‹ Manuel populaire de morale et d'économie politique [microform]Chapitre 25 sur 51 · SERVICE RENDU · texte numérisé non relu

SERVICE RENDU

^ Les espérances qu’on a\ait commencé à concevoir depuis près d'un mois s’étalent réalisées. On était au mois de mai , et l’apparence de la récolte était magnifique. Aussi le léger mouvement de baisse du blé , qu’on avait signalé en France dès la fin de mais, a\ait pris un caractère beaucoup plus décidé; la baisse était maintenant un fait certain et général. Aussi, par suite des dernières mercuriales, le prix du pain avait subi dans tout le dépai tement une diminution sensible. La population se trouvait dans la position d’un équipage qui , après une violente tempête , voit enfin le vent se calmer et aperçoit le port où il doit se reposer de ses fatigues.

Après plusieurs mois d’un accroissement de dépenses pour tout le monde, il devait y avoir encore une grande gêne. Mais, les privations ayant été nombreuses, les besoins se trouvaient naturellement très-grands. Comme on entrevoyait des jours meilleurs dans un avenir assez rapproché, on n’était plus dominé par la nécessité de ménager ses ressources pour des temps qui pouvaient être encore plus durs. La sécui ité poui- l’avenir ramenait la confiance dans le présent; on n’hésitait plus à faire des dépenses dont on s était abstenu longtemps , et qui devenaient d’autant plus urgentes qu’elles avaient été plus différées.

Aussi, dèslemois d’avril, le commerce de détail avait commencé à reprendre un peu d’activité; le travail , longtemps interrompu dans beaucoup d’ateliei-s , se ranimait peu à peu. Les petites industries s’en ressentaient le plus, et les cordonniers, les tailleurs, les menuisiers, les serruriers travaillaient déjà presque tous. Les glandes industries seules étaient encore au repos , et le silence légnait toujours dans les manufactures désertes; mais elles écou-

laient peu à peu leurs produits accumulés depuis plus d'un an, et l’on espciail y entendre bientôt le mouvement des métiers. Déjà des bruits circulaient à Mii-ebeau sur la reprise probable des travaux dans un temps rapproché, et, en arrivant le dimanche à récole, M. Dupré entendit beaucoup de propos qui prouvaient que c’était avec la récolte le sujet des conversations. 11 repi it, en commençant, la question de la valeur du travail, qui devait l’amener à ti aiter de toutes les circonstances qui peuvent influer sur la valeur et sur le prix des choses.

— Mes amis, dans notre dernier entretien, je vous ai fait voir que la valeur des choses réside en général dans le travail nécessaire pour les produii-c, et qu’à son t(jur la valeur de ce travail est généralement aussi eu raison de la difficulté qu’il présente, et du talent qu’il exige. Cependant d’autres circonstances influent encoj-e sur la valeur des choses et sur le prix que nous sommes portés à y mettre. Mais voyons auparavant, par quelques exemples, ce que le travail ajoute successivement de valeur aux choses qui en ont à peine lorsqu’elles sortent du sein delà terre.

Prenons un mètre cube de pierre, qui coûte 2 francs à la carrière Piendu à la Aille, taillé et mis en place, il peut revenir à SO francs enviinn. Qui a profité des 48 francs de différence ? Ce n'est pas seulement le carrier, le tailleur de pierre, le maçon; c’est aussi le forgeinn qui a fait les outils, le charretier qui conduit la pierre et le charron qui a fait ou qui répare la voitm*e ; c’est le cultivateur qui récolte le foin destiné aux chevaux , le bourrelier qui fait les harnais, et bien d'autres eucoi-e.

Voici maintenant le pi'oduit d'un hectare de terre cultivé eu lin : il se vendra environ 2,000 francs, qui se répartiront entre les journaliers et les femmes employés à la culture. Con\erti en mouchoirs de batiste, ce lin se vendra 60,000 francs; mais pour arri\er là, depuis le moment seulement où il a été j’écolté, il auia follu le travail de 250 femmes pendant un an pour filer le lin, celui de 18 ouviâers pour tisser l’étoffe et de 40 femmes pour l'oui-ler.

Prenons un autre genre de travail. Un quintal de minerai de fer recueilli dans la mine coûte à peu près 2 francs. Le quintal de fer vaut au contraire 60 francs. Converti en fers de cheval, il vaudra 130 francs ; en lames de couteaux, 1 ,800 francs ; en lames

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de canifs, 30,000 francs; en boutons polis, 40,000 francs; en objets de toilette, tels que colliers, bracelets, etc., enviinn 70,000 francs, Et enfin, si on le convertit en ressorts de monties, son pi'ix peut s'élever jusqu'à deux millions et demi. Jugez, d'après ce dernier exemple, quelle immense quantité de travail il faut pour donner ainsi une valeur d’une centaine de mille francs à un objet qui primitivement coûtait à peine quelques sous.

— D’après cela, dit André, le prix d'un objet n’est que la somme du travail employé pour le produire?

— Cela est vi-ai, André, pour les choses du prix le plus bas, comme pour celles du prix le plus élevé. Ainsi , lorsque le kilogramme de pain vaut 35 centimes, si on x'oulait décomposer cette valeur, on retrouverait, à travers des transactions fort multipliées sans doute, tous ceux dont les services ont concouru à la former: on trouvei’ait d’abord le boulanger qui en retient un vingtième, et sur ce vingtième rémunère le maçon qui a bâti sou four ; le bûcheron qui a préparé ses fagots, etc. ; viendra ensuite le meunier qui, avec la récompense de son pi-opre travail, recevra de quoi rembourser le carriei- qui a fait la meule, le terrassier qui a fait les digues, les maçons, charpentiers, menuisiers, serruriers qui ont construit le moulin ; les autres parties de la valeur totale iront enfin au chaiTctier, au batteur en grange, au moissonneui’, au semeur, au laboiuanir.

— C'est, dit Michel, dans un petit objet et pour une somme bien minime, un nouvel exemple de l’immense quantité de personnes qui s'emploient pour chacun de nous. Mais n’y a t-il pas quelques exceptions à ce principe que le prix des choses est toujours le prix du travail (pfelles ont coûté à produire ? Ainsi, un homme trouve en Amérique un morceau d'or, comme il s’en rencontre, dit-on, dans la Californie, et il le vend autant que l’or extrait à grand peine des mines. Un Indien tombe par hasard sur un gros diamant , et cette ti’ouvaille rapportera peut-être autant que la journée de dix ou vingt mille hommes.

— Ton observation est juste, Michel; mais ce n’est qu'une e.xceplion, et ici l’exception confirme le principe. Car, pourquoi doniie-t-on pour le morceau d’or trouvé le même prix que pour un poids égal d’or extrait de la mine, séparé péniblement du minerai, purifié et préparé ? C’est que, pour se procurer ce poids

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d’or, il faut ordinairement un travail qui exige ce prix. On ignore d’où vient l’or, et on le paye comme on est habitué à le payer. 11 en est de môme de celui qui ti-ouve un diamant tel qu’on n’en rencontre pas un pareil en dix ans, en vingt ans peutêtre.

11 y a ‘aussi des personnes qui, sans rien trouver, à proprement dire, font accidentellement de très-grands gains; mais c’est encore le travail qui fait la valeur de ces profits. Ainsi, un cultivateur possède un morceau de teirain rocailleux, stérile, sans utilité , mais on construit un chemin de fer dans le voisinage, et aussitôt on lui en offre un bon prix poui- bâtir dessus ; c’est l’industrie qui a donné de la valeur à ce terrain primitivement inutile. Ceci, pour le dire en passant, montre combien le travail donne de valeur à tout ce qu’il touche.

Rappelez-vous combien toutes les propriétés ont augmenté de valeur à Mirebeau depuis que l’industrie en a triplé la population. Ceux qui ont eu à vendre des morceaux de terre savent ce qu’ils y ont gagné. C’est ainsi que ceux qui possèdent quelque chose dans un centre d’industrie et d’activité voient leur avoir s’accroîti'e uniquementpar suiledes travaux desaulres. Les personnes qui avaient de petites propriétés à la porte de Saint-Etienne, de Mulhouse, de Roubaix, et d'autres villes qui ont augmenté rapidement, ont vu leur petit bien croître de valeur, au point de devenir une fortune : c’est le travail qui en a été la source.

— Je vois bien, dit André, que ceux qui ont quelque chose profitent des travaux qui s’effectuent dans leur voisinage. Mais cela ne sert pas à ceux qui n’ont rien.

— Tu le trompes, André. Ce qui augmente l’industrie et l’activité dans une localité, augmente aussi le bien-ôti e de tous ceux qui y vivent. Le travail devient à l’instant plus abondant et il est mieux rétribué. On demande des travailleui's pour des industries qui n’y existaient pas auparavant, et on est forcé de les mieux payer. Par l’effet de la concurrence et de la rareté des bras, ceux qui restent pour la culture et pour les anciennes industries du pays finissent par être mieux payés à leur four. Ici, par exemple, il y a vingt ans, on payait communément 2,o sous la journée d’un travailleur. Depuis que l’industrie s’est implantée dans le pays, il n’y a pas de journée au-dessous de 40 sous, et elle se paye habi-

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tuellement 50 ; certains ouvriers gagnent 3 ou 4 fr., comme toi, Léonard, et quelques autres.

