‹ Manuel populaire de morale et d'économie politique [microform]Chapitre 21 sur 51 · L.\ PROPRIETE · texte numérisé non relu

L.\ PROPRIETE

naturel ; piais le pays aura épi-ouvé une perte qu'il sera peut-être des siècles à répaier. De riche qu'elle était, la société tout entière sera devenue paiivi’e.

— Les pauvres, du moins, auront gagné quelque chose, répliqua Michel.

— C'est ce qu’il s’agit de voir. Dans le principe, sans doute, ils auront eu une petite part dans la distribution des biens des riches; mais cette part n’assure pas les besoins futurs. Pour y satisfaire, il faut recommencer à travailler. Or, comme dans un état d’égalité, chacun n’a que de faibles moyens, il n’y auia plus d’occupations pour ceux qui travaillent maintenant pour les riches. .Ainsi les bijoutiers, les orfèvres, les brodeurs, les passemenliers, les ébénistes, les ouvriers en voitures, les tapissiers, les ciseleurs, les sculpteui's, les artistes, que sais-je enfin? tous ceux <jui fabriipient des objets de luxe se trouveront sans travail, ils seront l’éduits à d'humbles travaux, dans lesquels ils réussiront fort mal. Ils viendront faire concun ence aux ouvriers qui s’y livrent , et les uns comme les autres vivront misérablement.

— M. Dupré, dit alors Léonard, je comprends l’injustice d’un système d’égalité qui traite de la même manière les paresseux ou les ignorants et les gens intelligents ou laborieux. .Mais, tout en laissant chacun jouir du fruit de son travail, ne pouriait-on pas décider seulement que nul ne pourra posséder de biens-fonds, et que toutes les tei'res seront cultivées en commun ? 11 me semble que ce mode de culture lentédierait à l’inconvénient de l’accumulation de la propriété dans quelques mains.

— D’abord , Léonard, je te ferai remarquer que ton système débute encore par une injustice; car, pour que l’Etat devienne possesseur de toutes les teiTes, il faut qu’il dépouille ceux qui les possèdent. C’est toujours la guerre, à ceux qui ont quebjue chose. Mais que deviendraient ces terres? Comment seraient-elles cultivées ? A qui en appartiendrait le l evenu ?

— Elles seraient cultivées au profit de la communauté , et le produit réparti entre tous les habitants.

— Mais , Léonard , ce système est du communisme pur. Cela n’a pas d’autre nom.

— Je l’avoue, M. Dupré.

— Eh bien! Léonard, j’y vais répondre en deux mots. Ou bien

TEtat répartira le produit des teri'es entre tous les travailleurs, en raison de la valeur de leur travail, et à l’inslant l’inégalité renaît, les l'iclies et les pauvres reparaissent ; ce n’élait donc pas la peine de lien changer. Ou bien il le répartit entre les travailleurs, en raison de leurs besoins , et sans aucun égard pour la «litréreuce de leur travail : c’est le communisme le plus radical. Vo\ons-en les conséquences, et pour cela prenons des exemples.

Je ne vous pai’lerai pas de ceux qui sont ici présents. Mais voici Pierre Clacbet et son gendre Nicolas qui sont lexés tous les matins avant le jour, qui ti-a\aillent encore le soir à la lumière pour raccommoder leurs outils et pour préparer leurs plants et leurs semailles, et qui, a\ec tout cela, ne mangent que du pain , du fromage et des choux, et ne boixent que de la pifpiette; (juand viendra le jour de la lécolte, ne recevront ils pas plus que les fi’ères Hubert (jui passent la plus grande partie de leurs journées au cabaret? Si l’on donne aux uns et au.v autres en propoi-tion de leur travail, voilà dès la premièi’e année des l iches et des pauvres comme auparavant. Mais si vous donnez à tous la même part, il se trouvera que les hommes laborieu.x auront trax^aillé pour les fainéants et les ivrognes.

— Merci de l’avantage, dirent Honoré, Martial, Benoît et quelques autres laborieux ouvriei's.

