‹ Manuel populaire de morale et d'économie politique [microform]Chapitre 24 sur 51 · SERVICES · texte numérisé non relu

SERVICES

Rien n'était survenu àMirelieau depuis la suspension pi-esque complète des travaux. Les habitants s’étaient cmpi’essés, chacun dans la mesure de ses moyens, de venir en aide aux familles que la fermeture des ateliers mettait le plus dans la gène. Aux dons abondants qu’ils distribuaient ou faisaient distiTbuer par le curé aux plus malheureux, les propriétaires aisés, tels (jue MM. Valcourt, DupiT*, Duroure, Ravaud, Bertrand, ajoutaient le secoui's le plus utile, le travail. Ils profitaient de la circonstance pour faire faire sur leurs propriétés des travaux ipi’ils n’aui'ai.’nt peutêtre pas entrepris sans cela. Sur le conseil de M. Dupré et la proposition de M. Valcour, la commune s’était imposée afin de faire exécuter des travaux projetés depuis quelque temps, mais ajoui'nés faute de fonds. Les ouvriers les plus nécessiteux y avaient trouvé une ressoui’ce précieuse dans huir détresse.

11 était pénible sans doute, pour beaucoup d’entre eux, de se livrer à un travail si ditlérent de celui au(]uelils étaienthabitués, et naturellement bien moins rétribué. Cependant ils s’estimaient heureux de trouver, dans ces conjonctures difficiles, une occupation qui piocuràt du moins du pain à leur famille. Ils commen(;aient à comprendre par expérience la vérité de ce que leur avait dit M. l)upi-é, que, dans les temps malheureux, les pauvres ne peuvent êti e aidés que sur le surplus des riches. Si quelquesuns avaient autrefois accusé la richesse, ceux quiétaient de bonne foi en ap'préciaient maintenant l’utilité.

Le blé se maintenait, du reste, à un prix élevé. Les troubles piécédents auraient même suffi pour le faire enchérir; ils avaient inspii'é une telle crainte, que deux marchés sepas.sèrent sans que personne osât y porter des grains. Cependant, comme le main-

ÉCIIANGE DE SERVICES.

tiend une force armée avait fini par l'amener la sécurité, quebjues xoitures se monti’èi'cnt au troisième, et un peu plus au suivant. Les nouvelles venues des auli’es points de la France prévinrent heureusement 1 augmentation que cette l'areté des grains sur le marché aurait amenée. De grandes quantités de blé ai rivaient de la Russie , et des quantités plus con.-idérables étaient attendues d’Amérique : désormais les approvisionnements permettaient d’attendre la récolte prochaine.

Le docteur Dupré ne manquait jamais, au commencement de chacune de ses conféi-ences, de donnei- à son auditoire les nouvelles qu’il savait de nature à tranquilliser les esprits ; elles se répandaient ensuite avec rapidité dans tonie la commune. Après avoir parlé des arrivagesde grains qui faisaient espérer une baisse prochaine du pain, il reprit le sujet de ses entretiens.

— ■ Nous avons vu, dit-il, que le travail est la source de la richesse, c est par le travail que l’homme s’élève a la propi iété, et c est au travail (jnelui vient tout ce qu’il possède. Les questions qui se rapi>ortent au travail ont donc poui’ nous tous une grande im[)oitance; cesta ce titre (jue nous devons nous en occuper. Et d’abord, comment travaille t-on ?

En se servant de ses bras ou de ses mains, dirent quelques assistants.

Pas toujours, mes amis, vous allez le voir. L’homme qui porte des faideaux, celui qui taille la pierre, qui forge le fer ou abat des arbres, celui qui fait aller une navette, tous ces hommes travaillent avec les muscles de leur corps. Mais l’avocat qui étudie les lois pour défendre une cause, le médecin qui rétléchit sur les symptômes d’une maladie pour trouver comment on doit la traiter, le savant qui calcule la force de la vapeur nécessaii’e pour faire aller une machine, ceux-là travaillent avec leur esprit, et ce tiavail, quoiijue d une autre nature que le travail manuel, n’en est pas moins difficile. Voici, par exemple, M. Raymond, (|ui ne travaille pas des mains comme la plupart d’entre vous, et qui cependant, en se consacrant à instruire vos enfants, exerce la profession la plus pénible que je connaisse, et pour laquelle nous ne saunons trop lui témoigner de reconnaissance. On travaille donc toutes les lois (ju’onfait des etloiTs du corps ou de l’esprit.

Cependant, pour (pie le travail mérite ce nom, il doit avoir un

but utile et tendre à rendre service à celui qui travaille ou à d’autres. Le chasseur qui se pi'omène un fusil sur l’épaule ne travaille pas, bien qu’il se fatigue beaucoup. Un homme peut quelquefois se livrer à un travail utile pour lui , mais nuisible aux autres, comme sei’ait de faii’e de la fausse monnaie ; mais , à part de rares et coupables exceptions, le résultat du travail est toujours bienfaisant pour l’iiurnanité.

Le travail de\ant avoir un but utile, tout travail qu’on entreprendrait pour produire une chose qu’on peut avoir sans aucun effort, serait un travail perdu. Ainsi, fei’iner les fenêtres en plein midi, et remplacer la lumière du soleil par une lampe ou du gaz, sei’ait insensé. Uaii’e à grands frais ce qu’on peut faire sans peine est aussi du travail perdu: tel serait le cas d’un homme qui, pouvant portei' un poids de oOO kilogrammes sur une charrette en une seule fois, s’obstinerait à le porter à bras eu vingt voyages, à 25 kilogrammes chaque fois ; il se fatiguerait énormément sans faire plus de travail.

— Mais ce serait absurde, dit Michel; personne ne peut avoir une pareille idée.

— Tu crois cela absurde, Michel, et tu as raison. Cependant bien des hommes soutiennent des idées analogues, toi le premier; je te le ferai voir plus tai d; mais continuons. Dans une société civilisée comme lanôtre, tous ceux qui paiTicipeiil à ses avantages doivent les payer en travaillant pour elle.

— - Ainsi, les j’iches, qui ne travaillent pas, manquent à leur devoir; je l’avais bien dit, s’écria Léonard.

— ÎN’allons pas trop vite, Léonard. D’abord il y a bien peu de riches qui ne fassent réellement rien; mais, qu’il y en ait ou non, cela ne fait rien à la question. Dis-moi : si par ton travail tu parviens à te prociij-er les moyens de te reposer plus tard , trouverais-tu juste que les travailleurs d'alors vinssent te reprocher ton oisiveté, et dire que tu manges la substance des auti-es?

— Mais certainement non, M. Dupré, puisque je me serais procuré par mon ti-asail ce que je dépenserais.

— Uh bien , mon ami, c’est le cas des j-iches: ou ils ont acquis leur richesse, ou ils l’ont reçue de leurs parents ; dans l’uu ou 1 autre cas, ils ont payé d’avance leur dette par eux ou par leurs pères, puisque leur fortune est l’excédant d’un travail économisé

par eux ou par leurs ancèti'es. Voilà ce qu’il ne faut pas perdre de vue. N’oublions pas non plus qu’il y a un travail de l’esprit comme un travail des mains, tous deu.x également utiles à la société, qui protitc de l’un comme de l’autre.

L’homme a des besoins de toute espèce, et il ne peut en satisfaire aucun sans prendre de la peine. Mais, qui dit satisfaction d’un besoin, dit jouissance, puisque l’homme jouit toutes les fois qu’il satisfait ses besoins ou scs désirs. 11 faut donc que l’homme achète d’une manière quelconque ses satisfactions ou ses jouissances ; mais il cherche à les payer le moins qu’il peut, et de ce désir résultent tous les progrès qui se font sur la terre.

Nous savons que si chacun de nous devait tout faire par luimême et passer à tout instant d’un travail à un autre, nous prendrions une peine infinie, et, après tout, nous serions trèsmal nourris, très-mal logés, très-mal vêtus. Mais comme tous les hommes ont les mêmes besoins, ce qui est utile à l’un est aussi utile aux autres. Si donc, l'un d’eux a fait d’un certain objet plus qu’il n’a besoin pour sa consommation; si eu même temps un second, un troisième se trouvent aussi avoir fait d'un second, d’un troisième objet, plus qu’ils n’ont besoin, chacun d’eux troquera une portion du produit de son travail pour une portion de celui des deux autres. Ils auront ainsi fait un échange et se seront rendu mutuellement service.