La fabrique qui s’est installée ici et qui expédie ses produits à vingt, trente, quarante lieues et plus, sans compter Paris, d’où ils se l’épandent on ne sait où, a elle- même profité de l’ai.sance croissante de la France, qui lui a permis d’étendre graduellement sa production. Vous tous enfin, à Mirebeau, vous avez recueilli le fruit des changements qui se sont opérés dans la contrée et de la prospérité (ju’ils y ont amenée ; vous avez vu par là croître le prix de vos produits. Quelques personnes sans doute en profitent plus que d’autres ; mais tous y gagnent, et tous doivent s’en féliciter, bien loin de voir d’un mauvais œil le bonheur de ceux qui sont plus heureux qu’eux.

Bénissons donc le travail, qui est le fondement de toute richesse et de toute valeur. L’épieuve à laquelle l’homme a été condamné devient ainsi la source de ses jouissances. Il lègue à sa postérité le fruit de son travail poui- lui alléger le fardeau de l’existence et lui fournir le moyen de se procurer de nouvelles satisfactions. Nous recueillons le bénéfice de ce que nos ancêtres ont fait pendant des siècles ; tout ce que nous possédons est un capital résultant du travail passé, accumulé pour faciliter le travail à venir.

— Je comprends maintenant , dit Léonard , comment nous participons à l’accroissement de la fortune publique. Mais il y a quelque chose qui m’embarrasse ; c'est la différence énorme qu’on remarque dans le prix des choses. Si leur valeur est proportionnée à la peine qu’il a fallu prendre pour les produire, pourquoi cette différence?*

— Elle provient du désir qu’a l’homme de se procurer des jouissances. Si les besoins sont personnels, il n'en est pas de même des efforts à faire pour les satisfaire immédiatement, c’est-à-dire que le besoin de l’un peut êti'e satisfait par le travail d’un autre. Comme l’homme craint la peine, il cherche à la diminuer .soit en faisant ce (jui lui plaît le plus et en faisant faire par les autres ce qu’il ne peut pas ou ne veut pas faire, soit en ne faisant qu’une chose afin de la faire avec plus de facilité, et d’avoir plus de moyens d’échange. Nos besoins et la crainte de la peine sont ainsi l’origine des services et de la valeur.

Dapiès ceJa, ies hommes ayant les mêmes besoins, toutes les choses devj-aient avoir la même valeur.

— ïii vas trop vite, Léonard, et tu commets une erreur en disant que tous les hommes ont les mêmes besoins. l>armi ces besoins, les uns sont plus impérieux que d’autres : il yen a dont la satisfaction est presque une nécessité pour certains individus, tandis qu’ils sont ignorés par d’autres. Mais les travailleurs’ moins que personne, doivent se plaindre de celte extension des besoins i c’est elle qui leur procure du travail et le travail le plus lucratif. Enfin, il y a des besoins auxquels pei'sonne ne songe en certains temps ou dans certains pays, tandis qu’à d’autres époques et dans d’autres lieux, chacun les sent et veut les satisfaii-e.

Pour ne x^ous en citer qu’un exemple, il y a cinquante ans, on ne songeait guère à l’instruction dans les campagnes; aujourd’hui, chacun en sent le besoin, tout père de famille veut eu faire donner à ses enfants. C’est qu’il y a une grande différence entre l’homme et la brute, qui éprouve les mêmes besoins depuis le commencement des siècles. L’homme, au contraire, est changeant et perfectible, pai ce qu’il est un être moral. 11 a une intelligence qui fait sa dignité, mais en vertu de laquelle il se crée sans cesse de nouveaux besoins.

Alois 1 intelligence serait pour l’homme un don funeste, dit M. Üuroure ; car, si elle lui crée des besoins, elle le rend malheureux lorsqu'il ne peut pas les satisfaire.

11 y a sans doute, M. Duroure, des hommes qui se créent plus de bcsoi ns qu ils n en peuxent satisfaire; mais c’est un ti'avers de leur esprit, ils font un mauvais emploi d’une faculté qui leur a été donnée pour de plus nobles usaggs :dans ce cas encore, nous x'oyons l’abus a côté du bien. L’intelligence est le don le plus précieux que Dieu ait pu faire à l’homme; elle ne lui fournit pas seulement les moyens de satisfaire ses besoins ; elle l’aide encore à les satisfaire avec une peine progessivement moindre, grâce aux merveilleuses découvertes de la science.

Je veux même à ce sujet x ous faire l emarqucr une admirable dispensation des choses de la Providence. Quand l’homme est pauvre, il a peu de besoins, et ces besoins se bornent à ce qui est indispensable pour vivre et pour rendre son existence suppoi'table ou commode. A mesuj-e que sa richesse augmente, ses

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besoins croissent, et les efforts se concentrent naturellement sur la production des objets d’un usage général. C’est à ces objets que s’applique le plus le principe de la division du travail, qui simplifie les procédés, et c’est ainsi que les pauvres peuvent satisfaire à bas prix les besoins les plus impérieux.

Les besoins des personnes aisées sont plus variés, parce qu’ils sont moins naturels et qu’ils dépendent dax’antage de l’imagination et du caprice. Mais, comme ils sont plus variés, on ne peut pas s’occuper en grand des moyens de les satisfaire ; la division du travail y est moins appliquée, et il se fait moins d’efforts parce qu’il y a moins de concurrence. Une autre cause contribue à rendre encore plus dispendieuse la satisfaction des besoins des riches : c’est la difficulté de la production des objets à leui- usage. Il faut pour tous ces objets plus de délicatesse, plus de fini et de précision dans le travail, plus de goût, plus d’élégance dans la forme et l’arrangement des parties; il faut, en un mot, le concours de qualités qui se rencontrent plus rarement que la force inusciilaire. La difficulté de trouver des ouvriers capables d’exécuter ces objets, contraint les riches à payer davantage pour se les procurer.

— Ainsi, fit remarquer M Raymond, Dieu fait payer aux riches ce qu’ils ont en plus sur les autres. Tandis que le ti-avail destiné à pourvoir aux besoins de la masse coûte peu, le travail qui a pour objet de procuj*er des jouissances aux lâches est celui qui répand le plus d’aisance panni les travailleurs. Mais savez-vous, M. Dupré, qu’elle est admirable cette harmonie des lois di\ines, que nous fait connaître l’étude de l’organisation sociale!

— Je xous l’ax^ais annoncé d’avance, mes amis, et plus nous avancerons, plus nous aurons lieu de faire la même remarque. Mais poursuivons notre examen. La difficulté du travail est une des causes du prix des objets; cependant il ne faut pas croire qu’une chose difficile à obtenir soit toujours une chose pénible à faire. Une chose n’est pas difficile parce qu’elle exige de la peine; elle peut, au contraire, êti-e facile, tout en étant pénible, si elle n’exige que de la force physique. Une chose difficile à obtenir, c’est celle que peu de personnes sont en état d’exécuter. Comme il est moins aisé de se procurer ces choses.

TREIZrÈME ENTRETIEN.

lorsqu’on éprouve un vif désir de les avoir, ou est disposé à mieu.v pajer ceu.ïdont I habileté peut nous les procurer.

Le talent, voilà ce qui constitue principalement la difféi-ence entre les hommes sous le rapport du salaire. Ainsi, tandis qu’un serruriei- ordmaii'o gagnera cinquante sous à trois francs dans sa journée, un habile ajusteur ou monteur de machines gagnera quelquefois quinze ou vingt fi-ancs. L’ouvrier qui imprime les étoffés de la manufacture gagne quarante à cinquante sous, et le dessinateur qui en compose les dessins peut gagner, suivant son talent, jusqu a (piarante et cinquante francs par jour.

-- C est bien juste, dit Michel ; je sais par expérience combien un joh dessin fait xendre une étoffe, et procure de travail à tous les ouvriers qui la fabriquent. Si le dessinateur gagne il fait encore plus gagner les ouvriers.

- La même différence, reprit M. Dupré, se remarque dans les autres travaux. Un petit commis de bureau gagnera mille à douze cents francs par an, avec des écritures que tout le monde peut faire comme lui, et l’on payera dix, quinze, vingt mille francs et beaucoup plus, l’intelligence d’un homme qui e.4 capable de diriger les rouages compliqués d’une vaste administration. L’auteur de genie arrive à une position enviée, en créant des œuvres que chacun s’airache , et un méchant écrivain meurt de faim en composant de mauvais livres que personne ne veut lire. Un peintre d’enseigne gagne à peine de quoi vivre, et un Raphaël, un

1 oussm, un Claude Lorain, peignent des tableaux que la postérité se dispute, et ils donnent à une toile de quelques pieds carrés une valeur de plusieurs centaines de mille francs.