— Trouveriez-vous juste , continua M. Dupré, que la grande ITançoise, qui va jaser de maison en maison, et dont le lil est si sale et si mauvais que les tissei'ands n’en veulent plus, vînt rnèlei" ses écbex eaux avec ceux de la mère Morand pour recevoir la moitié du prix de l’ouvrage qu’elles auraient fait à elles deux ? En sorte que la mèi'e Morand se serait exténuée à travailler seize heures par jour, et à devenir la plus habile filense du pays, pour pi’ocul'cr à une grande fainéante le plaisir de baxarder sans rien faire. 11 y a des gens que la crainte de mourir de faim peut à peine obliger à tivixaillei’ quelques heures pai‘ semaine; s’ils pouvaient espérer d’avoir leur part dans le travail des autres, ils ne feraient plus rien du tout. C’est l’histoire du cheval giis de M. Bertrand, qui tii'e passablement quand on l’attelle seul; si on le met avec d'autres, il lais.se tirer les autres et il se repose.

— Oh ! pour cela , c’est bien vrai , dit M. Bei'tiand , il y a des paresseux parmi les animaux comme parmi les hommes.

LA PROPRIÉTÉ

— Ce n’est pas tout, reprit M Dupré. Voyez dans quel embarras la communauté va se trouver pour faire cultiver ses terres. Si elle ne paye pas ses travailleurs selon le travail qu’elle leur demande, de quel droit dira-t-elle à chacun : « Cultix'ez ceci ou cela. Vous, bêchez ce sol dur et pierreux ; toi, travaille cette terre douce et légère. » Le svstème transformerait les travailleurs en esclaxes, et alors on aurait le travail des esclaves, c’est-à-dire un travail sans valeur, (piand il n’est pas accompli sous l’œil d’un surveillant, le fouet à la main. Je n’ai pas besoin d’aller bien loin pour vous donner un exemple de ce que serait le travail exécuté sous l’empire de la communauté.

Bappelez-vous ce qu’étaient avant la vente les communaux de ce village. Vous ne pouvez pas xmus en souvenir, André, Léonard, Honoié et beaucoup d autres; vous étiez trop jeunes ou vous n’étiez pas encore à Mirebeau ; mais xmici Michel, Benoît, Martial, Bastien, sans compter M. Dnroure, M. Ravaud, le pèreFrapin, et tant d’antres qui penx^ent vous dire ce qu’il en était. Y avait-il rien de plus misérable que ces communaux? Chacun y voulait mener sa vache , y prendre de l’herbe ou des fagots ; mais personne n’y voulait porter du fumier; per-onne n’y voulait labourer ou planter un arbre. C’étaient les plus mauvais prés et les plus mauvais bois, une lande plutôt et un marécage ; vous pouvez xous en faire une idée en voyant ce q e sont encore les communaux dans les villages x^oisins (jui les ont conservés, .-\uj^‘urd’hui, au contraire, que chaque propriétaire a intérêt à les soigner, ce sont les meilleures terres à blé, ce sont les prés où l’herbe est le plus fine et le plus toutTue, et les bois sont déjà le plus bel ornement du x illage. Comparez ainsi les effets de la communauté et les résultats de l'appropriation du sol.

Je puis vous donner un exemple très frappant des effets de la communauté En 1842, le maréchal Bugeaud fonda trois villages en Algérie; il y plaça des soldats à qui il délivi-a des terres à cultiver en commun, et qui continuaient à l’ecevoir les vivres et la solde. Le produit des terres devait former une masse destinée à les marier et les établir. 11 donna, en outi‘e, à chacun en particulier, un petit champ qu’il pouvait ti availler un jour par semaine.

Eh bien! le maréchal, étant allé les visiter deux ans après, fut singulièrement surpris de l’état où il trouva les choses. Malgré

lo

l'influence de la discipline et l’habitude de la vie militaire , les effets du travail en commun s’étaient manifestés ; presque rien ne s’était fait. Les colons déclarèrent qu’il n’y avait pas d’émulation parmi eux, qu’ils travaillaient comme les paresseux, parce qu’ils comptaient les uns sur les autres. Les dissensions avaient pris la place de l’affection qui les unissait auparavant. Us prouvèrent môme que dans le seul jour qui leur avait été donné par semaine pour travailler à part, ils avaient plus fait que dans les cinq jours du travail en commun. Aussi accueillirent-ils avec la plus vive reconnaissance la suppression de la communauté, même a la condition de n’avoir plus leurs vivies ni leur solde.

