‹ Manuel populaire de morale et d'économie politique [microform]Chapitre 13 sur 51 · L.\ JOURNÉE d’un PAUVRE HOMME · texte numérisé non relu

L.\ JOURNÉE d’un PAUVRE HOMME

Vous savez déjà que votre vie serait des plus misérables, si chacun devait faire venir son blé, son vin, faire ses vêtements, sachaussm e, construire son habitation, fabriquer ses ustensiles.

La réunion des hommes en société permet d’éviter les pertes de temps qui résulteraient du passage continuel d’un travail à un autre, l/un fait venir le blé , un autre le moud , le boulanger le cuit ; le maçon ne construit que des maisons , le cordonnier ne fait que des souliers, et le tailleur des habits. De cette manière chacun a de toutes choses en plus grande abondance, et il les a de meilleure qualité. Plus les relations des hommes deviennent fréquentes et leurs moyens d’échange faciles, plus le travail se divise. Ici, à Mirebeau , vous faites tous beaucoup de choses qui sont faites à la ville par des personnes différentes. Toi, Michel, tu fais toi-même les pantalons, les habits, les gilets : dans les grandes villes, il y a des hommes qui font les habits, d’autres les pantalons, puis il y a des giletières, et même des femmes qui ne font que des boutonnières.

C’est surtout dans les ateliei's et les fabriques que la division du travail a été poussée le plus loin. Là, chaque ouvriei' ne se livre qu’à une seule des opérations nécessaires à la production d’un objet. Je vous en indiquerai un seul exemple, qu’on a cité bien des fois : c’est celui des épingles, dont on peut avoir aujourd’hui une centaine poui* deux sous. Eh bien ! chacune de ces épingles passe par quinze ou vingt mains différentes , et encore je ne parle pas de tout ce qu’il a fallu d’opéi’ations pour piéparer le laiton dont on les fait. C’est un ouv rier qui coupe le fil de laiton de la longueur voulue, un second qui fait la pointe, un troisième qui coupe la tête, un quatrième qui l’enroule, puis d’autres qui enfilent cette tête, qui la rivent, qui blanchissent l’épingle, qui prépai’ent le papier, qui y enfilent les épingles, sans compter bien d autres opérations que je passe sous silence. Un ouvriei* travaillant seul ne parviendrait peut-être pas à faire 20 épingles dans sa journée, tandis que dix hommes travaillant ensemble en font aisément 48,000 par jour, ce qui fait 14,400,000 par année et 1,440,000 pour chacun. En supposant que chaque ménagère use 100 épingles par an, chaque ouvrier aui-a rendu service à plus de 14,000 familles par an.

Dans tous les ateliers vous trouverez des exemples analogues :

CINQUIEME ENTUETl EN .

pas uii objet qui ne passe par plusieurs mains. Chaque ouvi ier , ne faisant qu’une seule chose , la fait beaucoup mieux et en fait beaucoup plus dans le même temps. C’est ainsi qu’on parvient à mettre à la portée du plus pauvre une foule de commodités que les riches seuls pouvaient se procurer autrefois.

Hors des ateliei s nous trouvons aussi des exemples non moins frappants des avantages qu’offre la division ou la spécialité du travail. Voila, par exemple, un vaisseau qui va chercher du sucre à la Guadeloupe; ce vaisseau est du poi't de 500 tonneaux, c’està-dire qu’il petit porter un chargement de 500 tonnes ou 500,000 kilogr. de sucre, et un équipage de 25 hommes suffit pour le raanœuvi-er. Si nous supposons que chaque famille achète à la fois un pain de sucre de 5 kilogr. , ce qui est beaucoup , à cause de ceux qui achètent en détail, et si nous admettons cinq personnes par ménage, voilà chaque matelot qui , dans un voyage, contribue à procurer des jouissances à cinq cent mille personnes au moins.

— C’est prodigieux! dirent à la fois plusieurs assistants.

— Oui, mes amis, c’est prodigieux, et cependant c’est bien simple. Chacun a à son service des milliers d’individus , parce (ju’à son tour il rend service à des milliers de personnes. Ceux de qui il reçoit des services ne sont pas toujours ceux à qui il en rend : les uns sont peut-être morts depuis longtemps, et les autres encore à naître; mais toujours on lui paye ses services, ce qui est une manière de lui en rendre, et, à son tour, il rémunère par du travail ou de l’argent ceux qu’il reçoit. Au total, chacun y gagne, parce qu’il obtient de cette manière, en un jour, plus de jouissances qu’il ne pourrait en produire à lui seul en un an. Bénissons donc la société, dont la merveilleuse organisation procure ainsi tant de commodités au moins heureux d’entre nous.

LA SOCIÉTÉ ET LES AVANTAGES QU’eLLE PROCURE AUX HOMMES.

L’année 1847 commença sous de fâcheux auspices à Mirebeau ; le prix du blé croissait avec une rapidité effrayante. Une grande fermentation régnait dans les esprits; on n’entendait que des plaintes au sujet des accapareurs qui empêchaient , disait on , le blé d’arriver sur le marché, et qui achetaient tout celui qui s’y présentait’, pour le vendre ensuite à un taux exorbitant. L’agitation augmentait à chaque marché et faisait craindre pour la liberté des transactions. Déjà, avons-nous dit, des désordres graves avaient éckité dans plusieurs provinces , et l’on commençait à craindre pour la tranquillité de la ville voisine.

En même temps ce qu’on devait le plus redouter arrivait La cherté du blé forçant à dépenser en pain une partie de l’argent employé, précédemment à d’autres consommations , celles-ci avaient diminué. Les détaillants ne vendant plus cessaient de s’approvisionner en fabrique. Les fabricants voyaient donc leurs magasins encombrés et ils ne faisaient plus de rentrées de fonds. Ceux qui n’avaient pas assez de capitaux pour payer leurs ouvriers jusqu’au moment où ils pourraient écouler leurs marchandises, étaient obligés de fermer leurs ateliers. C’est ce qui arriva aussi à Mirebeau. Les propriétaires des forges furent contraints les premiers à cette nécessité; apiès avoir pei sisté tant qu’ils purent, ils éteignirent leurs fourneaux le 31 décembre, et conservèrent seulement un ou deux feux d’affinerie pour occuper quelquesuns de leurs ouvi’iers les plus nécessiteux.

