L ÉMEUTE ET SES SUITES
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Le village de Mirebeau eut aussi à payer sa dette à la justice. Plusieurs de ses habitants étaient accusés d’avoir pris part au pillage, quelques-uns même de l’avoir provoqué ; de ce nombre étaient Andié et Léonard, qu’on affirmait avoir vus partout et qui, disait-on, avaient beaucoup péroré pour ameuter la foule. André fut mis en libellé au bout de quelques jours ; il y a\ait peu déchargés contre lui, et MM. Lenoir et Dubuisson, chez qui il travaillait, le maire, le curé fournissaient les meilleurs renseignements sur son compte et répondaient de lui. Il fut plus difficile d’obtenir l’élargissement de Léonard. Quoiqu’on le crût personnellement incapable de faire le mal, son caractère inspirait moins de confiance : on n’osait pas le défendre avec la même assurance. Cependant M Dupré parvint à connaître les efforts qu’il avait faits pour sauver la famille du négociant ; il fit des démarches en sa faveur , et à la fin de la semaine il réussit à le fain‘ sortir de prison.
11 n’en fut pas de même de Vincent : les charges contre lui étaient accablantes. On l’avait vu aussi partout, et l’on ne pouvait pas en douter, sa haute taille et sa forte stature l’avaient fait remarquei- suffisamment. On était certain qu’il était un de ceux qui avaient provoqué et organisé la vente du blé à prix forcé : les dépositions du greffier et des mesureurs étaient formelles. Enfin une accusation plus redoutable était portée contre lui, celle de la mort du meunier. Sa présence sur le lieu au moment du crime était parfaitement attestée; il l’avouait lui-njêrae, et ses explications ne pouvaient contrc-balancei' le poids que donnait à l’accusation la violence bien connue de son caractère.
Ces douloureux événements eurent les conséquences les plus fâcheuses Ils répandirent la consternation et l’effroi dans la contrée; la France tout entière s’en émut; elle apprit avec hori-eur la nouvelle de ces actes d’une sauvagerie qu’on ne croyait plus de notre siècle. Dansle département, l’inquiétude générale ne fit que s’accroître : la perte delà sécurité ajoutait maintenant ses effets à la disette. Les capitaux se ressei'rèrent davantage et les affaires devinrent encore plus rares On commença dès lors à prévoir la fermeture prochaine de la fabrique : ce devait être le dernier coup pour la population de Mirebeau.
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RICHRSSE ET PAUVRETÉ. COMMENT LA RICHESSE S’aCQUIERT ET SE CON- SERVE ; COMMENT ELLE PROFITE AUX PAUVRES.
Le dimanche où la réunion aurait dû avoir lieu àMii ebeau, les habitants étaient sous Tinfluence de préoccupations trop pénibles pour qu’on pût songer à se rassembler; des visites domiciliaires se faisaient dans la commune pour découvrir le blé pillé à la ville. Il y eut aussi dans la semaine beaucoup de démarches à faire pour obtenir la liberté de ceux sur qui pesaient le moins de charges, et le docteur s’y entremit avec zèle.
Les esprits étant enfin remis des émotions des jours passés, les auditeurs de M. Dupré éprouvèreni le besoin d^entendre sa parole, que plusieurs regrettaient amèi-ement de iTavoii- pas écoutée. Aussi, le troisième dimanche, chacun était à sa place ordinaire ; une seule était vide, c’était celle de Vincent Donner.
Cette première réunion fut au début empreinte de tristesse. Au lieu des conversations pleines de vivacité qui remplissaient les moments d’attente jusqu’à l’arrivée du docteur, il régnait dans la salle un silence interrompu seulement par quelques paroles échangées à voix basse. En voyant l’aspect d’une partie de l’auditoire, on eût dit une réunion d’enfants attendant avec anxiété, après une faute commise, le premier regard d’un maître aimé, mais austère. Dans la cii'constance actuelle, M. Dupré avait acquis de nouveaux titi-es à l’affection de la commune par ses démarches actives en faveur de beaucoup d’habitants. On fut heureux de lui en témoigner de la reconnaissance par un accueil empressé au moment de son entrée dans la salle. Le docteur, touché de ces témoignages, s’exprima ainsi :
— Mes amis, des jours bien douloureux se sont passés depuis notre dernière réunion. La main de Dieu s’est appesantie suinous ; mais nous nous sommes attiré par notre faute les maux dont nous soutirons. Je tire le voile sur ce qu’il y a de plus affreux
dans les événements passés ; je ne veux pas raviver le chagrin que vous en épmuvez; j’aime à croire d’ailleurs qu’aucun habitant de Mirebeau n’a à se reprocher d’y avoir trempé.