Au résumé donc, en passant mêirie sons silence l’injustice fondamentale d’un système qui commence par la spoliation, la communauté a poLii- résultat la diminution de la richesse du pays; c’est la commimauté de la misère.

Si l’on se contente de faire un premier partage, laissant chacun tirer parti de son lot comme il l'entend, alors l’homme laborieux, intelligent, économe, accroît sa part ; le paresseux, l’ignoi-ant, le dissi[)é diminue la sienne et redevient pauvre. L’inégalité renaît, les paresseux et ceux qui n’ont rien recommencent à se plaindre, cojnme aujourd’hui, des biens soi-disant mal acquis des riches.

Si l’on veut établir une espèce de communisme dans lequel l’Etat se fait le grand entrepreneur de tous les travaux, rétribuant les citoyens en laison de la valeur du tiavail de chacun, alors de la dilTérence des aptitudes et des eflbrts résulte encore la différence des avantages possédés par chacun , c'est-à-dire l’inégalité sociale complète, avec tout son cortège de degrés , depuis l’extrême richesse jusqu’à l’extrême indigence. L’Etat ne fait que ce qui a lieu aujoui'd hui, mais il le fait infiniment moins bien.

Si l’on va jusfpi’au communisme complet , dans lequel personne n’a rien, et où l’Etat, possédant tout, entrepi'cnd d’assurer la satisfaction des besoins de chacun , sans aucun égard pour la valeur de son travail , alors, toute caus(î d’ardeur et d émulation cessant, tout languit, tout devient de plus en plus improductif, la communauté descend graduellement jusqu’à la misère, et le régime (|ui devait procurer le bien-être à tous, n’a pas môme du ])aiii à leui' donner.

NEUVIÈ.ME ENTRETIEN.

L INEGALITE P.ARMI LES HO.M.MES I SES CAUSES ET SO.N UTILITE MOYENS u’eN AFFAIBLIR LES EFFETS.

L’événement tant redouté à Mirebeau était arrivé. MM. Lenoir et Dubuisson, après avoir prolongé leurs sacrifices tant qu’ils avaient pu, avaient été forcés de s’arrêter. Leurs capitaux étaient absorbés , et il n’y avait plus moyen de s’en procurer. La vente était presque nulle, et les prLx étaient tombés si bas qu’ils ne couvraient plus les frais ; il y avait impossibilité pour eux d’aller plus longtemps.

Réduits à cette extrémité, ils avaient cherché quels moyens seraient les moins préjudiciables à eux et à leurs ouvriers. Tous avaient des inconvénients. Le renvoi immédiat de tous les ouvriers était une mesure à laquelle leui humanité ne pouvait se décider. D’un autre coté, continuer à les faire travailler tous, même en réduisant les salaires, n’était pas possible, parce qu’on ne pouvait plus ranimer la vente en baissant les prix ; d’ailleurs, il faudrait renouveler la matière première, et il n’y avait pas à songer à se procurer des capitaux pour cet objet.

Restaient deux autres moyens : réduire le nombre des jours de travail par semaine, ou réduire le nombre des ouvriers. Le premier permettait de les conserver hms, en leur fournissant la possibilité de pourvoir à leurs besoins les plus pressants. Ils traitaient ainsi tout le monde également ; mais cette égalité était la misère pour quebjues-uns. Avec le second moyen ils pouvaient faire un choix, ne renvoyer que les ouvriers qui se trouvaient en position d’attendre avec moins de peine la reprise des travaux, et conserver ceux que la perte de leur gain journalier aurait mis dans l’impossibilité de nourrir leur famille. Ce moven avait bien l’inconvénient de les faire accuser de partialité; mais, comme il leur paraissait le plus humain, ils résolurent de le prendre et de braver les criailleries.

