GÉNÉRALE
Les sinistres excès que nous avons fait connaître portaient leurs fruits; ils ajoutaient de nouvelles craintes à l'inquiétude causée par l’insuftisance de la récolte. Les marchés qui avaient succédé à celui où s'étaient passées ces déplorables scènes avaient été encore moins pourvus, et la hausse avait fait de nouveaux progrès. Par suite, les autres consommations diminuaient, les travaux étaient arrêtés, les ateliers se fermaient de tous cotés.
La population de Mirebeau était dans l’anxiété. On pai lait d’une mesure grave qui allait être prise à la fabrique. Selon les uns, il n était question (jue de réduire le nombre des ouvriers, tandis qu’à entendre les autres, tous les ateliers allaient être fermés. Quelques-uns disaient qu'il s'agissait seulement de diminuer les salaires. D’autres enfin assui-aient que .MM. Lenoir et Dubuisson ne l'enveriaient pas un ouvrier, qu’ils ne diminueraient pas le prix de la journée, mais qu’ils l éduiraient le nombre des journées de travail par semaine : les uns parlaient de deux jours seulement, d’autres de trois, d’autres de quatre.
^ Bref, personne ne savait rien de certain; mais tout le monde était inquiet, et 1 on faisait d’avance mille commentaires, chacun envisageant la situation de son point de vue, sans s'inquiéter du bien général ; on songeait encore moins aux intérêts de MM Lenoii et Dubuisson. Quant à eux, incertains sur ce qu’ils devaient faire, ils se boi naient à l’épondreaux questions qu’on leur adressait : « Nous irons tant que nous puni rons. » Mais pourraient-ils aller longtemps ? On ne le cinyait pas.
Aussi les conversations étaient très-animées dans les groupes que formaient les ouvriei'S, à l’heure des repas, ou à la sortie des ateliers André Ronnefov, Léonard Dubois et quelques autres en
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faisaient presque tous les frais, les autres assistants se contentant de témoigner par des exclamations leur approbation ou leur blâme. Du reste, André se distinguait par sa facilité à adopter les idees, mais on le dei'outait aisément. Léonard, au contraire, était plus calme, il raisonnait mieux; mais il arrivait souvent à Terreur, parce qu'il partait d’une idée fausse.
(lOmme le samedi, en faisant la paye, on n'avait rien annoncé aux ouvriers, ils s’étaient trouvés soulagés d’un grand poids; ils étaient certains d’avoir une semaine devant eux, et imé semaine, c’était beaucoup dans la circonstance.
— Les patrons sont de braves gens, dit un tisseur, père de famille, un de ceux que la suspension des travaux aurait le plus mis dans l'embarras. Ils ne veulent pas faire de la peine à de pauvres ou\i-iers qui n’ont que leur travail pour vivre.
— Les patrons se moquent bien de toi, Maurice, dit un tileur, Paul Boitard, plus assidu à la bouteille qu’au travail. Us te font travailler parce qu’ils y trouvent leur intérêt.
C est possible, Paul ; mais je suis sûr que ça leur ferait de la peine de nous renvoyer. Toutes les fois que je les ai renconti és depuis quelque temps, je lésai toujours vus très-affligés.
— Et tu crois que c’est à cause de toi, Maurice ! Tu es un bon
enfant, va. Tu ne vois pas qu’ils sont inquiets pour leui's affaires; ils ne savent pas comment les choses tourneront. ^
— 1 ense comme tu voudras, Paul; je crois qu’il leur en coûterait aussi de nous renvover.
— Nous le verronsbien, dit un troisième.
— Tu ne verras rien du tout, dit Andi-é. Si les affaires ne reprennent pas, il faudra bien qu’ils fassent comme les autres. Et alors qu’est-ce que ça prouvera ?
Ça proiuera qu’ils n’aiment pas les ouvriers.
— Je te dis que ça ne prouvera rien, reprit André; ils ne peuvent pas toujours faire travailler sans vendre.
— Mais ces messieurs sont i-iches, dit Maui-ice, cherchant à se peisuadei' (pi il aui ait toujours de l’ouvrage.
— Sans doute, ces messieurs sont riches, mais il n’y a pas de richesse <jui tienne quand on dépense quinze, cents francs par jour sans rien vendre. 11 ii’y a pas de bourse dont on ne voie le
NEUVIÈAfE ENTRETIEN.
fond quand on y puise toujours sans y nen mettre. Et quand ils n'auront plus d’argent, avec quoi veux-tu qu'ils te payent ?