— Non, M. Dupré, soyez-en sûr, s’écria-t-on de toutes parts.
— Je n’en ai jamais douté, mes amis, mais nous n’en sommes pas moins coupables. Nous avons violé la propriété d’autrui , nous avons porté atteinte au droit qu’a chacun de disposer comme il l’entend de ce qui lui appartient ; je dis nous, parce que dans la commune nous devons tous rougir de ce qui s’y fait de mal comme nous devons être fiers du bien qui s’y fait. Cela ne serait pas arrivé, si nous comprenions mieux que jamais on ne peut forcer quelqii un à se dessaisir de ce qui est à lui, autî’ement qu’à des conditions librement débattues et acceptées de son plein consentement. J’espère que la suite de nos entretiens fera passer de plus en plus cette conviction dans vos esprits Reprenons donc le sujet qui nous occupait dans nos dernières conférences.
De toutes les erreurs qui troublent la société, l’une des plus fâcheuses est l’idée d’un antagonisme supposé entre les intérêts des 1 iches et ceux des pauvres, (.ette idée fait croire à beaucoup de gens que tout irait bien dans le monde s’il n’y avait ni pauvres ni riches. Mais, en désirant un pareil état de choses, vous voudriez sans doute que tout le monde fût riche, car, si tout le monde était pauvre, cela ne ferait pas votre affaire.
— Certes, non, s’écrièj’ent beaucoup de voix.
— J’en étais sûr. Autrement, ce qui vous ferait désirer un changement ne serait qu’un vil sentiment de jalousie contre les riches. Mais, si nous désirons la richesse, sachons d’abord en quoi elle consiste et comment elle se crée et se conserve. Et avant tout, qu’est-ce qu’être riche?
— Parbleu, c’est avoir beaucoup d’argent, s’empressèrent de répondre un grand noFubre d’assistants.
En êtes-vous bien sûrs ? Voyons, quel cas feriez-vous d’une bourse pleine d’aigent, si vous faisiez naufrage dans une île déserte? Absolument aucun.
— Oui, dit M. Jarland ; mais, dans un pays habité, aveede l’argent on achète tout ce dont on a besoin.
— Alors je vous dirai que les choses que nous nous procurons avec l’argent, comme du pain, des vêtements, des maisons, des
terres, constitucntla richesse aussi bien que l’argent qui nous les procure. Et même ce sont ces choses qui constituent la véritable richesse; car l’or et l’argent nous seraient moins utiles que le fer et le plomb, s’ils ne servaient à nous procurer les commodités de la vie. La richesse comprend donc tout ce qui est utile, agréable ou commode. Par là nous embrassons tous les objets de nos désiis, qui peuvent s’acheter et se vendre, les terres , les maisons, les produits de l’agriculture , ceux des manufactures, les provisions, les animaux domestiques, en un mot tout ce qui a do la valeur et qui peut procurer à l’homme du bien-être et des jouissances. Vous voyez, d’api ès cela, quelle erreur c’est de faire consister la richesse surtout dans l’argent. Maintenant il s’agit de savoir comment on peutaugmentei- la richesse de chacun sans dépouiller personne ; car, tout en désirant avoir plus que vous n’avez, aucun de vous ne voudrait être un spoliateur.
Non pas, certes, s éci’ia Leonard, nous ne voulons pas nous enrichir en prenant le bien des autres.
Dès lors, nous ne pou\ ons nous enrichir qu’en augmentant la richesse générale du pays. Or, pour l’augmenter de manière à pouvoir en donner davantage à chacun, il ne s’agit pas d’accroître la quantité d argent, car à quoi servirait de l’accroîti'e, si on n augmentait pas la quantité de tout ce qu’on pouriait acheter avec cet argent? Uniquement à faire tout payer plus cher, comme nous le veiTons prochainement. Ce qu’il faut, c’est augmenter la quantité de tout ce que le pays possède en aliments, eu vêtements, en maisons, en meubles, en commodités de toute espèce. Vovons donc comment on crée ou produit la richesse.
Comment construit-on les maisons? Comment fabi-ique-t-on tons les produits de l’industi‘ie ? Comment fait-on venir le blé et tout ce qui sert à la nourriture? Répondez-moi.