Cette mesure, quoique prévue depuis longtemps, jeta la consternation dans la vallée. Avec les ouvriers des forges, elle frappait les bûcherons, les charbonniers, ceux qui tiraient le minerai ou qui le transportaient. Enfin elle présageait un événement bien plus redoutable, la suspension des travaux de la fabrique.

L’année commença donc assez tristement. Bien des gens se

i08 SfXIÈME ENTRETIEN’.

laissaient aller à de tristes pressentiments, et M. Jarland, qui aimait à donner cours à sa mauvaise humeur, triomphait presque d’un événement qui donnait raison à ses sinistres prédictions. Quelques-uns exhalaient à haute voix leur mécontentement et se répandaient en invectives contre les maîtres qui exploitaient sans pitié leurs ouvriers, les employant quand ils avaient besoin de leurs bras , les congédiant quand ils n’eu avaient plus que faire Vincent Dornier, le forgeron, naturellement violent, se montrait en ce moment le plus exalté; il prit le premier la parole le dimanche suivant.

— Eh bien! M. Dupré, s’écria Vincent , que dites-vous des avantages de la société pour de pauvres ouvriers comme nous? Ils sont jolis, ces avantages, et nous devons en être bien reconnaissants, vraiment ! Sur la foi des maîtres qui ont besoin d’ouvriers, nous prenons un état, nous venons nous tixer dans un lieu , croyant y avoir toujours de l’ouvrage, et aussitôt qu’ils ne peuvent plus gagner assez sur nous, ils nous envoient promener, sans s’inquiéter de ce que nous deviendrons. En voilà de la justice! C’est une indignité; il faut que ça finisse, et si tous les ouvriers étaient comme moi, ça ne durerait pas longtemps. Car, si nous avons besoin de travailler, les maîtres ont aussi besoin de nous, et l’on peut leur apprendre à ne pas se jouer de la vie des pauvres gens. Je vous le répète, il faut que ça finisse, et le plus tôt sera le mieux. —

Vincent s’était monté la tète évidemment avant de parler, et, à mesure qu’il parlait , elle se montait davantage. Quand il eut fini, M. Dupré lui dit avec calme :

— Je désire comme toi , Vincent, que cela finisse, et nous le désirons tous, car la position actuelle n’est heureuse pour personne. Je doute seulement que la violence soit le meilleur moven d’v mettre fin. Mais tu es intelligent, tu comprends les bonnes raisons ; écoute-moi donc et réponds-moi avec sang-froid. Quand tu as pris ton état, fa-t on fait quelque promesse?

— Non, M. Dupré.

— Tu l’as choisi parce que lu as vu d’autres ouvriers qui y gagnaient de bons salaires; comme tu as de bons bras et que tu es un gaillard vigoureux , tu as pensé que tu pourrais faire comme eux. Mais f a-t-on promis que tu aurais toujours du

LA SOCIÉTÉ ET SES AVANTAGES

travail? Et lorsque tu es allé en demandera la foi'ge, M. Blondeau s’est-il engagé à t’occuper constamment ?

— Dourdire la vérité, M. Dupré, on ne me fa jamais promis.

— Eh bien ! de quoi te plains-tu, puisque personne n’a manqué

à sa parole envers toi?

— Mais, M. Dupré, lorsqu’on n’a que son travail pour vivre, il est bien dur d’en être privé.

conviens, mon ami ; mais ce n’est pas une raison pour

être injuste envers les autres. Quand tu as demandé de l’ouvrage à M. Blondeau, t’a-t-il rendu service en feu donnant ?

— Oui, mais il ne l’a pas fait pour m’obliger, croyez-le bien ; il avait besoin d’ouvriers, et il m’a pris comme un autre.

— Il ne s’agit pas de savoir si M. Blondeau a voulu l’obliger en te donnant du travail. T’a-t-il rendu service, oui ou non ?

— Eh bien ! oui.

De ton côté , avais-lu le désir de l’obliger en allant chez

lui? Pas davantage. Tu avais besoin de travail, et tu lui en as demandé. Il avait besoin d’ouvriers , et il t’a pris. Tu as travaillé pour lui, il fa payé ; de quoi te plains-tu?

— Ce raisonnement est juste, M. Dupré. Mais savez-vous qu’un pareil système est une chose affreuse? Alors la société est un repaire d’égoïstes, et il vaudrait mieux aller \ivre au fond des bois.

— Tu aurais tort, Vincent ; lu y trouverais la société, parce qu’elle est partout sur la terre. Seulement, en rompant avec elle, tu aurais renoncé aux avantages qu’elle peut foffj-ir.

— Mais, M. le docteur, dit M. Vieulin qui sentait le besoin de montrer ce qu’il croyait sa supériorité en faisant des objections, vous ne pouvez nier que la société n’ait aussi des inconvénients.

— Je n’ai jamais dit le contraire, M. Vieulin. La société est mélangée de bien et de mid, comme toutes les choses humaines. Elle est composée d’hommes qui ont leurs défauts , les riches comme les pauvres^ les ouvriers comme lets inaities; elle ne peut donc pas être parfaite elle-même. Les hommes ayant des passions, la société doit naturellement en souffrir. Cependant, comme il importe de se faire une idée exacte des choses, pourriez-vous préciser les inconvénients que vous trouvez a la société ?

— Cela me sera bien facile. D’abord, la société, en mettant les

hommes en contact , donne naissance à des crimes qui , sans

cela, ne se commettraient pas. Ainsi, sans la société, il n’y aurait ni fripons ni usuriers , il n’y aurait ni vols ni assassinats.

— C’est incontestable, M. Vieulin, on ne peut pas nuire aux voisins qu’on n’a pas, et là où il n’y a rien à prendre, on ne peut pas voler. C’est vrai comme l’histoire de M. de la Palisse.— Cette allusion à la chanson fit sourire l’auditoire , et M. Vieulin vit qu’il avait dit une sottise. M. Dupré reprit aussitôt :

— Malheureusement cet état d’isolement dans lequel il n’y aurait rien à prendre et personne à froisser n’a j’amais existé, et vous ne pourriez le concevoir que dans le cas d’un homme jeté par accident dans une île dései te, comme Robinson. Hors de là, les hommes ne vivent jamais entièrement séparés de leurs semblables. Supposez-les aussi sauvages que vous voudrez, ils se réunissent toujours en hordes, en tribus. Dans cet état, la difficulté de trouver des aliments en quantité suffisante les force de se répandre en pelit nombre sur un territoire très-étendu. Les points de contact sont donc très rares entre les familles, et cependant les passions humaines se montrent là comme ailleurs. Que dis-je? c’est à l’état sauvage qu’elles apparaissent dans toute leur violence. Ne savons-nous pas que l’homme y est cruel et féroce, au point de dévoier son semblable, et que là aussi il se commet des larcins, avec cette diflérence que le plus fort tue le plus faible pour s’emparer de sa dépouille?