Les hommes se sont promptement aperçus qu’ils avaient avantage à se livrer à la production d’un seul objet; cai-, avec ce seul objet, ils peuvent par l’échange se procuier tous ceux dont ils ont besoin. Mais, en s'occupant exclusivement delà production d’un seul objet, chacun en obtientàlui seul une bien plus grande quantité qu’ils ne pourraient en produire tous ensemble, eu se livrant à d’autres occupations. Tous, par ce moyen, se trouvent produire davantage, avoir plus de produits à échanger ; ils retirent donc tous de leur travail plus de satisfactions ou de jouissances. Ainsi V échange a amené la division du travail \ la division du travail, à sou tour, facilite et multiplie les échanges, et, à mesure que les échanges se multiplient, la somme des jouissances de chaque homme augmente. Division du travail, échange des produits , satisfaction plus facile des besoins, tout se lie.

— Mais, dit M. Vieulin, vous parlez d’échange de produits,

tandis que les hominos font rarement des échanges entre, eux ; constamment, au contraire, ils font des ventes et des achats.

— Cest [)ossihIe pour vous dit .\ndré; mais moi, qui suis ouvrier, je ti-availle et ne vends [uis. Ouant à acheter, ça ne m’ar-

j-ive pas aussi souvent que vous le dites, surtout par le temps qui court.

— Vous avez tous deux tort et raison . répondit M. Ou pré. rternaïquez que j ai commencé par dire([uc les hommes échangent entieeux des sei'vices; c’est pour me faire comprendre que j’ai pai lé d un échangé de produits, pai'ce que les hommes ont en effet commencé par là .Mais, pour parler plus exactement, disons que les hommes échangent entre eux des services.

— II me semble pourtant, reprit M. Vieulin, que ce n’est pas tout à fait vrai. Ooand je vais à la forge acheter des objets en fonte, et <pie je donne en échange de beaux et bons écus. il me semble qne je rends service à M Blondeau, et (ju’il ne m’en rend pas, car je pourrais aussi bien aller ailleurs.

El moi, dit M. Duroure quand je loue un garçon de labour, n’est-ce pas moi qui i-ends service, et non pas lui ?

— Eh bien , vous vous trompez tous deux. Dites-moi, M. Vieulin, i)mirquoi achetez-vous des objets en fonte?

— C’est pour les vendre à mes prati(jues.

— Et vous, M. üui-oure, pourquoi prenez-vous un garçon de charrue ?

— Pour labourer mes terres, cela va sans dire.

— Donc, si vous, .M. Vieulin, vous achetez des objets en fonte ou en fer, c’est que vous en avez besoin, et M. Blondeau vous rend service en vous en fournissant. Et vous, M. Duroure, si vouspj-enez à votre service un garçon de charrue, c’est que vous en avez besoin, parce que vous ne voulez pas labourer vos champs vous-mème. Jean-Claude vous sert donc, il vous rend serv ice en labourant poui‘ vous.

.Mais, si je n’avais pas pris Jean-Claude, j’en aurais pris un autre, et mes terres sera eut également laboui-ées.

— Eh bien , ce serait un autre qui vous aurait rendu le service de les labourer, voila toute la différence. Si vous avez pris Jean- (daude, c’est que vous le connaissiez pour un garçon tionnète, laborieu.x, et qui ne boit pas, Il vous a rendu service en faisant

bien votre besogne, comme x-ous lui avez rendu service en le prenant. De même, xM. Vieulin, vous auriez pu acheter vos ustensiles ailleurs. Si vous les avez achetés chez .M. Blondeau, c’est que probablement vousavez trouvé plus commode de les prendre chez lui que de les faire venir de plus loin. Dans tous les cas, vous aviez besoin d’ustensiles, et M. Blondeau, qui en fabi-i<]ue, a besoin d’en vendre. Vous vous êtes rendu tous deux service, vous en lui achetant sa marchandise, lui en vous la vendant. Quant à toi,Andié, crois-tu qne tu ne vends rien?

— Mais certainement, M. Dupré; vous savez bien que je ne fais aucun commei’c.e.

— C’est vj-ai ; mais que faisais-tu quand tu étais à la fabrique ?

— Je tiaxaillais, tout le monde sait cela.

— Et qne te donnait-on pour ton travail?

-- De l’argent, parbleu, quoiqu’on ne m’en donnât pas autant que j’aui-ais voulu.

On te donnait d(mc de 1 argent pour ton travail , comme on en donne à .M. Nieulin, à .M. Blondeau, bien qu’ils trouv-ent comme loi qu on ne leur en donne pas assez pour leur marchandise. Si AI . Blondeau vend son fer, toi tu vends ton travail, voilà toute la difféi-ence , mais vous vendez tous deux.

— D’après cela, reprit Léonaixl, letiavail serait une marchandise, et 1 ouvrier un marchand comme un aulie , avec cette différence que sa marchandise serait un travail à faire, au litui d’un travail fait. .Mais savez-vous , .M. Dupré, que j’aime assez celte, maniéré d’envisager les choses ? Sauf la fortune , elle n’établit pas de différence entre les maîties et les ouvi iers.

lu as parfaitement l'aison, Léonard; mais les hommes ont la déplorable habitude de s’arrêter à des mots, au lieu d’aller au fond des choses. Souvent aussi les ouvriers ont le tort d’entretenir ces idées fausses par leurs manières et leur langage, qu’üs affectent quelquefois de i-endi-e grossiers, faisant presque ci“oire ainsi qu’ils sont d’une race différente des bourgeois, tandis que, par 1 instruction et l'éducation qu’ils reçoivent dans les écoles, il leur serait si facile d’acquérir des manières et un langage (pii les i‘endraient tout à fait les égaux des hommes des classes [)lus aisées. Dei iueltez-moi de vous le dire eu passant , mes amis , vous ne

sauriez croire combien vous nuisez à ramélioralion de voire condition en conservant ces mauvaises habitudes.

-Mais, pour en revenii* à notre sujet, j’ajouterai qu’une autre considération qui doit vous relever à vos propres yeux , c’est que les maîtres et les ouvi iers échangent entre eux des services. Si, pai exemple, quand 1 ouvrage xa , M. Lenoir a besoin d’oux'riers poui’ faii’e son travail , de votix* côté , vous avez besoin de li’a- \ailler pour vi\j-e. M. Lenoir vous j’end donc service en vous donnant de 1 ouvrage , et vous lui rendez service à votre tour eu faisant son travail.

Je pourrais de même passer eu i-evue tous les états, et je vous ferais voir que dans tous les rapports d’atfaires il y a toujours échange de service. Ainsi, dans une circonstance difficile, vous allez trouver un axocat, et il vous donne une consultation qui vous épargné ou vous fait gagner un procès; il x'ous a rendu serxice. \ous êtes malade, vous appelez un médecin ; il x'ous examine, i-econnaît la cause de x^otre maladie et prescrit un traitement qui vous guéiât ; il vous a rendu service. .Mais, à votre tour, vous leur rendez service ; car ils ont embrassé leur profession pour s en faire un rexa'uu , et ceux qui ont assez de confiance pour s’adresser à eux leur rendent service en les payant.

Lxaminez bien , et vous verrez que tout se traduit en définitixepar un échange de sei'vices. Ce qui peut induire en erreur, c est que les services se piésenteut sous des formes très diverses. Cependant tous ceux que les hommes se rendent en matière d’affaires peuvent se ramener aux quatre espèces suivantes :

Donner pour qu’on nous do?ine ;

Donner poui‘ qu’on fasse pour nous;

Faire pour eju’on nous donne ;

Faire pour qu’on fasse pour nous.

Donner pour qu’on nous donne est le cas du marchand qui donne de la mai chandise contre une autre espèce de marchandise, ou contre de l’argent, qui est aussi une marchandise, comme nous verrons ; c’est un échange de produits. Ce cas comprend tout ce qu’on appelle communément renife ei achat.

Donner pour qu’on fasse pour nous a lieu loi squ’on emploie des domestiques ou des ouxriers. Le maître les paye en argent ,

et en partie en nature quand il les loge et les nourrit , et ils travaillent pour lui. C’est le cas des maîtres par rapport aux serviteurs et aux ouvriers : ils échangent de l’argent contre du travail.

Faire pour qu’on nous donne est l’inverse du cas précédent. C’est celui des serviteurs et des ouvriers (jui trax’aillent pour un salaire ; ils échangent du travail contre de l’ai-gent.

Faire pour qu’on fasse poiii- nous est le cas beaucoup plus rare où l’on fait pour quelqu’un un certain travail en échange d’un autre travail qu’il ferait pour nous. Cherchez toutes les espèces de serx ices (juc les hommes peux'ent se rendre , et x'ous verrez qu’ils rentrent tous dans l’uue ou l’autre de ces quatre catégories.

— Je comprends, dit alors Michel, qu’il y a, dans tous les cas, échange de services. Cependant je ne sais pas dans quelles catégories se placeront les services de l’avocat et du médecin dont vous parliez tout à l’hcm-e.

