‹ Manuel populaire de morale et d'économie politique [microform]Chapitre 26 sur 51 · LA DEMANDE · texte numérisé non relu

LA DEMANDE

Une animation inaccoutumée régnait à Mirebeau le jour de la réunion La manufactui-e, fermée depuis plus de ti-ois mois, rouvrait .-es ateliers dans huit jours. Cette nouvelle, prévue depuis quelque temps, venait d’ètre annoncée pnMicjncment, et elle était le sujet de toutes les conversations. Les anciens ouviaers de la fabi-icpie y sei’aient-ils tous admis de nouveau, ou bien lUen recevrait-on qu'une partie? En ce cas. dans quelle proportion les prendrait-on ? lesquels seraient choisis ? siii’ qui porterait l’exclusion ? C’étaient autant de questions que chacun s’adressait et sur lesquelles on ne pouvait (pie former des conjectures.

L'inscription des ouvriei-s devait commencer le lendemain et durer toute la semaine. Les propriétaires, comme des généraux qui vont commencer une campagne, voulaient passer leur personnel en revue, afin de se rendre compte des forces dont ils pouvaient disposer. Car trois mois de chômage devaient avoir occasionné des vides dans les rangs des ouv riers. Quelques uns, forcés de chercher des moyens d’existence, avaient peut-être trouvé une occupation qu’ils ne voudraient pas abandonner ; d auti es, étrangers à la localité, pouvaient être retournés dans leur lieu natal, avec l’espoir d'y trouver du travail. Uour l'une ou l’autre de ces causes, plus d'un ouv l ier devait manquer à l’appel. Cette circonstance augmentait pour ceux qui restaient la chance d’obtenir immédiatement de l’emploi.

Une autre grande question préoccupait encore les esprits : les salaires seraient-ils maintenus à l’ancien taux? On le désirait évidemment, mais nul n’osait répondre aftirrnativement à cette question. On se bornait à émettre d’avance des opinions trèsdiverses. Les uns, ne songeant qu’à eux, comme il arrive trop

RAPPORT ENTRE l’oFFRE ET LA DEMANDE.

souvent, disaient que MM. Lenoir et Dubuisson ne pouvaient pas songer à diminuer les salaires dans* un moment où le pain était encore si cher et après trois mois de chômage, qui avaient épuisé toutes les ressources des ouvriers. Quelques-uns plus sensés doutaient que les prix pussent être aussi élevés que par le passé, parce que les circonstances étaient encore peu favoi-ables. La plupai-t, du reste, n'avaicut aucune idée arrêtée ; ils se félicitaient seulement de la réouverture des ateliers, et s’estimaient heureux d’avoir du travail, même à un prix inférieur à l’ancien.

La conversation était ti-ès-aniniée à l’école, où l’on était arrivé de bonne heure afin de s’entretenir de la grande nouvelle. On avait espéré y trouver MM. Lenoir et Dubuisson, et obtenir d’eux quelques renseignements; mais ils ne vinrent pas, les préparatifs de la i-éouvertui-e les occupaient trop. En revanche, nos amis se faisaient remarquer par la chaleur avec laquelle ils parlaient; leur langage, au i-este, ne l’essemblait presque en rien à celui qu’ils auraient tenu un an plus tôt dans les mêmes circonstances ; la population avait évidemment profité des entretiens deM. Dupré. Cependant il y avait encore bien des erreurs dans ce qui se disait en ce moment. Les hommes sont ainsi faits : iis n’y voient jamais plus mal que lorsque leur intérêt est enjeu C’est qu’alors ils ne sont plus de sang-froid et n’exarninent plus les choses avec impartialité. M. Dupré fut reçu avecencore plus d’empressement que de coutume; on eût dit <ju’en éclairant les espiits, il allait trancher la question encoi'e indécise.

— Mes amis, dit-il en commençant, nous savons maintenant que le travail ou la peim; qu’il faut prendre pour se procurer les choses est le fondement de la valeur. D’après cela, si nous pou- N ions diminuer le travail nécessaire pour les produire , nous en diminuerions la valeur ; si nous parvenions à le supprimer tout

lait, les choses n’auraient plus de valeur.

— Bien obligé, M. Dupré, s’écria André : j’espère qu’on n’en viendra pas là. Comment ferions- nous pour vivre, nous qui vivons de notre travail ?