Us provinrent donc les ouvriers . au commencement de la semaine, de la triste nécessité où ils se trouvaient. Ils indi(pièrent en même temps le parti auquel ils s’étaient arrêtés après nu mûr examen : c’était de suspendre les travaux en conservant le tiers des ouvriers; ils ajoutèrent que le samedi suivant ils désigneraient ceux qu’ils continueraient à employer. Dans rintervalie, ils prirent tons les renseignements possibles sur la position de famille des différents ouvriers. Aussi, quand ils firent connaître leur choix le samedi, il souleva moins de réclamations qn’on n’aurait pu le craindre. Tous ceux qui forent congédiés n’acceptèrent pourtant pas leur renvoi sans murmure ; quelques-uns crièrent à l’injustice, et passèrent de là, comme d’habitude, à des plaintes générales contre l’inégalité des conditions.

M. Dupré comprit la nécessité de mettre lin à des récriminations qui, en aigrissant les ouvriers, ajoutaient au malheur de leur position. 11 commença donc ainsi le dimanche suivant :

— Vous le savez, mes amis, un nouveau malheur est venu frapper notre commune Quoiqu’il fût prévu depuis longtemps, il n'en est pas moins pénible pour ceux qu’il atteint , et tiès-affiigeant pour nous tous, qui ne pouvons voir sans chagrin nos parents et nos amis dans la peine.

— Merci de votre pitié, M. Dupré. dit d’un ton ironique Paul Boitard; mais cela n’améliore pas notre position.

— Je le sais, Paul; pourtant c’est une consolation desavoir que les autres y prennent part, et qu’en cas de détresse, ils sont disposés à tout faire pour la soulager.

— J’aimeiais mieux, dit avec fierté André, qui, en sa qualité de célibataire, était aussi l’un des congédiés, j’aimerais mieux ne pas me trouver dans le cas d’avoir besoin de secours

— Tu as raison, André; il sied mieux à l’homme de se suffire à soi-mème que de recourir à la charité ; mais il faut savoir se l'ésigner aux maux qu’on ne peut empêcher. Aurait-on pu. par e.xemple, empêcher les deux dei’uières récoltes d’être mauvaises?

— Non, M Dupré ; mais vous avouerez que cette disette frappe beaucoup plus les uns que les autres.

— J’en conviens, André; mais sais-tu un moyen de faire que tous les hommes soient égaux dans ce monde? Crois-tu donc que l’inégalité soit quelque chose qu’on (misse faire disparaître cà

lTnégalité parmi les hommes.

l’aide d’une loi ou d’un article du code? Examinons et jugeons.

Jetons les yeux dans la nature : partout nous y voyons l’inégalité, dans la difi'érence des climats comme dans la richesse du sol; elle n’existe pas seulement chez l’homme, mais encore parmi les animaux et les plantes. Voyez le bœuf, le cheval, le chien, léchât, il n’y en a pas deux (jui se ressemblent ou qui aient même caractère, même docilité, même ardeur. Mais chez l’homme quelle difi’érence ! C’est qu’aux qualités physiques s’ajoutent une multitude de qualités intellectuelles et morales qui en font l’être le plus complexe que l’esprit puisse imaginer. Enumérons un peu.

Les uns sont forts, vigoureux, bien poi tants; les autres sont faibles, chétifs, malingreset maladifs; l’un estca[iablede faire de longs étroi ts, l’autre est tout de suite épuisé. Les uns ont de la sou- (desse et de l’agilité et sont aptes à tous les travaux du corps; d’autres, au contraire, sont lourds et pesants et ne peuvent se livrer qu’à des ti'avaux grossiers.

Sous le rapport de l’intelligence, nouvelles différences plus importantes et plus nombreuses. L’un a l’esprit ouvert, et comprend facilement, l’autre a l’esprit lourd et épais, il saisit avec peine. Quebjues-uns ont une mémoire heureuse, ils retiennent tout; d’autres apprennent péniblement et ne retiennent rien. Celui-ci a l’imagination vive, un esprit Inventif, il saisit les occasions et les fait naître; celui-là ne sait rien créer, ne tire parti de rien, et aperçoit les occasions quand elles lui ont échappé. Un autre a le jugement sain , il voit bien les choses et n’cntre()rend rien de hasardé ; sou voisin, au contraire, a l’esprit fau.x, il se lance étourdiment dans les entreprises et les compromet par son imprudence.