Dans cet état, nommé avec raison l’état de barbai ie, les passions revêtent le caractèie le plus hideux ; les penchants sont abjects, les habitudes grossières, la malpropreté repoussante. Les sentiments mêmes de la nature sont pervertis : souvent le père fait périr l’enfant qu’il ne sait comment nourrir; le fils donne la mort à son père vieux et infirme, et s’en débarrasse comme d’une bouche inutile. Est-ce là l’état d’innocence que vous prétendez opposer à la corruption de la société?

— Mais , M. le docteur , je n’ai pas entendu faire l’éloge de l’élat sauvage ; j’ai seulement voulu dire que la société rend les crimes plus fréquents en en midtipliant les occasions.

— Pardon, M. Vieulin, ce n’est pas tout à fait ce que vous aviez dit d’abord. Mais voyons si ce que vous dites maintenant est exact. A mesuie «tue les hommes se multiplient, leurs rapports augmentent, et, les commodités devenant plus nombreuses, les

LA SOCIÉTÉ ET SES AVANTAGES

tentations doivent être plus fréquentes. Il pourra donc se commettre plus de vols et delai’cins ; mais ne peut-il pas arriver que le nombre des objets volés soit proportionnellement bien moindre que dans l’état de barbarie ? Pour moi, je n’en doute pas.

J’ajoute que dans une société civilisée comme la nôtre , le vol «^st un acte que la vigilance des magistrats force à entourer de toutes sortes de ruses et de précautions ; dans l’état do barbarie , c’est le vol à force ouverte , le pillage à main armée. Quant à l’assassinat, vous savez bien qu’il est rendu de plus en plus rare par la vigilance de la société. Si, dans ses perfectionnements successifs, elle ne supprime pas les passions, parce qu’elle ne peut pas changer le cœur humain, du moins elle en réprime les effets par l’appui tutélaire qu’elle donne à tous ses membres.

— Oh ! M. Dupré, s’écria Léonard, vous ne pouvez pas dire «]ue la société protège également tous ses membres. S’il en était ainsi, elle ne donnerait pas toujours raison au fort contre le faible, au riche contre le pauvre, à l’oppresseur contre l’opprimé.

— Sais-tu, Léonard, que voilà des mots bien sonores, le fort et le faible, le puissant et le pauvre, l’oppresseur et l’oppi imé ? Mais, quand tu accuses la société de ces injustices, es-tu bien sûr de ne pas répéter des phrases toutes faites? Voyons donc si elle protège les uns plus que les autres, ou si elle accorde des avantages aux j-iches au détriment des pauvres. Pourquoi les hommes se réunissent-ils en société? Pour deux motifs piincipaux : assurer la défense de leurs droits et augmenter leui’s jouissances.

Les droits fondamentaux de l’homme sont ses di-oits à la conservation de sa vie, de sa liberté , de ses biens. Or, la société ne veille-t-elle pas sur les droits de tous ses membres , sans faire acception de personnes? Ne s’arrae-t-elle pas de toute sapuissance pour défendre l’opprimé et punir l’oppresseur, quel qu’il soit ? Mais, puisque tu emploies ces mots, Léonard, ne t’y trompe pas au moins. L’opprimé n’est pas toujours un faible et un pauvre , comme tu crois , ni l’oppresseur un riche et un puissant : l’oppresseur est tout homme qui usurpe sur la personne ou les biens d’un de ses semblables un droit qu’il n’a pas. A cet égard , le riche est souvent l’opprimé et le pauvre l’oppresseur. Voudraistu donc que le pauvre eût toujours raison en justice, parce qu’il est faible et pauvre, et que le riche fût toujours condamné uni-

quenieiit parce quMl est riche ? A ce compte, il vaudrait mieux (lire tout de suite que la richesse, à laquelle nous aspirons tous,

devient un crime aussitôt qu on \ est pai \enu.

— Mais, M. Dupré , ce n’est pas ce que j’ai voulu dire.

Je le sais , Léonard ; mais c’est ce qui est au fond des paroles que tu répètes imprudemment. Ah! si tu disais seulement que la société accorde une protection plus étendue aux lâches , parce qu’ils ont plus de biens à défendre, je répondrais que c’est vrai. Mais le peu que le pauvre possède est protégé aussi elficacernent que les biens du riche. Or celui-ci paye pour cette protection en raison de l’étendue de ses biens; c’est ce que nous

verrous plus en détail dans un autre moment.

Le second motif pour lequel les hommes se réunissent en société est le désir d’augmenter leurs jouissances. Mais la société est-elle donc organisée de manière qu’elle augmente les jouissances des uns aux dépens de celles que les auties aui aient sans elle ? Si quelqu’un avait la folie de le prétendre , il suffirait de lui faire comparer l’état du pauvre le plus dénué dans nos pays civilisés avec le dénûment de l’homme vivant en dehors de la société. Quel tableau les voyageurs nous ont-ils tracé des peuplades qui vivent encore à l’état sauvage dans quelques îles de l’Océanie? Pour abri, une hutte grossière en feuillage , qui laisse passer le vent et la pluie, et où les âges et les sexes sont confondus sans pudeur; dans cette hutte, des feuilles ou de la mousse pour coucher, et tout au plus une natte poui couveituie. Pour vêtement, une peau d’animal ou (luelques misérables lambeaux d’une étoffe grossière fabriquée avec des filaments péniblement entrelacés ; pour meubles, rien ; pour ustensiles, un aie et des flèches, une ligne et uii hameçon ; une coquille pour couteau, un caillou aiguisé pour hache, l’enveloppe d’un fruit pour vase, des arêtes de poisson pour aiguilles, quelquefois un tronc d’arbre poui' canot ; puis une nourriture précaire, dépendant du succès de la chasse ou de la pêche , et incertaine comme le temps de chaque jour. Voilà le prétendu bien-être dont la société aurait dépouillé l’homme au profit de quelques privilégiés de la

fortune ? Est-ce la ce que tu regretterais ?

— Non, M. Dupré, répondit Léonard. Il serait insensé de l e-

gi'etter l’état sauvage, malgré la liberté dont on y jouit.