- C’est la récompense du génie, dit M. Vieulin, et le génie est assez rare pour qu’on le récompense généreusement toutes les ois qu on le rencontre. Mais le prix donné à ces objets est bien aibitiaire; il dépend de l’opinion des hommes, dirait on, plutôt que la valeur réelle des choses.

- Votre observation est juste, M. Vieulin. Cela vient de ce que ces objets ne satisfont pas des besoins urgents’de tous les hommes, mais des besoins qu’ils se créent, et que cependant nous devons respecter et même honorer quand nous les rencontrons, parce qu’ils tiennent à la partie la plus noble de notre être et

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qu ils assurent l’existence des hommes qu sont doués des talents es p us elevés et les plus rares. Il n’en est pas moins vrai que a va eui des choses dépend beaucoup de l’importance que nous y attachons. On peut pourtant admettre comme règle générale que le travail est le véritable fondement de la valeur des choses, et que cette valeur est proportionnée à la difficulté ou à la valeur même du ticyail. Ainsi les choses que nous pouvons obtenir sans travail n’ont aucune valeur, quelle qu’en soit l’utilité.

D apres cela, reprit M. Vieulin, il y aurait une très-grande diffeience a faire entre l’utilité des choses et leur valeur; c’est ce que je n’ax ais pas bien compris jusqu’à présent. Si je ne me lompe, utilité des choses est la propriété qu’ elles ont de satisfaire quelqu un de nos besoins, et leur valeur se mesure par ce que nous sommes obligés de donner pour nous les procurer.

- r" meme, M. Vieulin. J’ajouterai, pour compléter

votre définition, que le prix des choses n’est que la valeur de ces choses estimée en argent, car la valeur est indépendante de l’argent, qui n’est qu’une mesure, fort commode, du reste, pour évaluer cette valeur. 11 découle de là que certaines choses trèsutiles Il auront pas de valeur ou en auront une très-faible, si nous pouvons nous les procurer sans frais ou à très-peu de frais.

autres, quoique peu utiles, pourront avoir une très-grande va eur, s il est difficile de se les procurer, soit parce qu’elles sont rares, soit parce qu’elles exigent un talent qui se rencontre chez tres-peu de personnes. C’est ainsi qu’on paye fort cher le plaisir

d entendre un chanteur qui aune de ces belles voix qu’on trouve tres-rarement.

C est donc, dit Honoré, la rareté d’un gi-os diamant qui en lait toute la valeur?

— Précisément, Honoré ; car un de ces gros diamants, comme on en cite quelques-uns, ne se trouve qu’à intervalles très-éloignes. Cependant le travail entre aussi pour une forte part dans sa valeur, car ce n’est pas tout à fait le hasard qui fait tomber sous la main un diamant semblable. 11 y a des gens qui passent leur vie a en chercher, lavant et tamisant les sables où ils se rencontrent. Or, pendant des années entières , on ne trouve que des diamants d’un très-petit volume qui font tout juste vivi e les chercheurs; puis tout à coup il se présente un do ces gros

diamants dont la vente indemnise de tout le travail précédent. Ainsi, meme dans ce cas, c est le travail fjue l’on paye et non pas un pioduit giatuit de la nature, reste sans valeur jus(]u’au moment où il tombe entre les mains d’un heureux possesseur.

11 faut noterencorequelavaleur des objets se mesure aussi sur la peine qu’on nous épargne ; cette considération est ti ès-impoi'tante, comme vous le verrez plus tard. Ainsi, un objet peut avüii coûté beaucoup de peine à quelqu’un et avoir très-peu de >alLUi pour nous, si, pour une cause ou pour une autre, comme le serait la découverte d’un nouveau procédé de fabrication, nous pouvons au moment où on nous l’olTi e, nous le procurer à bien moins de frais ; n’oubliez pas ceci. Un autre peut, au contraire, avoir coûté très-peu’de peine à celui qui le possède, et avoir une

très-grande valeur pour celui qui voudrait l’acquérir, s’il lui épargne une peine considérable.

Je m étais donc bien trompé jusqu’à présent, dit Honoré. Je croyais que la valeur des choses était toujours en raison de leur utilité. Je vois maintenant qu’elle est en raison de l’importance du service rendu à celui qui les désire.

— Tu as parfaitement trouvé, Honoré. Le service l endu, voilà la vraie mesure du prix que nous mettons aux choses. 11 se peut que le service ait en réalité une importance très-faible ; cependant il seia tiès-grand s il paraît tel aux yeux de celui qui le reçoit. Ainsi, vendre un gros diamant à quelqu’un est léellement lui rendre un bien médiocre service, mais c’est une jouissance pour la femme riche qui desire le posséder et qui ne peut se le procurer qu’en en donnant le prix exigé. H en est de même de tout ce qui flatte notre vanité ou qui a trait à nos plaisirs. On paye quelquefois fort cher pour entendre une cantatrice en renom. Quel service reud-elle? demande-t-ou. Elle fait plaisir, et les hommes recherchent le plaisir comme ils fuient la peine.' Us

payent donc le plaisir, comme les autres services, en i-aison de l’importance qu’ils y aitachent.

Vous avouerez, dit Léonard, qu’il y a des hommes bien insensés pour dépenser tant d’ai’gent à leurs plaisirs ou à des choses qui ne .satisfont que leur vanité»

— Tu as raison, Léonard. Les riches pourraient fréquemment dépenser leur argent d’une manière plus utile. Cependant des

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dépenses insensées aux yeux de ceux qui n’ont que le nécessaire ontpoui’tant leur utilité à certains égards; elles encouragent le talent et les arts, elles alimentent une foule d’industries qui sans elles n’existeraient pas. Les ouvriers ont donc moins que d’aulies le droit de s’en plaindre, puisque ces goûts des riches sont précisément ce qui leur procure les meilleurs salaires.

— C’est juste, M. Dupré ; je vous remercie de me l’avoir fait remaï quer. Mais n’est-il pas fâcheux que les industries où les ouvriers sont le mieux rétribués, soient celles qui satisfont le luxe et la frivolité, tandis que celles qui pourvoient aux besoins les plus impérieux de la vie ne donnent que de faibles salaires?

— Dis-moi, Léonard, si les ouvriers qui travaillent pour ces besoins impérieux gagnaient des salaires plus élevés, est-ce que les choses qu’ils produisent ne seraient pas plus chères?

— Si fait, M. Dupré.

— Et, comme ce sont les choses qu’ils consomment, ne perdraient-ils pas comme acheteurs ou consommateurs ce qu’ils gagneraient comme producteurs ou ouvriers? Où serait l’avantage?

— Vous avez raison, M. Dupré, je n’y avais pas réfléchi.

— J’ajouterai une autre considération, Léonard, et je terminerai par làaujourd’hui. Comme travailleurs ou producteurs, nous désirons gagner le plus possible; mais il ne faut pas oublier que le consommateur ne peut jamais nous rétribuer qu’en raison du serv ice que nous lui rendons, et qu’il évalue toujours les services d’autant moins haut qu’il peut les obtenir plus aisément. Nous pouv ons penser ce que nous voulons comme travailleurs ; mais, aussitôt que nous sommes acheteurs , nous ne voulons payer les choses (jne ce qu’elles valent pour nous.

Ainsi, pour résumer ce que nous avons vu aujourd’hui, quelles que soient les causes qui peuvent influer sur la valeur des choses, utilité, rareté, difficulté, talent, toutes se réduisent en deinièi’e analyse à un service rendu. La valeur des choses est donc uniquement en raison du sei vice, ou, plus exactement, de 1 importance que nous attachons au service. Vous verrez des cousé<ïuences très-graves découler de cette dernière considération ; mais auparavant nous parleronsde l'argent, qui nous sert généralement à évaluer le prix des choses.

LA MONNAIE , MOYEN D^ÉCHANGE ET MESURE DU PRIX OU DE LA VA- LEUR. — LE PAPIER-MONNAIE ET LE CRÉDIT.

Depuis le dernier entretien, un heureux événement était survenu à Mirebeau. Les forges avaient rallumé, au commencement de la semaine, leurs fourneaux éteints depuis cincj mois. Cette lepiise de travaux avait causé une grande joie dans la commune. Ce n’est pas que ces forges occupassent un grand nombre d’ouvriers, mais elles fournissaient beaucoup de travail au dehors et un travail assez varié. C’étaient les bûcherons qui exploitaient les bois voisins, les charbonniers qui transformaient le bois en charbon , les individus employés à extraire le minerai et ceux qui le conduisaient de la mine aux forges. Quand elles marchaient, les chemins étaient sans cesse parcourus par les chevaux et les voitures qui transportaient le charbon et le minerai. 11 en résultait pour le village une animation que ne donnent pas toujours d’autres industries qui occupent plus de bras. Le bruit des marteaux qui, dans le silence de la campagne, fait penser, comme le son des cloches, à l’existence d’êtres animés, avait pour les habitants un charme qu’ils ne sentaient jamais aussi bien que lorsque ce bruit cessait de frapper les oreilles.