— Bah ! est-ce qu’ils ne peuvent pas emprunter ? dit un nouvel interlocuteur.
— Ah ! ça, c’est vrai,— dit André, surpris par cette objection fiivole, mais à lacjuelle il n'était pas préparé. Là-dessus la conversation devint générale; plusieurs prirent à la fois la parole; on discuta a tort et à travers, et la seule conclusion à laquelle on arriva, c’est qu'il était fâcheux qu’il y eiit des maîti-es et des ouvriers, et que les ouvriers dépendissent des maîtres.
Le lendemain, M. Diipré dit en commençant :
— Mes amis, j’ai promis de vous parler de lapropriété; je vais m'acquitter aujourd’hui de ma promesse.
La propriété est le droit de jouir de ce qui nous appartient. Or rien n’appartient autant à l’homme que le fruit de son travail, et le pouvoii- d’en disposer est ce qui le détermine le plus à faire des efforts. Le sentiment de la propriété lui est tellement naturel, qu'il se manifeste même chez l’enfant bien longtemps avant que l’éducation lui ait fait distinguer le sens des motsle^^■e«, le mien. On le retrouve aussi dans tout état de société : le sauvage, qu’on pourrait considérer cojnme un enfant, regarde comme sa propriété l’animal qu’il a tué pour se nourrii- de sa chair et se couvrir de sa peau ; il tient à l’arc et aux flèches qu'il a façonnés de sa main; s’il devait en être dépouillé, il ne se donnerait pas la peine de les faire.
La propriété existe donc partout, parce qu’elle est inhérente à la nature de l’homme. Mais la constatation du droit de propriété des choses exige dans certains cas des précautions, parce que chez les peuples civilisés le nombre des possesseui's et la variété des objets possédés ne permettent pas de connaître à première vue le propriétaire de chaque chose. 11 n’y a aucune difficulté pour ce que nous portons sur nous; chacun voit qm; cela nous appartient. Si une personne vole dans la rue la bourse d’une autre, on s’aperçoit à l’instant qu’il attente à la propriété d’autrui, on le saisit comme un voleur.
— Mais on ne peut pas tout porter avec soi, dit Honoré; je ne puis emporter avec moi mon lit, ma table, mon métier.
LA PROPRIÉTÉ
— Il n'y a pourtant pas encore de difficulté pour ces objets; car, si nous ne les portons pas sur nous, ils sont du moins dans la maison où nous vivons, et l'on présume qu'ils sont la propriété de celui qui y loge. La difficulté commence pour d'autres espèces de biens.
Les biens qui peuvent être la propriété de l’homme sont : ou des biens meubles, c’est-à-dire, mobiles ou susceptibles d’être transportés, comme des meubles, de l’argent, des marchandises; ou des immeubles, c’est-à-dire des choses fixes par leur nature, comme des maisons, des terres. C’est la possession de ces derniei's qu’il est le moins facile de constater. Une personne achète une maison, un champ, mais elle ne peut pas toujours y rester, ni les transpoi-teravec soi, et, si elle veut les vendre, elle ne peut pas les remettre dans les mains de celui à qui elle les cède. La loi vient alors à son aide : au moyen de divers actes par écrit, qu’on nomme actes de propriété, elle rend certain poui’ tous que la maison ou le champ ainsi acquis est bien la propriété de l’acheteur. Avec ses droits ainsi établis, l’acquéreur de maisons, de terres, de bois, ou de toute autre e?pèce d’immeubles, peut les (juitter sans inquiétude ; la loi est devenue la gardienne de sa propriété.
— Savez-vous, s’écria M. Duroure, que la société rend un fameux service aux hommes, en établissant des lois pour constater leurs droits ? Que de soucis elle leur épargne !
— Ce service paraît bien plus grand, quand on léfléchit aux complications que peut présenter la constatation de ce droit. Ainsi une maison peut appartenir à trois ou quatre personnes; des biens sont souvent hypothéqués, et il peut convenir au créancier de ne pas acheter ces biens, et au débiteur de ne pas les vendre. Dans ce cas, la loi assure les droits de chacun, elle prend soin que le débiteur ne puisse pas vendi-e ses biens au détriment de ses créanciers.