LA SOCIÉTÉ ET SES AVANTAGES

— Et quelle liberté, Léonai’d? Celle de mourir de faim, quand la pêche a été mauvaise et la chasse infructueuse, sans que personne vienne vous aider à attendre une meilleure chance ou un temps plus favorable; celle d’être dépouillé pai‘ un plus foit sans qu’aucun bras se lève pour vous défendre; celle d eiiei dans de vastes solitudes où l’on ne rencontre pas un regard ami , où les seuls pas d’homme qu’on aperçoive sont ceux d’un concurrent à l’affût du même gibier. Cettelibei té n’est qu’un affreux esclavage ; car dans cet état l’homme est l'esclave des saisons et de toutes les forces delà nature, sa vie est chaque jour à la merci du hasard. Est-ce là aussi la liberté chérie que tu regrettes ? l‘our moi, je préfère la soumission à des lois que je connais, et qui sont toujours tutélaires pour riiomme qui les respecte.

— Je pense comme vous , M. Dupré; mais cela n’empêche pas que dans la société il n’y ait beaucoup plus d’avantages pour le riche que pour le pauvre. Hors de la société du moins tous les hommes seraient égaux.

— Tu le crois, Léonard. De ce que les hommes naîtraient dans l’état de barbarie, tu crois qu’ils seraient également forts , épleinent adroits, intelligents et habiles. Est-ce donc la société qui fait les gens robustes ou faibles, actifs ou paresseux , intelligents ou boj'iiés, maladroits ou habiles , prudents ou imprévoyants? E.st-ce la société qui donne la santé aux uns etenvoieles maladies aux autres? Reconnais donc que l’inégalité est dans la nature et

qu’elle n’est pas un résultat de la société.

Sais-tu ce que celle-ci fait au contraire? Elle égalise chaque jour les avantages dont les hommes jouissent dans son sein, et affaiblit les conséquences les plus fâcheuses de l’inégalité naturelle. Elle ne laisse subsister qu’une seule inégalité, celle des talents qu’on apporte en naissant, et dont nous recueillons tous le fruit plus encore que ceux à qui Dieu les a départis.

— Mais, M. Dupi-é, si, dans l’état de nature, les hommes ne sont pas égaux par les dons du coi’ps ou par ceux de 1 esprit, ils ont du moins un droit égal aux productions de la nature.

— Oui, c’est vrai, ils ont droit aux herbes dont la terre se couvre spontanément, mais non au blé, qui nulle part ne croît sans culture; aux fruits âpres et sauvages que donnent des arbres venus d’eux-mèmes , mais non aux fruits savoureux <]ue

SIXIEME EXTRETJEN.

portent nos espèces perfection ne'es ; au poisson et au gibier qu’ils peuvent saisir ou surprendre, mais non au bétail que l’homme n’a sous sa main que dans l’état d’appropriation de la terre. Voilà à quoi se réduisent ces fameux droits de l’homme sur les productions de la ten-e, ces droits primitifs de cueillette et de pâture, de chasse et de pèche, dont on parle tant. Ah î j’oubliais, il y a encore le droit de se vêtir des feuilles des arbres ou de la dépouille des animaux qu'on a pu tuer, et celui de s’abriter sons des branchages, ou dans les cavernes dont on peut s’emparer le pi'emiei'. Voilà a quoi se borne ce droit primitif sur tout ce que la nature produit. 11 aboutit au dénûment le plus absolu, à une misère dont nous n’avons pas l’idée dans nos pays civilisés.

Afin, de pouvoir dire que la société est mal organisée, on se compare toujours aux riches ; c’est une grande erreur. Pour apprécier les avantages de la société, c’est à l’état où nous serions si elle n’existait pas qu’il faut se reporter. Comparé avec le luxe des riches, l’intérieur du pauvre de nos contiées lui paraîtra sans doute bien dénué; et cependant le bien-être d’un prince européen ne surpasse pas autant celui d’un ouvrier laborieux et frugal, que le ménage de ce dernier ne surpasse la triste demeure du chef de telle peuplade africaine qui vit encore dans cet état auquel on voudrait nous faire revenir.

— Mais on n’y pense pas, dit Léonard ; ce serait insensé.

— Sans doute, on n’a pas cette intention ; personne ne voudrait conseiller le retour à cet état. Et cependant voilà où nous conduirait un changement dans la constitution de la société , si la misère épouvantable qu’il amènerait ne forçait bientôt les hommes à abandonner les choses à leur cours naturel. Sachons prévoit- les conséquences des changements avant de les proposer. Or les attaques contre les riches se réduisent toutes à une attaque contre la propi iété. Je ne puis pas entamer aujourd’hui cette grande question de la propriété, que nous examinerons plus tard sous toutes ses faces. Je veux seulement vous faire remarquer que toute atteinte à la propriété tourne au détriment de l’agriculture. Les progrès des nations sauvages et leur passage à la vie civilisée proviennent tous des pi-ogrès de la culture, et ceux-ci ne peuvent pas avoir lieu sans l’appropriation de la terre, qui donne à chacun le droit de recueillir ce qu’il a semé.

LA SOCIÉTÉ ET SES AVANTAGES

— Je comprends, dit Léonard, que chacun récolte ce qu’il a semé, c’est de toute justice. Mais pourquoi une pièce de terre appartient-elle toujours au même homme? Pourquoi un autre ne la cultiverait-il pas comme lui ?

— Pourquoi, Léonard ? mais est-ce que le travail fait par le premier, pour arriver à faire porter une récolte à la terre, ne l’a pas mise dans un état de culture où elle n’était pas auparavant ? Pourquoi donc un autre viendrait-il le dépouiller du fruit de son travail? D’ailleurs, ce premier occupant s’est acquis des droits à la reconnaissance de la société ; il lui a rendu service en faisant rapporter à la teri e plus qu'elle ne donnait dans l’état d’abandon. Voyez, par exemple, ce qu’a fait chez nous l’appropriation des communaux : elle a transformé en terrains fertiles des landes aupai-avant improductives.

Pour vous aider à comprendre les avantages que vous retirez de la société, je vous renverrai à un livre que vous connaissez tous, aux Aventures de Bobinson Crusoé. Dans quelque pauvre situation que nous nous trouvions, comparons-nous à ce qu’était Uobinson dans son île, manquant de tout et obligé de poui voir seul à ses pi-opres besoins. Rappelez-vous de quel secoui s lui a été la coopération d’un seul homme, même aussi dénué que lui. Robinson n’était pourtant pas privé de tous les secours de la société , puis(|u’il avait sauvé du naufrage de la poudre, un fusil, -une hache, un couteau, des cordes, des planches, du fer, et des provisions pour vivre en attendant le résultat de ses efforts. Ouvrons donc les veux à la lumière, et reconnaissons que dans la société la somme des satisfactions qui échoit à chacun de ses membres, est infiniment supérieure à celle qu’il pourrait se procurer par ses propres efforts.