Quoique les autres grandes industries n’eussent pas encore jepris leurs travaux , une circonstance particulière avait amené ce résultat pour les forges. La France, quelque temps arriérée dans la construction des chemins de fer, avait senti la nécessité de multiplier sur son territoire ces voies précieuses. Le désir de procurer des moyens d’existence à une foule d’ouvriers que la gêne industrielle laissait sans occupation, avait aussi contribué à faire imprimer plus d’activité à leur construction. De grands travaux de terrassement étaient en cours d’exécution sur diiréi ents points de la France ; bientôt il faudrait y poser les rails, et un grand nombre de forges avaient dû s’employer à les fabriquer.

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La circonstance qui avait fait reprendre les travaux dans les oioCS avait en quelque sorte un caractère accidentel, et cependant personne ne s’y trompait. Sans s’être bien rendu compte de la solidarité qui existe entre toutes les industries, on .sentait que quelques-unes des principales ne peuvent pas recouvrer eur prospérité sans que Tiufluence ne s’en fasse sentir aux auties. On voyait donc dans la reprise des travaux des forges le préludé d une. reprise générale dans toutes les industries En attendant, la gene generale allait en s’affaiblissant; la belle saison diminuait les besoins , elle avait même apporté déjà des lessources nouvelles, et la prolongation d’un temps favwable donnait la perspective d’une riche moisson : tout contribuait à vendre la co„f,anee. Aussi le docleur, à oha,,uc neuve

™yad disparaUresurlangure de ses auditeurs lalrace des rava^^^^

causes par I unpuelude et les soulTrances. Il aborda en ces tlvmes le sujet annoncé à Ja dernière réunion.

- l>our évaluer les services qu'ils se rendent entre euv les hommes les comparent à une chose dont ils connaissent touVla valeur, parce qu’ils l'emploient comme moyen généi-al d’échan.»e C est la monnaie, ou fargenl, comme on dit communément eu

^1 ée enir Clc-meres années, a été la principale monnaie

■niet • nnus entretenir aujourd’hui de ce

^Ijel, qui a en general le privilège d'iuléresser tous les hommes mms sm lequel on commet souvent bien des erreurs

duits, un sac de ble.par e.vemplo, contre des habits, d’uuepaire de sont, ers contre du bois, d'un lit contre un tonneau dë vin cet

a en HmAu ■‘”'“"'“‘1 des sociétés’ ; il

sèdë î'à . • ë incon'énienis. Ainsi, l’homme qui pos-

.cdclait.cleqm nous manque peut n’avoir pas besoin de celui ne nous pouvons donner en échange, et de mLe ceëëëqui

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recourir à cinë?™' '• u P“‘-èf e

cinq ou SIX échangés successifs. Le temps se passerait

en courses et en recherches, et nous perdrions l’iin des grands avantages de lY-change, qui est de favoriser la division du travail et d’économiser le temps.

En outre, réchange direct serait souvent impossible. Voici Michel qui est tailleur, et qui a besoin de pain, de vin, de bois et de chandelle. Un seul de ses habits vaut tout ce dont il a besoin ; mais celui qui lui donnerait du pain n’a pas de vin à lui fournir, et le possesseur de bois n’a pas de chandelle. Il ne peut cependant donner son habit qu’à un seul, et tout en ayant de quoi faire un échange qui arrangerait tout le monde, il ne peut pas relfectuer. Or la diiïiculté n’existerait plus s’il y avait une marchandise d’une nature telle que les hommes fussent toujours disposés à la recevoir en échange de ce qu’ils possèdent. On a précisément trouvé celte marchandise, c’est la monnaie ou V argent.

— Comment, M. Dupré, dit le père Frapin, l’argent est une marchandise, comme malaine ou mon blé?

— Et que voulez-vous qu’il soit, père Frapin? Est-ce que vous ne vendez ou n’achetez pas l’argent, comme vous achetez ou vendez du blé ou de la laine, un cheval ou une maison? Que faites-vous donc, lorsque vous voulez de l’argent , et que vous conduisez au marché du blé ou de la laine pour les vendre? N’est-ce pas acheter de l’argent en donnant en échange du blé ou de la laine, de même que celui qui vous achète vous vend son argent pour avoir en échange votre blé ou votre laine? Cela est si vrai que, si vous aviez un grand besoin d’argent, vous donneiiez davantage de votre blé ou de votre laine. Si, au contraire, celui avec qui vous laites affaire a plus besoin de votre marchandise que vous d’argent, il sera forcé de vous donner plus d’argent pour la môme quantité de laine ou de blé.

Une vente et un achat ne sont donc en réalité qu’un échange dans lequel l’un des deux contractants donne toujours de la monnaie, tandis que l’autre donne une marchandise (pielconque. L’usage veut qu’on appelle vendeur celui qui donne une certaine espèce de marchandise, et acheteur celui qui donne de la monnaie en échange. Mais, dans le fait, tous deux sont à la fois vendeurs et acheteurs, selon qu’on voudra les considérer.

L’invention de la monnaie a été un progrès énorme dans la marche de l’humanité. En facilitant les transactions des hommes,

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elle les a multipliées d’une manière prodigieuse. Aussi le besoin d un moyen commun déchange est-il l’un des pi’emiers qui se fassent sentir dans les sociétés en voie de développement, et l’on emploie pour cela soit des matières d’un usage général, comme le sel, soit des objets dune valeur purement conventionnelle, comme les courts ou petites coquilles dont se servent encore quelques populations de l’Afrique. Mais, de toutes les matièies, aucune ne leunit mieux que la monnaie d’or ou d’argent les conditions nécessaires à un moyen général d’échange.

La première de toutes les conditions pour qu’une matière devienne un moyen général d’échange, est d’être d’une nature telle que les hommes soient prêts à l’accepter en tout temps et dans tous les lieux. Elle doit, en outre, être susceptible de se fractionner en quantités assez petites pour se prêter à toutes les transactions, et a\oir assez de valeur sous un petit volume pour être aisément tiansportée. 11 faut encore qu’elle soit assez dure pour l'ésister au frottement qui résulte d’une circulation continuelle, sans s’user sensiblement, et être de natui e h ne pas s’altérer sous l’influence de 1 air, de 1 humidité et des difiérentes circonstances qui détériorent ou détruisent tous les antres objets. Enfin il faut nonseulement que sa valeur soit facile a constater en tout temps , mais encore que cette valeur soit peu sujette à varier. Pour cela ce doit être une matièi’e rare , c’est-à-dire qui nè puisse jamais êtie produite en grande quantité, de manière à augmenter ou diminuer considérablement d’un moment à l’autre. Ces conditions se trouvent réunies précisément dans les métaux précieux , tels que l’or et l’argent, et c’est là ce qui les a fait choisir par tous les peuples comme moyen universel d’échange.

Mais pourquoi, demanda M. Duroure, donne-t-on à l’or et à 1 argent le nom de métaux pi'ccieux ? Est-ce que le fer n’est pas cent fois plus utile ?

— Vous avez parfaitement raison, M. Duroure , l’homme se passerait plutôt d’or et d’argent que de fer. Aussi le nom de métaux précieux, appliqué aux premiers, ne s’entend pas de leur utilité, mais de leur rareté. C est cette circonstance qui en fait la valeur, comme elle fait celle de toutes choses ; elle est cause que sous un petit volume ils ont un très-grand prix; de là leur nom de métaux précieux.

De très-petites quantité? d’or ou d’aigent ayant ainsi unegrande valeur comparativement à toutes les autres marchandises, il importe, pour la commodité des transactions, que chacun puisse connaître à première vue la valeur d’une pièce quelconque de monnaie ; car, si à chaque vente ou achat il fallait vérifier le poids de la monnaie donnée en payement, les affaires en seraient singulièrement entravées. Tel est l’objet de l’effigie appliquée sur toutes les monnaies. En raison de son importance pour le public, le droit de battre ou de frapper monnaie, c’est-à-dire d’imprimer une effigie sur les pièces de monnaie, est, en tout pays, rései'vé à l’Etat, qui représente le public lui-même et offre, sous ce rapport, des garanties que personne ne pourrait présenter.

En France, l’unité adoptée pour les monnaies est le franc^ qui est une pièce d’argent du poids de cinq grammes. Toutes les pièces d’argent sont formées de 9 dixièmes de fin ou d’argent pur, et d’un dixième à'alliage, c’est-à-dire de cuivre. L’alliage ainsi ajouté à l’argent a pour but de le rendre à la fois moins cassant et plus aisé à travailler. Les pièces d’or sont également composées de 9 dixièmes de fin ou d’or pur et d’un dixième d’alliage.

— Alors, dit M. Jarland, puisque l’empreinte atteste la valeur delà monnaie, on pourrait, si on le voulait, augmenter l’argent d’un pays en augmentant la valeur de la monnaie, et donner, par exemple, au cuivre la valeur de l’argent, à l’argent celle de l’or, et augmenter la valeur de ce dernier.