C est en travaillant, dirent beaucoup de voix.
— Vous l’avez dit, mes amis; sans travail pas de richesse, pas d’augmentation possible de la richesse. Cependant le travail ne suffit pas; il faut y joindre l’économie. Si un homme dépense chaque jour, chaque année, ce qu’il produit ou ce qu’il gagne, il arrivera à la fin de sa vie ne possédant rien. Si chacun en fait autant dans le pays, le pays ne possédera jamais rien; il restera dansl état des nations sauvages. Pour qu’un homme ou un peuple
S eniichisse, il faut que chaque année il dépense moins qu’il ne gagne, c est-à-dire qu’il économise sur le produit de son travail.
Laiichesse n est donc que le fruit d’un travail économisé mis de côté et accumulé. Sous ce rapport nous jouissons du travail de tous les siècles qui nous ont précédés; le travailleur le plus pauvre, qui vient au monde chez nous, est l’héritier des générations passées. Si ces générations avaient consommé tout ce qu’elles ont produit, il ne trouverait pas plus de secours dans le monde que le sauvage n’en rencontre dans son île, et son existence serait aussi pénible et aussi dénuée. Remercions donc ceux qui
nous ont précédés dans la vie, et montions notre gratitude en ajoutant à l’œuvre des siècles.
■— C est juste, M. Dupré, dit André; mais comment faire, nous qui n’avons rien ?
— Est-ce que le sauvage n’a pas encore moins? Est-ce qu’U n’essuie pas aussi des années calamiteuses? Et cependant, à force de travail et d’économie , et en produisant plus qu’elles ne consommaient-, les générations sont parvenues successivement à augmenter la masse des richesses qui existaient sur la terre • elles ont accru la quantité des terres défrichées et mises en culture des approvisionnements, des maisons, des vêtements, meubles ’ instruments de tfiute espèce; elles ont construit des chemins, des routes, des ponts, des canaux, des ports, des églises, des écoles • elles ont, en un mol, constitué le fonds social que nous trouvous en naissant, et où, comme je vous l’ai montré, le plus pauvre d’entre nous puise abondamment.
- Je comprends maintenant, dit Honoré, combien nous sommes
debiteurs envers les siècles passés. La richesse d'un pays est à la
fois le résultat du travail et de l’économie des générations précedentes. ^
- Très-bien dit, Honoré. Vous voyez par là, mes amis, comment le fonds social peut s’augmenter, de manière qu’il en revienne une part plus grande à chacun. .Mais il faut pour cela une condition dont nous n’avons pas encore parlé
Tout travail exige un effort, et l’on iie fait aucun effort sans un sUmulant proportionné. L’activité que nous remarquons dans la vie civilisée est l’effet de l’éducation ; elle résulte d’un vif désir d avoir part aux commodités dont nous sommes environnés.
HUITIEME ENTIlETIEiN.
L'homme qui a recueilli le fruit d’un travail pénible, renouvelle volontiers ses efforls, paice qu’il renouvelle ainsi ses jouissances. Mais supposez qu’il ait à craindre que ce qu’il aura produit avec de longs efforts lui soit arraché par la violence on sans une juste rémunération de ses peines, croyez vous qu’il consente à se donner du mal en pure pei'te? Y consentiriez-vous?
— Non pas, bien sûr , dirent toutes les voix ; nous aimerions mieux ne rien faii-e.
— Pas tout à fait, mes amis , car il faut vivre. Vous feriez ce qui serait indispensable pour vous procurer le sti iet nécessaire, mais vous n’en feriez pas plus. Vous ne transmettriez rien à \os successeurs, et vos enfants auraient à recommencer une vie aussi miséi'able que la vôtre.
Pour déterminer l’homme à faire des efforts au delà de ce qu’exige la satisfaction des besoins les plus pressants, pour le porter à économiser sur le produit de son ti'avail, en vue d’augmenter ses jouissances à venir, il lui faut une chose indispensable, la sécurité II faut qu’il ait la certitude de jouir de ce qu’il aura pu acquérir à force de travail C’est cette sécurité qui rend si rapides les progrès des peuples parvenus à un certain degré de civilisation. Là société en généi’al et les gouvernements en particuliei’ n’ont même pas de mission plus importante que de
l’assurer à tous les citoyens.