— Je reconnais, reprit Léonard, l’e.xactitude de vos obsenations ; mais si, chez nous, le pauvre a infiniment plus de commodités que dans l’état de barbarie, il n’en est pas moins vi-ai que le riche en a beaucoup plus que le pauvre.

— Sans doute, mon ami , le i-iche peut se procurer plus de commodités que le pauvre. Mais qu’est-ce que cela prouve ? Tout simplement qu’il est avantageux d’être riche. C’est pour cela que nous désirons tous le devenir et <jue nous faisons des efforts pour y arrivei-; mais ne soyons pas injustes envers la société.

SIXIÈME ENTUETIEN.

Les riches n’y forment pas une classe scellée, murée, oii l’on ne puisse pas s’introduire. En France, nous pouvons tous prétendre à l’aisance , à la richesse môme , avec de la santé, du travail, et surtout avec du lalent, de la prévoyance, de l’économie. INe soyons pourtant pas trop ambitieux pour nous, car en tout il faut du temps; aspirons au bien-être, et nous y arriverons avec delà persévérance ; puis, après nous, nos enfants «ront mieux, nos petits-enfants mieux encore ; car, voyez-vous, sauf quelques exceptions, la richesse dans les familles est toujours l’œuvre de plusieurs générations. Prenons mon exemple.

Mon grand-père était un pauvre cultivateur de ce village, qui, à force de travail et de prudence, a laissé un petit avoir à ses enfants. Mon père a marché sur ses traces et est mort avec de l’aisance, et moi, par mon industi’ie, j’ai augmenté ce qui m’est venu de mes ancêtres. Vous avez vu s’élever de même par le travail les familles de M. Bertrand, de M. Ravaud, de M. Duroure, et de beaucoup d’autres que je pourrais vous citer. Vous avez vu déchoir, au contraire, des familles aisées ; elles sont tombées graduellement dans la gêne, dans la pauvreté, dans la misère ; et comment y sont-elles arrivées? Par la dissipation et la paresse, quelques-unes par l’inconduite et le désordre. Plusieurs ont été malheureux, vous le savez, mais tous ont aggravé leur position

par des fautes et par l’imprévoyance.

— C’est très-vrai, dit alors Michel ; mais si la société ne peut pas donner la richesse à tout le monde, et surtout aux paresseux et aux dissipateurs, le gouvernement ne devrait-il pas s’intéresser spécialement au sort de ceux qui ont le plus besoin qu on leui vienne en aide ?

— Mais, Michel, n’est-ce pas ce qui se fait? Je ne parle pas de tous les travaux d’utilité publique entrepris par le gouvernement, tels que les ponts, les routes, les canaux, les ports , les chemins de fer, les halles, les marchés, qui nous aident tant à faire nos affaires, et dont les pauvres protitent comme les riches. Je vous citerai tous les établissements créés pour les aider ou les soulager ; les hôpitaux, les hospices, les asiles d’orphelins , qui sont à l’usage des pauvres seulement ; puis les monts-de-piété , les caisses d’épargne, les caisses de pi évoyance , les assurances sur les biens et sur la vie , les sociétés de secours mutuels et toutes

la société et ses avantages.

les institutions propres à venir en aide aux familles, à favoriser l’épargne et à mettre les plus pauvres en état d’arriver a aisance, toutes choses enfin par lesquelles la société s efforce de remédier à ce quMl y a de fâcheux dans leur condition. Enfin, le gouvernement n’a-t-il pas créé partout des écoles, où le pauvre reçoit gratuitement l’éducation , qui le sauvera du vice, et 1 instruction, qui lui permettra de tirer parti de toutes les ressources que la société met à sa disposition? Oites-moi , l’éducation et l’instruction ainsi généreusement distribuées, et dont il ne tient qu’à nous de mieux profiter, ne sont-elles pas le meilleur moyen (jue la société puisse employer pour diminuer les inégalités qui existent naturellement parmi les hommes ?

Pour cela, c’est incontestable, dit M. Meulin.

— Remarquez , mes amis , reprit le docteur , que 1 inégalité dont on se plaint tant se fait le plus cruellement sentir en dehors de la société. Dans l’état sauvage, comme tous les hommes doivent se livrer pour vivre aux mêmes travaux, la différence naturelle des forces physiques constitue une énorme différence dans les jouissances qu’ils peuvent se procurer. L’état social, au contraire, fait appel à toutes les facultés, aux aptitudes les plus diverses, à celles de l’esprit comme à celles du corps ; elles y sont toutes utilisées et rétribuées, mais en raison des services qu’elles rendent; la société remédie ainsi, autant qu il est possible, à 1 inégalité naturelle des hommes. Est-ce encore vrai ?

— Sans doute, dirent beaucoup de voix.

— rs’accusons donc plus la société de créer une inégalité qui a son fondement dans la nature de l’homme; elle fait tout au contraire pour l’affaiblir, et elle y parvient de plus en plus. Il y a des riches? tant mieux pour eux, et j’ajouterai, tant mieux pour vous. Quand ils seraient pauvres comme vous, en seriez-vous plus heureux ? Non, vous en seriez plus pauvres, je vous le prouverai plus tard. Aimons-nous donc les uns les autres, comme frères et comme membres d’une société a laquelle nous devons tout.

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■ seront rien sion les laisse faire : ils s’inquiètent bien qt .Tous

niions cfaiin, pourvu qu’ils fassent de gros bénélices • mais nous l’empêcherons bien. » otuujces, mais

Ct langage était significatif; évidemment on était nrès do passer de la parole aux actes. Déjà, au dernier mat.-hk Qui a\ai

accoulumcc. Les vendeurs avaient été rares , le blé peu abon-

COMMUNAUTÉ D’iNTÉRÉT ENTRE LES ItOMMES.

dant; les acheteurs s’étaieîit au contraire présentés en giand

nombre. 1 en était résulté une hausse considérable qui avait

exaspueles esprits. En même temps, on avait m des baleaux

Mdos remonter ta rivière et stationner au port. « C’est certaine-

ment pour charger du blé, disait-on, et pour le transporter on ne

sai ou. Décidément cest un parti pris d’affamer le pays: nous ne le souffrirons pas. » ‘ ^ ’

Tels étaient les bruits que l’ignorance conlribuait à accréditer Le marche du samedi , avec le concours qu’il avait attiré ù la ville

traioméèr . d’une partie des habilants,’ avait ajoute a 1 irritation ; les bruits s’élaieiit multipliés et grossis

1 raison du nombre de ceux qui les avaient apportés et dos bouches qui les répétaient.

