‹ Manuel populaire de morale et d'économie politique [microform]Chapitre 14 sur 51 · COMMUNAUTÉ D’I.NTÉRÈT ENTRE LES HOMMES · texte numérisé non relu

COMMUNAUTÉ D’I.NTÉRÈT ENTRE LES HOMMES

\ail de tous plus qu’il ne leur revient. Encoi'eune fois, pienons l’homme tel qu’il est, tirons le meilleur parti possible de ce grand mobile de l’intérêt personnel, et soyons pei’suadés que l’intéi'êt général en résultera nécessairement. Je ne nie pas que le mal ne puisse en découler quebjuefois; pour (pi’il en fût autrement, il faudrait que tous les hommes, pauvres ou riches, fussent sans passion.

— Mais, dit Eéonard, le mal ne l’emporte-t-il pas sur le bien ? Car, si les intérêts ne sont pas toujours contraires, il me semble qu’iis le sont bien souvent. Par exemple, n’est-ce pas le cas entre les maîtres et les ouvriers?

— Sans doute, Léonard, la recherche de l’intérêt désunit souvent les hommes; elle rend jaloux les uns des autres ceux qui croient avoir des intérêts contraires. Mais on s’exagère cette opposition d’inlérêis, elle n’existe souvent que dans notre imagination et seulement pour ceux qui timdent au même but; dans ce cas encore, l’humaiiité prolite du progrès accompli. Le jilus ordinairement, il y a au fond communauté d’intérêt entre les hommes, et, par exemple^, entre les maîtres et les ouvriers.

— Commeut, M. Dupré, vous prétendez que les maîtres et les ouvriers ont le même intérêt ! Mais ils sont sans cesse en lutte les uns contre les autres.

— Je le sais, Léonard. Cela prouve seulement qu’ils se trompent en croyant leurs intérêts ditférents.

— Cependant l’intérêt des ouvTiers n’est-il pas d’avoir toujoui s de l’ouvrage, tandis ({ue quebjuefois l’intérêt des maîtres est de n’en jvas donner, comme en ce moment? Est-ce que l’intérêt des oiiv i'iers n’est pas d’avoir le salaire le plus élevé, tandis que celui des maîtres est de donner le moins possible?

— C’est ce qui le trompe, Léonard. Mais parlons d’abord du travail, nous jiarlerons ensuite du salaire. Tu dis que l’intérêt des ouvriers est d’avoir toujours de l’ouvrage; mais l’intéi'êt des maîtres serait aussi d’en donner toujoui s, car s’ils font travailler, c’est qu’ils y ont leur profit ?

— Alors, s’écria Vincent, pounjuoi renvoient-ils leurs ouvriers, surtout au moment oi'i le pain est si cher ?

— Puisque tu m’interromps , Vincent, vidons tout de suite

[2S SEPTIÈME ENTRETIEN

cette question. Kh bien ! c est précisément parce que le pain est cher que les maîtres sont forcés de renvoyer leurs ouvriers. Car le pain est un objet de première nécessité dont personne ne peut se passer. Le fer, au contraire, le bois, le colon, la soie, la laine, malgré leur utilité, ne sont pas aussi indispensables. Qu’en résulte-t-il? Le voici. A mesure que le pain augmente , ou est forcé, pour s’en procurer, de réduire toutes ses autres dépenses et d’en supprimer quelques-unes. Je vais vous montrer par un exemple l’influence des mauvaises récoltes. 11 y a a Miiebeau 1,500 habitants dont la consommation moyenne en pain est de 750 grammes par jour, ou environ 2 /5 kilogr. par an . Oi le pain, qui valait 35 centimes le kilogr. il y a deux ans, en vaut en ce moment 56. C’est donc 21 centimes de plus parkilog., et, à laison de 275 kilogr. par pei sonne , une augmentation de dépense de 57 fr. 75 c. par an pour chacune. Pour les 1,500 habitants de Mirebeau , c’est une dépense de plus d’environ 86,000 francs. Pour les 36 millions d’habitants de la Trance entière, l’augmentation ne sera pas de moins de 2 milliards 80 millions.

— C’est effrayant ! s’écrièrent une foule de voix.

— C’est-à-dire que les Français, pour continuer à manger du pain comme par le passé, seront forcés de réduire toutes leurs autres dépenses d’environ 2 milliards. 11 ne faut donc pas être surpris, si , dès que le blé enchérit , les autres consommations diminuent, et si le prix des autres objets baisse. Il n’y a d’exception que pour les denrées telles que les haricots, les pommes de tei re, dont le prix suit le cours du pain , parce qu’à défaut de l’un on se rejette sur les autres. Le prix de tous les autres objets diminue au contraire , parce que les marchands s’efforcent de les mettre à la portée des consommateui’s ; mais, malgré la baisse de ces objets, si le pain continue à hausseï, les consommateurs sont forcés de se pri\er de quelques-uns de ceux qu’ils achetaient auparavant. Vous le savez par expérience ; ne vous privez-vous pas maintenant de bien des choses?