Que demandons-nous avant tout à la société ? Qu’elle garantisse contre toute atteinte notre personne et le fruit de notre travail. Sans cette protection qui fait notre sécurité, le fort pourrait dépouiller le faible, comme dans l’état sauvage; le paresseux et l’imprévoyant deviendraient les ennemis de l’homme actif et industrieux ; les frelons mangeraient le miel des abeilles.
C’est la sécurité qui stimule rindusli’ie des hommes ; chaque pas vers la sécurité est un pas fait vers la civilisation et vers le bien-être général. Ceux d’entre vous qui sont un peu âgés ont pu s’en convaincre par leui- propre expéi’ience. Nos époques de troubles ont toujours été des temps de inisèie, et celles où il y a eu le plus de sécui'ilé, nos temps les plus prospères.’ Cependant les hommes n’ont pas toujours compris cette vérité.
Je ne vous parle pas de l’assassinat ni des violences contre les pei sonnes : ce sont des crimes individuels dus aux passions de
1 homme , et dont la vigilance de l’autorité diminue le nombre en effi ayant les pervei’s. Mais je l’egi’ette de ne pouvoir vous en dire autant des atteintes contre la propriété, car la civilisation, en multipliant les commodités et les richesses multiplie aussi les tentations pour ceux qui ne veulent pas se les procurer par le travail. Bien plus, et je regrette de le dire, car c’est une honte pour notre époque, il s’est trouvé des esprits assez égarés pour ériger en système la violation de ce droit.
Comment! s’écria Honoré, lorsque, après avoir travaillé quinze à seize heures par jour pendant des années entières , je serai parvenu à me procurer un petit avoir, à force d’économie et de privations, on viendrait me le contester, et m’empêcher
d’en faire l’usage que je voudrais ! Vous vous trompez, M. Dupré, ce n’est pas possible. ’
— Je conçois ton indignation, Honoré ; mais cela est. Toi qui lis un peu , tu aurais vu, si tu ne choisissais mieux tes lectures, qu’on a fait du rejet du droit de propriété la base d’un nouveau plan d’oj-ganisation de la société. De prétendus défenseurs des droits de l’homme n’ont rien imaginé de mieux que de biffer du code de l’humanité le droit qui lui est le plus cher.
— Mais c’est affreux ! M. Dupré ; c’est la violation de ce qu’il y a de plus sacré, c’est la destruction de tout ce qui a jamiais assure les progrès de la civilisation ; c’est le retour à la barbai'ie.
Ce que tu dis, Honoré, est très-fondé : aussi tranquillise-toi, la société ne consentira jamais à se suicider, en adoptant des principes aussi subversifs de son repos et de sa prospérité. Cependant, comme ces désolantes doctrines ont trouvé de Técho dans des esprits abusés, il est bon de mettre les hommes de • bonne foi en garde contre les sophismes de ceux qui les propagent. Nous y reviendrons donc; en attendant , tâchons de nous faire une idée exacte de la richesse.
La richesse, comme je vous l’ai dit , consiste dans tout ce qui est necessaire, utile ou agréable à l’homme. Être riche, c’est donc posséder ou pouvoir se procurer abondamment ces choses.
■“ D’après cela, dit alors Michel, être riche, c’est donc bien avoir beaucoup d'argent, puisque , quand on a beaucoup d’argent, on peut se procurer tout ce qu’on désiie.
— Sans doute, Michel, on est riche quand on a beaucoup d’ar-
HUITfÈME ENTRETIEN.
gent; mais ce n’est pas la seule manièi’e d’être riche. Est-ce qu’un propriétaire qui possède de grands domaines n’est pas riche , quoiqu’il puisse ne pas avoir d’argent comptant ? Est-ce qu’un négociant qui n’a pas de dettes et dont les magasins sont remplis de marchandises, n’est pas riche, bien qu’il n’ait peut-être pas d’argent dans sa caisse ? Si fait, ils sont riches, parce qu’a\ec ce qu’ils possèdent, ils peuvent se procurer ce dont ils ont besoin ; seulement ils sont obligés de transformer en argent ce qu’ils ont, pour l’échanger contre ce qu’ils désirent.