— C’est une grave erreur, M. Jarland. Rien n’est moins arbitraire que la valeur de la monnaie ; il n’est au pouvoir de personne de lui donner une valeur qu’elle n’a pas naturellement dans un pays. L’empreinte gravée sur les monnaies n’en établit nullement la valeur, elle ne fait qu’en constater le poids et le titre. Ainsi, l’empreinte d’une pièce d’un franc ou de b francs n’en détermine point la valeur , c’est-à-dire n’indique point pour quelle quantité d’une marchandise «juelconque on pourra les échanger; elle indique seulement qu’elles contiennent, l’une b grammes et l’autre 2o grammes d’argent au titre de 9(10 de fin et de t (10 d’alliage. De même, l’empreinte gravée sur les pièces d’or de :j, 10 ou 20 francs indique aussi qu’eu égard à la différence qui existe enti-e la valeur de l’or et de l’ai-gent, lu quantité

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d’or contenue dans la pièce équivaut au poids de l’argent contenu dans 5, 10 ou 20 francs.

Cependant, fit remarquer M. Vieulin, nous voyons dans l’histoire que, pour se procurer de l’argent, les souverains ont souvent altéré la valeur des monnaies.

-Votre observation est juste, mais elle ne fait que confirmer le principe. En effet, les souverains ont quelquefois altéré les monnaies, et, au lieu de celles qui avaient cours, ils en ont fi'appé d'autres ayant un poids inférieur ou contenant plus d’alliage que celles qu’elles étaient censées représenter. Ils profitaient ainsi de ladifférence qui existaitentrela valeur intrinsèque des anciennes monnaies et celle des nouvelles. Le public, qui recevait du gouvernement ces nouvelles monnaies au prix des anciennes, était fi audé de cette différence, parce que l’altération de la monnaie étant bientôt reconnue; celle-ci peidait immédiatement de sa valeur, et n’était plus admise dans les transactions enti-e les particuliers que pour sa v aleur réelle.

Ces falsifications, auxquelles les embarras financiers des princes les ont portés à recourir dans des siècles où la législation n’était pas fixée comme elle l’est aujourd’hui, et où les idées étaient moins avancées qu’elles ne le sont de nos jours, ne sont plus possibles maintenant que le poids et le titi’e des monnaies sont réglés par les lois de chaque pays.

En France, le franc ou le poids de 5 grammes d’argent au titre de 9(10 est, comme je vous l’ai dit, l’unité à laquelle on ra()porle toutes les monnaies. L’or ayant sous le même poids une valeur 15 fois 1(2 plus grande que l’argent, la valeur portée sur chaque pièce d’or indique qu’elle contient un poids d’or 15 fois 1(2 moins considéi’able que le poids d’argent correspondant au nombre de francs marqué suj- la pièce. Quant au lülon ou à la monnaie de cuivre, la valeur pour laquelle elle circule n’a aucun ra|;>port avec sa valeur l éelle ; c’est une valeur purement de convention, et bien supérieure à la valeur du métal.

—Alors, dit Michel, lorsqu’on reçoit de la monnaie de cuivre, on ne reçoit pas la valeur de la marchandise qu’on liv re.

— C’est très-vrai, Michel; mais au fond cela n’a aucune importance , puisque chacun reçoit et passe toujours cette monnaie pour la môme valeur. Cela aurait seulement de l’importance si

]'on recevait de la monnaie de cuivre pour des sommes considél’ables. Mais la monnaie de cuivre n’est employée <]ue pour appoint, et, d’apres la loi, nul n’est tenu d’en recevoir dans un payement pour plus dé o fr. Les éti-angei s pourraient, il est vrai, ètj’e tentés de bénéficier de la différence (jui existe entre la valeur du cuivre et celle de la monnaie de billon, en fabrbpiant cette monnaie chez eux, pour l’échanger ensuite contj'e nos marchandises; mais ce serait une mauvaise spéculation, puisqu’ils ne pourraient livi-er cette monnaie qu’en très-petite quantité.

— Mais, reprit Michel , si la monnaie de cuivre ne vaut pas ce qu’elle est censée \aloir, pourquoi en fait-on? Pourquoi ne se contente-t-on pas de la monnaie d’or ou d’argent ?

— C’est que , pour de petites quantités de marchandises ou pour des marchandises de très-peu de v.ileur, la monnaie d’argent, et à plus forte raison celle d’or, serait excessivement incommode. Il faudrait des pièces si petites qu’on serait sans cesse exposé à les perdre. Vous savez combien les pièces d’or de 5 fi ancs et les pièces d’ai-gent de 20 centimes sont faciles à égarer. Que serait-ce si l’on fabriquait des pièces d’argent de 10, de b centimes, et même moins? C’est pour répondre à tous les besoins de la vie qu’on emploie une monnaie de billon qui n’a qu’une valeur de convention, mais qu’on accepte poui’ sa valeur nominale parce qu’un ne la reçoit jamais qu’en très-petite quantité.

— D’apiès vos explications , dit à ce moment M. Vieulin , je vois que l’empreinte apposée sur les monnaies n’en détermine pas la valeur, elle ne fait que constater le poids de chaque pièce. Mais qu’est-ce qui en détermine effectivement la valein-?

— 11 en est de l’argent ou de la monnaie, M. Vieulin , comme de toutes les marchandises. La monnaie a, comme tous les produits, deux valeurs, une valeur intrinsèque ;et une valeur variable. L’or et l’argent, vous le savez, ne servent pas seulement à fabriquer la monnaie, on en fait des bijoux, de la vaisselle, et une foule d’objets d’ornements : on achète donc l’or et l’argent pour ces différents usages, et, à ce titi-e, ils ont une valeur tout à fait indépendante de celle qu’ils pourraient avoir comme monnaie. Cette valeur, de même que celle de toutes les marchandises, est proportionnée aux frais de production, c’est-à-dire à la dépense nécessaiie pour les pi-oduire. La valeur de rurgent et

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celle de lor sont donc sensiblement égales au coût de leur production.

— 11 me semble cependant, dit André, que l’or, qui vaut si cher, ne coûte rien à produire ; d’après ce qu’on dit de la quantité d’or qu’on trouve aujoin-d’hui en Californie et en Australie , il n’y a pour ainsi dire qu’à chercher pour en trouver.

— C’est vrai pour l’or, André, et encore seulement jusqu’à un certain point ; car il faut prendre beaucoup de peine pour l’obtenir. Mais ce n’est pas vrai pour l’ai'gent, qui ne se trouve pas à l’état natif, c’est-à-dire pur, et qui est toujours mélangé à d’autres substances, dont on ne le sépare qu’à giands frais. Le minerai est, en outre, toujours enfoui dans des raines profondes, d’où on l’extrait péniblement. Los dépenses nécessaires , tant pour l’extraire de la mine que pour le séparer des substances auxquelles il. est combiné, sont toujours très-élevées : ce sont elles qui constituent le coût de production, et par suite la valeur intrinsèque de l’ai-gent.

Quant à l’or, il se trouve, il est vrai, naturellement pur, c’està-dire à l’état natif; mais jusqu’à ces deiaiiers temps on l’a rencontré en quantité plus faible dans la nature, et c’est celte rareté qui en fait la grande valeur comparativement à l’ai-gent. On le trouve en effet de deux manières, soit en paillettes fines comme de la poudi-e et disséminées au milieu des sables , soit en filons déliés engagés au milieu de roches excessi\ement dures. Dans le premier cas, il faut recueillir et laver des quantités considérables de sables pour en obtenir de petites quantités de poudre d’or; dans le deuxième, il faut broyer a\ec beaucoup de peine et au moyen de machines dispendieuses les roches compactes au milieu desquelles l’or est engagé , pour parvenir à l’en extraire.

— Cependant, reprit André, on dit qu’en Californie et en Australie, l’or est si abondant, que les chercheurs ^en trouvent souvent pour plus de cent francs par jour, et qu’on y rencontre tréijuemment aussi des morceaux d’or pesant plusieurs kilogrammes et valant fb, 20, 30, 50,000 fr., et même beaucoup plus. Cet or ne coûte pas beaucoup à ceux qui le trouvent.

— C’est encore vrai, André ; mais tout ceci n’est qu’une exception. Malgré l’abondance comparative de l’or dans ces nouveaux pays, les trouvailles dont on a fait tant de bruit n’ont pas

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été aussi nombreuses et n’ont pas continué aussi longtemps qu’on le croit. Les premiers chercheurs ont fait rapidement de grandes fortunes, parce que, dans ces pays encore inexplorés, l’or se renconti ait abondamment et pi’esque à la surface de la terre. Comme d’ailleurs la quantité d’or trouvé était, malgré tout, assez faible comparativement à ce qui en existe dans le monde entier, les chercheurs pouvaient le céder pour la valeur qu’il a partout. C’est absolument le même cas que pour un fabricant qui, par la découverte d’un nouveau procédé, parvient à fabriquer un produit quelconque à bien meilleur marché que ses concurrents. Quoiqu’il lui coûte bien moins à produire, comme il le vend au prix courant, il fait en peu de temps un grand bénéfice.