C’est sous l’influence des tristes préoccupations nées de la ch-constance que .M. Dupré arrivale leiidemaiii à l’école. Il ne crevait pas a une m, en, ion arrêtée do se livrer ù quelque acte coupable '

.1 savait qu en general à .Mirebeau 011 était animé d’un bon esprit

1 1 1 b, imi’ P™'' dera"^ -

lieis, aiijouid liui sans ouvrage , l’oisiveté ct les sii^nestions du

l“efemplV liS‘““ ““‘-‘"r ' l'entra°nement de

exemple. Il était rassure d un coté par l’influence qu’exerçaient

ertrélb.nV‘‘"’‘‘n‘'r ''“'d'"’®’""® de ceux qui assistaient à ses tIpUk ' - ' savait incapables de faire le mal de propos

1 eie; mais, d’un autre coté, il craignait les excès auxquels

peut se porter une foule égarée par la peur et ne sachant plus entendre le langage de la raison .

iccs,ou il leclihait les erreurs et répandait des notions exactes

PL ts de famille auraient eu besoin d’êti-e depuis lonfQemps né neties de ces idees. Maintenant il était un peu ta»-d et il «e rap

aoieiues.n voulut du moins exciter les habitants de Mirebo-m è n-anoiiise quelques avis qui i^esembieiürnit::^ ta:~

turcs présentes. Hier, il y avait à la ville trois ou quatre fois plus de monde que les jours où le marché est le plus fréquenté. Plus des trois quarts de peux d’entre vous qui y sont allés n’y avaient certainement rien à faire. Vous n’achetez pas de blé pour la plupart, vous prenez votre pain chez le boulanger. Qu’ètes-vous donc allés faire à la ville ?

— Dame, M. Dupré, dit enfin André en hésitant, nous y sommes allés, comme tout le monde, pourvoir.

— Ainsi, mon garçon, tu y es allé avec tant d’autres pour satisfaire une vaine curiosité. Et sais-tu ce que vous avez fait, en y allant pour voir? Vous avez augmenté l’inquiétude qui règne dans les esprits. En voyant la foule qui se pressait autour du marché, personne ne pouvait croire qu’elle fût venue simplement pour voir, comme tu dis ; on s'est persuadé qu’elle était venue pour acheter du blé. Vous avez donc accru les craintes, et vous avez fait hausser encore plus le prix du blé.

— Nous avons eu tort, nous le comprenons maintenant, dirent plusieurs assistants.

— Vous avez eu plus de tort que vous ne croyez, reprit M. Dupré. En grossis.sant la foule, vous avez permis aux malfaiteurs, qui s’y glissent toujours, de faire leur coup. Ainsi, il s’est commis pas mal de vols hier au marché , et vous êtes en partie responsables de ces vols, chacun pour votre part.

— Oh! M. Dupré, c’est fort pour un peu de curiosité.

— xNon , mes amis , ce n’est pas ti'op fort Les vols n’auraient pas eu lieu, si ceux qui n’avaient rien à faire au marché, n’y étaient pas allés; vous en avez donc été l’occasion. Vous savez, d’ailleurs, quelle est mon opinion au sujet de la fréquentation des foii’es et des marchés. C’est une ruine pour ceux qui ont cette habitude ; ils y perdent le gain d’une journée , ou bien leui’s champs souffrent de leur absence : puis on ne peut pas faire le ti-ajet sans j'ien preudi e , il faut déjeuner ou dîner, ou tout au moins se rafraîchir; on trouve des amis qui vous offrent, et à qui l’on offre à son tour. A la perte d’une joui’née de travail il faut donc ajouter une petite somme pour la dépense, sans compter les achats souvent inutiles que l’occasion vous porte à faire.

Uuant à la curiosité , elle peut avoir, dans des circonstances comme celle d’hier, des suites très-graves. J’ai \u,à Paris et dans

COMMUNAUTÉ d’iNTÉRÊT ENTRE UES HOMMES. 121

d’autres villes, en France et à l’étranger, des troubles que la curiosité seule a fait durer pendant plusieurs jours , au grand détriment des habitants.

— Comment cela, M. Dupré?

— Le voici. On entend dire qu’il y a eu, à tel endroit, un peu d’émotion ; on pense qu’il y en aura encore, et l’on se dit : allons voir ce qu’il y a; et des milliers de personnes vont ainsi s’entasser pai- curiosité dans un même lieu. Qu’arrive-t-il ? C’est que les malintentionnés, qui sont toujours peu nombreux , s’exagùrent leur importance en voyant la foule dont ils sont entourés. Ils se croient soutenus dans leurs mauvais desseins ; ils deviennent plus entreprenants, et tentent des coups qu’ils n’essayeraient pas s’ils étaient isolés. La peur fait fermer les magasins, et le commerce s’arrête pour quelques jours au moins, souvent pour plusieurs mois. En même temps on gêne l’action de l’autorité, (}ui ne peut distinguer les meneurs ; on favorise leur impunité , tandis que les curieux payent pour eux et vont en prison expier le tort d'avoir encouragé des troubles par leur présence.

Cardez-vous donc, mes amis, d’aller par curiosité là où il y a quel(pie agitation ; ne dites plus à cette occasion : alMs voir. Quand on vous dira qu’il y a un rassemblement quelque part, l'estez chez vous si vous n’avez rien à hiire, ou, si vous voulez NOUS promenei', allez du côté oppo.sé. Si même vos affaires vous portent du côté où sont les rassemblements, faites un détour, pour ne pas contribuer à les grossir, mais n’y allez jamais simplement pour voir.

— Nous suivrons votre conseil à l’avenir , dirent beaucoup d’assistants.

— Vous vous en trouverez bien, mes amis, croyez-m’en. Et

maintenant reprenons notre sujet.

Dans notre dernier entretien, je vous ai montré les avantages que nous retirons de la société. Nous allons voir aujourd’hui que nous avons tous des intérêts semblables.