Vous savez aussi que des personnes ont de l’argent placé sur l’Ltat, dans ce qu’on appelle les fonds publics. En voici l’origine. Dans des moments de gêne, les nations contractent souvent de grandes dettes qu’elles ne peuvent payer qu’au moyen des impôts. Eu France,le montantde cesdette^ s’élève à plus de sept milliards. Ne pouvant payer cette dette immédiatement, on se contente d’en payer régulièrement l’intérêt ou la rente. En conséquence ou dit
(les gens qui sont les cix%nciers de la nation, qu'ils ont de l’argent place sur 1 L.tat, ou dans la^fowlspiiblics, ou dans la vcntCf comme on dit encore vulgairement. La nation paye l’in t(5rèt, et le rentier ou propriétaii-e de rentes, (jui aurait besoin de rcnti-er dans ses fonds, peut les obtenir quand il lui plaît ; il cèdeson titre de rente àquebprun qui, ayant de l'argent à placer, le lui aebète et sesubstitue à sa place. L’intérêt que la nation paye ainsi pour l’ai-gent qu’on lui a prêté, est considéré comme le placement le plus sûr, parce (jue si la nation manquait à ses engagements, il n’y a pas de propriété qui conservât delà valeur.
— On comprend cela , dit André ; c'est l’honneur du pays qui est engagé. .Mais l’argent que nous plaçons à la caisse d’épargne n’est-il pas eu réalité de l’argent placé sur l’Etat?
— Précisément, mon ami, et ton livret est un titre qui fait de toi un créancier de la nation ; ton argent jouit donc de la même sécurité que les fonds placés sur l’Etat. Aussi tous les troubles qui allèrent la couliance dans la régularité avec laquelle l’Etat peut payer ses dettes, doivent-ils être redoutés de ceux qui déposent des fonds à la caisse d’épai'gne.
Les compagnies ou associations de particuliers qui se forment pour entreprendre de grands travaux publics, empi'unlent aussi, pour les exécuter, des capitaux considérables. Ceux qui leur prêtent de l’argent ont part à la pi’opriété de ces travaux , ils sont copropriétaires. On les nomme aussi actionnaires , pai'ce qu’on nomme actions les titres ou actes (|ui i-eprésentent l’ai-gent versé par eux ou leur part dans la propriété. Ces titres sont encore constatés légalement, et ils peuvent se vendre et se transmettre comme toute autre propriété.
— -Mais, dit Léonard, en assurant un droit à quelques personnes sur certaines choses, la société en prive les autres ; elle rend service à ceux qui ont, au détriment de ceux qui n’ont pas?
— C’est une erreur, Léonard. D’abord, qui est-ce (|ui n’a pas quelque chose chez nous? Personne, pas même les plus pau\res. Tous ont au moins des vêlements, quelques meubles, des outils. Toi-mêmt', Léonard, qui as l’air de te mettre au nombre de ceux qui n ont pas, tu as un mobilier, des outils et des ustensiles assez iKunbreux, de bons habits, quelques livres, et situ n’as pas encore une petite maison à toi , et plus d’argent à la caisse d’é-
LA PROPRIETE
pai-gne, c’est que tu ne l’as pas voulu, puisque tu n'as ni femme ni enfants, aucune charge enlin. Tu es riche, permets moi de le dire, en comparaison de bien des pauvres diables que j’ai vusdans des pays où ils ne se plaignaient pas ; tu es un richard, auprès d’un sauvage.
Quant à dire que la protection de la propriété est seulement en faveur de ceux qui ont, c’est une erreur, comme je vous l’ai montré en vous faisant voir que la richesse est un bienfait pour toutes les classes de la société. Créer et acquérir de la richesse, c’est se rendre utile, puisque c’est augmenter le fonds social ; tout ce qui en favorise la conservation est également un bienfait. On ne peut donc protéger le travail sans protéger la propriété qui en conserve le Iriiit. Si les hommes ne devaient pas jouir du fruit do leurs services, ils cesseraient d’en rendre.
— Mais, -M. Dupré, denianda Léonard, est-ce que ce n’est pas faire appel à un sentiment égoïste?
— Léonaixl, n’appelle donc pas toujours égoïste le sentiment qui porte l’homme à rendi'e service pour une jusle rémunéi’dlion. Faudra- t-il dire aussi que tu es un égoïste parce que tu fais payer ton travail? Ce qui est égoïste, c’est le sentiment qui nous fait sacrifier injusterneut les autres à nous-mêmes, ou qui nous lait voir d’un œil d’envie ce(]ue les autres ont de plus que nous. N’est-il pas juste et digne que chacun pourvoie à ses besoins et à ceux des enfants qu’il a mis au monde? Eh bieii ! celui qui, par des efloi'ls du coi’ps ou de l’intelligence, rend service à son pays et laisse une foi’lune <jui mettra ses enfants à l’abri du besoin, celuilà a doublement fait du bien.