— Dans la classe de ceux qui fo7it pour qu'on leur donne, ou, en d’autres termes, qui travaillent pour recevoii'. Ainsi l’avocat, le médecin étudient les lois et la procédure, les traités de médecine et le corps humain ; ils étudient les pièces d’un procès ou la maladie d un client, afin de recevoir le salaire de leur peine.

11 faut avouer, l’cprit Michel, que le plus souxent leur j)eine n’est pas bien grande, pour l’argent qu'on leur donne.

— Mais, Michel , quand tu payes le notaire , l’avocat ou le médecin , tu ne rémunérés pas seulement la peine (pi’ils prennent lorsqu’ils rédigent pour toi un acte ou une consultation, tu payes aussi celle qu ils ont prise en étudiant peridant quinze ou vingt ans, au prix de grandes dépenses de la part de leurs parents, et celle (ju’ils pi-ennent encoi-e en étudiant sans cesse afin d’ôti-e prêts à te rendre service (]uand tu auras be.soiu d’eux. La meilleure preuX'C (J U on ne troux’c pas leurs services trop chers quand on en a besoin , c'est que, dans un cas grave , on ne se contente pas d’un avocat ou d’un médecin ordinaire : le plus fameux, celui (]ui se lait payer le plus cher, n’est pas de trop lorsque la vie ou la fortune en dépendent.

11 en est de même, mes amis, des savants, des ingénieur.s, du magistrat qui rend la justice, du fonctionnaire qui soigne les intérêts du public , du prêtre qui est chargé du culte et qui veille à la conservation des mœurs, de l’instituteur qui nous rend de

si grands services en nous donnant rinstriiction ; ils se placent tons dans la catégorie de ceux <pii font pour qu’on leur donne.

Tons li'availlent p<'iir nous , et , si nous ne les ^ ovons pas courbés sur la terre ou sur un métiei-, ils ont pendant de longues années étudié, médité, le front pencluSsiir les livres, et souvent, lorstjiie déjà nous reposons, ils sont encore à veiller, à léfléchir sur les moyens de nous rendre plus instruits, plus moraux , d assurer notre sécmâté et d’augmenter notre bien-être, par leurs écrits, leui's conseils, par des découvertes et des inventions nou- \e)les Leurs sei'vices, (|uoi(iue parfois méconnus, sont pourtant plus importants pour rimmanité, car ils ne se bornent pas à quelques indi\ldus. ils s’adressent à la société tout entière Ces services sont d’ailleurs d’une nature telle, qu’il serait difficile de les apprécier pour les payer chaque fois; en outre, comme ils intéressent la société en général, c’est l’Etat (]ui les rétribue au moyeu de sommes (|ue le public met à sa disposition. Dans tous les cas , le salaire que 1 Etat leur donne en notre nom n’est que la juste rémunération des ser\ices particuliers qu’ils rendent aux individus, ou des services généraux qu’en jetire la société.

— D’api'ès cela, repi it M. .Maucorps, l’homme d’affaires, vous assimileriez leurs services à ceux des oinriers et des serviteui’s?

— Certainement, et je suppose que cela ne vous humilie pas plus que moi. Toutes ces personnes travaillent pour les autres, et on leur paye leur peine; elles rendent des services, et tout service mérite salaire. Les honoi aii-es du médecin et de l’homme de loi, le traitement du prêtre , du professeur, du fonctionnaire et du magistiat , sont leiii' salaii'e, aussi bien (jue celui de Tou\rier ou les gages du sei'viteur; le nom ne fait lien à la chose. .N’oublions pas non plus qu’il y a toujom s écliange de services.

Mais , dans cet échange , j-evint à dire Michel, n’y en a-t-il pas qui donnent plus qu’ils ne reçoivent?

— Je n’en sais rien, Michel, et nul n’a besoin de s’en occuper. L un a besoin de tru\ailler, et il va trouver quelqu’un qui a besoin de faire travailler; celui-ci a des mai-chandises à vendre, et il oesiie tiouxer quelqu un qui en xcuille; celui-là a de l’argent, et il a besoin d’un certain objet ou d’un tiavail qu’un autre peut exécuter. Que font-ils? Ils conviennent de donner une ceitaine quantité du premier contre une quantité déterminée du second.

il'

Mais ne se peut-il pas que l’un donne de son produit ou de son temps plus (|ue l’autre ne donne du sien?

Lest possible, si le besoin de l’un est plus pressant que celui de 1 autie. Mais qu importe? S’ils etfectuent l’échange, c’est qu’ils y trouvent tous deux leur avantage ; pour tous deux , le service de 1 un vaut celui de l’autre ; autrement l’échange n’aurait pas lieu, car ils sont libres de ne pas l’eflécluer.

— Cependant, M. Dupré, il sc pourrait que Tun des deux ne fût pas libre. Si c’était de pain que le premier eût besoin , et qu’il n’eût à donner en échange que la façon d’un habit, comme le pain est encore plus indispensable qu’un habit, il faudrait qu’il en passeât [>ar où voudrait le second.

— Certainement, mais comme il aurait un besoin inlini de pain, le second lui rendrait un ser\icc infini en lui donnant un peu de pain ou d’argent pour eu acheter, en échange de beaucoup de laçons d habits. Du mouient que le premier consent à donne!' son travail , c’est qu’il croit que le sei'vice qu’on lui rend, en l’empêchaut de mourir de faim, vaut le temps qu’il donne. 11 poiii ra le regrette!' plus tai'd et trouver qu’il a payé trop cher; cela n’empêcheia pas qu’au moment de la convention, il ait pensé que le serxice valait le prix qu’on en demandait, puisqu’il a accepté les conditions. Cai', dans tout échange de services, l’un va jusqu’au point où il aime mieux se priver de la chose que de la payer le prix demandé; l’autre, jusqu'au point où il aime mieux la gai'der (lu’accepler le prix ofiêrt.

— Il me semble cependant , M. Dupié, qu’il y en a souvent qui font ce qu’on appelle de bons marchés, tandis que d’autres font des marchés de dupes.

— Cela peut être; je dirai plus, cela arrive assez souvent, parce qu’il y a des gens qui manquent de jugement, d’auti es qui comprennent mal leurs intérêts, et paice que beaucoup se créent des besoins imaginaiies; et cependant cela n’empêche pas que, lo!'sque le marche se conclut, il y a égalité de services ; sans cela le marché ne se conclurait pas. Si je vends du sucie ou de 1 huile, c est que j’ai mté!'êt à m’en défaire, et que je pi'éfèi'e l’ai'gent que je puis en letircr. Celui qui achète mon siici'e ou mon huile me rend donc service, puisqu’il me donne en échange l’ai'gent dont j’ai besoin. A son tour, il a plus besoin de mon sucre et de mon huile que de son argent ; je lui rends donc service en lui en don-

liant pour son argent. Cliacun , du i-esle, débat la valeur du service qu'il reçoit, et, loi-squc nous sommes tombés d’accord, le marché est conclu. 11 y a donc réellement échange de services, et de plus ces services se valent : sans cela, je le répète, sans cette égalité de services, l’échange n’dui'dit pas lieu.

La quantité de marchandise ou d’aigent que nous aurons à donner en échange de ce que nous voulons, varie d’ailleurs en raison de difiérentes circonstances que nous aurons à examiner, comme les besoins du vendeur ou de l’acheteur, la quantité disponible des objets à échangci-, ou bien la qualité de la marchandise et la difticulté du travail. Mais toujours, lorsque le marché se conclut, c’est qu'on est tombé d’accord ; dans ce cas, on a trouvé des deux cotés qu’on avait int(?rèt à le faire. On peut le regretter ensuite, on peut trouver qu'on a fait un mauvais marché, on peut s'ètre trompé effectivement. Mais, en réalité, dans l’esprit des contractants, les services étaient équivalents au moment du marché.

— Cela me paraît très-vrai en y réfléchissant, dit M. Bertrand; mais jusqu’à présent je ne l’avais jamais soupçonné. J'avais toujours cru que je rendais service au marchand quand j'achetais quelque chose, sans me douter qu’il m’obligeait aussi.

— Ô'.iant a moi , dit M. Saujon , en prenant im ouvrier pour travaillei’ à l’atelier, je pensais être le seul à rendre un service dans cette cii’constance.

— Ma foi , dit Andié , j’avoue aussi qu’en travaillant pour le patron, je n’avais jamais songé qu’il me rendît service. Je vois que je suis son obligé, comme il est le mien.