— Oh ! pour cela. M. Dupré, c’est trop fort! s’écria Léonard. Comment ! vous voulez nous prouver que nous avons les mêmes intérêts, tandis que tout le monde a des intérêts contraires! 11 y a antasmuisme partout, entie le propriétaire et le prolétaire,

tl

cMitrc le capital et le travail, lagiiculture et rindustric, entre le producteur et le consommateur, le Français et l’étranger.

C est la ton erj'enr, mon cher, et C(dle de beaucoup de gens. Les interets ne sont contraires (lu’en apparence ; au tond ils sont identiques. Sauf de rares exceptions , nous ne pouvons pas faire notre bien sansfaire celui des autres ; Dieu l’a voulu ainsi. 11 a mis une parfaite harmonie dans les lois sociales comme dans les lois pbysi(iues ; les individus peuvent vouloir sacrifier les intérêts des autres aux leurs, mais toujours, qu’ils le sachent ou qu’ils l’ignorent, (|u ils le veuillent ou non, les lois du monde social les ramènent à ce qui est utile à tous.

Comment ! repi’it Léonard, vous voulez nous faire admettre qu’un système qui repose sur l’égoïsme puisse être avantageux ! un système oii chacun ne pense qu’à soi, et n’agit que pour soi ! Ohl n’y comptez pas. Tout pour soi et rien pour les autres, (,-a ne sera jamais la devise de Léonard Dubois.

Je ne suis pas tâché de t’entendre parler ainsi, Léonard; cela nous prouve que, malgré ton caractère un peu vif, il y a de la générosité chez toi. .Mais il faut voir les choses telles qu’elles sont. Daisonnons donc avec calme.

— Je le veux bien, M. Dupré; mais vous aurez de la peine à me convaincre.

— Je ne l’essayerais même pas, Léonard, s’il était question de te rallier à un système d’égoïsme, qui me lépugnerait au moins autant qu’à toi. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit.

L homme est naturellement dispose a vouloir du bien aux autres et même à leur en faire. Ce sentiment s’exerce surtout dans le cercle de la famille, oii il s’élève qiu'lquefois jusqu’à l’abnégation, au dévoùment, à l’héroïsme même. Ceux d’entre vous <|ui sont pèi’es de tamille savent seuls de quoi peut rendre capable la pensée d’une femme et d’un enfant.

Mais l’attection désintéi’essée et la disposition à se saci'ifier, qui sont le caractère des sentiments de famille, ne peuvent pas nous acconi})agner dans tous nos rapports avec nos semblables. Les hommes ne se réunissent pas seulement pour contenter leur instinct de sociabilité, ils se réunissent surtout pour satisfaire plus aisément leurs besoins. Ils doivent vivj’e et faii'e vivi’e leur

CO.MMU.\AL’TÉ n’jNÏÉRKT ENTRE LES HOMMES.

famille ; ainsi, bon gré, mal gré, et quoi qu’on puisse dire, ils doivent avant tout se préoccuper de leur propre intérêt.

— C’est précisément ce dont je me plains, dit avec vivacité Léonard. Dans ce monde, chacun agit poin- son propre compte et va devant soi, sans s’inquiéter s’il écrase les autres.

— Qu’importe, Léonard, si, en réalité, on n’écrase personne? De ce (ju’on recherche son bien-être, il ne s’ensuit pas qu’on doive forcément nuire à son voisin. C’est là une erj-eur (jui fait beaucoup de mal dans le monde, parce qu’elle porte les hommes à se regarder mutuellement comme des ennemis avant des intérêts opposés. On croit communément que le profit de l’un fait le dommage de l’autie, et que ce qu’un homme gagne, un autre doit le perdre. Rien n’est i)lus faux.

Si la somme des richesses était limitée, cette opinion pourrait être vraie. Ce que les uns gagneraient serait nécessairement pris sur la paî t des autres ; dans ce cas, la richesse des premiers ferait la pauvi'eté des derniers. Mais heureusement la somme des biens dans ce monde est illimitée; elle s’est constamment accrue, et chaque jour elle s’accroît. Le cultivateur (jui fait venir des récolles comme le maçon qui bâtit des maisons, l’ouvrier qui tisse des étofies comme celui qui fait des souliei's, celui qui construit des routes comme celui (jui fabiique des couteaux, tout homme enfin qui donne naissance à des produits augmente la somme des biens qui existaient avant lui sur la tei’re.

I*ar conséquent tout homme (jui fait sa fortune par son travail, lait du bien a ses semblables au lieu de leur nuire. En créant de la richesse pour lui , il se trouve en avoir créé pour les autres, piiis(pi il met à leur disposition une somme de j>roduits plus grande que celle dont ils pouvaient disposer auparavant. Quoiqu’il n ait point songé a l’intéi'êt de ses semblables, il a été cependant un bienfaiteur de riiumanité. Est-ce vrai?

Je ne puis jvas dire le contraire, répondit Léonard. Mais si c est vrai des ouvriers qui, par leur travail, créent des produits, cela ne l’est pas des gens riches qui ne travaillent pas et des maîtres qui se contentent de faire travailler.

C est encore là une gros.se erreur qui prov ient de ce que tu te fais une fausse idée du travail. Tu parais croire (jiie le ti’avail des mains mérite seul ce nom, comme si celui qui conçoit le plan

d’une machine ou d’une maison ne travaillait pas aussi bien que rouvrier (pii la construit ; comme si le propriétaire d’une fabrique, <pii, pai'son industrie, met à la disposition doses ouvriers les métiers et les matièi-es premières qu’ils vont mettre en œmre, ne travaillait pas comme eux.

Crois tu donc que les propriétaires d’une fabrique ne concoulent pas, comme leurs ou\riers, à la création des produits qui en soldent , quoiqu’ils ne les façonnent pas de leurs propres mains? Ainsi, sans les maîtres de forges qui ont établi ici des usines et qui \ consacrent leurs capitaux, pi'oduiriez-vousle fer ipii sort chaque année de la commune? Sans la fabriijue de .M.M. Lenoir et Dubuisson, les quatre cents ouvriers qu’elle occupe produiraient-ils, a\ec toute leui‘ envie de travailler, les étoffes que vous parvenez à fabriijuei? Réponds-moi, Léonard?

— Non, ce ne serait pas possible. J’avoue que ces messieurs concourent comme nous à la production ; mais j’ai tout de même de la peine à me persuader qu’en ne pensant qu’à soi on puisse faire du bien aux autres.