Mais il ne suffit pas que l’homme puisse conserver le fruit de son travail et en jouir seul, car alors le motif qui nous porte a travailler serait purement égoïste, comme lu disais tout à l’heure. 11 importe qu’on puisse léguer a[)rès sa moi t ce ({u’on a gagné. Ce n’est en elfet qu’une simple forme de la liberté de donncj- ce qui nous appartient; l’e.xercice de cette liberté devient le deiTiier acte de notre vie. C’est pour cela que, dans tous les pays civilisés, la société assure aux citoyens le droit de disposer de leurs biens par testament, sauf quebjues restiâctions établies dans un intérêt social ou dans uii intérêt de justice et d’humanité.
Partout, fau contraire, où les citoyens ne sont pas certains de jouir et de disposer librement de leurs biens, la société reste dans l’enfance. L’histoire est là pour confirmer ce que j’avance; elle nous montre que dans tous les temps les nations les plus florissantes ont été celles où la propriété a été le mieux protégée. Aujourd’hui encore, quels sont en Europe les peuples les plus riches et les plus prospères? Ce sont ceux qui ont entoui-é de plus de garanties les biens des citoyens. Voyez au contraire ces contrées de l’Asie où nul n’est jamais sûr de ne pas être dépouillé de ce qu’il aura péniblement acquis. Malgré les avantages que la nature leur a prodigués, le commerce y languil, l’agriculture et l’industrie ne font point de pi-ogrès; on n’ose l ien entreprendre , parce (ju’on n’est jamais sûr de recueillir le fruit de son travail; une impulation rare y végète péniblement sur un sol qui pourrait nourrir dix ibis plus d’habitants.
— Cela se comprend très-bien, M. Dupré, dit Léonard. Le travail est une peine, comme nous le savons tous. Aussi, lorsqu’on n’est pas sûr d’en jouir , on ne travaille que pour le présent , on n’ose rien tenter pour l’avenir; et cependant ce n’est qu’en travaillant en vue de l’a\enir que les hommes et les peuples font des progrès. Je comprends cela ; mais si l’outil que j’ai fabriqué m'appartient bien, parce <jue j’y ai mis mon travail; si le blé qu’un homme fait venir est bien sa propriété, pai ce que c’est le fruit de ses sueurs , il me semble qu’il n’en est pas de même de la terre qui a porté la récolte. Ce n’est pas lui qui l’a faite ; c’est Dieu, et Dieu l’a faite pour tous les hommes. Pourquoi cet homme en jouit-il à l’exclusion des auti-es? La loi , en lui en attribuant la propriété, commet une injustice à l’égard des autres hommes qui y avaient droit comme lui.
— Comment, Léonard, tu en es encore à cette erreur de croire que c’est la loi qui a ciéé le droit de propriété, et que tout ce que nous avons nous appartient uniquement parce que la loi nous a donné des droits dessus ! Distingue donc entre les choses qui existent de par la loi, et celles qui ont leur fondement dans la nature , et sans lesquelles la société ne subsisterait pas un jour. Le droit de propriété est de ce nombre ; la loi ne l’a point créé, il
existe de toute éternité ; elle ne fait que le reconnaître et le sanctionner.
LA PROPRIÉTÉ
— - Cependant, reprit Léonard , comment la terre, qui n’est le fruit du travail de personne, a-t-elle pu appartenir à quelqu’un avant que la loi l’eût déclaré?
— Par une raison très simple , Léonard. Dis-moi, celui qui construit une maison en est-il piopi iétaire?
— Oui, puisqu’il y a mis son travail.
— Mais cette maison repose sur la terre. Or, puisque tu n.’admets pas la légitimité de la possession de la terre, on serait donc propriétaire de la maison, et non de la terre sur laquelle elle est construite. C’est difficile à concilier , et tu n’avais pas pensé à cette difficulté. Mais continuons. Les habits que fait Michel sontils bien sa propriété ?
— Sans doute, puisqu’il les fait lui-même.
— Et les souliers que lu achètes, t’appartiennent-ils ?
— Certainement, puisque je les paye.
— Et la petite maison d’Honoré lui appartient-elle aussi?
— 11 n’y a pas de doute, c’est son père qui la lui a laissée.
— Maintenant je suppose que tu aperçoives parmi les cailloux qui bordent la route une pieire qui brille au soleil, et que tu reconnaisses que c’est une pierre précieuse. T’appartiendrait-elle?
— Oui, puisqu’elle n’est à personne et que je l’ai trouvée.
— .Mais si un autre l’avait ti’ouvée avant toi?
