‹ Manuel populaire de morale et d'économie politique [microform]Chapitre 17 sur 51 · LE.VIEUTE ET SES SUITES · texte numérisé non relu

LE.VIEUTE ET SES SUITES

tain sur ce qu’il de\ait faire. Comprenant bientôt le danger, il prit la bride de son cheval pour le faire retourner. A ce mouvement, ceux qui étaient auprès virent que la pi-oie allait leuréchapper. « Ah ! tu as peur de ne pas vendre ton blé assez cher aujourd'hui! Au marché! au marché! » cria-t-on de toutes parts; et cinq ou six vigoureux gaillards donnèrent une poussée au charretier, le jetèrent de côté, et, s’emparant du cheval, conduisirent la voiture sur la place en agitant leurs chapeaux. L’arrivée de cette voiture conduite comme eu triomphe fut comme le signal attendu. A cette vue la foule poussa uu houra en s'ouvrant péniblement pour laisser passer les chevaux. A partir de ce moment, ce ne fut plus qu’un mélange de cris et de vociférations.

On amena encore deux autres voitures dont les conducteurs , avertis de ce qui se passait, avaient aussi voulu l’ebrousser chemin ; mais les spectateurs étaient assez nombreux pour s’enhardir tes uns les autres, et les clameurs qui partaient de la place leur donnaient du courage. Ils s’emparèrent de ces voitures et les conduisirent au marché : ce furent les dernières. Les autres voituriers, prévenus à temps, piu-ent s’arrêter; sur l’avis qui leur fut donné, ils mirent leurs voitures à l’abri dans les premières maisons voisines.

La foule attendait avec impatience l'arrivée de nouvelles voitures. Au bout de quelque temps , ne voyant plus rien venir, et furieuse d’être trompée dans son attente, elle éclata en transports de colère. Depuis quelque temps on n’entendait plus sur la place qu’un hurlement continu ; mille voix s'écriaient à la fois , omettant toutes des avis différents. Enfin, au milieu des clameurs confuses, un avis fut adopté par une espèce d’acclamation : c’était de fixer un tarif auquel serait vendu tout le blé apporté au marché. Sans respect pour les droits de ceux à qui il appartenait , on en fixa le taux au prix du blé au moment de la récolte, avant que la crainte de la disette l'eût fait enchérir. On décida en même temps que chacun n’en aurait qu'une mesure. Le greffier et les mesui-eurs furent contiaints de procéder à la vente et au mesurage ; mais ce fut moins une vente qu’un pillage. On se poussait, on se renversait de crainte de ne pas avoir sa part; et, dans le fait, les craintes étaient fondées; ceux qui purent avoir

quelque chose n étaient pas la vingtième partie de ceux qui se pressaient sur la place et dans les rues voisines.

Irritée de se voir ainsi déçue, la foule ne savait sur qui ni sur quoi assouvir sa colère Tout à coup, du sein de cette masse cxaspériie, une voix fit entendre ces mots : « Aux hateaiix! aux bateaux ! » Ce fut comme l’étincelle qui met le feu h une traînée de poudre. « Aux bateaux ! aux bateaux ! » répétèrent à Tinstant mille voix. A ce cri, la foule s'élance, elle se précipite dans toutes les directions pour arriver plus vite au port et avoir sa part du butin.

Ici la scène change. Au mairhé, une espèce d’ordre avait régné pendant le simulacre de' vente qui y avait été établi ; c'était le pillage en réalité, mais le pillage organisé. Au port, au contraire, plus lien qui indiquât une population éprouvant encore le besoin de marquer son respect pour la légalité, même en la violant; c’était le pillage dans ce qu'il a de plus hideux, avec ses luttes et ses violences. Echauffée par la course, cette masse , en arrivant au port , sent redoubler son ardeur à la vue de ce qui va devenir sa proie. Les gardiens des bateaux n’osent pas môme essayer de faire résistance ; que poui raient quebiues hommes isolés contre le flot qui se précipite en grondant? Ils s’enfuient et laissent le chargement à la merci des envahisseui-s. Parmi ceux qui se trouvent en arrière, et qui craignent de ne l ien avoir, (pielques voix essayent de réclamer un semblant de justice, et demandent qu’on pi-ocède à la vente comme au marché. Vains effüj’ts! leur demande disparaît au sein du tumulte.