— On leur est utile .sans y avoir pensé, Léonard ; voilà tout. Mais, tu es toujours dominé, sans le savoir, par cette idée que l’intérêt des uns ne peut qu’i^tre contraire aux intérêts des autres. C’est là une grande erreur dont je vais fâcher de te faire revenir. Pour cela je vais prendre des exemples. Ainsi je ne crois pas mal parler de M. Lenoir, deM. Dubuisson, de M. Blondeau et de leurs voisins, en disant que, lorsqu’ils sont venus établir une filature et des forges dans notre vallée, ils y ont été portés par le désir de faire leurs affaires ; ils ne s’eu sont jamais cachés. Et cependant quel service u’ ont-ils pas rendu ! Ils ont donné de la valeur à des choses qui n’en avaient pas , et ils ont augmenté la l'ichesse de la commune au point que ce village, qui ne comptait pas oOO habitants avant leur arrivée, en compte aujourd’hui plus de 1,500, et que ces quinze cents habitants ont plus d’aisance que les auti'cs n’en avaient auparavant.

Les gi’andes améliorations réalisées dans notre vallée n’auraient certainement pas eu lieu sans les capitaux que ces messieui’s ont apportés. Ainsi, tout en cherchant leur intérêt, ils ont été les bienfaiteurs de la commune. Cherchez de même partout, et vous ti'ouverez toujours que ceux qui ont fait leur fortune ont été

COMMUNAUTÉ ü’iNTÉRÈT ENTRE LES HOMMES.

généralement plus utiles encore à leur pays qu’à eux-mêmes.

— Eh bien, reprit Léonard, j’admets qu’en cherchant son intérêt. on fasse du bien à l’humanité Cependant, si chacun travaillait pour tous, au lieu de penser uniquement à soi, il en résultei'ait encore plus de bien pour la société. Car enfin, avec cette maxime chacun pour soi, on ne s’impiiète pas de ce qu’on fait aux autres. S’il eu résulte quelque avantage pour eux, tant mieux ; s’il leur en arrive mal , tant pis, on n’en dort pas moins en se félicitant d’avoir été heureux ou habile.

— Léonai'd, tu exagères toujours. Si l’axiome chacun pour soi devait étouffer tontes les affections et qu’on dût le retrouver dans toutes nos relations de père, de fils, d’époux , de frère , d’ami, de citoyen, il serait afl’reux, horrible. Mais, parmi les relations humaines, les unes ont lieu entre les personnes unies par des liens de famdle ou d’amitié, et l’affection en est le fondement ; les autres naissent de l’intérêt personnel et se produisent entre gens qui ne se doivenf que la justice; elles sont réglées par des conventions librement débattues. Or il n’est pas plus possible de fonder ces transactions sur le désintéressement qu’d ne sei'ait rai.sonnable de fonder sur l’intérêt les lappoi'ts de famille et d’amitié. Ainsi, vous, Léonard, André, Vincent, Bonval et autres, travaillez-vous pour faire plaisir à MM. Lenoir, Blondeau , Bertrand ?

— Nous travaillons pour vivre ; comment pourrions-nous faire autrement?

— Je le sais bien; mais enfin, en travaillant chez ces messieurs, c’est votre intérêt que vous cherchez et non pas le leur. Et cependrmt, mes amis, vous n’avez rien à vous reprocher du moment (|ue vous faites consciencieusement votre travail. Je dirai plus : si ces messieurs, en cherchant leur intérêt, font du bien au pays par le travail (ju’ils procurent, vous, à votre tour, tout en ne vous occupant <pje de vous, vous leui' êtes utiles eu faisant leur travail, et en même temps vous enrichissez le pays en créant des produits.

Le principe de l’intérêt personnel prévaut donc, (luoi qu’on veuille , en matière de travail et d’échange entre les hommes. Mais ce qui est admirable, c’est que Dieu s’en soit servi pour réaliser au sein de l’ordre social raxiome de la fratei’nité:C’/iaca?«

pour tous; c'est qu'il ait voulu qu’en travaillant pour soi on fît presque forcément le bien des autres.

— C’est vraiment admirable, M. Dupré ! ne put s'empêcher de dire M. Raymond, riustiluteur, qui, formé depuis longtemps par ses conversations avec le docteur, écoutait toujours attentivemenl sans interrompre.— Je voisqu'il y adaiis le monde social, comme dans le monde physique, une merveilleuse harmonie ; cela me réconcilie avec l’étude de questions qui m’avaient toujours pai-u dessécher le cœur.

-Mon ami, ces questions ne dessèchent le cœur (pie de ceux (pii ne les compi-ennent pas. 11 en est de même de l’intéi'êt per- .sonnel mal entendu; mais, quand il est bien compris, cet intérêt réalise la plus bienfaisante harmonie sociale , puisqu’on tra- \ aillant pour soi, chacun se trouve travaillei- pour tous. Remar- (juez même que le bien de tous, qui découle du principe chacun pour soi, devient beaucoup plus grand à cau.se de l’énergie (pie donne à l’homme le stimulant de l’intérêt personnel. Aün de gagner plus, de faii e plus d’affaires, nous travaillons davantage, nous faisons mieux, nous cherchons, nous inventons; eu fabri- (juautde meilleurs produits pour les mieux vendre, et en en imaginant de noineaux, nous créons de nouvelles commodités pour nos semblables. *\ous ne pouvons donc pas réaliser un progrès, sans eu faire pintiter la communauté tout entière.

En délinitive , a\ec l’intéj'êt personnel, toujours au point de vue du ti’a\ailet de la richesse, tous les elfortsindi\iduels surexcités agissent dans le sens de l’intérêt général. Au contraire , avec le chacun pour tous, personne n’agij'ait même pour soi. Quel ouvrier, par exemple, en France , s’a\isei'ait de doubler son tivivail pour n’être pas sûr de recueillir un trente-six millionième de bénélice? Qu’Honoré nous dise s’il tra\ ai lierait pour la société seize on dix-sept heui-es par jour, s’il n’a\ait que l’espoir d’être récompensé par le travail des autres ?

— Oh î non pas, M. Dupré; je ne sei’ais pas assez sur que les .lutres tissent comme moi. Ce serait un métier de dupe; les gens laborieux travailleraient pour les paresseux.

lu dis vrai. Honoré. Ceux qui soutiennent le principe que je coml)ats seraient les [uemiers \iclirnes de l’égoïsrne d’une foule de gens qui ti ouvcraieiit commode de prendre dans le tra-

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