— fout cela, mes amis , provient de. ce que nous envisageons malles choses. Si, dans nos rappmls avec les hommes, nous nous lendions mieux compte de notre position réciproque , nous serions disposés a plus de bienveillance les uns à l’égard des autres. N’oublions donc plus que toutes nos affaires avec nos semblables aboutissent en définitive à un échange de services. Si vous vous souvenez bien de cette vérité, vous verrez combien elle changera agréablement la nature de vos rapports avec tout le monde : ce

serait, soyez-en sih-s, un très-heureux résultat de notre entretien d’aujourd’hui.

— Merci, M. Dupré; nous ne l'oublieions pas , dit l’auditoire en se séparant.

TOUS LES SERVICES ABOUTISSENT A UN ÉCHANGE DE TRAVAIL FAIT OU A FAIRE. — LA VALEUR DU TRAVAIL EST EN R.AISON DE LA PEINE ET DU TALENT Qu’iL EXIGE.

La position n'avait pas changé à Mirebeau. Le travail était toujours suspendu en grande partie à la manufacture et dans les forges : la suspension n’était pas aussi étendue dans les petits ateliers, où Ton travaille pour les besoins courants de la vie; cependant on iTy occupait que la moitié du nombre ordinaire d’ouvriers. Le retour du beau temps, en rendant l’activité aux travaux agricoles, avait permis de donner du travail à quelquesuns de ceux qui étaient inoccupés ; mais c’était bien peu de chose pour la population industrielle de Mirebeau. Elle n'avait euère encore que la ressource des travaux que la commune ou les habilants aisés de Mirebeau faisaient exécuter plutôt par humanité que par utilité. Ces travaux, faits par des ouvriers qui n’y étaient pas habitués, avaient peu de valeur et étaient conséquemment peu lucratifs. C’était un pis-aller qui ne pouvait durer longtemps.

On remarquait d’ailleurs une très-grande différence entre la qualité et la quantité du travail exécuté pour les particuliers, et le travail fait sur les chantiers ouverts par la commune. Le premier était fait consciencieusement; chacun employait bien son temps; on savait qu'on serait renvoyé si l’on ne faisait pas ce qu'on pouvait. Aussi la partie la plus estimable des ouvriers de Mirebeau était-elle occupée à ces travaux.

Ceux de la commune avaient attiré au contraire les ouvriers les moins laborieux, ceux qui, en temps ordinaire, fêtaient le plus souvent le lundi. La journée y était payée un peu moins que chez les particuliers, parce que c’étaient de v rais ateliers de charité, mais le travail ne valait pas la moitié. Comme on v était soumis à une surveillance moins vigilante parce qu’elle n’était

pas aussi intéressée, on en prenait à son aise. On se flattait d’ailleurs de ne pas être renvoyé des ehanliers. puisqu'ils avaient été établis pour fournir du pain à la population ouvrière. Aussi le con-seil municipal, (jui voyait l’argent de la commune si mal employé, regrettait d être enlié dans cette \oie ; mais un sentiment d humanité 1 emportait sur tous les sciupules.

Cependant la situation commençait à s’améliorer. On avait pu ci-aindre un moment que le prix du pain, déjà trcs-élevé dès le mois de janvier, ne montât encore plus quand la l écolte serait près d’être consommée. 11 n’en fut rien lunireusement. Les ari'ivages de blés étrangers, trop tardifs d’aboi'd, avaient été en dernier lieu très abondants. Sans permettre au prix du pain de descendre, parce que les blés, achetés tard, avaient été payés fort cher, ils avaient du moins empêché le pain démonter davantage.

-Maintenant la germination s’était accomplie heureusement; la saison était favoiable, les blés avaient' bien levé et ils étaient d’une belle venue. Le printemps, qui s’était bien annoncé, continuait de même; si rien ne venait troubler les prévisions, la l'écolte pi'omettait dêtre abondante. .Aussi l’espérance commençait à renaître dans les cœurs, et, quoique la position fût toujours diflîcile pour une grande partie de la population, la tristesse diminuait giaduellement. On sup[>ortait le mal présent a\ec plus de résignation, parce qu’on en entrevoyait la lin dans un avenir plus ou moins l’approché. Déjà même , à cause des apparences de la récolte et de l’état de la saison, on pressentait une diminution du pain, et, dans beaucoup d’esprits , cette diminution s’alliait avec la repiâse des tra\aux.

Il était facile de lire ce sentiment sur les visages lorsque, quinze jours après le deruier entretien, M. Dupré entra dans l'école. Son auditoire s’était augmenté de quelques nouveaux assistants : c’étaient les propi'iétaiies de la manufacture et des forges. Leurs nombreuses occupations les avaient empêchés d’assister aux réunions avant la cessation des ti'avaux ; peut-être pensaient-ils n’avoir rien à y apprendre. .M. Dupré croyait le contraire; il savait trop bien qu’il règne des erreurs parmi les classes aisées comme parmi les classes ouvrières. Il regrettait donc que les fabricants n’eussent pas assisté aux réunions oîi il avait parlé de la communauté d’intérêt qui existe entre les maî-

VALEUR DU TRAVAIL

très et les ouvriers. Il voyait d’ailleui’s de grands avantages dans ce qui peut mettre les hommes de tous les rangs en contact les uns avec les autres, dans des circonstances où ils n’ont point à déhattie leiu's intérêts; ils apprennent alors cà mieux s’appréciei* en se voyant sous un autre aspect.

Après quelques mots de félicitation sur les heureux symptômes qui commençaient à se manifester, il continua ainsi : ”

— Dans notre dernier entretien, nous avons vu que les transactions des hommes aboutissent toutes, en dernière analyse, à des échanges de ^ervices. Si, en généi’al, elles ne nous paraissent point avoii ce taiactèie, si, au contraire, elles semblent consister presque toujouis en ventes et en (ichcits, en trcivciil et en saJuives, cela tient à une circonstance qui est venue changer le caractère appaient des choses, en tacilitant d’une manière remarquable les rapports des hommes : c’est l’invention ou l’emploi de la monnaie ou de l’argent, dont je vous parlerai en détail une autre fois. Mais, en attendant que je vous en entretienne, nous allons 'oii comment les services (jue les hommes se rendent dans leurs transactions se réduisent à un échange de travail, parce, qu’ils ahoutissent tous à un travail fait ou à faire.

Loisqu un maître engage un ouvrier, on compi*end très-bien qu il s agit d un (ravail à faire. .Mais lors(jue je vais acheter dudrap ou une paire de souliers, il s’agit, cette fois, d’un travail fait. Ce que je pave, en effet, c’est la peine ou le travail quia été nécessaire pour pre[Ku-er la laine et fabriipier le drap, pour préparer le cuir et conlectionner les souliers. Ce n’est pas un travail actuel ou à taire que je paye, mais un trav ail passé, un travail fait ou incorporé, comme on dit, dans le drap ou dans la paire de souliers.

Ainsi, un habit représente le travail du cultivateur incorporé dans la lame des moulons qu’il a élev és, puis le travail des ouvriers que le labricant de drap a payés pour mettre celte laine eu œuvre, et enhn le travail du tailleur ipii a confectionné l’habit. Aussi, quoique, par suite de l’emploi de l’argent, les hommes palaisscnt le plus souvent travailler pour recevoir, ou payer pour faire travailler, en fait, il faut toujours travailler ou donner le produit d un travail pour qu’on travaille pour nous. Car les hommes n’ont, en réalité, qu’une chose à échanger, du travail; c’est toujours du travail à faire, ou bien du travail fait.

L’argent lui-mème, ainsi que nous le verrons, est un produit conime un autre, le résultat d’un travail ; il vaut ce qu’il a coûté, c’est-à-dire en raison de la peine qu’il a fallu prendre pour extraire le minerai, le purifier et le monnayer. Poui- celui qui achèle ou qui paye, l’argent représente ce qu’il a dû donner pour l’obtenir; pour celui qui vend ou qui reçoit, l’argent repi’ésente tout ce qu’il pourra se pi'ocurer par son intermédiaire. Vendre ou travailler pour un salaire, c’est donc travailler pour obtenir tout ce qu’on peut se procurer avec l’argent qu’on reçoit; acheter ou faire travailler des ouvriers, c’est, par le fait, donner, pour que d’autres travaillent pour nous, tout ce qu’ils peuvent se pi-ocurer avec cet argent.

Du côté des vendeurs comme des acheteurs, c’est toujours donner, contre du travail incorporé dans nn pi'oduit, du travail également incorporé dans de l’argent ou dans un objet, c’est-àdire dans un produit quelconque. De même, du côté des ouvriers ou des serviteurs, c’est toujours faire ou travailler pour recevoir^ et, du côté des maîtres ou des patrons, c?o?i?/er ou payer pour faire travailler. Dans tous les cas, du côté des ouvriers ou des sei’viteurs, c’est toujours faire ou travailler pour recevoir, et, du côté des maîtres ou des patrons, donner ou payer pour faire travailler. Mais, d’un côté comme de l’autre, c’est un échange de services et de services équivalents , puisque chacun est toujours libre de refuser ou d’accepter.

