L É.MEUTE ET SES SUITES
A la vue de la multitude qui accourt en vociférant, le premier mouvement des gens delà maison est de fermer et de barricader les portes et les fenêtres; mais à peine ont-ils commencé que la foule arrive armée de pierres, de barres, de leviers, de tout ce qui lui était tombé sous la main. Déjà la porte retentit sous les coups. Le raalheui’eux négociant comprend que toute résistance serait vaine; pas de secours à attendre dans une petite ville qui ne possède pour défense qu’une bi-igade de gendarmerie, tout à fait impuissante dans une circonstance semblable. Il voit aussi à quel danger il expose sa famille en exaspérant, par une résistance inutile, cette multitude devenue furieuse. 11 se décide donc à affronter seul le danger, espérant du moins sauver les siens par l’abandon de ce qu’il possède.
11 fait débarricader la poi te au moment où elle v a céder aux efforts, et l’ouvre lui-même ; au même instant une pierre lancée parmi bras vigoureux l’atteint à la tempe; il chancelle et tombe pour ne plus se relever. Saisis de teri'eiirà ce spectacle, ceux qui sont le plus rapprochés s’arrêtent épouvantés; mais, derrière, la foule n'a rien vu de ce qui se passe, et, ne comprenant pas ce mouvement d’hésitation, elle pousse avec une force iiTésistible ceux qui sont en avant. Le flot se précipite dans la maison, et le corps du négociant foulé aux pieds ne présente bientôt plus qu'un cadavre défiguré. En un instant le bâtiment est envahi, on court aux magasins, qui sont mis au pillage. Le bruit se répand aloi's que le propriétaire a été tué; cette nouvelle circule dans la maison oii la foule s’est dispersée; en l'apprenant, elle s'arrête par pudeur devant l’appartement où la famille a cherché un refuge, ignorant encore l’étendue du malheur qui vient de la frapper. Une voix fait entendre en ce moment des paroles d’humanité, et la foule, ayant enfin le sentiment de ce qu’elle a fait , se retire à la hâte, elfravée et en silence.
Pendant ce temps, une scène plus teia ible se passait au Moulin-Joli, La multitude qui s’y était portée avait eu un plus long trajet à faire. Elle était arrivée plus tard qu'aux Mathurins et encore plus échauffée par la course. Persuadé qu’il n'avait rien à craindre, puisqu'il n’avait plus de blé , le meunier n’avait pris aucune précaution. Aussi fut-il étourdi lorsqu’on vint lui annoncer qu'on voyait un flot de peuple accourir en poussant des
liui'lements. Le courage lui manque alors, il perd la tète et court se cacher au plus haut de la maison. A peine y est-il que la foule arrive et envahit le moulin par toutes les issues; chacun veut avoir sa part d’une aussi bonne aubaine. Mais, ô surprise! rien, tout a été enlevé; à peine la quantité de blé nécessaire pour alimenter les meules en temps oïdinaiie.
Un transport de rage s’empare de cette foule lorsqu'elle se voit ainsi déçue dans son espoir; elle se répand dans le bâtiment, elle' fouille dans tous les coins, ne pouvant se décider à croire qu’il n’y ait rien ; elle se persuade qu’elle finira par découvi ir quel- (jiie cachette ignorée. Elle arrive enfin dans le grenier où s’est réfugié le malheureux meunier, elle le trouve blotti derrière des coffres et des sacs vides, pâle comme un linceul et plus mort que vif. A sa vue, des menaces et des cris terribles se font entendre. « Ah! te voilà donc, vieux gueux, qui veux affamer les pauvres gens ! Tu vas nous dire où tu as caché ton blé ! » Puis on se jette sur lui, on l’arrache de sa retiuite. Le meunier a beau se défendre , attester qu’il n'a plus lien , on ne veut pas le croire, on l’entraîne en l’outiageant ; les femmes mêmes s’acharnent après lui, l’accablent de coups et mettent ses vêtements en lambeaux. Le malheureux, prévoyant le sort qui l'attend, résiste, s’accroche à tout ce qu’il rencontre. Vains efforts! on l’attire hors du grenier. Ace moment, un forcené, armé d’un crochet en fer, perce les rangs parce que la victime tarde trop à son gré; il le saisit avec son croc et le précipite en bas de Tescaliei*. Le meunier tombe d’une hauteur de deux étages : sa tête se brise sur le pavé et son sang rejaillit sur la foule. Celle-ci, qui ne sait ce qui se passe en haut, mais qui a entendu des cris et des vociférations, voit ce corps ensanglanté tomber à ses pieds; sa rage i-edouble, et elle assouvit saliireur sur un cadavre.