— Elle serait à lui : c’est le droit de pi-emier occupant.
— Encore une auti e supposition. Un de tes amis te fait cadeau d’un livre pour ta fête ; ce livre sera-t-il bien ta propriété ?
— Sans aucun doute, puisqu’il me l’adonné.
— D’après cela, voilà cinq manières de devenir propriétaii’e des choses : 1" par \c travail, en les fabriquant ou les faisant venir; 2° par achat J en donnant en échange de l’argent ou quelque autre chose; 3o par héritage; 4opar don ou donation; 5° par trouvaille ou par droit de premier occupant. Remarquons toutefois que, sauf le cas fort rare de trouvaille, toutes les manières d’arriver à la propriété se réduisent à une seule, le travail. Car celui qui vend, celui qui lègue et celui qui donne ont toujours acquis eux-mêmes par le travail, ou bien acheté ou reçu de gens qui, en dernière analyse, avaient créé la chose par leur travail. Du reste, dans toutes ces manières de devenir propriétaire d’une chose, la loi ne crée pas le droit de propriété, elle ne fait que sanctionner
ce qui existait avant elle, et que la conscience de tous les hommes a confirmé depuis l’origine du monde.
MaiSjM. Dupré, il n en est pas de la terre comme des autres choses qu^on peut multiplier sans cesse. Une fois qu’elle est possédée par uu plus ou moins grand nombre de propilétaires, comme en t rance, ceux qui n’en ont pas ne peuv'ent pins en avoir.
— D’abord cette dernière assertion n’est pas exacte, Léonard ; tous les jours il y a des portions de terre mises en vente, tout le monde a droit d’en acheter; il suffit seulement de s’en être procuré les moyens par le travail. C’est difficile sans doute pour quelques-uns, mais moins que vous ne croyez pour ceux qui ont une ferme volonté et qui font des effoi ts suffisants. La meilleure preuve, d’ailleurs, que la propriété n’est pas si difficile à acquérir, c est le nombre considérable de propriétaires qui existent en I- rance. D’après les rôles des communes on y compte environ 8 millions (le chefs de famille possédant un immeuble quelconque, ce qui, à raison de (piatre personnes par famille, donne 32 millions sur 37, participant à la propriété de la terre.
Maintenant examinons ciunmenl ceux qui possèdent la terre \
sont anivés. Est-ce la loi qui la leur a donnée? Non; tous l’ont
achetée ou 1 ont reçue par héritage. Et comment ceux qui la leur
ont vendue ou transmise, la possédaient-ils? Ils l’avaient aussi
acquise ou j-eçue d’autres personnes qui la possédaient au même
titre, et ainsi de suite, en .remontant de génération en génération. ‘
-Mais, objecta Léonard, il a pu se ti'ouver, pour certains domaines, des détenteurs qui s’en sont emparés par v iolence ou qui les ont acquis par des voies illégitimes.
— Tu ne fais pas attention, Léonard, que ceci confirmerait la valeui du laisonnement. Carsi ces détenteurs injustes ont lavi ces biens aux possessem-s légitimes, il y a eu seulement interruption dans la transmission l'égnlièrede la propriété. Auparavant laposses-
sion était légitime , comme elle Ta été depuis pour ceux qui ont acquis ces biens plus tard.
Et à ce sujet, mes amis, vidons tout de suite une objection dont on abuse, et voyons si les fortunes injustement acquises sont aussi nombremses qu’on veut bien le dire. Jetons les yeux autour de nous, quetrouvous-nous?Despej'soimes qui possèdent une for-
LA PROPRIÉTÉ
tune patrimoniale ou qui s’en sont fait une par leur travail et leur talent, dans l’industrie, dans le commerce, dans les affaires ou le barreau. A peine en citeriez-vous (juebiues-unes dont la fortune vous paraîtrait suspecte, et encore peut-être l'e qu’on en dit n’est-il que l’effet de la jalousie excitée par leur habileté? Admettons cependant qu’il y ait quelques personnes dont la fortune soit entachée d’illégitimité; (jue serait ce petit nombre en comparaison de la masse des honnêtes gens dont l’avoir a été acquis par des voies régulièios? Accuserions-nous l’humanité tout entière parce (jiTil y a dans le monde des ciâminels et des pervers?
Mais, pour en revenir à la question, quelle que soit la manière dont ceux qui possèdent la terre l’aient ac(}uise, nous arrivons toujours, en remontant de génération en génération, à un premier occupant , c’est-à dire à un homme qui Ta trouvée vacante et y a donné ses soins le premier. Tu admets bien, Léonard, que Thomme qui trouve une teiae inoccupée et qui, en y appliquant le pi'einier son travail, lui fait poider une récolte, ait un droit exclusif sur le fruit de ce travail?