— Cependant, fit observer Pierre Bonval, journalier employé à la ferme de M. Bertrand, je ne suis pas libre de travailler ou de ne pas travaillei- , il faut absolument que je tra\ aille pour vivre, et, de plus, il me faut accepter le prix qu’on me donne.

— Mais non, Pierre, dit M. Bertrand; lu peux accepter ou aller ailleurs Si lu acceptes, c’est que tu trouves que ces conditions valent encore mieux que de quitter le pays, de ne rien faire ou de changer d’état. Tu me rends service en tra\aillant pour moi, puisque j’ai besoin de bras pour faire mon travail; mais je te rends service aussi en te donnant du traxail, puisque c’est ce qui te fait vivre. Si tu acceptes, c’est que cela t’arrange.

— Mais, M. Bertrand, vous êtes libre de ne pas m’employer, et moi je m; suis pas libre de ne pas travailler; les conditions ne sont pas égales.

VALEUR DU TRAVAIL

— Tu te trompes, Pierre, les conditions sont égales, je ne suis pas plus libre que toi. Tu as besoin de travailler, mais, moi, j’ai besoin de faire travailler, car j’ai une ferme à payer; et avec quoi la payerai je si je ne fais pas venir la récolte? Tu dis que lu ne peu.x pas allei’ travailler ailleurs ; mais moi aussi, comme ma ferme est à Mirebeau, je ne puis pas faire labourer mes terres par des journaliers de l’Auvergne ou de la Picardie ; il faut bien que j emploie les joui'ualiei's du pays, et que je paye le prix qu’ils me demandent.

— Pierre, reprit M. Dupré, j’ajouterai à ce que vient de dire M. Bertrand, que si, comme tu le dis, lu as plus besoin de travaillei- que M. Bertrand n’a besoin de faire travailler, d’après ta manièie de raisonner, il le rendrait plus service que toi à lui. En outre, le service que M. Bertrand te rend en te payant ton salaire est assuré, tandis que celui que tu lui rends en travaillant ses terres est incertain. Ainsi, vous savez tous qu'à cause de la mauvaise récolte, M. Bertrand a retiré cette année de sa ferme bien moins qu’elle ne lui a coûté ; vous, au contraire , vous avez été payés comme si Tannée eût été très-bonne.

— 11 n’y a rien à répliquer à cela, dit ah.rs André ; mais, s’il y a toujours échange de services dans les rapports des hommes, et si les services se réduisent, en définitive, à échanger du ti’avail, je ne vois pas comment on peut appliquer cela aux marchands. Nous axez prouvé que les hommes rendent service à la société par les produits qu’ils créent avec leur travail. Or quel service rend un marchand? 11 ne créé rien, il ne fait qu’acheter pour revendre, et cependant il prélève sur ce qu’il me vend un bénéfice que j’aimerais autant garder dans ma poche.

— Mais, André, sans lui, quand tu aurais besoin de sel, d’huile, de sucre, de café, de savon, de chandelle, il faudrait aller acheter ces denrées à Orléans, à Bordeaux, au Havre, à Marseille, ou ailleurs. 11 faudrait en outre cir acheter une grande quantité à la fois, ce qui ne s’accommoderait pas avec ta boui-se. Que fait le marchand? H pi'cnd de. la peine pour toi, il fait des dépenses pour faire venir toutes les denrées dont lu peux avoir besoin, et que tu vas te procurer chez lui (juand il te plaît et en aussi petite quantité que tu le veux. Teux-tu dire qu’il ne travaille pas? Au prix que ce que tu achètes a coûté à produire, ne faut-il pas

DOLZJKMK E.VTRETIEX.

O-joiitLi (]i]cl([UG chosü pour sou trcivH.il et pour le service cju^il te leiid^ poui les risfjues f|u il coiu't de 1h purt des gens (jui ne le payent pas, pour la niarcliaudise qui se perd eu viedlissaut chez lui, pour l’intérêt de ses capitaux, pour ses frais de magasin , de transport, et pour bien d’autres choses encoj'e ?

— Si fait M Dupré; je vois que les marchands sont un intermediaire utile entre le consommateur et le fabricant, et qu’ils me rendent plus de sersices que je ne croyais, bien (ju’ils me les fassent quelquefois payer un peu cher. Mais dans quelle catégorie les placerons- nous ? Ils ne fabriquent rien en réalité.

C est vicii, Aiidréj mais, comme ils te livrent delà marcliandise contre ton argent, nous les placerons parmi ceux qui donnent pour recevoir. Rappelons-nous toutefois que travailler n’est pas toujours fabri(|uer (juelque chose de ses mains : travailler, c’est prendre de la peine, pour arriver à un résultat utile. Or, le marchand prend de la peine, il travaille donc pour nous rendre service. Si, à notre tour, nous lui donnons de l’argent qui lui servira à acheter d’autres marchandises et tout ce qui lui est nécessaire, nous avons travaillé pour nous procurej’cet argent. On peut dire, d’après cela, (ju’en dernière analyse tout se réduit à travailler afin que les autres travaillent pour nous.

Mais, dit à ce moment M. Vieidiu, puisque, dans les transactions des hommes, il y a toujours échange de services, comment apprécier la valeur des sei‘vices, ce qui me paraît une chose nécessaire? Car, si je demande un service, il faut, ce me semble, (jiie

je sache ce qu’il coûte à celui à qui je le demande. Cela me paraît difficile.

— \ous avez raison, M, Vieulin, car la valeur des choses varie en raison d’une foule de cii-constances. Mais, en général, nous n avons pas à nous occuper de ce que le service ou le travail coûte a la personne à qui je m’adresse ; c’est son affaire.

— Cependant, M. Dupré, puisqu’en définitive tout se réduit à échanger du tiavail, soit un tra\ail fait et incorporé dans un produit, soit un travail à taii’e, est-ce que la valeur des choses n’est pas en l'aison du travail iju’elles exigent?

C est en général ce qui a lieu. Presque toujours la valeur des choses provient de la peine qu’elles ont coûtée cà produire. Cai, à 1 exception de l’air et de la lumière du jour que la nature

VALEUR DU TRAVAIL

nous fouinit gratuitement, tout est le fruit du travail; l’eau même, il faut aller la chercher et creuser des puits pour l’en tirer.

— 11 me semble pourtant, reprit M. Vieulin, que la nature fournit gratuitement à l’homme une foule de choses. Ainsi, c’est elle qui fait pousser nos récoltes et croître les ai bres qui 'nous fournissent le bois de nos charpentes et celui de nos foyers; c’est elle qui fait vivre les animaux dont nous nous nourrissons. La terre renferme dans son sein les pierres, les métaux et tous les matériaux dont nous nous servons pour nos travaux, la houille qui alimente nos usines. La nature nous fournit aussi l’eau et le vent qui portent nos vaisseaux ou enflent leurs voiles, qui font marcher nos moulins et les roues de nos fabriques ; elle nous donne encore la vapeur et l’électricité dont nous admirons chaque joui- les effets pi’odigieux.

Ce tableau est vi-ai, M, Vieulin, et ce devrait être pour nous un sujet de remercier sans cesse la Providence. Mais vous avez oublie une chose, c’est (pie la nature ne fournit à l’homme d’une maniéré complètement gi-atuite que l’air et la lumière du jouiil faut qu’il ajoute à tout le reste par son travail. Ainsi, elle fait croître nos récoltés, mais il faut que nous nous livrions à une foule de ti avaux depuis le moment où nous préparons la terre à recevoir la semence, jiisipi’a celui où le produit de la récolte, aura ete mis [lar nos soins en état de servir à la nourritme de l’homme Elle fait croître nos arbres, mais il faut que nous les abattions’ que nous transportions le bois, que nous le façonnions de mille manières. Ainsi, comme je vous l’ai déjà dit, sans le travail incorpore dans la terre par l’homme, la terre, malgré sa fécondité ne porterait aucune récolte. ■’

La nature fait vivre aussi les animaux , mais il faut que nous élevions, que nous soignions ceux qui vivent auprès de nous. Elle nous donne l’eau et le vent, mais nous devons construire les vaisseaux, les moulins et les machines, que cette eau et ce vent doivent porter ou mettre en mouvement. Nous trouvons dans le sein de la terre les pierres, les métaux et tous nos matériauxmais il faut les en extraire, les préparer, les purifier, les convertii en outils, en appareils, en édifices. Aous y trouvons la houille, celte ressource si précieuse pour l’homme ; mais il faut aller là

DOUZIÈME EXTRETIEX.

chercher dans ses entrailles , et la transporter au loin à grands frais.