De ce que l’argent est l’intermédiaire obligé des transactions, on conclut que la l'ichesse consiste dans l’argent. On peut, au contraire, êtie riche sans en avoir. 11 en est des peuples comme des individus j un peuple peut être riche et posséder peu d’argent. 11 sera riche , s’il a une agriculture perfectionnée, une industrie avancée, s’il po.ssède en abondance des produits naturels ou fabriqués. s’il a beaucoup de manufactures, de vaisseaux, de routes , de canaux, enfin de tout ce qui procure des commodités et favorise 1 industrie et le commerce. C’est ainsi que l’Angleterre est jusqu’à présent plus riche (juc la France, bien qu’elle ait chez elle moins d’argent. Au contraire, un peuple qui a beaucoup d’argent peut quelquefois être pauvre.
— Pas possible ! s’écria M. Jarland.
— C’est certain, M. Jarland. Avec beaucoup d’argent, mais peu d’industrie et peu de moyens de subsistance, un peuple s’appauvrirait sans cesse, parce que son argent passerait à l’étranger. C’est ce qui est arrivé à l’Espagne qui, manquant d’industrie, s’est appauvrie, malgré l’or et l’argent qu’elle retirait de ses mines du Mexique et du l'érou La même chose arrive aux riches qui consomment sans reproduire ; malgré leur richesse, ils finissent par se ruiner. C’est que, pour les hommes comme pour les peuples, il n’y a qu’une seule manièie d’acquérir et de conserver la lichesse.
— C’est de travailler,* dit M. Ravaud.
— Vous l’avez dit , M. Ravaud, et vous l’avez fait , ce qui est encore mieux. J’ajouterai cependant à ce que vous venez de dire un complément indispensable ; car il y a des gens qui travaillent et ne s’enrichissent pas. 11 faut économiser ou produire plus qu’on ne consomme. Si, par exemple, vous aviez mangé chaque
année tout ce que vous gagniez, vous n’auriez pas fait votre fortune.
— Bien certainement non, M. Dupré.
— Votre avoir s’est ainsi accru de tout ce que vous avez épargné. Il en est de même de tous ceux qui produisent plus qu’ils ne consomment, leur avoir s’augmente chaque anmîe. S’il y a beaucoup d'hommes de cette catégorie dans une nation, il y aura beaucoup de produits économisés, et la richesse du pays s’accroîtra d’autant. Au bout d’un certain nombre de générations, le pays possédera une masse de richesses considérable. Les générations [qui viendront puiseront plus abondamment dans le fonds social , elles auront plus de facilités pour travailler, et, comme elles posséderont et produiront davantage , les jouissances, comme l’épargne, leur seront plus faciles.
La richesse s’acquiert donc par le travail , et elle se conserve par l’épargne. Un fils se i-uine, si, au lieu de travailler, il mange plus que le revenu laissé par son père. Une nation aussi s appauvrit, si elle cesse d’être industrieuse, si elle contracte des goûts de luxe et de dissipation, si elle se livre à des dépenses improductives.
— Je comprends, dit alors Michel, qu’une nation s’enrichisse à mesure que les citoyens s’enrichissent. Mais lorsque la richesse du pays augmente, tous les citoyens n’en profitent pas ; car, en vertu du droit de propriété, le fonds social ne se répartit pas entre eux tous. Ainsi, ce fonds social a beau s’accroître, il y en a qui n’en retireront rien ; ce sont ceux à qui leurs parents n’auront rien laissé. Leur position sera même plus malheureuse que celle de leurs ancêtres ; car, par suite des progrès de l’aisance générale, il y aura plus de commodités autour d’eux, et ils n’auront pas le moyen de se. les procurer.
C est ce qui te trompe, Michel. Tu vas voir que, même pour celui qui n’a rien, il y a intérêt à naître dans un pays où il y a beaucoup de richesses ; car, bien que le fonds social ne se répartisse pas également entre tous les citoy ens , la part qui revient à chacun est toujours proporlionnée à la richesse de la société ; en outre, Thomme a d’autant plus de chances de prospérer, qu’il est dans une sociélé plus prospère. Venons à la preuve. Si tu étais plus riche , tu dépenserais davantage. Eh bien ! tous les autres
sont comme toi : s’ils avaient plus, ils dépenseraient plus. Si donc il y avait dans le pays plus de licliesse, on mangerait du pam au lieu de pommes de terre, on boirait du vin en place d’eau ou de piquette , on consommerait plus de viande ; on brûlerai 1 plus de bois, plus de charbon; on porterait plus de drap , plus de soie, plus de velours ; on aurait plus d’habits, plus de robes ; tout le monde aurait des souliers au lieu de sabots, de bonnes maisons au lieu de chaumières ; on achèterait des meubles commodes, des tapis, des livi-es, des gravures, que sais je? enfin, tout ce qui est utile ou commode, tout ce qui est agréable ou qui plaît.