— Sans aucun doute, M. Dupré.
— Tu lui contestes seulement le droit de transmettre à ses enfants ou à d’autres le droit exclusif de cultiver cette terre?
— Je crois pouvoir le faire avec justice ; car celte terre n’était pas plus à lui qu’aux auti’es hommes, puisqu'elle est un don de Dieu. Ce qui était à lui, c’était la récolte, et il en a disposé.
— Eh bien ! Léonard, tu vas voir qu’il adroit de disposer aussi de la terre. Avant qu’il ladéfi ichât, elle était dans l’état où tu vois encore aujourd’hui les terres incultes, couveite de mauvaises herbes, de ronces, de chardons, d’arbustes épineux ou de grands arbies. Il ne lui a pas fallu seulement, comme aujoiud’hui dans nos terres cultivées, laboui'er, puis semer et récolter ensuite. Il lui en a coûté bien davantage pour abattre les arbres et airacher les racines qui encombraient le terrain, pour défoncer le sol, en extraire les mauvaises herbes et les pierres. Comme il n’avait aucun de nos instruments perfectionnés de culture, avec lesquels un défrichement est encore une opération si coûteuse, il a eu énormément de peine ; il a donc rendu un immense service à l’humanité en faisant produire à la terre des substances qu’elle ne fournissait pas auparavant. Puis, quand il aura pris toute cette
peine, les Jiommes se ci’oiront quittes envers lui en lui laissant enlever sa récolte ; ils poui’ront ensuite s’emparer de la terre ainsi mise en culture. Kst-ce juste, Léonard
-Non, .Monsieur; je n’avais pas tenu compte de ce travail pénible de déCrichement. Cependant comment justifier qu^un homme puisse, en s’emparant de la terre, s'approprier les dons que Dieu fait gratuitement à tous les hommes ?
^ — C est que tu commets une erreur en croyant que l’homme s approprie les dons de Dieu. Ce qui est un don de Dieu, c’est la faculté de porter des récoltes, qu’il a donnée h la teri-e ; ce qui est de 1 homme, c est le travail que fait celui-ci pour mettre cette terre en culture. Ce que l’homme transmet, et que ses successeurs transmettront à leur tour, c’est uniquement le droit de disposer de ce travail. Puis les générations suivantes de possesseurs en appliquant aussi leur travail à cette terre, la mettront en état de lapporler des récoltes plus abondantes ; ils la purgeront de plus en plus de mauvaises herbes; ils la fécondei-ont par des additions successives d’engrais ; ils défonceront le sol à une plus grande profondeur; ils le nivelleront et l’assainiront; enfin la valeur delà terre s’accroîtra de tous les travaux qui se feront dans le pa\s, routes, ponts, canaux, qui i-endront l’abord de la terre plus facile ou fa\oriseront le transport des denrées. En transmettant cette terre dont la valeur se sera ainsi accrue graduellement, les pj-opriétaires céderont le droit de jouir des travaux exécutés par leurs prédécesseurs et par eux.
Ce qui prouve ce que j’avance, c’est que, dans les pays peu peuplés et où il y a de grandes étendues de terres inoccupées comme le Canada, les Etats-Unis, le Brésil, la Nouvelle-Zélande,* le cap de Bonne-Espérance, les îles Mavotte , etc , le gouvernement, pour y attirer des habitants, offre ces terres à un prix qui varie de 2 fr. oO.c. à 24 fr. l’hectare ; dans l’Algérie, ce pays si fertile qu’on le nommait autrefois le grenier des Romains, mais qui est resté presque inculte depuis des siècles, le gouvernement
na demandé longtemps qu’une redevance presque nominale de 1 fr. par hectare.
Ce que je dis là ne s’applique pas seulement à la terre ; il en est de même de toutes les industries. Elles profitent des amélio- J-ations qui se font dans le voisinage, de la création d’un che-
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min, d’un canal, de tout ce qui augmente la richesse et l’activité dans le pays. Les individus sont dans le même cas : un ouvrier gagne trois francs dans une localité ; avec la même aptitude il en gagnera quatre dans la même industrie, mais dans une localité différente; il ne gagnerait peut-être que quarante sous dans une autre.