— Et comment te procures -tu aujourd’hui l’air que tu j-espires

la chaleur du soleil et l’eau que tu bois à Mirebeau? ^

— Parbleu, c’est à tout le monde, il n’y a pas à l’acheter.

— L 1 bien! mon ami, si les choses étaient sans valeur, c’est

qu’elles seraient à tout le monde et qu’on pourrait se les pro* curer sans travail et sans peine. Comprends tu maintenant ?

— Oui, M. Dupré ; je n’aurais plus à m’inquiéter du travail , puisque je pourrais satisfaire mes besoins sans travailler.

— >'ous n’en sommes pas là malheureusement, ou plutôt heureusement, car je ne conçois rien de plus triste que la vie icibas, si nous devions la passer sans rien faire. Toujours est- il que la valeur des choses est un obstacle à la satisfaction de nos besoins, puisqu’elle nous empêche souvent de nous les procurer. En diminuer la valeur en diminuant la peine qu’on trouve à les produire est donc un moyen d’augmenter le bien-être des hommes. C’est le résultat de la découverte de meilleui's procédés de fabrication. N’est-ce pas un résultat infiniment désirable, et les progi'ès déjà réalisés ne doivent-ils pas liousen faii’C désirer de nouveaux ? Je vous le demande à vous tous, .que le prix trop élevé de tant de choses que vous voudriez vous procurer force si souvent à vous en priver.

— C’est bien vrai, répondirent une foule de voix.

— N’est-ce pas surtout désirable pour les pauvres plus encore que pour les riches ?

— C’est incontestable, dirent tous ceux que la question concernait particulièrement.

— J’étais sûr de votre réponse , mes amis ; mais je suis bien aise de vous avoir fait constater par vous-mêmes cette vérité. Vous en verrez découler une foule de conséquences plus importantes les unes que les autres, et dont quelques-unes vous surprendront, parce que jusqu’à présent vous n’y avez pas suffisamment réfléchi. En attendant , revenons à notre sujet.

La valeur des choses, avons-nous vu, est presque toujours en raison de la peine qu’il faut prerulre pour les amener au point où elles peuvent servir. Cependant le tiavail lui-même n’est ni un régulateur fixe ni le régulateur uiii(|ue de la valeur. Prenons le pain pour exemple. Le blé est une denrée qui demande chaque année la même peine, et cependant sa valeur varie considérablement d’une année à l’autre; vous en avez fait cette aimée la douloureuse expérience. Les étotTes et les fers, que beaucoup d’entre vous fabriquent , vous coûtent également la même peine qu’il y a deux ou trois ans, et cependant ces objets sont arrivés à se ven-

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dre à un prix bien inférieur h celui des années précédentes ; ils ont même fini par ne plus se vendre du tout. Vous aviez tout autant besoin de pain, et il se vendait beaucoup plus cher; vous avez acheté moins de vêlements, et cependant les étoffes étaient à bien meilleur marché.

C est que, déjà variable selon la nature du travail exigé, la valeur d’une même chose, varie aussi en i*dison d’une foule de circonstances parliculièies, entre lesquelles uuedesplus importantes à considérer est la posilion relative de celui qui désire cette chose et de celui qui en est le détenteur. Une chose est chère quand l’acheteur court après le marchand ; elle tombe au contraire à bon marché quand c’est le marchand qui court après l’acheteur. Un objet diminue de prix quand l’acheteur en trouve deux pour un, et sa valeur augmente s’il se présente pour le môme objet deux acheteurs au lieu d’un. C’est ce qu’on exprime d’une manièi’e plus brève en disant que la vaUur ou le prix des choses est en raison de l'offre et de la demande.

— Qu’entend-ou par là? s’empressa de demander Honoré. Et d’abord qu’entend-on par ccs mots : Yoffre et la demande ?

— C’est précisément ce que je me propose de vous expliquer aujourd'hui. Toutes les fois que le possesseur d une marchandise , d’un objet quelconque, fabricant ou mai chand, cherche un acheteur pour sa marchandise, on dit qu’il y a ofti'e do la marchandise ou de l’objet. Toutes les fois, au contraire, qu’un marchand, un consommateur, un individu quelconque désire acheter un objet , quel qu il soit, on dit qu’il y a demande de cet objet. Une marchandise est offerte lorsqu'un marchand dit : Voalez-vous acheter? Elle est demandée lorsqu’un acheteur se présente et dit : Voulez-vous vendre ou avez-vous à vendre^} Lorsque sur le marché il se présente plus de gens pour vendre que pour acheter, on dit que l'offre dépasse la demande ; lorsque, au couii-aire, plus de gens se présentent pour acheter que pour vendre, la démaillé dépasse l’offre.