I/homme doit donc ajouter par le ti’avail aux dons de la nature pour les faire servir à ses besoins. Si leble', le chanvre, le charbon, le fer, la pierre, ont de la valeur, ils la doivent au travail qui a été nécessaire pour les produii’e ou les façonner. Le prix de ces objets n’est donc que le salaiie de ceux qui les ont produits.

Nous ne payons que le travail employé pour mettre ces objets à noti’c portée.

— Permettez-moi cependant une question, dit M. Bertrand. En nous parlant de l’appropriation de la terre, vous nous avez fait remarquer que celui qui l’a vendue ne fait que céder le droit de jouir du travail qui y a été accumulé. 11 me reste cependant quelque doute à ce sujet. Je suis le fermier de M. Valcour, et ce que je lui paye est, ce me semble, le droit de profiter de la force productive de ses terres, et non le prix d’un travail.

— Vous vous trompez, M. Bertrand; vous payez, en réalité, ^intérêt des travaux dépensés depuis des siècles pour mettre ces terres dans l’état de culture où vous les avez prises, travaux dont M. Valcour, comme je vous l’ai montré, n’a i-emboursé lui-même qu’une faible partie lorsqu’il a acheté sa propriété, bien qu’il l’ait payée fort cher; vous payez l’intérêt de toutes les dépenses faites en améliorations successives. Cela est si vrai que vous ne consentiriez pas à payer le même pi-ix pour la ferme des Essai'ts, qui a la même étendue.

— Non pas, certes.

On dit cependant que les terres en sont de première qualité.

— Je le sais bien ; mais elles sont mal entretenues, et c’est une ferme qui esta une lieue et demie de tout grand chemin.

—Vous voyez donc bien que vous payez, non pas seulement la fertilité de la terre de M. Valcour, mais les travaux qui l’ont mise dans un bon état de rapport. Vous payez aussi, comme vous venez de me le rappeler vous-même, pour tous les travaux qui ont donné de la valeur à cette propriété, pour les routes, les chemins qui en facilitent l’exploitation. Vous payez pour tous les travaux qui ont été exécutés dans ce village depuis des siècles et qui en ont fait un centre de population ; car, si le domaine de M Valcour se

VALEUR DU TRAVAIL

trouvait à la place de la ferme des Essards, vous ne voudriez pas en donner le même prix. Eh bien ! toutes ces dépenses sont un capital accumulé sur ces terres, et qui en augmentent la valeur, C est 1 intérêt de ce capital déboursé par M. Valcour ou par les anciens propi-iétaires de son domaine que vous payez aujourd’hui. En outre, si M. Valcour n’avait pas augmenté le rapport de son domaine par les grandes améliorations qu’il y a faites, auriezvous consenti à le prendre en ferme au prix que vous en donnez?

— Ni moi, ni personne.

— Vous voyez donc bien, M. Bertrand, que vous payez bien moins pour la fertilité de la terre que pour les travaux qui ont été faits sur cette terre ou dans le \oisinage, afin d’en amener le rapport au point actuel. Remarquez même que vous ne pavez pas en proportion du travail employé. Car, pour défricher ces terres, poLii les fertiliser , pour faire les plantations, les fossés, les bâtiments qui leur donnent de la valeur, pour construire les routes, ponts, villes et villages voisins, qui vous permettent d’en écouler a\antageusement les produits, il a fallu une masse de travail bien supéiieuie à ce qu il faudrait maintenant avec les moyens et les instruments perfectionnés dont nous disposons.

11 en est de même de toutes les propriétés. Si .M. Valcour voulait vendre son château, après fouteequ’il y a dépensé, je suis persuadé qu’il ne retirerait pas cinquante pour cent de ce qu’il lui a conté ; et si la manufactui'e était à vendi’e, je gage que M. Lenoir ictiieiait encore moins de ce qu’elle lui coûte. Concluons donc de tout ceci que tous nos échanges de services sont de véj-itables échanges de travail, et que même une grande partie de la valeur du travail disparait avec le temps. Mais arrivons à la question de

M. \ieulin, cest-à-dire à la valeur des objets ou du travail, car au fond c’est la même chose.

En général, les choses n’ont de valeur qu’autant qu’elles sont utiles, c’est évident. Cependant les choses les plus utiles n’ont

plus utiles sans contredit, lair que nous respirons et la lumière du jour, n’en ont point ,

parce qu ils nous sont donnés gi'atuitement par Dieu. L’eau nous est aussi indispensable que l’air et la lumière, et, de même, elle n a pas de valeur, ou n’en a qu’une très-faible, parce qu’on n’a

tau

DOUZIÈME EXTRETIEX.

que la peine d’aller la chercher. Et cependant l’air, le soleil et Eean peuvent avoir qnehpieruis une très-haute valeur.

Ainsi, dans les villes ou 1 on n a pas 1 eau sous la main, on paye très-souvent pour s’en taire porter; dans ce cas, on ne paye piis l’eau, mais la peinede ceux qui nous la portent. Prenons quelipies exemples Pendant une grande sécheresse, les citernes et les puits d’une petite ville étaient tous à sec. Les pauvres gens allaient au loin cherchant de petites sources; ceux qui trouvaient de l’eau la rapnortaient à la ^ille et la vendaient fort cher Les choses en vinrent au point qu’une femme qui avait une vache et un veau donna son veau atin d’avoir un seau d’eau pour sauver sa vache. Le lendemain il tomba une pluie abondante, personne ne voulait plus acheter de l’eau; ce commerce était ruiné, et la femme se désolait d’avoir donné son veau, sans réfléchir que, si elle n’eùt pas fait ce marché, elle aurait probablement perdu aussi la vache. Imaginez-vous aussi un propriétaii-e de vignes du Bordelais voyageant avec une caravane en Afiâque et mourant de soif dans un désert; ne s’engagerait-il pas à livrer son meilleur tonneau de vin à celui qui lui donnerait un vei’i’e d’eau ?

— Certainement , M. Dupré. 11 est clair que dans ce cas le prix de l’eau est en i-aison de sa rareté.

— Bien ; mais voici un autre exemple. 11 y a des mines creusées à une telle profondeur et au fond de galeries souteri-aines si longues, que les ouvriers manquent d’air pour les exploiter. Les propriétaires ne payeront-ils pas fort cher les ingénieurs qui parviendront à introduire de l’aii’ au fond de leur mine?

— Sans doute, dit Léonaixl ; ils payeront en raison de la difficulté et des efforts qu’il aura fallu pour la vaincre.

— Très-bien. Voici un nouvel exemple. Un bibricant a une cour qui lui sert d’étendage et où il a absolument besoin de soleil. -Mais son voisin a le long de son mur, bien qu’à la distance voulue de deux mètres, une bordure de peupliers qui interceptent le soleil et enti etiennent l’humidité. Les ai bres valent au plus mille francs, et cependant le fabi icant consent à en donner dix mille au piopriétaire pour qu'il les abatte. Dans ce cas , il ne paye un prix aussi élevé ni pour la rareté de la chose ni pour la difficulté; car rien n’est aussi aisé que d’abattre des

VALEUR DU TRAVAIL

arbres , et quand le soleil bi ille, il brille pour tout le monde.

— Dans cette circonstance il paye en l aison du besoin qu’il a de faire iwfiver du soleil dans la cour de sa fabrique.

— C’est cela, Léonard. Votie fabricant a un très-grand besoin de soleil dans sa cour, et il paye le service qu’on lui rend en l’y laissant pénétr er. Notre femme et notre voyageur de tout à l’heure avaient aussi un très grand besoin d’eau , l’une pour sauver sa vache, et l’autre pour sauver sa propre vie. Ils ne consentent à payer l’eau aussi cher qu’à cause du ser\ice qu’on leur rend. Nos propj-iétaires de mines, à leur tour, ne payent autant l’air qu’on y fait arriver qu’à cause du service qu’on leur rend en leur offrant les moyens de continuer l’exploitation de ces mines. Que payent donc tous ces gens ?

— Ils payent le service qu’on leur rend, c’est évident.

— Et ils payent en raison de l’importance de ce service.

Mais, dit Léonard, n’est-ce pas une indignité de faire payer

si cher des services qui coûtent si peu?

— Je ne nie pastjue ton indignation ne soit quelquefois justitiee, mais ce n'est pas là la question, Léonard; en affaires, il faut prendre les hommes tels qu’ils sont , sans s’indigner de ce qu’ils ne sont pas meilleurs. Dis-moi, d’ailleurs, est ce que tu donnes gratuitement tes services à MM. Lenoir, quand tu tia- V ailles pour eux ?