Mais aujourd’hui , quoique l’oi‘ se trouve encore en grande quantité en Californie et en Australie, et que les chercheurs y tassent encore d assez bonnes journées, les frais d’extraction ont considérablement augmenté, à cause des machines qu’il faut employer et des travaux longs et pénibles qui sont devenus nécessaiies. L’or conserve ainsi à peu près sa valeur primitive, laquelle est toujours proportionnée au coût de la production. Mais comme un nombre de personnes beaucoup plus considérable s est livré à 1 extraction de l’or, la quantité (jui en existait dans le monde a considérablement augmenté. Comme en même temps

I argent n’a pas été produit en même quantité, et que tous les ans on en expédie des sommes assez fortes en Asie, l’or, qui était très-rare en France, y est devenu très-abondant et s’y est en partie substitué à la monnaie d’ai'gent.

Mais, demanda M. \ieulin, comment se fait-il qu’à mesure cpie la monnaie a augmenté dans le pays , par suite de l’abondance de l’or, tout ait augmenté de prix depuis quelques années?

II semble que le contraire dût avoir lieu.

— C’est là une erreur que bien des gens commettent, et dont il est très-aisé de se rendre compte. La monnaie , pour employer le terme convenable , parce (ju’il s’applique à la fois à foret à l’argent monnayés, la monnaie, dis-je, a une double valeur ; elle a une valeur intrinsèque, proportionnelle, comme celle de toutes choses, aux frais de production, et une valeur variable, relative à la fois à l’abondance ou à la rareté de la monnaie elle-même, et des objets contre lesquels elle s’échange.

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Employée dans les transactions des hommes comme moven généial déchange, la monnaie y est devenue une mesure de la valeur des objets. On dit ainsi qu’une chose vaut 1 franc, 5 francs, 10 francs, pour indiquer ce qu’il faut donner pour se la procurer, soit habituellement, soit au moment où l’on parle. Le prix d’une chose indique donc la quantité de cette chose qu’on peut avoii’ pour un poids donné d’argent, c’est-à-dire pouj- 5 grammes 25 grammes, 50 grammes , etc. , ou le poids d’argent qu’il faut donner pour avoir une quantité déterminée de cette chose. 11 est ainsi devenu très-commode d’avoir une marchandise à laquelle on puisse rapporter la valeur de toutes les choses : on s’entend de la sorte sans peine partout.

^ 11 ne faut pourtant pas se faire d’illusion sur cet emploi de 1 argent comme mesure de la valeur. Pour que la monnaie fût une mesuie fixe et constante de la valeur des objets, il faudi-ait qu’elle eût elle-même une valeur relative constante : c’est ce qui n’a pas lieu ; vous allez le comprendre. Si vous vouliez aciieter une certaine quantité de marchandises, et que vous eussiez à donner en échange quelqu’une de celles que vous avez en magasin, de laquelle seiâez-vous disposé à donner une plus grande

quantité, de celle dont vous auriez le plus, ou de celle dont vous auriez le moins?

De celle dont j aurais le plus, cela va sans dire.

— - Et de laquelle votre vendeur voudrait-il vous donner moins en échange de la votre ?

— De celle dont il aurait le moins.

Eh bien, 1 argent étant une marchandise comme les autres il en est de l’argent comme de toutes choses. Plus fargent est abondant, plus on est disposé à en donner pour se procurer un objet; plus il est rare au contraire, moins on veut en donner pour ce même objet. Or, depuis la découverte des mines de la Lahfornie et de l’Australie, la monnaie étant devenue beau-

r - ^ ^ pouvant s’en procurer plus ai-

sément, chacun a été ainsi disposé à en donner un peu plus

qu’autrefois pour se procurer les mêmes objets. C’est ainsi

que pj-esque tout est devenu plus cher depuis quelques années.

— Alors, dit André, l’abondance de l’argent est un mal, puis-

QUATORZIE3IE ENTRETIEN.

qu’elle amène la cherté; sa rareté serait^ au contraire, avantageuse, puisqu’elle, produit le bon marché.

— C’est encore une erreur, reprit M. Dupré. Le bon marché des choses n^est avantageux que lorsqu’il est le résultat d’une production plus abondante, c’est-à-dire lorsque les choses ellesmêmes existent en plus grande quantité : tel est, pour le blé, le résultat d’une récolte abondante. Si le bon marché provient d’une rareté de l’argent, le piix des choses diminue, il est vrai ; mais il y a moins d’argent dans le pays pour on achetei', par conséquent il n’y a pas de changement dans la valeur échangeable des choses, elles ne sont bon marché que de nom.

La cherté des choses, au contraire, n’a pas d’inconvénient lorsqu’elle est due à une plus grande abondance do l’argent. Remarquez d’ailleurs que, dans ce cas, la cherté n’est qu’apparente. Il faut sans doute donner plus d’argent qu’autrefois pour se procurer le même objet ; mais, comme on a plus d’argent et qu’on gagne davantage, loin de se procurer cet objet plus difficilement,on l’obtient plus aisément, malgré l’augmentation de prix.

Il importe donc de distinguer entre la valeur réelle des choses et le prix qu’on est obligé d’en donner, de meme qu’entre une cherté ou un bon marché réels, et une cherté ou un bon marché apparents. La cherté est réelle lorsqu’il y a moins d’objets produits, comme dans le cas d’une mauvaise récolte ; le bon marché est réel, à son tour, lorsque les objets sont produits en plus grande quantité, comme c’est le cas lorsque la récolte est abondante. Au contraire, la cherté ou le bon marché des choses sont simplement apparents lorsqu’ils tiennent à l’abondance ou à la rareté de l’argent. Cela veut dire simplement qu’il faut donner plus ou moins d’argent pour se procurer les choses.

Mais si les choses sont moins chères, c’est-à-dire s’il faut donner moins d’argent pour les obtenir, c’est que l’argent est plus rare ; dès lors, on a plus de peine à se les procurer. Si, au contraire, elles deviennent plus chères, c’est-à-dire s’il faut donner plus d’argent pour les avoir, c’est que l’argent est devenu plus abondant, et, dans ce cas, on n’a pas plus de peine à se les procurer : c’est ce qui est arrivé depuis quebjues années.

— Cette influence des variations dans la valeur de l’argent, dit

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Léonard, me paraît cependant avoir des inconvénients. Ainsi, lorsque l’argent diminue de valeur dans un pays pai‘ce(iu’il est plus abondant , les ouvriers doivent se trouver plus malheureux , puisqu’ils payent tout plus cher.

— Cela aurait lieu etfectivement, leprit M. Dupré, si l’augmentation de prix de toutes les denrées avait lieu subitement, et sans une augmentation correspondante dans le taux des salaires. Mais l’augmentation du prix de tous les objets, par suite d’une plus grande abondance de l’argent, n’ayant jamais lieu brusquement, les salaires se mettent promptement en équilibre avec le prix des denrées. Ainsi , depuis que le prix de la plupart des objets de consommation a augmenté en France, vous avez vu s’élever en même temps partout le taux des salaires. 11 est certain même que les salaires ont plus augmenté que le prix des objets nécessaires à la vie. Vous savez tous qu'il vous est plus aisé de vivre malgré cette augmentation, et que, grâce à l’élévation des salaiies, vous vous procurez plus de commodités qu’il y a quinze ou vingt ans.

Nous verrons plus tard qu il ne peut pas en être autrement, pai ce qu une augmentation de la richesse publique a toujours pour résultat d’élever les salaires.

Mais, dit alors M. Saujon, si l’élévation des salaires compense et au delà pour les ouvriers raugmentation du prix des objets de consommation, il n en est pas de môme pour ceux qui ne sont pas ouvriers ; ils payent tout plus cher.

— C’est \Tai, M. Saujon ; mais, à leur tour, ils vendent plus chei- ce qu’ils produisent, et môme, comme l’augmentation de la richesse publique fait qu ils produisent et vendent beaucoup plus, ils se trouvent gagner davantage. N’est-il pas vrai que, depuis cette augmentation dont on s’est tant plaint, tout le monde fait beaucoup plus d’affaires, gagne plus d’argent et se procure plus de bien-être ?

— Pour cela, je ne le nie pas, répondit M. Saujon.

11 y a cependant, reprit .M Dupré, quelques personnes à qui cette diminution dans la valeur de l’argent ne profite pas ; elle leur nuit au contraire , à cause de raugmentation du prix des objets nécessaires à la vie, qui en est la conséquence. C’est le cas des employés, des rentiers, des propriétaires, des créanciers,

fl

et do tous ceux <}ui ont des revenus fixes depuis un certQin temps. Les fonctionnaires, par exemple, et tous les emplojés du gouvernement, dont le traitement a été fixé avant que l’abondance de l’argent en eût amené la dépréciation, continuent à recevoir la même somme chaque année; mais, comme par suite de l’augmentalion générale , ils se procurent moins de choses pour îa meme somme, ils se trouvent dans une position défavorable tant qu on n’augmente pas leur traitement. Les rentiers , dont souvent on envie tant le sort, se trouvent dans une position plus fâcheuse encore, parce qu'ils sont atteints par la dépréciation de l’argent qui résulte de l’augmentation de la richesse générale, et comme rien ne peut augmenter leur revenu, ce qui fait le bien général cause leur gène. A l’inverse , la l arelé de l’or ou de l’argent, qui augmenterait la valeur de la monnaie et amènej'ait rabaissement du prix des denrées , acci'oîtrait leur bien-être.

