L^ÉMEUTE ET SES SUITES
Trois semaines se passèrent sans qu’il y eut de conférence à Mirebeau; la commune était dans la consternation.
Pendant la semaine qui précéda celle où la réunion devait avoir lieu, l’agitation avait encore augmenté. Les bateaux qu’on avait vus stationner devant le port de la ville étaient réellement venus chercher du blé. On en avait chargé pendant toute la semaine, et, selon le bruit public, on attendait le samedi pour enlever celui qui serait apporté au marché et compléter le chargement. On citait les marchands dont les magasins s’étaient vidés pour remplir ces bateaux; on allait même jusqu’à nommer ceux qui attendaient encore la hausse que devait amener le prochain marché, afin de réaliser de plus grands bénéfices. On nommait en particulier des personnes dont le nom, à tort ou à raison, était devenu impopulaire, et l’inimitié dont ils étaient l’objet accréditait tous les propos qu'on débitait sur leur compte.
On disait que depuis longtemps ils avaient accaparé tout le blé, pour le faire enchérir en l’empêchant d’arriver sur le marché, et qu’ils avaient parcouru les campagnes, achetant chez les propriétaires celui qui était dans les greniers, et l'y retenant pour leur compte. Par là on fermait la bouche à ceux qui objectaient que personne ne connaissait l’existence des vastes magasins oîi aurait été accumulé le blé ainsi recueilli dans toute la contrée. « Il y avait suffisamment de blé, disait-on ; seulement i! ne s’était pas fait voir jusque-là. Maintenant que son prix était démesurément élevé, il se montrait, mais c’était pour s'entasser dans les bateaux qui devaient l’emporter. Il fallait à tout prix s’opposer à cette sortie du blé , si on ne voulait pas mourir de faim. »
H était aisé de prévoir C(î qui résulterait de ces propos. Le mot d'ordre avait été compris sans avoir môme été donné.
SEPTIÈME ENTRETIÉX.
Le samedi matin, on vit de bonne heure les chemins qui conduisent à la ville se couvrir d’une multitude qui s'y rendait de plusieurs lieues à la ronde. Ce qu'il y avait de singulier, c'est que dans cette foule, généralement composée de travailleurs pauvres ou peu aisés, hommes, femmes, enfants, presque tous portaient des sacs vides, quelques-uns même étaient accompagnés d'un âne dont les paniers étaient également vides. Evidemment tous allaient ’a la ville avec l'intention d’en rapporter quelque chose. On cheminait avec empressement, parlant peu, si ce n'est pour se dire de se hâter. Chacun, sans s'être communiqué sou projet, était arrivé à la même idée et courait au même but. En passant dans les hameaux et devant les maisons de ceux qu’on connaissait, on leur disait : « Vous ne venez pas?» et ce mot semblait suffire pour rappeler une chose comprise par tout le monde.
Cette foule, en arrivant à la ville, se rendait au marché. Aussi la place fut-elle pleine bien avant l’heure de la vente. C'était une masse compacte, frémissant d'impatience, et manifestant les sentiments qui l'agitaient plutôt par un bourdonnement sourd et confus que par des paroles précises. On se tenait sur la réserve, n'osant détdai-er son désir secret, et attendant qu'une voix plus hardie exprimât hautement ce que chacun pensait tout bas : c'était le signal que la foule attendait pour éclater. Chacun sentait qu'il était sur le point de commettre un acte illégal ; on n'osait pas le dire, et encore moins franchir le pas le premier 5 on espérait puiser du courage au milieu de l'explosion générale.
L'ouverture de la vente était le moment où la situation devait se dessiner ; mais, ainsi qu'il arrive toujours, les choses se passèrent autrement que chacun ne l’a\ait marqué dans son progi’amme. Ouelques voitures de blé étaient arrivées sur le marché de bonne heure et avant que la foule eût envahi la place. Lorsque la première s'était présentée, ceux qui étaient là, peu nombreux encore, s’éiaient écartés pour la laisser passer : deux agents de police suffisaient jusqu’à ce moment pour maintenir l’ordre. La foule grossissant toujoui’s, la deu.xième voiture eut plus de mal à pénétrer dans l’enceinte, la troisième encore plus, chacun voulant être le plus près possible.
A la vue de la foule qui encombrait la place, le conducteur de la quatrième voitui'e s’arrêta dans la rue qui y débouchait, incer-