— Certainement non ; il faut bien que je vive.

— Je le comprends , Léonard ; mais tu te fais payer quatre francs par jour, et voilà Pierre Bonval, Jean-Louis, Guillaume Pcncet et tant d’autres, qui travaillent autant que toi, et qui ne gagnent que la moitié.

— Mais leur travail est moins difficile.

Alors, Léonard, tu exiges en raison de ton habileté et du besoin qu’on a de toi; comme les autres, tu fais payer tes services ce qu’ils valent. Si tu pouvais en obtenii’ six francs, tu les demanderais très certainement, bien que tu puisses vivre avec la moitié, comme tant d’autres, et tu ferais bien; mais ne te plains pas que les autres fassent comme toi. 11 ne peut pas en être autrement dans ce monde.

Comme on n’y paye que le travail, la valeur des choses est en général la môme que la valeur du travail nécessaire pour les

produire. Or celte dernière dépend de diverses conditions Voilà Léonard qui gagne 4 francs par jour à ajuster les métiei-s de la filatui-e, et la veuve Bonnet qui ne gagne pas 8*s0us à tricoter. Pourquoi le mécanicien gagne-t-il dix fois plus que la tricoteuse? C'est que son travail vaut dix fois plus. Ce n'est donc ni le temps, ni la dépense de force musculaire qui mesure la valeur du travail. Un laboui'cur et un maçon semblent travailleiplus qu'un horloger, si l'on considèi-ela foreequ'ils ont dépensée; mais il y a cinquante ouvriers qui peuvent ûiire le travail des pi-emiers, pour un qui est capable d’ajuster les pièces d’une montre. On demande incomparablement moins d’horlogers que de laboureui-s ou de maçons, et cependant on s'en proem-e moins facilement : voilà pourquoi ils gagnent davantage. Si les autres travailleurs s’en plaignent, on peut leur réponefre : Faites vous hoi'logers si vous le pouvez, et si vous avez assez de patience et d’habileté pour vous livrer 5 ce travail minutieux.

Quelle difféi ence meme parmi le? horlogers ! Un ouvrier qui fait, par exemple, des horloges de bois, gagm; très-peu, tandis que celui qui excelle à fabriquer des chronomètres ou des montres pour la maiiiie, peut arriver a faire une fortune. Mais beaucoup d’autres peuvent faire des horloges comme le premier, tandis que pas un ne peut lutter avec le fabricant de chronomètres. Si on demandait beaucoup d'horloges de bois et qu’un seul ouvrier pût en faire

contre dix qui feraient des chronomètres, ce serait le premier qui gagnerait le plus.

Le manœuvre qui s’épuise tout le jour à tourner une roue ou à porter du mortier, peut trouver que l'avocat ou l’auteur qui travaille avec ses livres dans son fauteuil a une vie facile ; mais il se trompe. Le travail intellectuel est très-pénible, parce qu'il exige une grande tension de l'esprit ; il est , en outre, bien plus difficile que le travail des mains : c’est ce que comprendront tant de gens qui répugnent même à écrire une simple lettre, à cause de la peine qu’elle leur coûte. 11 est, pai- exemple, beaucoup plus facile de piocher la terre ou de poider du mortier sur son dos , que de se casser la tète à calculer la quantité de terre qu’il faut déplacer pour faire passer une route dans un endroit, et la distance où il faudra prendre la teri'e et la porter. 11 est donc juste que ce tiavail soit plus lucratif et ([u’il procui'e partout plus de considé-

VALEUR DU TRAVAIL

ration. Que de différences encore dans le ti avail intellectuel dont certaines personnes sont capables ! Si un petit employé de bureau, ou un marchand dans un village comme celui-ci , voyait ce que fait en un jour certain grand administrateur ou certain négociant de Paris, Londres, Hambourg ou quelque autre grande ville de commerce , il aurait de la peine à en croire ses yeux.

La difficulté du travail et l'habileté qu’il exige, voilà ce qui en fait la valeur. Acquérir de l’habileté est donc une condition essentielle dans une profession. On l’obtient quand on est jeune, lorsque les facultés sont vives et énergiques, et qu'on peut faire

de grands efforts sans s'épuiser.

— Mais, dit Benoît Roussel, le bûcheron, il y en a qui ont plus de facilités que d’autres pour devenir des ouvriers habiles. Quelles occasions ai-je trouvées dans mes bois ?

— Sans doute, il y en a qui ont plus de facilités que d'autres. Mais si tu avais su lire et écrire, Benoît, si tu avais eu quelque instruction , lu aurais certainement trouvé, meme en abattant tes arbres, le moyen de gagner davantage. Toutle monde ne peut pas acquérir la mèmehabileté, mais chacun doit en acquérir autant qu’il peut. Aujourd’hui que la société met l’instruction à la portée de chacun, il n'y a plus d’excuse pour personne.

— Mais, dit en ce moment Michel, s’il y avait beaucoup d'ouvriers habiles, il n’y aurait pas d’ouvrage pour tous.

— On a souvent répété ce que tu viens de dire, Michel, afin de s'opposer aux progrès de l’instruction parmi les ouvriers; mais c’est encore une erreur. Cet inconvénient pourrait se présenter si les hommes dirigeaient mal leur habileté, et l’appliquaient par exemple à la meme nature de travail. Ainsi, un mécanicien gagne plus qu’un manœuvre ; mais, si tout le monde voulait être mécanicien, il n'y aurait plus d’occupation pour tous. L’habileté n’empèche donc pas la prudence; il faut, au contraire, faire preuve de jugement, en n'embrassant pas une profession où il y a déjà plus de bras qu’il n’en faut.

Mais quand le travail est bien dirigé, et il importe à chaque ouvi ier de bien diriger son choix, il ne peut y avoir ni trop de travail ni trop d’habileté. Chacun sait, en effet, que la richesse et la prospérité de la France sont dues à l’accroissement du travail et de l’habileté de ses ouvriers. C'est ainsi que dans quelques-

ts de nos Ml es la richesse a crû encore iJus rapidement nnc populalion. Il ;■ a eerlaineinent à Saint-Etienne on à Mulhonse ingtoiiMiers .|inncailliers ou hnprinieurs surétoffes, pour nn qui y e.Mstait il y a un denn-siècle, et cependant chaijue hidividu est plus occupe qn aiitrerois. A mesure que les ouvriers que le Mens de nommer aiiginenlaient en iioinhre dans ces l illes parce qu Ils y trouvaient de l’ouvrage, toutes les antresclasses d’ouvriers -e nui tiphaient aniour d’eirv; il y a, en effet, à Saint-Etienne et

qu’àüüXL"; “■■‘'«nniors, de tailleurs, de menuisiers

— Cependant, dit NI. Saujon , le nombre des ouvriers d’iinc industrie ne peut pas s’accroître indülininient; s’il v a pli s de

- C’est précisément ce que je disais, M. Saujon. 11 faut que chaque ouvrier consulte les besoins de la profession qn’il vint emmasser, et les chances d’y trouver de l’ouvrage. lia liberté

echoisii qii a 1 ouvrier, lui commande la prudence ; c'est à lui de faire un choi.vjiidicieu.v. I.a liberté entraîne la responsabiliténotre avenir est entre nos mains, c’est à nous à ne pas le compioinellre par notre imprudence. Or nous commettons une iin-

Su'iÎ n-m/fanr* «néhatoiiil y a déjà pins d’onvriers

- l.a cause qui porte à laire ces choiv imprudents, lit à ce moment observer M. Bertran.l, ne serait-elle pas dans I , granidifférence qui e.viste entre les professions? S’il n’v en avait pas de beaucoup plus lucratives les unes que les autres, on ne^e prenpiterait pas vers les premières en abandonnant les autres.

. iijourd bni, par t-Nemple, nous voyons déserter les travauv des campagnes ponrl’indnslrie des villes.

-Votre observation est fondée, .NI. Bertrand , .Vais vous allez voir

que, dans celle circonstance comme dans tant d'autres, le remède est a cote du mal. Les hommes ne travaillent pas seulement pour vivre, ils veulent encore vivre bien , vivre le inieu.v possible.

L mdnslrie des villes est iiiienN- rétribuée que celle des cainpamies-

la\'rcrnière ^'ouvriers soient atlirés°vers

- l'Iais, JE Dupré, font-ils toujours nn bon calcul ?