D’autres, au contraire, profitent de la dépréciation de l’argent qu amènent l’abondance des métaux précieux et l’accroissement de la richesse publique : ce sont les lei miers qui ont des baux a long terme, et tous les débiteurs qui doivent des sommes payables à longue échéance. Comme les uns et les autres ne pajent, en acquittant leurs baux ou leurs dettes, que lessommes stipulées dans le contrat, ils se trouvent par le fait paver moins, puisque l’arpnt qu’ils donnent a en ce moment une valeur moindre qu’à l’époque où le contrat a été fait. Les propriétaires

et les créanciers reçoivent moins au contraire, tout en recevant la même somme.

L inverse aurait lieu si la rareté de l’argent ou la gêne publique amenait l’aupnentation de valeur de la monnaie. Les créanciers et les propriétaires y gagneraient, puisqu’en recevant lamême somme, ils loucheraient une quantité d’argent qui auj-ait une valeur plus grande. Les débiteurs, les locataires, les fermiers perdraient au contraire, parce (pa’en continuant à paver la même somme ils donneraient une quantité d’argent qui a une valeur plus grande. 11 est vrai qu'en pareil cas les fermiers et les locataires ne manquent pas de réclamer des propriétaires une diminution de leurs baux et de leurs loyers : c’est ce que nous avons

toujours vu lorsque la gêne publique causée par nos révolutions d augmenté la valeur de Targeiit.

LA MO.WAIE.

Je vois maintenant, dit.M. Vieulin, comment toutaugmente de prix quand l’argent devient plus abondant. Comme chacun en a davantage ou s’en procure davantage plus aisément, on est disposé à en donner plus pour le même objet. Toutes les choses (oûtent plus parce qu il faut donner plus d’argent pour les av^oir, mais cet aigenl vaut moins ; il n’y a rien de changé.

— Pardon, M. Vieulin ; il y a une augmentation de richesse pour le pays. Toutes les fois que les choses diminuent de valeur parce qu’elles existent en plus grande quantité dans un pays, il y a augmentation générale de bien-être, parce qu’on se les procuie plus aisément. Ainsi l’argent n’est pas seulement un moyen d échange, il a une véritable valeur par lui-même, à cause des différents usages auxquels on l’emploie. 11 fait donc partie du capital

de la nation ; or toute augmentation du capital est une augmentation de richesse.

Les capitaux ne profitant que par le travail, plus ils sont abondants, plus ils facilitent le travail. L’abondance de l’argent, en en augmentant la circulation , imprime une plus grande activité au commerce et à l'industrie. Si , au contraire, l’argent cesse de. circuler , parce que ceux qui en ont le gardent , de ciainte de le pei’dre par une cause quelconque, c’est comme s’il diminuait : il augmentera de valeur, les affaires se ralentiront les transactions deviendront plus difficiles, et tout baissera de piix. C est ce qui a lieu lorsque des révolutions, des troubles, des agitations politiques viennent diminuer la confiance publique. Les capitaux se resseiTcnl , l’argent se cache, et les affaires de- \ieniicnt plus rares ou cessent eiitiéreinent.

— Ainsi, dit M Bertrand , le lalentissement de la circulation équivaut à une diminution d’ai-gent dans le pays , et l’activité de la circulation à une augmenlation d’argent?

- Précisément, M. Bertrand. Voilà pourquoi tout ce qui dirninue la confituice publique porte immédiatement atteinte à la richesse générale. L’ordre public et la paix accroissent, au con- D aiie, cette richesse en augmentant la confiance. Ils ramènent la ciiculation; le travail reprend et les affaires se raniment. La confiance a même une influence plus grande. Sans que la quantité d argent qui existe dans le pays vienne à augmenter, elle au<^menteles effets qu’il peut produire.

QÜATOIIZIÈ.ME ENTRETIEN.

^argent, avons-nous dit, est surtout utile comme moven d échangé. Mais si tout ce qu’on possède pouvait se mettre en circulaüon et se transférer comme l’ai-gent, le travail et la production en seraient facilites. C’est à quoi l’on arrive en partie pai- le crédit qu’inspire la confiance.

Lorsqu une personne veut faire une entreprise quelconque si elle n a pas l’argent nécessaire, mais si elle offre des garanües sufiisantes,par les propriétés ou les marchandises qu’elle possède, et par sa lu'obité bien connue, alors elle obtient du crédit, c’esla-dire que, sur les garanties qu’elle offre, elle trouNe le moven de faire son entreprise. Elle fait des billets par les(iuels elle s’engage à donner, au bout d’un certain temps, l’argent qu’elle n’a pas pour le moment. On lui fait crédit, parce qu’on a la confiance qu elle voudra et qu’elle pourra payer à l’époque dite. Crédit vient, en effet, decmVe, et veut dire qu’on a confiance. Le ci'édit est du reste beaucoup plus général qu’on ne pense. Les marchands vendent sans cesse à crédit pour une foule de petites sommes • les entrepreneurs font crédit jusqu’au moment où l’on paye leurs travaux ; les ouvriers qu’on paye à la quinzaine ou au mois font crédit jusqu au moment de la paye ; les domestiques même, qu’on paye tous les mois, tous les six mois et quelquefois tous les ans, font crédit jusqu^au nionient oîi ils touchent leurs gages.

^ Dans ces derniers cas, le crédit est toujours assez limité, et ne s’applKjue qu’à de petites sommes. Mais, lorsqu’il s’agit de grandes entreprises, du commerce et de la production en grand, les avantages du crédit deviennent considérables. 11 augmente dans une cei taine mesure les capitaux de la nation, en permettant de mobiliser des capitaux fixés dans le sol, dans des propriétés immobilières, ou dans des marchandises accumulées en magasin. Le crédit reposant sur la confiance en la solvabilité des personnes c’est-à-dire sur la certitude qu’elles payeront à l’époque convenue ce qu elles doivent, les billets des personnes qui jouissent de ce crédit sont acceptés par lout le monde comme argent, sauf un intérêt pour le temps à attendre jusqu’au payement. Quelquefois, cependant , les billets s’acceptent sans intérêt ; c’est le cas des billets payables à vue, et non à (erme.

Les billets qui circulent comme argent comptant sont ce qu’on appelle des billets de banque. On nomme banque une société de

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capitalistes, émettant des billets pour une somme plus ou moins considej-able, quelquefois pour des centaines de millions , mais oujoLirs pour une somme bien inférieure à ce que tous ces capitalistes possèdent ensemble. Ces billets circulent dans le public, et sont acceptés par tout le monde comme de l’argent parce qu’on a la certitude qu’ils seront payés. Pour cela ils doi-^ vent toujours être payés à présentation.

Un billet de banque est donc une promesse de paver à vue la somme stipulée sur le billet. Pour inspirer la confiance il doit représenter l’argent en caisse à la banque, ou du moins l’avoir des capitalistes. Afin d’être en état de payer ses billets à présentation, la banque doit toujours avoir une réserve métallique é^^ale a environ la moitié ou au tiers de ses billets en circulation” et

e leste doit être représenté par la somme des valeurs qu’elle possédé en portefeuille.

— Mais , dit M. Jarland, quel est l’avantage d’une banque, si

elle dob avoir en réserve une masse de capitaux égale à la somme de ses billets ?

— 11 y en a un considérable, M. Jarland. D’abord les billets de ban()ue sont une très-grande commodité pour le public. Vous savez tous combien l’or est une monnaie plus commode que l’argent , parce qu’il est moins lourd et moins encombrant. Les billets de banque sont encore plus commodes que l’or, parce qu’on en porte sans peine pour des sommes considérables , et qu'ils permettent d’effectuer les payements avec une très-grande rapidité. En outre, ils augmentent de fait le capital de la nation, bupposez, par exemple, une banque comme la banque de France, ayant pour 600 millions de billets en circulation et ayant seulement 300 millions d’argent en caisse ; c’est comme si le capital de la nation était augmenté de 300 millions. Par le fait du crédit, la richesse publique se trouve ainsi augmentée.

- C’est bon , leprit M. Jarland. si l’on a confiance; mais si la

banque ne payait passes billets, ils perdraient leur valeur et 1 on n’en voudrait plus. ’

, • c’est le cas de tout ce qui repose sur

e crédit. Qui dit crédit, dit confiance. Si la confiance diminue le crédit disparaît et la banque croule. C’est ce qui arrive parfois dans certains pays où existe ce qu’on appelle la liberté des baii-

iij J

iri.

QUATORZIKME ENTIIETIEX.

ques, cY^st-à-dire où tous ceux qui veulent peuvent établir une banque. Ces banques n étant pas toujours établies avec des précautions suffisantes, et ceux qui les dirigent se livrant à des opérations hasardées, elles sont sujetles à des banqueroutes, parce qu’elles ne peuvent payer, à un moment donné, tous les billets qui se présentent pour le remboursement.