Or, comme il faut fabi-iquer toutes ces choses, plus il y aura de gens pour les acheter, plus il y aura de travail pour ceux qui gagnent leur vie à les produire ; et , comme les choses se payent d’autant mieux qu’elles trouvent plus aisément à se vendre, les pauvres tireront un meilleur profit de leur travail. Comprends-tu maintenant comment ceux qui n’ont rien sont intéressés à ce qu’il y ait beaucoup de richesse dans le pays?
— Je comprends cela, M. Dupré. xMais, si les pauvres avaient ce que les riches ont de trop, il y aurait toujours la même quantité de richesses et la condition des pauvres serait meilleure.
— Je ne dis [lasqu’à certains égards il n’y aiu’ait pas quelques avantages pour le pauvre. Une meilleure lépartition de la richesse serait certainement désirable, surtout si les pauvres pouvaient avoir plus, sans que les riches eussent moins; car pj-endre aux riches pour donner aux pauvres, serait une spoliation que vous ne voudriez pas admettre et qui d’ailleurs n’améliorerait pas beaucoup la position des derniers ; car les riches ne sont pas nombreux : jetez les yeux autoui’ de vous, et comptez. Je vais plus loin , et je dis qu’après le partage de la fortune des riches entre les pauvres, il y aurait moins de bien-être pour le pays en général, et pour les pauvres eux-mêmes.
— Ce n’est pas possible, dirent quelques voix.
— C’est cependant ti’ès-simple. En premier lieu, il y a chez tous les peuples une foule de grandes entrepri.ses qui exigent des fonds considérables, et de grands travaux d’utilité publique qui ne peuvent être exécutés qu’à l’aide de capitaux énormes que l’excédant des riches peut seul procurer. Or, ce sont précisément ces grands travaux qui favorisent le plus le développement de
l’aisance générale au sein d’une nation ; moins il y a de riches,
moins il se fait de ces travaux ; supprimez-les tous , il ne se fera plus rien.
La diminution de la fortune des riches dirninueiait le travail d une auti’e manière. Comme ils font tout faire, si vous en diminuez le nombre, vous diminuerez tout le travail qu’ils donnaient aux ouviiers ; ils sei ont remplacés par des hommes qui, au lieu de faire travailler ou d’acheter, travailleront pour eux-mêmes.
11 y a en outre une foule d’objets que les riches sont seuls en état d’acheter; sans eux, personne n’en achèterait Qu’il n’y ait plus de riches, et voilà autant d’industries anéanties, parce que personne n’en peut plus payer les produits; voilà donc sans travail tous ceux qui s’occupent de la fabrication de ces objets. Or ces industries de luxe sont précisément celles qui procurent les meilleurs gains aux ouvriers. Ce n’est pas tout : les riches sont ceux qui font le plus gagner, même lorsqu’ils achètent des choses à f usage de tous, parce qu’ils payeni tout plus cher que les pauvres. Cela est si vrai, (jue, dans tel quartier d’une ville habité par des riches, le même objet se paye plus cher que dans un autre quartier habité par des pauvres. Les riches payent fort cher de beaux légumes, des fruits magnifiques, des vins fins et d’autres objets de prix que les pauvres n’achèteront pas ou qu’ils payeront comme des objets ordinaires, au grand détriment de ceux qui auront pris la peine de les faire venir.
Les riches contribuent encore au bien-êti*e des pauvres en favorisant les progrès de l’industrie. Tous les objets nouveaux sont coûteux, parce qu il faut du temps pour perfectionner les procédés et arriver à produire à bon marché. S’il n’y avait pas de riches pour donner dans le commencement un prix élevé des produits nouveaux, personne ne pourrait les fabriquer. C’est donc grâce aux riches que l’industrie se perfectionne; tout se fabrique graduellement à meilleur marché, et des choses qu’eux seuls pouvaient acquérir dans le principe, finissent par êti eà la portée de tout le monde. Ainsi le mérinos, qui se payait d’aboi'd 25 ou 30 francs le mètre, et que les femmes les plus riches pouvaient seules avoii-, est descendu graduellement jusqu’à 3 ou 4 francs. On payait au commencement les toiles peintes 0 ou 7 francs le mè-
(re^ et les femmes aisées pouvaient seules en porter : aujourd’hui on en a pour 75 centimes.