VALEUR DU TRAVAIL

Oli ! pour cela, M. Berlraïul, c’est antre chose. Je ne parle pcis tic tenx (jiii, en abanclunnaiU les campapies où ils sont nés, n ont (l’autre motif (piede se soustraire an travail de la terre, (jn’ils trouvent trop j-ude II est é\ident que le travail leur fait peur; or le travail des villes, quoique moins rude en apparence, a aussi ses fatigues et ses ennuis, il arriv’e donc qu^ils l'tiussisstînt aussi peu à la ville qu’à la campagne; ils y deviennent même plus pauvres, car vous savez qu’il y a incoinparahlement plus de pauvi-es dans les villes ; leur misère est une première leçon pour ceux qui voudraient les imiter.

— Cette c-xpérience s’achète bien cher, M. Dupi-é , dit André. C est vi’ai, mais cest ainsi que s acquiert l’expérience ; on

l’achète toujours à ses dépens ; mais continuons. D’au très ouvriers ne sont pas attires a la ville par l’espoir d’y trouver un travail moins pénible, mais pai' la perspective de 1 indépendance et des plaisirs dont ils pensent y jouir. Vous comprenez que c’est le plus mauv ais motif pour se déterminer dans le choix d’nne profession. Aussi, comme les villes offrent malheureusement de trop nombreuses occasions de satisfaire le goût des plaisirs, il ne faut pas s’étonner qu’elles deviennent la ruine d’une foule de jeunes gens, qui y reucontreut bientijt la pauvreté, les maladies et trop souvent la mort. Leur triste condition et leur fin prématurée deviennent encore une leçon pour d’autres.

Je ne les plains pas ceux-là ,dit M. Duioure, avec sa brusquerie habituelle, qui était celle d’un boujTu bienfaisant ; ils n’ont que ce qu’ils méritent.

— Vous avez tort , M. Duroure, il faut toujours plaindre ceux (]ui sont malheureux , même quand iis le sont par leur faute. Seulement il faut faiie comme vous avez fait, ne pas les imiter. Enfin, d’autres sont surtout attirés dans les villes par le désir d(î gagner davantage en s’y livrant à un travail mieux payé. Quelques-uns, il est viai, ne remarquent pasijuece travail est mieux pavé parce qu il exige plus de capacité ; comme ils n’ont pas cette capacité, ils s’y trouvent condamnés aux travaux les moins rétribués, et comme, tout en étant mieux rétribués que dans les campagnes, ces travaux ne le sont pas toujours en raison de l’augmentation de dépenses qui a lieu dans les villes, ils y sont dans une situation plus difficile que s’ils fussent restés au villa‘’e

D’autres qui sont réellement plus intelligents et plus capables, embrassent par choix quelques-unes de ces professions difficiles et lucratives dont on ne tiouvc la réunion (]ue dans les villes. Ceux-ci réussissent quand d’ailleurs ils ont ractivité, l’amour du tiavail et les autres qiialiles sans lesquelles il n’y a de succès

pour personne, et leur réussite est un appât pour une foule de jeunes gens, plus que le triste sort des autres n’est un fi ein pour eux. Mais c’est ici que le remède se trouve à côté du mal.

Comme les industries les plus lucratives ne le sont guère que pai-ce qu’on y fabrique des objets qui s’adressent à un petit nombre de consommateurs, elles occupent peu d’omriers. Elles sont dès lors facilement encombrées, il y a promptement une surabondance de bi as,et par suite baisse des salaires, diminution ou suspension de travail. Les ouvriers perdent ainsi d’un côté ce qu’ils ont gagné d’un autre, et les \icissitudes auxquelles ils sont exposés, les chômages qu’ils ont à subir, deviennent un avertissement pour ceux qui voudraient imprudemment déserter les campagnes et aller s’engouftrer dans les villes.

Mais , demanda Honoré , en admettant que tous ceux qui quittent les campagnes avec 1 aptitude nécessaire pour embrasser une de ces professions lucratives, y trouvent l’ouvrage qu’ils v vont chercher, y ont-ils réellement un grand avantage ?

— Bien moins qu’ils ne le cn.ient . Honoré. D’abord le séjour des villes entraîne, même pour l’ouu'ier le plus l'angé, des dépenses que n’occasionne pas celui des campagnes : il faut une mise différente, toujours plus coûteuse, et des vêtements moins solides, qu’on doit par conséquent renouveler plus souvent. C’est même, il faut le dire, cette ditïérence de mise qui est un appât poui tant d ouvriers et surtout de jeunes filles que la vanité conduit ensuite à leur perte. Puis il y a dans les villes des occasions de dissipation qu’il est bien difficile d’éviter, des plaisirs dont on n’a pas le courage de se priver ; tout cela enlève déjà une bonne partie de l’excédant de gain que l’on peut faire.

Cependant ces dépenses sont en grande partie volontaires, et 1 on conçoit qu’avec de la force de caractère un ouvrier puisse résistei aux tentations. Mais 1 élévation du prix de toutes choses dans les villes est telle, qu’elle détruit en partie à elle seule les avantages qui proviennent de l’augmentation de salaire. Aussi,

'■"IWIUI

VALEUR DU TRAVAIL

lorsqu on énumère les différentes causes qui enchéi’issent la vie

du tiavailleur dans les villes, et qu’on y ajoute les tentations et

les causes d insuccès, on n’est plus étonné d’y voir bien moins

d’ouvriers que dans les campagnes pai venir à s’y faire un petit capital.

— Cependant, ajouta M. Bertrand, les jeunes gens abandonnent chaque jour les campagnes pour aller dans les villes.

—■ Cela se conçoit , M. Bertrand. Vos journaliers sont moins payés que les ouv riers de la ville : cela suffit pour décider beaucoup de jeunes gens , qui ne peuvent pas voir d’une manière assez évidente les inconvénients du séjour, des villes. Je gagne quarante sous àMirebeau, se dit-on, je gagnei-ai trois francs à la ville. La difiérence saute aux yeux, mais on ne voit pas aussi bien que si on gagne moitié en sus, on dépense souvent le double. Mais, remarquez-le bien, M. Bertrand, le l emède, comme je vous le disais, est toujours à côté du mal. La difficulté de vivre à la ville finira par empêcher les jeunes gens d’y affluer; elle fera peut-être même refluer dans les campagnes une partie de ceux qui les auront quittées imprudemment.

Mais ce résultat n’aura été acheté qu’aux prix de souffrances de différentes sortes.

— C’est probalile, M. Berirand; mais c’est toujours ainsi que les choses se passent, quand les hommes ne veulent pas suivre les conseils de la l'aison. Ils ne peuvent pas être imprudents sans eu subii- les conséquences. 11 y a toutefois à présumer que ^ ce mal serait accompagné de quelque compensation. Ainsi, de même que l’affluence des ouvriers dans une industrie y fait baisser les salaires, de même la rareté des bras dans les campagnes les y ferait nécessairement hausser. Deux causes contribue- 1 aient alors à y retenir les ouvriers ou à les y ramener, la baisse des salaires dans les villes, et leur élévation dans les cainpacnes.

Dans ce cas, M. Dupié, la perte sei ait pour les propriétaires; nous aurions à payer la journée plus cher. ^

— Certainement, M. Bertrand.

Alors comment pourrions-nous couvrir nos frais?

— iNe craignez lien, M Berirand. Vous améliorerez vos procédés de culture; vous vendrez vos denrées plus cher, parce que le prix des choses tend toujours à se mettre en équilibre avec les

frais de production, comme nous le verrons bientôt : en effet , nul producteur ne vend à perte, si ce n’est en cas de malheur* dans des cii constances extraordinaires, et pour un temps fort coui’t ; autrement il cesserait de produire. Ne vous effrayez donc

pas d’une hausse qui pourrait survenir dans le salaire des ouvriers des campagnes.

Cette hausse est même probable, je dois vous en prévenir ; car nous voyons la civilisation répandre ses bienfaits de plus en plus également, et tendre a faire passer tous les lieux sous un même niveau. J ajoute que la nécessité forcera les campagnes à adopter les améliorations plus promptement qu’elles ne le font en général, et à suivre un peu plus l’exemple donné par les villes où les progrès marchent avec une rapidité extrême. 11 faudra sans doute faire de plus grands efforts d’intelligence, mais le résultat sera une augmentation de bien-être général. Qui pourrait s’en plaindre? Ceux-là seulement qui ne savent pas que le bien s’achète toujours par un peu de peine ; ceux aussi qui manquent de courage. Ce ne serait pas vous, M. Berti’and.

— Non, M. Dupié. A ce compte, au contraire, je m’en réjouirais vivement.

— Et nous tous avec vous, dirent une foule de voix.

— Réjouissez-vous-en donc d’avance; car cela aura lieu nécessairement, je vous le promets.

— Dieu vous entende ! M. Dupré, répondit l’auditoire.

LA VALEUR DES CHOSES EST EN RAISON DE L’iMPORTANCE DU

Page 1