—.Mais, dilllonoré, tous les objets ne se vendent pasau marché ; c’est, au contraire, le petit nombre. C.omrnenl dit-on alors?

— On ,«:e sert toujours des mêmes expressions, parce qu’elles rendent bien compte de tous les faits. On dit de toute espèce de marchandise, qu’elle est très-abondante sur le marché, quand

elle existe en grande quantité dans une localité ou même dans un pays tout entier et qu’on peut se la procurer aisément, lors même qu’elle n’est jamais portée au marché. On dit également qu'une marchandise est rare sur le marché , quand elle est peu abondante dans le pays et en moins grande quantité que ne voudraient les acheteurs. C’est que le village, la ville , le pays, le monde entier même aujourd’hui, sont considérés comme un immense marché où se pressent continuellement une multitude de vendeurs et d’acheteurs, et où se concluent sans cesse des marchés de toute espèce.

— Je comprends très-bien cela, dit Léonai'd, et il me semble que j’entrevois déjà les différences qui doivent en résulter pour la valeur ou le prix des choses. Mais dans tout cela il n’est question que de vendeurs et d’acheteurs, de marchandisesachetées ou vendues; je ne vois rien qui s’applique aux ouvriers et au travail.

— C’est que tu te laisses arrêter par des mots, Léonai-d. Le travail est une marchandise comme une autre. Quand un ouvrier se présente dans un atelier, désirant y être employé, que fait-il, si ce n’est offrir le travail qu’il est capable d’exécuter? Quand, au contraiie, un patron propose à un ouvrier de l’employer, il ne fait que lui demander son travail. 11 y a, dans ces deux cas, offre et demande. Le travail est offert si l’ouvrier va offrir ses bras pour travailler; il est demandé, si le patron réclame les services de l’ouviier. On dit de même que l’o;fre du travail est très-abondante lorsqu’il se présente beaucoup d’ouvriers pour exécuter un travail, et c’est la demande de travail qui est très-abondante, quand beaucoup de patrons demandent des ouvriers pour le même ouvrage. On dit également que r offre du travail dépasse la demande , s’il se présente pour faii-e un ouvrage plus d’ouvriers que les fabricants n’en peuvent occuper; l’inverse a lieu, et la demande de travail dépasse l'offre, toutes les fois que les chefs d’ateliers ne trouvent pas autant d’ouvriers qu’il leur en faudrait.

Ainsi, vws le voyez, le travail étant réellement une marchandise, nous pouvons employer les mêmes termes en parlant de l’une ou de l’autre. Ce travail sera donc, comme toute marchandise, lare ou abondant; il sera offert ou demandé; on dii’a de même que l’offi-e dépasse la demande ou qu’elle lui est infé-

U.VPPORT ENTRE l'OFFRE ET L.\ DEM.XNDE.

rieure, 'ou bien encore qu’elle l’égale , car ces trois cas peuvent se présenter. Faites attention cependant que, dans le langage ordinaire, on emploie presque toujours ces expressions dans un sens opposé. On dit , par exemple , que le travail est abondant, pour dii'e que les ouvriers trouvent avec facilité à s’occu[>er; on dit qu’il est rare dans le cas contraire. C’est un langage qui a le toi t de fausser toutes les idées. Ainsi vous entendez dire sans cesse que les ouvriers demandent du travail lorsqu’ils offrent leurs services et cherchent de l’ouvrage, et qu’on leur donne du travail lorsqu’au contraire on leur en achète ; car, dans les conventions entre patrons et ouvriers, il faut voir un véritable marché entre acheteurs ou vendeurs , les patrons étant les acheteurs et les ouvriers les vendeurs, et la marchandise achetée et vendue étant du travail. Le vendeur est toujours celui qui offre, et l’acheteur celui qui demande.

— Ces explications, dit Léonard, vont éclaircir bien des choses qui étaient restées jusqu’ici obscures pour nous. Elles nous aideront à mieux compiendre la nature des rapports entre les maîtres et les ouvriers. Ces expressions vicieuses de demander et de donner du travail, quand on otfre de travailler et quand on propose de faire travailler, faussent non-seulement l’idée qu’on doit se faire des rapports mutuels des ouvriers et des patrons, mais encore celle qu’on doit avoir du travail lui-même.