D’ailleurs, ce n’est plus ce que veut cette population égarée; elle a franchi la barrière qu’opposait l'habitude du respect de la propriété, maintenant elle ne connaît plus d’obstacles. On se rue, on se heurte, on se renverse ; c’est à qui pénétrera des premiers dans les bateaux, et alors on se jette en furieux sur le blé. Cent sacs sont ouverts au même instant et presque aussitôt remplis; ils sont remplacés par cent autres auxquels en succèdent sans cesse de nouveaux ; c'est un flux et un reflux de gens qui accourent et d’antres qui s'empressent de fuir en emportant leur charge. Les planches qui conduisent aux bateaux , trop étroites pour livrer passage à la fois à ceux qui arrivent et à ceux qui partent,

l’émeute et ses suites.

deviennent le théâtre de luttes désespérées : on se presse, on se pousse, on s'arrache les sacs ; ils s’ouvrent ou se déchirent sous les efforts de ceux qui veulent les enlever ou les retenir; leur contenu se dispei'se, et , dans un pays désolé par la disette, on a le spectacle d’une rivière qui charrie dans ‘ses eaux la nourriture du riche et du pauvre! Chose plus affi'euse encore ! dans la lutte, deux femmes tombent à Teau , et la foule, occupée à son œuvre de dévastation, ne se préoccupe pas de leur chute : on est trop afhiiré pour leur porter secours ! C’est ainsi que les passions, lors- <iu’elles sont déchaînées , étouffent chez les hommes jusqu'aux sentiments d'humanité les plus naturels.

Ce n'était pourtant encore (jne le prélude de scènes plus repoussantes et plus sauvages.

Entrepris par une multitude de bras qui se relayaient sans intei ruption,le pillage des bateaux avait été promptement terminé. Mais le blé dont ils n’étaient encore chargés qu’à moitié ne pouvait suffire à une foule que son succès contribuait àaccroilre; caria vue des premiers sacs rapportés du marché avait enhardi ceux que la timidité ou un reste de respect avait retenus le malin. Et quand même cette piovision de blé eût donné à chacun sa part , ce n’était plus assez pour une multitude dont la peur de la famine avait longtemps fait couver les passions en silence. Maintenant qu'elles avaient éclaté dans toute leur sauvagerie, l’enivrement delà victoire ne faisait que les irriter davantage; la foule n’était pas encore allée assez loin pour avoir honte de ses excès.

Un premier moment de stupéfaction suivit la fin du saccage. Elle s'étonna d’avoir sitôt achevé son œuvre; elle s’irrita encore plus en voyant que cette quantité de grains, quelle croyait inépuisable, se réduisait à si peu de chose. Ceux qui n’avaient l’ien obtenu, ni au marché, ni au port, frémissaient de colère; ils couraient, ils s’agitaient , poussant des exclamations contre tous ceux qui s’occupaient du commerce des grains , contre les meuniers, les blatiers, les boulangei-s, tous également confondus sous le nom d’accapareurs. On disait les endroits où il y avait encore du blé emmagasiné, on nommait les marchands qui en avaient acheté , les propriétaires qui n'avaient pas vendu ; c’était un mélange confus de cris et de dénégations. « U y a du blé à tel endroit. — Non , il n’y en a plus. — Il y en a ici. —U y en a

là. — Non, il y a longtemps qu’il est vendu. » Et ces désappointements successifs augmentaient rirritation de la foule.

Enfin J du milieu de ce bruit d’exclamations et d'assertions contradictoires, deux noms, soufflés par le génie du mal, dominèrent par-dessus les autres. « Aux Malhurins! Au Moulin-Joli !» entendit-on bientôt crier de toutes parts A l’instant la foule se divise et court dans les deux directions (ju’elle vient de se signaler à elle-même.

Le Moulin-.)oli appartenait a un meunier à qui un commerce fait avec prudence avait procuré une jolie fortune. Calculateur habile, ses opérations étaient toujours couronnées de succès, et sa réussite excitait lajalousie du public. Prévoyant que le prix du blé n’augmenterait plus guère, à cause des chargements qui venaient de l’étranger, il avait vendu récemment le blé qu’il possédait ; c’était celui qui remplissait en partie les bateaux qu’on venait de piller. Mais le Moulin-Joli était situé à un quart de lieue de la ville , dans un endroit écarté ; le transport du blé avait passé inaperçu , et la foule , qui connaissait les opérations du meunier, ignorait la vente de son approvisionnement.

Les Maihurins, au contraire , étaient une propriété à la porte de la ville; elle appartenait a un riche négociant, homme haidi , entreprenant, qui réussissait par l’audace dans les entreprises plutôt que par la circonspection ; quelques spéculations heureuses, oii un coup d’œil juste et une l'apidité de décision firent son succès, avaient appelé sur lui l'attention. La jalousie éveillée par ce succès avait été exploitée par ses concurrents, et , bien que ce fût un homme loyal et serviable, son nom était devenu impopulaire. Comme sa demeure était la plus rapprochée , ce fut chez lui que la foule arriva en premier.

Avec sa perspicacité habituelle, il avait compris que le marché serait très-agité, et il avait résolu de ne pas y envoyer de blé. Üès le matin voyant la population des campagnes arriver en masse, il s’était abstenu de se montrer dans les rues, ne voulant pas s'exposer a entendi’e des propos qui auraient pu le faire sortir de la réserve imposée par les circonstances; mais il s'était trompé en pensant que tout se bornerait à un peu de désordre au marché ; il oubliait que la fureur populaire est comme le torrent débordé dont le cours accroît la violence,

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