11 reste donc bien démontré maintenant que ce qu’on transmet en vendant ou léguant la terre, c’est moins le droit de profiter de la faculté de produirt», qui réside dans le sol, que celui de jouir du travail employé pour la mettre dans l’état où elle est. Un de nos plus célèbres agronomes, M. de Dombasle, a même dit que si l’on additionnait les travaux de toute espèce effectués seulement depuis deux siècles sur une propriété quelconque, on reconnaîtrait que le total dépasse de beaucoup la valeur de la propriété. 11 n’y aurait pas de terre qu’on pût acquérir aujoin-d’hui, s’il fallait rembourser ce qu’elle a coûté de travail, et surtout s’il fallait tenir compte de la peine résultant de l’imperfection des instruments primitifs de cultui’e. Ainsi, malgré l’appropriation de la terre, les générations présentes jouissent bien gratuitement de la fécondité que Dieu a mise dans le sol ; elles sont même arrivées à jouir gratuitement d’une grande partie des travaux e.xécutés par les générations précédentes. L’appropriation de la terre a donc rendu un incontestable, un immense service à l’humanité. .Mais les hommes ne pourraient-ils pas obtenir le même résultat par quebjue autre système? C’est ce qu’il faut examiner.
Pour être stimulé à faire des efforts, il faut que l’homme suit certain de jouir du fruit de son travail. Cette certitude est surtout nécessairoquand il s’agit de la culture de la terre. Dans l’industrie, où les produits se confectionnent en quelques mois et même en (juclques joui's, on recueille en très-peu de temps le fruit de ses peines. En agriculture, au contraire, il faut faire de longues avances à la terre. C’est même ce qui empêche tant de cultixateurs d’améliorer leur position. Cela est si vrai, que les fermiers <jui ne sont pas pi-opriétaires ne se décident jamais à faire de grands travaux d’amélioration, quand ils n’ont pas de longs baux qui leur donnent la certitude de rentrer dans leurs avances. M. Bertrand vous en dira quelque chose.
— Certainement, dit celui-ci, je n’aurais jamais entrepris ce
que j’ai fait sur la forme de M, Valcour, s’il n’avait pas eu assez de conhdnce pour m’offrir un bail de vingt-sept ans.
- Et M. Valcour n’aurait jamais pu lui-mème vous faire cet
avantage, s’d iVavait été possesseur perpétuel pour lui et ses enfants ?
Vous voyez, par là, que la propriété de la terre tourne au profit de la culture, et par conséijuent au profit de l’humanité, qm a dès lors plus de pain , de vin, de viande, de bois, de chanvre, de laine, et de toutes les choses nécessaires à l’homme. Voyons poui tant comment on pouri-ait cultiver la terre sans son appiopriation. 11 n y a pour cela que deux moyens : permettre à tous tes hommes de la cultiver chacun à son tolir, ou bien la faire cultiver en commun au profit de la société.
Le premier moyen est purement im[iraticable , car il y aurait là des difliciiltés dont la pensée fait recaler l’imagination. Mais voyons le résultat. Si aujourd’hui un fermier qui n’a qu’un bail de neuf ans, ne songe qu’à faii-e rapporter le plus possible à la tei-re, dùt-il la laisser tout à fait épuisée à la fin de son bail, que feront des hommes qui n’auiont qu’une année devant eux? Ils
ne feront rien pour l’avenii-, et nous revenons à la culture de l’enfance des sociétés.
Voyons maintenant l’auti-e système, celui de la culture en commun, ou de la communauté; car ce n’est pas seulement à la terre que nous dévidons appliijuer le principe de la suppression de la propriété, ce serait à tous les biens. Tout ou rien ; il faut laisser les choses comme elles sont ou établir d’une manière générale le principe de la communauté des biens.
Que dites-vous là, M. Dupré? s’écida Honoré, seiévoltant à la pensée de travailler pour des paresseux (jui ne feraient pas le quart de sa besogne. Vous n’y pensez pas.
> j i pt^iise, Honoré, et j’y ai beaucoup pensé, mais c’est pour me convaincre combien un pareil système est impraticable et contraire aux intérêts de l'humanité. La communauté des biens attenteiait aux libertés les plus saciées , car nul ne serait plus libre, comme aujourd’hui, d’applifjuer ses facultés à ce qui lui plaît le plus; il laïulrait que chacun fit , non ce qui lui convient, mais ce qui conviendrait à la société. L’Etat devrait assigner à chacun sa protession et lui mesurer son travail et son repos; il
LA PROPRIETE
devrait créer, suivant ses besoins, des industriels, des laboureurs, des commerçants, des ingénieurs, des savants, des artistes, comme on fabriquerait des instruments dans une usine. Ce serait insensé, si ce n’était odieux.