— Je suis charmé, Léonard, que mes explications aient pu rectifier vos idées. Mais voyons quelles conséquences découlent des variations qui peuvent survenir dans le rapport entre l'offre et la demande.

Trois cas seulement peuvent se présenter : l’offre égale la demande, ou elle la dépasse, ou elle lui est inférieure. Or, s’il y a un fait parfaitement établi par l’expéiience de tous les siècles et de tous les pays, c’est que le prix d’une chose est toujours en raison directe de la demande et en raison inverse de l'offre, c’est-à-dire que, toutes les autres circonstances étant égales d’ailleui's, plus une chose est demandée, plus elle est chère; au contraire, plus elle est olfei-le, plus son prix tend à baisser?

— Ainsi, dit André, le prix d’une marchandise doit augmenter par cela seul qu’il se présente beaucoup d’acquéreurs; il doit baisser, au contraire, si le nombre de ceux qui veulent vendre dépasse le nombre de ceux qui veulent acheter?

— Bien, André; mais il faut ajouter un pelil commentaire à ton explication. Ainsi, il n’est pas necessaire que le nombre des acheteurs dépasse celui des vendeurs ou lui soit inférieur, pour que le prix d'une marchandise aujimente ou diminue; il suffit que la quantité demandée soit supérieure ou inférieure à la quantité offei te. Le nombre des vendeui’S pourrait être très-considéi’able et celui des acheteurs très-faible; il serait possible même qu’il n'y eût qu'un seul acheteur; mais, si la quantité de marchandise qu'il A'cut acheter dépasse celle que peuvent lui livrer tous les vendeurs, la marchandise sera en hausse. 11 pouii-ait se présenter, au contraire, un grand nombre d'acheteurs, tandis que la marchandise serait dans un petit nombre de mains, peut être dans celles d’un seul vendeur, et cependant, si la quantité à céder par le détenteur unique dépasse la quantité demandée par tous les acheteurs réunis, il y aura baisse. Le résultat naturel de l’offre d'une marchandise est donc d’en faii’c baisser le prix; celui de la demande, d’en augmenter la valeur.

— C’est ce qu’on exprime dans le commerce , dit M. Saujon, en disant qu'il y a une différence de dix pour cent entre : Voulez-vous vendre ? et voulez-vous acheter ?

— Qu'entend-on au juste par là ? demanda André.

— Cela veut dire, mon garçon , reprit M. Saujon , que si une chose vaut habituellement 100 francs, elle ne se vendra, par exemple, que 95 fj-ancs, si c’est le pi’oducteur ou le marchand qui offre de la vendre ; elle pourra se vendre, au couti'aii'e, 105 francs si c’est un acheteur qui en a besoin. Dans le premier cas, le vendeur fait une petite concession au-dessous du prix oi’dinaire, afin de trouver un acheteur; dans le second , il profite de la cil-constance pour accroître son bénéfice.

— Mais pourquoi ne pas se contenter du prix ordinaire ? C’est abuser de sa position que de profiter du besoin des autres.

— Voilà que tu retombes dans la déclamation, André, reprit M. Dupré. Je pourrais te dire à mon tour que l'acheteur abuse aussi de .sa position en payant 95 fi-ancs seulement un objet qui en vaut habituellement 100; mais je ne le dirai pas, parce que c’est une chose naturelle. Le vendeur et racheleur cherchent à

tirer le meilleur parti de la peine qu’ils ont eue, l’un à se procurer la chose à vendre, l'autre à se pi-ocurer l'argent qui doit la payer. Si nous ne profitons pas des circonstances favorables, nous serons

RAPPORT ENTRE l’OFFRE ET LA DEMANDE.

ruinés par les circonstances désavantageuses. D’ailleui-s, le vendeur et racheteur peuvent défendre leur intérêt réciproque et aller, chacun de son coté , jusqu’au point où ils auraient moins

d’avantage à conclure le marché qu’à le rompre. Toi, par exemple, André, quand tu vas chez un marchand acheter un objet quelconque, est-ce que tu ne taches pas de l’avoir au plus bas prix possible? T'inquièles-tu des intérêts du marchand?