— Nous y sommes bien forcés, s’écrièrent toutes les voix,

— Voici M. Sanjon à qui on demande moins de portes, de fenèlres, d’armoires; il peut vous dire combien, par suite, il y a moins de fer employé en gonds, en serrures , en barreaux, en

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COMMU.NAUTÉ d’iNTÉRÊT ENTRE LES HOMMES.

clous, en charnières. Comment donc les fabricants de fer et tous les autres fabricants pourront ils continuer à produire s’ils ne vendent pas?

— Mais ils vendront plus tard, dit Vincent , quand le commerce aura repris ; ce ne sera (ju’une avance.

— Autre grave erreur, Vincent. En bon temps , on fabrique de quoi suffire à la vente ; souvent même, quand la production est très-active, les manufacturiers se laissent aller à fabriquer au delà des besoins : de là un encombrement de marchandises dans les magasins et des crises commerciales. Mais, si l’on continue à fabriquer lorsque la vente ne va plus, comme c’est le cas aujourd’hui, que fera-t-on plus tard des marchandises ainsi fabi-iquées et non vendues? Avant de fabriquer de nouveau, il faudra attendre qu’elles se soient en partie écoulées. Tu le vois bien, Vincent, quand la vente ne va plus, il faut bien, un jour ou l’autre, que la fabrication s’arrête.

— C’est vrai, M. Dupré ; mais il est tout de même bien dur de se trouver sans ouvrage au moment où le pain est le plus cher.

— J’en conviens, Vincent; mais c’est la conséquence de l’intempérie des saisons ; les hommes n’y sont pour rien , et il ne faut pas être injuste envers eux.

Ainsi que je vous le disais , mes amis, avant l’interruption de Vincent, les maîti-es ont intéi'êt à faire travailler, comme les ouviiers à travaillei-; car plus ils tiavaillent ou font travaille!-, plus ils gagnent les uns et les autres. Sous ce rapport , l’intérêt des maîtres et des ouvriers est pai-faitement identique C’est malgré lui que le maître cesse de faire travailler, car alors il ne manque pas seulement à gagner, chaque jour sans travail est encore une perte réelle pour lui, tant à cause des capitaux dont il doit payer l’intérêt, qu’à cause de la détérioration de son usine et de ses produits.

— Je comprends cela , reprit Léonai d ; mais l’intérêt de l’ouvrier est d’avoir de l’ouvrage régulièrement , tandis que celui du maître est de faiie travailler beaucoup quand la vente va , et moins quand elle baisse.

— Mais, Léonard, l’intérêt du fabricant est toujours de faire travailler le plus possible , parce qu’en général son gain est en raison de la production. Aussi, quand la vente baisse, c’est à

son grand regret qu’il diminue le tiavail. D’un antre côté, s’il ne l’augmentait pas quand la vente s’accroît, quel intérêt y trouveraient ses ouvriers? Ce qu’ils ne fabricpieraient pas, d’autres le fcibriqueraient; ou bien, si certains objets manquaient dans le commerce, les consommateurs se rabattraient sur d’autres; on aurait manqué la vente, et ces ouviuers n’en auraient pas plus d’ouvrage plus tard. Leur intérêt, comme celui des maîtres, est donc de profiter des bonnes chances et de travailler beaucoup quand elles se présentent.

—C’est juste, M. Dupré; je vois que je m’étais trompé à l’égard du travail; mais, quant aux salaires, l’intérêt des maîtres et celui des ouvriers sont évidemment opposés. Est-ce que les maîtres n’ont pas intérêt à donner le salaire le moins élevé?

~ Non, Léonard, ce n’est pas exact. Ne confondons pas l’intél’êt des hommes avec leurs désirs. Nos désirs ne sont pas toujours d’accord avec notre intérêt. Souvent nous nous trompons, nous mettons notre intérêt oi'i il n’e^t pas. Ainsi les ouvriers désirent gagner le plus possible, ils ont raison. Mais leur intérêt est-il d’obtenir le salaire le plus élev^é? Pas toujours.

— Comment! s’écrièrent à la fois tous les ouvriers présents. Notre intérêt n'est pas de gagner le plus possible?

LHiand l’explosion de surprise causée par l’assertion de M. Dupré se fut un peu calmée, le docteur rej»rit :

— Cela vous surprend, mes amis, et pourtant rien n’est plus vrai. Pourquoi voulez-vous gagner le plus possible? C’est pour vous procurer plus de bien-être. Mais à quoi vous servirait de gagner davantage, si le pain, la viande, le logement, les habits augmentaient dans la même proportion? Si vous gagnez G francs au lieu de 4 francs, et que tout augmente du double, quel avantage aurez-vous? Vous n’aurez pas plus de pain , de vin, de viande, d’habits, ni de quoi que ce soit. En effet, si les forgerons veulent gagner le plus possible, les tisserands le veulent aussi, et les laboureurs, et les maçons, et les tailleurs, et tout le monde. Mais si tous les salaii’es augmentent , tont sera plus cher à fabriquer, tout augmentera de pi ix, et vous ne serez pas plus avancés qu’au paravant. Comprenez-vous, maintenant?

— C’est vrai, dirent avec étonnement quelques ouvriers, nous n’y a\ ions jamais pensé; c’est poui-tant bien simple, car il est

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