En eflèt, un système semblable ne pourrait s’établir que par la spoliation, c’est-à-dire par la violation de droits reconnus jusqu’à ce jour. Car, pour être sûr que chacun aura également , il faut commencer par dépouiller chacun de ce qu’il possède, afin de procéder à un pai tage. Ainsi je rapporterai à la masse ma maison et ma propriété; MM. Lenoir, Dubuisson, Blondeau, Hoyer, rapporteront lem* manufacture et leurs foiges; M. Valcour, son domaine; M. Bertrand, sa ferme, et ainsi des autres. Toi, Michel, tu rendras ta maison.
— Mais non, M. Dupré, je n’entends pas ça.
— Mais si , c’est nécessaire. Toi , Honoré , lu rendras ton clos.
— Je n’en ferai certainement rien.
— Tu as beau dire, c’est forcé. Toi , Maurice, tu rapporteras ton métier.
— On verra plutôt.
— Et toi , Bastien, ton mobilier ; et toi , Martial , tes outils.
— Eh ! non , mille fois non , M. Dupré.
— On vous y forcera. Ainsi le veut le système, car il faut que chacun ait sa part. Oui est-ce qui y gagnera? Le père Trinquart, qui a toujours tout bu, et Madeleine qui ne fait rien du matin au soir, et Barnabé le fainéant, dont les enfants traînent la guenille et sont la terreur des vergers.
Ouant à savoir comment on s’y prendrait pour donner une part égale à chacun cl la même pour tous , c’est ce que j’ignore ; je dis ce qu’on serait forcé de faire, mais je ne m’en charge pas; car comment donner des parts égaies à tous quand le fonds à partage!’ se compose d’une multitude de choses ditîérentes? Vous savez que de contestations s’élèvent pour le partage de la moindre propriété. Que serait-ce, s’il s’agissait de partager tout ce qui existe dans un pays comme la Er.iiice? Pourquoi donner à l’un un morceau de pré, à l’autre un lop.n de bois; à un troisième une maisonnette, à un (]uatrième une portion de château; à celui-ci un bœuf, à celui-là un àne? Puis de (juel droit, sous
un régime d'égalité, assignerez-vous sa part à l^in dans les riantes plaines de la Touraine , à l'autre dans les âpres montagnes de l'Auvergne, à celui-ci dans les sables arides des Landes , à cet autre dans les gi*as pâturages de la Normandie? Voyez-vous le moyen de lever cette difficulté? Pour moi, je ne le vois pas.
Calculez maintenant la perte de richesse qui résulterait d’une semblable division du fonds social. D’abord il y a des choses qu’elle rendrait impossibles. .Vinsila médiocrité générale ne permettrait pas de planter des bois; comment, en effet ^ (juand on a besoin de tout son revenu pour vivi’c, se livrer à des travaux dont on ne peut recueillir le fiaiit que dans vingt ou trente ans? D’un autre coté, divisez une belle maison, une manufacture, un beau magasin, vous en réduisez aussitôt la valeur.
— Pardon, AI. Dupré, si je vous fais une question, ditLéonard. Ne pouri-ait-on pas vendre les propriétés qui de leur nature seraient indivisibles, et en partager le pnx?
• — Ce n’est pas possible, Léonard; car, si on faisait ce partage, ce serait pour établir l’égalité; or l’égalité ne peianettrait à personne d’acheter ces propriétés, puisque ce serait reconstituer les grandes fortunes qu’on aui'ait précisément pour objet de supprimer. Ce système conduirait nécessairement à la destruction de tout ce qui a une gi'ande valeur et qui n’est possédé que par un petit nombre de personnes. On détruirait ainsi les belles habitations, les châteaux, les parcs, les beaux meubles, la vaisselle d’argent , les bijoux , les équipages et tous les objets de luxe. On appauvrirait immensément le pays, on ruinerait les riches, et à peine y aurait-il quelque chose à donner pour le moment aux pauvres. Voyons cependant ce que ces derniers auront gagné.
Le partage du bien des riches n’a pas supprimé la nécessité du travail; car on a besoin de pain , de vêlements et de toutes les choses nécessaires à la vie. 11 faut continuellement renouveler ce qui s’use et se consomme; or, à moins d’employei- la foi-ce et de faire des hommes autant d’esclaves , ils ne voudi’ont pas travailler sans être payés. Mais alors l'inégalité renaît immédiatement : les gens actifs , intelligents et économes deviendront riches, tandis que les paresseux , les ignorants et les dépensiers redeviendront pauvres. Les choses retourneront ainsi à leur état