A ce moment le bruit se répand que la force armée vient d’arriver. En effet, dès le matin, Tautorité, voyant les habitants des campagnes accourir en foule à la ville , avait prévu qu’elle serait impuissante à maintenir l’ordre; elle avait à l’instant dépêché des exprès dans les localités voisines pour réclamer des secours. Plusieurs brigades de gendarmerie s’étaient mises en marche de différents côtés. En attendant, celle de la ville avait fait des efforts incroyables pour assurer le respect à la loi ; mais il avait fallu
l’émeute et ses SUITES.
céder devant le nombre. Cependant les secours arrivaient et ils se dirigeaient sur les points menacés, aux .Mathurins et au Moulin-Joli. Malheureusement il était trop tard, l’œuvre de sang et de pillage était accomplie. A la nouvelle de l’approche de la force armée, la crainte se saisit de cette foule si audacieuse un instant auparavant; elle fuit dans toutes les directions; quelques-uns abandonnent même le butin dont ils se sont emparés, n’emportant que la honte et le remords d’avoir pris part à un crime. Beaucoup d’entre eux sont cependant atteints chargés encc»re du blé accusateur, et la gendarmerie rentre dans la ville ramenant un grand nombre de prisonniers.
Qu’avaient fait les habitants de Mii-ebeau pendant cette lugubre journée? Hélas ! nous regrettons de le dire , les conseils du docteur n'avaient pas été suivis par tous. Dociles, il est vrai, à ses avis, beaucoup d'habitants s’étaient abstenus de se rendre à la ville, où ils n’avaient rien à faire ce jour-là ; d’auti'es avaient aussi résolu d’avance de ne pas y aller; mais cette résolution n’avait pas tenu devant l’entraînement de la population qui ti’aversait la commune de Mirebeau, en venant des villages plus éloignés ; ils avaient cédé encoi-e à la curiosité, et, tout en étant bien décidés à ne rien faire, ils étaient allés pour voir.
Quelques-uns , au contraire , étaient partis comme les autres, avec l'intention de ne pas rester spectateurs oisifs : c’était la partie la moins estimable du village, celle qui n’avait jamais assisté aux conférences du docteur. Il faut pourtant leur rendre cette justice qu’en général ils n’avaient pas formé le projet d’aller à un pillage; mais n’ayant que des idées fausses sui- le droit de propriété et sur la liberté qui doit présider aux transactions, ils s’étaient persuadé qu’ils pouvaient légitimement acheter du blé à un taux fixé par eux- mêmes. L'exemple et les mauvaises passions en avaient ensuite entraîné quelques-uns beaucoup au delà.
Les ouvriers de la fabrique et des forges étaient les plus nombreux panni ceux qui n’avaient pas su contenir leur curiosité. Trois de nos anciennes connaissances étaient du nombi’e, André Bonnefov, Vincent Dornier et Léonaid Dubois. Vincent v était allé avec un pai ti pris d’être spectateur des événements d’une journée dont il attendait des émotions en rapport avec la violence de son caractère. Il s’était trouvé au marché, au port, au Moulin-
SEPTIÈME ENTKETIEX.
Joli. Au marche^ il avait été un de ceux qui avaient contribué à urbaniser la vente lurcée; il avait voulu en faire autant au port, mais la foule n'entendait déjà plus rien. 11 avait appris par expérience que si l’on peut conduire la multitude en lui proposant ce qui flatte ses intérêts, on ne la retient pas une fois qu’on l’a pj'écipitée en dehors des voies de la légalité. Au Moulin-Joli , il avait espéré sauvei- le meunier, en cherchant à l’entraîner sous piétexte de taire justice ; on sait comment le fer d’un misérable avait déjoué cette bonne intention.
Léonard, plus réhédii, avait prévu que les choses iraient plus loin qu’on ne le pensait ; il avait eu le désir d’être sui' les lieux alin d’utiliser son intluence sur ses camarades, et il en avait empêché quelques-uns de prendre part au pillage. 11 avait essayé de s’opposer à la vente illégale du blé; mais il contrariait le vœu de la multitude, on ne l’avait pas écoulé. 11 avait été plus heureux aux Malhui ins : c’est lui qui avait arrêté la foule devant la chambie ou s était léfugiée la famille du négociant; ne pouvant lui lendre son soutien, il 1 avait du moins sauvée des outrages.
Ouant à André, il s’était laissé entraîner par ses camarades, et toute la journée il avait suivi la foule. 11 avait beaucoup parlé, beaucoup couru, il s’était donné beaucoup de mouvement pour prévenir le mal, et au total il n’avait j ien empêché.
Les regrets n’avaient pas tardé à suivre cette journée de désordre. Cette foule qui, le matin, se dirigeait avec empressement vers la ville, était renti-éele soir, fatiguée, harassée, les vêlements souillés ou déchirés ; beaucoup étaient blessés ou contusionnés, et tout cela pour l evenir les mains vides ou rapportant un peu do blé que maintenant on n’osait plus considérer sans remords. Vint alors la crainte des suites que pouvait avoir cette expédition criminelle. En effet, on apprit le lendemain que les magistrats étaient arri\és à la ville pour commencer une enquête, et qu’ils ‘ étaient accompagnés d’un détachement de troupes pour donner force à la loi. La justice se livra aussitôt à ses investigations; elle entendit une foule de témoins et fit des visites domiciliaires dans les communes environnantes ; partout de nombreuses arrestations furent opéiées. Alors surtout commença la désolation, lorsque, dans beaucoup de familles , on vit conduii’e en prison les soutiens du ménage, un mari, un fils, un père.