Sous le rapport du caractère et delà conduite, nouvelles différences. Les uns sont actifs, laborieux, énergiques; les autres sont mous, indolents, paresseux; ceux-ci sont rangés et économes; ceux-là sont débauchés et amis des (daisirs. 11 y en a de bons et de méchants, de vertueux et de pervei’s; pour les uns tous les expédients sont bons, tandis que les autres n’emploicnt(|ue les moyens ap(U'ouvés [lar la morale ; l’un est bon, affectueux, prompt à obliger, il dis|ioœtout le monde en sa faveur; l’autre est dur, égoïste, haineux, il blesse et éloigne ceux qui pourraient l’aider. Ce tableau est-il exact?

— Je ne dirai pas le contraire, M. Dupré; nous voyons sans cesse ces différences entre les hommes ; mais quelle conséquence en voulez-vous tirer?

— La seule conséquence qui en découle, c’est que la société, qui est la réunion des hommes, ne peut (ju’ètre faite à leur image. L’inégalité, étant partout chez les hommes, doit être partout dans la société. Quand vous aurez changé l’homme, vous pourrez changer la société. Par l’éducation, il est vrai, nous pouvons améliorer l’homme, développer son intelligence, combattre ses penchants, lui faire contracter de bonnes habitudes et affaiblir ainsi rinflucnce des inégalités naturelles. Mais, quels que soient nos efforts, n’espérons pas faire disparaître l’inégalité sur la teri’e; ne le désirons même pas.

— Comment ! s’écrièrent Léonard, André, Michel et quelques autres ; vous nous défendez même de désirer l’égalité?

— Oui, mes amis, je dis que nous ne devons pas la désirer. Vous ne savez pas ce que serait la terre, si l’inégalité n’y existait pas. En nous faisant connaître des commodités et des Jouissances dont nous sommes privés, elle éveille en nous le désir d’y atteindre; elle crée des besoins et provoque des eflbids. Savez-vous pourquoi les progrès sont si lents dans la barbarie ? C’est que l’homme n’y a pas la vue des jouissances des autres, il ne connaît (|uc les besoins du corps les plus impérieux, et quand il y a pourvu, il se repose et s’endort. Supprimez l’inégalité dans la société, et alors les hommes retombent dans la torpeur et l’engoui’dissement du sauvage. Est-ce là ce que vous voulez ?

— Non, .Monsieur, dit Léonard; nous ne voulons pas l’égalité dans l’apathie et la misère.

Mais vous auriez beau faire, vous l’auriez malgré vous. L’égalité au sein du bien être engendrerait l’indolence et l’apathie, bien plus que l’égalité de misère. Dans ce dernier état, l’homme est du moins poussé par le sentiment de ses besoins; dans le premier, au contraire, comme il vit dans une condition satisfaisante et douce, il n’y arien autoui de lui qui puisse éveiller ses désirs et exciter ses efforts. Content de son sort, il ne songe pas à en changer, il s’endort dans le bien-être. Malheur à lui dès lors ! car dans la voie du [>rogrès, quand l’humanité n’avance plus, elle recule.

l’inégalité parmi les hom.mes.

Mais c’est là le moindre côté de la question. J’aime mieux vous montrer comment l’inégalité contribue directement au bien-être de tous les hommes, et combien son action sur la [société est bienfaisante. Prenons des exemples, et dites-moi franchement : MM. Lenoir, Dubuisson, Blondeau, ne rendent-ils pas de grands .services au pays?

— Sans aucun doute, M. Dupré, dit Léonard, et vous auriez pu vous nommer avec eux,

— .Merci de la politesse, Léonard.

— Ce n’est pas de la politesse, M. Dupré, ce n’est que la vérité, reprit Léonard ; et une foule de voix l’appuyèrent.

