vosges , les scier, les j aboter, les courber en forme de membrures, réunir ensuite ces pièces de bois, les clouer, les cheviller, les calfeutrer; puis il a fallu enduire le vaisseau a\ec le goudi-on des Landes, le doubler avec le cuivre des mines de Cornouailles, le mater avec des sapins descendus de laNorvvége, le couvrir d’une voilure et le garnir de cordages faits avec le chanvre expédié de Riga et récolté dans les immenses plaines de la Russie. Des milliers d’hommes ont employés à extraire, préparer, façonner, rassembler, transporte tous ces matéj’iaux avant qif un seul de ces vaisseaux pût êtr mis à flot et expédié au delà des mers.
Enfin, pour faire voyager toutes ces commodités , pour transporter les matières du lieu d’extraction aux divers lieux de fabri cation, de ceux-ci aux lieux de vente, et enlin chez toi, il a fiillu établir des milliers de lieues de routes, auxquelles ont travaillé
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CLNQCIÉ.ViE ENTKETIEN.
des centaines de milliers d'ouvriers ; on a dû creuser des ports , des canaux, construire des digues, des chaussées, des ponts. On a aplani, nivelé le sol, comblé les vallées, abaissé ou percé les montagnes; on a joint les rives des fleuves; on a couvert les cbemins de bandes de fer ; on a employé l’eau , le vent , les animaux , la vapeur; et pour arriver à ce résultat, pendant des années, pendant des siècles, des savants ont réflécbi, médité; ils ont passé des nuits entières à combiner les moyens de te procurer aux moindres frais possibles tout ce dont tu poui-rais avoir besoin. Ce no sont pas seulement tes voisins, tes amis, tes fj-ères (pii ont ainsi travaillé pour toi ; ce sont des milliei s d’individus (jui sont morts depuis bien des années ou qui vivent à des centaines, à des milliers de lieues de distance, que tu ne connais pas et qui ne te connaîtront jamais.
Avais-je raison, Michel , quand je disais qu’une armée de serviteurs avait travaillé pom* mettre à ta disposition les choses dont tu t’es servi ce matin ? Ce n’est pas vingt mille ni cent mille hommes que j’aurais dû dire; c’est plusieurs millions.
— Vous m’effrayez. M. Dupi'é, en me faisant voir à combien de gens je suis redevable. .Je n’aurais jamais cru qu’un pauvre artisan comme moi retirât tant de services de la société. Moi qui étais porté à croire que les hommes ne faisaient rien pour moi, je vois maintenant combien j’avais tort.
— C’est bien, mon ami , de l’cconnaître ainsi son erreur; mais je ne te fais pas un reproche de l’avoir conservée si longtemps ; tu es comme beaucoup d’autres. Cela tient à ce que cette oi ganisation, en apparence si compliquée de la société, fonctionne avec tant d'aisance et de régularité, qu’on ne s’aperçoit pas de la multitude de i-ouages qu’elle met en mouvement. Crois-tu maintenant (pi’il fût facile de la remplacer par (jiielque autre oi'ganisation conçue d’après je ne sais quelles idées?
— J’en doute; mais j’y avais si peu réfléchi que j’en suis tout étourdi. Comment peut-il se faire que tant d’individus travaillent pour un seul homme?
— Cela tient à un principe bien simple, qu’on appelle la divisiondu travail. Ce principe, dont vous apprécierez de mieux en mieux les conséquences en avançant, consiste en ce que chacun, au lieu de se livrer à plusieurs travaux , n’en fait qu’un seul.