Avais-je raison, Michel, de dire que la richesse des riches profite aux pauvres, et que leur suppression serait un malheur pour tout le monde ?
— Je commence à le croire, M. Dupré. Mais, si la part des pauvjes ne peut pas s'accroître d’une portion de celle des riches, comment donc leur position pourra t-elle s'améliorer?
— Ce sera, non pas par une égalité chimérique de répartition, qui se bornerait à dépouiller les uns pour donner aux autres, et qui diminuerait le bien-être généj'al, au lieu de l'accroître ; mais par un accroissement de la richesse publique, qui augmentera la part des pauvres sans diminuer celle des riches.
— Oh ! pour cela, nous ne demandons pas mieux; mais comment faire ?
— Voilà précisément ce que je vous apprendrai. Mais, dès à pré.sent, pour calmer votre impatience, je vous dirai que vous y arriverez par plus d’ordre, plus d'intelligence, plus d’instruction, par plus d'habileté dans vos ti’avaux, et par un genre de vie mieux raisonné Nous y anâverons tous en améliorant notre agriculture, en pei fectionnant nos moyens de production afin de faire mieux et de faire plus, en étendant notre commerce et en multipliant les voies de communication.
— Ce sera très-bien, dit André , mais au moins que les riches ne viennent pas gâter tout cela par leur égoïsme et leur dureté.
— Encore de fexagéi’ation, André! Les riches sont des hommes, ils ont donc des défauts; ils ont en particulier ceux de leur position, de l'orgueil, et quelquefois de l'indifférence pour des misères qu'ils ne connaissent pas. Mais, à entendre certaines gens, les riches seraient des hommes durs, égoïstes, sans entrailles, spéculant sur les besoins de leurs ouvriers, et, de plus, oisifs, immoraux, libertins, ayant tous les défauts. Les pauvres, au contraire, seraient tous honnêtes, généreux, désintéressés, laborieux; ils auraient toutes les vertus.
Moi, je ne vous dirai pas l’inverse, je ne prétendrai pas que les riches soient tous humains, généreux, loyaux, qu’ils aient toutes les qualités, ni que les ouvriers soient tous paresseux, débau-
chés, dépensiers, qu’ils aient tous les vices; ce serait souverainement injuste. Il y a de bons et de mauvais i-iches, de bons et de mauvais pauvres ; des maîtres qui ne songent qu'à eux, et des ouvriers qui ne songent guère aux intérêts de ceux qui les emploient. C’est que les uns et les autres sont des hommes et que nul homme n'est parfait, le riche pas plus que le pauvre. Riches et pauvres, maîtres et ouvriers doivent donc se prendre et se supporter les uns les autres avec leurs défauts. Cependant il ne tient qu'aux ouvriers de se rendre de moins en moins dépendants des maîtres.
— Et comment cela?
— Par plus d’instruction et plus d’habileté; par plus d’économie et de prévoyance. Quand l’ouvrier vivra moins au jour le jour, il sera moins forcé de subir la loi ; son salaire s’élèvera naturellement jusqu’au point où le fabricant aurait de la pei te à
l’employer, car il n'y a pas de règlement qui puisse faire dépasser ce point.
Vous aurez fait en même temps un grand pas vers la possession du bien-être, sinon vers la richesse à laquelle les pères ne peuvent guère aspirer que pour leurs enfants. Et alors, croyezm'en, vous serez aussi contents, plus contents même que les riches. Car le contentement consiste moins dans la richesse elle-
même que dans le plaisir de l’acquérir. Chaque pas qu’on fait x’ers ce but est accompagné de jouissances plus vives que la possession même. Le premier argent mis de côté fait plus déplaisir que les sommes amassées ensuite. Tous les marchands vous diront que leurs premiers gains sont ceux qui leur ont causé le
plus de joie. Le premier morceau de terre ou la première maisonnette que l'on peut acheter cause plus de plaisir qu’un beau domaine ou une grande maison achetés plus tard. Demandez plutôt à Honoré, à M. Saujon, à M. Duroure.
Et aucun de nous ne vous démentii'a, dit ce dernier avec uu accent plein de franchise.
NEUVIÉMK ENTRETIEN.
LA PROPRIÉTÉ, RÉSULTAT DU TRAVAIL ET FOiNDEMENT DE l'aTSAISCE