— .Mais non, ce sont ses affaires, et non les miennes.

— Tu as raison; mais puisque tu tâches d’acheter au meilleur marché possible, pourquoi trouves-tu mauvais qu’il te vende aussi cher qu’il peut? Tu défends ton intérêt, il défend le sien; n’est-ce pas juste ?

— C’est vrai, M. Dupré : j’étais injuste en voulant tout pour

moi.

— C’est ce qui nous arrive souvent , sans le savoir ni le vouloir, reprit M. Dupré; mais continuons. Je viens de considérer seulement deux individus , un acheteur et un vendeur, chacun défendant ses intérêts et cherchant à profiter de ses avantages : dans ce cas, la variation de prix qu’amène la difféi-ence de l’offre à la demande est toujours peu considérable. 11 n'en est pas de même lorsque les choses se passent entre un grand nombre de vendeurs et d’acheteurs, au marché ou ailleurs.

Voyons le cas où l’offre surpasse la demande. Ceci peut résulter de plusieurs causes. Ou les vendeurs sont nombreux et ils ont beaucoup de marchandises à veiidre, ou bien lesacheteui-s sont en petit nombre, ils ont peu de besoins et montrent peu d’empressement à acheter. La marchandise abondant, les acheteurs savent d’avance que les détenteurs seront disposés à faire des sacrifices pour l’écouler; comme ils se voient peu nombreux, ils savent qu'il y aura peu de concuri ence entre eux et qu’il restera toujours de la marchandise pour chacun ; ils ne se pressent donc pas d'acheter. Les marchands ou producteurs qui ne veulent pas garder leur marchandise ou qui craignent de ne pouvoir se procurer l’argent dont ils ont besoin, sont au contraire empressés d offrir leurs articles. Parmi eux, chacun est disposé à baisser

son prix afin de décider les acheteurs, et pour ne pas les laisser aller chez ses voisins. Le résultat du marché ce jour-là sera donc une diminution ; on dira que la demande et les acheteurs sont

rares, que l’offre ou la marchandise est abondante, que les prix sont faibles et que la marchandise est en baisse.

— L’impression produite par cette première baisse, fit observer Léonard, ne tendra t-elle pas à amener une baisse plus grande?

— Sans doute. Acheteurs et vendeurs restent sous celle im-

pression. Les premiers ne se pressent pas de faii-e des demandes, dans l’espoir que la marchandise baissera encore ; les vendeurs, au contraire, de crainte de ne pas vendre, sont disposés à faire de nouvelles concessions,

— A ce compte, la marchandise devrait baisser indéfiniment.

— Non, il y a une limite à tout ; les lois providentielles qui règlent les choses de ce monde, en dépit de nos erreurs et de nos efforts, empêchent les trop grands écarts du prix naturel. D’abord, il y a une limite qui n’est jamais franchie que dans des cas exceptionnels : c’est celle où le prix de vente descend au-dessous du prix de production. Cette situation ne se prolonge jamais longtemps; elle dure tout au plus jusqu’à ce que la marchandise produite soit épuisée; car il n’y a personne qui ne cesse de produire, du moment que le prix de production dépasse le prix de vente; c’est ce qui n’ariive que dans des cas rares.

La consommation reste habituellement la même, à moins que des malheui s ne la fassent diminuer, ou que l’augmentation de dépenses résultant d’une consommation forcée, comme celle du pain, ne fasse diminuer toutes les consommations moins indispensables. Mais, si la vente s’est trouvée quelque*temps ralentie, c’est une raison pour qu’elle reprenne bientôt. Le consommateur, qui a épuisé ses approvisionnements, est forcé d’acheter malgré son désir d’attendre une nouvelle baisse. Comme beaucoup d’autres sont dans le même cas, il y aura une j’eprise dans la vente ; le piâx de la marchandise haussera, et peut-être arrivera-t-il à dépasser le prix naturel.

— Ne pourrait-il pas se faire , lit observer M. Yieulin, que la consommation devînt plus considérable qu’auparavant ?

— Cela arrive très-souvent, M. Yieulin, excepté pour le pain, dont la consommation est à peu près constante, et votre observation est très-juste. Dès qu’une marchandise descend d’une ma-

nière sensible au-dessous de son prix habituel, beaucoup de gens qui s’en privaient, parce que ce prix dépassait leurs movens, sont

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