— .Merci encore une fois, mes amis. .Mais est-ce parce qu’ils ont de la fortune que ces messieuis ont rendu service au pays? Nullement. C’est qu’ils ont de l’intelligence, une activité infatigable, un esprit juste, un coup d’œil prompt, de l’imagination pour tromei' des dessins et des formes capables de plaire au public, une grande habileté pour maintenir leur fabrication au premier rang, enfin une vigilance extrême pour tout surveiller et tout voir. Est-ce vrai ?

— C’est incontestable, dirent les ouvriers employés chez les fabricants que .M. Dupi é avait nommés.

— Eh bien ! ce sont cesijualités (jui les ont fait réussir, et non leur fortune. Nous avons vu dans le pays d’autres fabricjues élevées par des hommes riches, (jiii n’ont pas pu tenir, parce (|u’ils ont mal combiné leui's entreprises et n’ont pas su les dii’iger, parce qu’ils ont mamjué d’habileté, de prudence, d’activité et quebjuefois d’esprit de conduite. Ce sont les qualités des premiers (jui ont fait leurs succès et en même temps la prospérité dont cette commune a joui depuis vingt ans. Ces messieurs ont recueilli le fruit de leur talent, mais ils nous ont encore fait plus de bien par la vie, l’activité, les capitaux qu’ils ont répandus dans le pays, par l’augmentation de valeui’ qu’ils ont donnée à tout ce (|ui existe à .Mirebcau, de soite que tous les habitants

ont protité de leur habileté ; ils en recueillent le fruit chaque

jour, et le l’ecueilleront même a[irès leur mort; car le bien que font les hommes de ce genre ne meurt pas avec eux.

Ce que je viens de vous diie de ces messieurs, il faut le dire de tous ceux (]ui se distinguent par une supériorité intellectuelle et

morale. Ces hommes supérieurs brisent lieureusement, bon grc, mal gré, le niveau d’égalilé que la médiocrité envieuse voudrait faire passer sur l’espèce humaine.

Je ne veux déprécier aucun homme, ni aucun métier; je l’ai déjà dit, toutes les professions sont utiles, et ceux qui les exercent rendent service, à la société, puisqu’ils pouj'voient à des besoin.-'; mais les services de l'ouNiier, du ciillivatcur, du petit marchand, sont renfermés dans un cercle restreint; ceux au contraire du fabricant, dont l’intelligence crée du travail pour une intinilé de bras; du négociant, qui répand au loin les produits de notre industrie et nous fournil en retour des denrées et des commodités qui manquent à notie pays; de l’avocat, dont le talent conserve rhonneur et lafortunede ses clients; du médecin (pardon si je fais allusion à ma profession), à qui ses longues études peiniettent de sauver la vie à une foule de personnes; de l’ingénieur, qui creuse les canaux et les ports, suspend les routes au tlancdes collines, comble les vallées, perce les montagnes, et sait découvrii* dans les entrailles de la tene des richesses qui vivitiei'ont un pays tout enliei’ : ces services ne sont-ils pas inüniment supérieurs à ceux (|ui n’exigent que la force du corps ou la dose ordinaire d’intelligence possédée par tous les hommes?

— C’est incontestable, dirent une foule de voix.

— gue serait-ce, reprit M. Üupi é, si je vous parlais des intelligences encore plus rares, des génies à qui nous devons les progrès de l’agriculture, de l’industrie, des sciences et des arts? Dans cette sphère, ce n’est plus à quelques personnes, à une commune, ni même à une province que s’étendent leurs travaux; c’est à riiumanilé tout entière. Tout ce que nous avons est le résultat des recherches de ces êtres privilégiés <jue Dieu a donnés au monde pour le guider dans la voie des améliorations, et que les hommes, dans leui- reconnaissance, ont nommés les bienfaiteurs du genre humain. iNous vivons sui- un fonds qui est le fruit de leurs etfoi'ts ei de leurs veilles; toutes les commodités dont nous jouissons, nous les leur devons; tout notre bien-être vient d’eux. Et nous voudrions que la société, qui en relire de si glands services, ne les récompensât pas autrement que vous, (jue moi, (|ue le marchand, le boulanger, le journalier, le maçon, le tailleur, dont les travaux, sans doute, sont indispensables, mais

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