Afin d empêcher, autant que possible, le public d’êtic victime de ces catasti’ophes, la loi, dans la plupart des pays, impose aux banques différentes obligations. En France , par exemple , où il n’y a qu’une seule banque, connue sous le nom de Banque de France, outre les obligations que j’ai indiquées précédemment, elle doit faire connaître, tous les quinze jours, sa situation, afin que le public sache à quoi s’en tenir. Le public sait ainsi deux fois par mois combien la banque a de billets en circulation , et combien elle a d’espèces métalliques en caisse. La publication de ce bilan, ou état de situation de la banque, fait connaître le degré de confiance qu’on doit lui accorder, et donne en même temps une idée de la marche générale des affaires.

— Mais, reprit encore M. Jarland, si le public n’avait plus confiance dans la banque, et que tous ceux qui ont en main de ses billets voulussent être payés à la fois , comment pourrait-elle faire, puisqu’elle n’a en caisse qu’une somme égale au tiers ou à la moitié au plus de ses billets en circulation ?

— Il est certain, M. Jarland , que ce serait impossible. C’est, en effet , ce qui arrive de temps en temps dans les pays où existe la liberté des banques. Lorsque les jiorleurs de billets de l’une de ces banques viennent à craindre de ne plus être payés, ils se présentent en masse afin d’obtenir le remboursement les premiers. La banque, n’ayant pas de l’argent pour les acquitter tous, est obligée de faire faillite. La même chose est arrivée quelquefois en Angleterre et en France. Dans les temps de crise commerciale ou politique, il survient parfois des paniques qui inspirent au public la crainte que la banque ne soit pas en état de faire face à ses engagements. Alors il se porte en foule dans ses bureaux pour obtenir le remboursement des billets, et la banque voit sa réserve diminuer promptement. Cette réserve serait même complètement épuisée au bout de pt‘u de jours, et la banque dans l’impossibilité de payer, si les choses continuaient ainsi.

LA .MONNAIE

En pareil cas , pour épargner une catastrophe non pas seulement à la banque, mais au public qui en souffrirait encore plus, le gouvernement a recours alors à une mesure énergique j il déciète le cours forcé des billets. Dès lors la banque n’est plus tenue de les payer ; le public au contraire est forcé de les recevoir partout comme argent comptant, et l’Etat les reçoit lui-même en pavement dans les caisses publiques. Cet état de choses dure jusqu à ce que le calme s’étant rétabli et la confiance étant revenue, la banque reprend le payement de ses billets à présentation, et les choses reviennent à leur cours ordinaire.

— AIoi-s, dit Léonard, puisf|ue l’Etat peut quelquefois donner cours forcé aux billets de banque, de manière à les faire passer dans le public pour de l’argent comptant, ne pourrait-il pas , à plus forte raison, créer lui-même des billets, qui circuleraient dans le public comme de l’argent , et qui faciliteraient les transactions et augmenteraient le capital du pays ?

— Ce que tu demandes, Léonard, n’est pas autre chose que la création d’un papier-monnaie, ou , en d’autres termes, d’une monnaie de papier, c est-à-dire la chose la plus dangereuse qu’on puisse imaginer. 11 y a, en effet, une très-grande différence entre la monnaie métallique ou l’or et l’argent, et la monnaie de papier par laquelle on voudiait remplacer la première. La monnaie métallique n’est pas seulement un moyen d’échange, c’est une marchandise qui a une \aleur en elle-même, et môme une marchandise très-précieuse, parce qu’elle n’est pas sujette, comme les autres, a se détériorer et à perdre de sa v aleur avec le temps. Le papier-monnaie, au contiaire, n’a aucune valeur par lui-même j ce n est qu’un gage de crédit, qui ne conserve de valeur qu’autant qu’on y a confiance.

- Mais, reprit Léonard, est-ce que les billets de banque que

tout le monde accepte comme de l’argent comptant ne constituent pas une monnaie de papier ?

Si fait, Léonard, mais il y a entre les billets de banque et la monnaie de papier que tu voudrais voir créer par l’Etat une trèsgrande différence. Les billets de banque jouissent de la confiance du public et sont reçus comme argent comptant, parce que le payement en est assuré par les garanties qu’ofiVe la banque.

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— Est-ce que Je papier -monnaie n’oJTrirait pas encore plus de garanties, puisqu’il serait émis par l’Etat lui-mcrne?

— C’est encore une erreur, Léonard. Les billets de banque sont garantis par les espèces métalliques que la banque a en caisse et par toutes les valeurs qu’elle possède. Le papier-monnaie, au contraire, quoique paraissant offrir plus de garantie, parce qu’il est émis par l’Etat, n’en offre pourtant point. C’est qu’en en effet l’Etat n’est qu’un mot pour désigner le public ou tout le monde. La garantie de l’Etat est purement illusoire, parce qu’elle ne repose sur rien.

Le papier-monnaie est en effet une ressource à laquelle ont i-ecours les Etats aux abois pour suppléer à l’argent qu’ils n’ont pas. En pai'eil cas, pour pourvoir à leùrs dépenses, ils battent monnaie eu fabriquant de la monnaie de papier. Mais, comme cette monnaie, bien différente de la monnaie métallique, ne coûte rien à produire, les Etats engagés dans cette voie se trouvent sur une pente très-dangereuse : ils sont portés à multiplier indéfiniment Je papier-monnaie en fabri(]uant sans cesse de nouveaux billets. C’est ce que nous avons vu en France, lors de la pre mière révolution, où, en quelques années, le gouvei'uement est arrivé à fabriquer la quantité incroyable de 40 milliards de billets de papier dits assignats. Cette multiplication énorme des assignats les avait jetés dans un tel discrédit qu’on n’en voulait à aucun prix, et qu’oii en était venu à devoir donner dix à vingt mille francs pour avoir une pain; de souliers.

— Mais, reprit Léonard, c’était une conséquence de l’abus qu’on avait fait de la fabrication des assignats. Cela n’aurait pas lieu si l’on fabriquait du papier-monnaie avec plus de modération.

— Tu te trompes, Léonard. Les hommes sont toujours des hommes. Lorsqu’ils ont un intérêt momentané à abuser d’une chose, rien ne peut en prévenir l’abus. Or, comme il est trèscommode de fabi-iquer de la monnaie de papier pour faire face à ses besoins, il y a dans cette facilité un danger auquel on ne peut pas se soustraire. Aussi c’est un expédient auquel on n’a recours que dans les pays dont les finances sont en mauvais état, et la création du papier-monnaie est le signe le plus évident de cette situation fâcheuse. C’est ce qu’on voit aujourd’hui

LA MONNAIE

en Autriche, en Russie et en Turquie, où il existe encore du papiei-monnaie, qui ne circule qu’avec une perte considérable.

Cependant, dit encore Léonai d, lorsque la loi a donné cours forcé aux billets de banque, ils ont conservé leur valeur. Pourquoi ne le donnerait-elle pas aussi au papier-monnaie?

— C’est aussi ce qu’on fait. Mais il y a une très-grande diffeieuce entre les billets de banque et le papier-monnaie. Los billets de banque ne sont que le signe représentatif d’une valeur qui existe réellement soit en caisse, soit dans le portefeuille delà banque; et le cours foi'cé décrété pai- la loi n’a pas d’autre objet que de dispenser momentanément la banque de payer ses billets, afin de lui permettre de réaliser les valeurs qu’elle a en poi-tefeuille. Comme le public connaît cette situation et est convaincu qu’un joui- ou l’autre les billets de la banque seront payés intégralement , il les accepte pour leur valeur.

11 n en est plus de même du papiei’-monnaie. Celui-ci n’est repi ésenté par rien dans les caisses de l’Etat, il n’a de valeur que par la certitude qu il sera tôt ou taid remboursé en argent. Mais si cette certitude manque, la confiance disparaît, et Je papiermonnaie perd toute sa valeui’. La loi peut bien décréter alors qu’il aura cours forcé, et que les personnes à qui il est dû de lai-gent seront obligées de l ecevoir en payement ce papier pour sa valeur nominale; mais elle ne peut intervenir entre toutes les transactions des citoyens et les forcer de faire leurs affaires autrement qu ils ne veulent. Elle ne peut forcer, par exemple, un marchand de donner sa marchandise pour du papier, s’il n’y a pas confiance. Ou il voudra une plus forte somme en papier, pour compenser la perte qu’il craint d’éprouver, ou il préférera garder sa marchandise. Tous les marchands seront dans le môme cas, et personne ne troinant à acheter lorsqu’il sera question de payer aye(; de la monnaie de papier, ce papier perdra de sa valeur, et bientôt peut-être on n’en voudra à aucun prix.

C est ce qui ai rive toutes les fois que la loi veut changer l’ordre natui el des choses. Malgré tous ses efforts, elle ne peut donner une valeur aux choses qui n’en ont pas. L’opinion publique, plus

foi te que toutes les conventions arbitraires, n’accepte que ce quia la justice et la vérité pour soi.

LE PRIX DE TOUTES LES CHOSES VARIE EN RAISON DE l/OFFRE ET DE

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