UTILITÉ ET EMPLOI DU CAPIT.XL
— Si cette disproportion existait, Léonard, la force des choses, c’est-à-dire la concurrence la ferait bientôt cesser. S’il n’v avait
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qu’un seul capitaliste pour employer les ouvriers, il pourrait imposer ses conditions; mais, dans un pays comme la France, il y en a un grand nombre. Si l'un voulait trop bénéficier sur le travail, un auti'e, pour gagner plus en produisant et en vendant davantage, se contenterait d’un moindre profit et offrirait un salaire plus élevé; les ouvriers iraient à lui et abandonneraient le premier. Il n’est donc pas au pouvoir d’un capitaliste de mainteiiir les salaires au-dessous de leur véritable valeur.
— Je commence à le comprendre, reprit Léonard; cependant n’est-il pas possible que les fabricants s’entendent entre eux, afin de maintenir les salaires très-bas?
— Ce n’est pas possible, Léonard , dans un pays aussi étendu et aussi peuplé (jue la France : les capitalistes y sont trop nombreux pour qu’il puisse y avoir entre eux le concert qui serait indispensable pour cet abaissement des salaires. En admettant même qu’ils y réussissent, cela ne suffirait plus aujourd’hui qu’ils sont en concurrence avec les capitalistes du monde entier.
— D’après (;ela, les intérêts des ouvriers seraient d’autant mieux garantis que les capitalistes seraient plus nombreux ?
— Justement, Léonard. Plus il y a de capital dans un pays, })lusil y a d’occupation pour les ouvriers ; plus le nombre des capitalistes est grand, plus il y a de chances pour les ouvriers d’avoir du travail à de bonnes conditions.
Je ne dois pas non plus oublier de vous faire remarquer une utilité du capital fort importante pour les ouvj*iers : c’est qu’il permet de les occuper quand le travail est peu abondant. 11 est quelquefois de l’intéiêt d’un grand manufacturier de conserver ses üuvj'iei's, bien qu’il vende ses pi'oduits sans bénéfice ou même à pei te. En voici la raison. Son établissement lui a coûté des sommes considérables. S’il s’arrête, il perd entièrement l’intérêt de l’argent qu’il y a consacré. 11 trouve qu’en continuant à faire travailler, sa perte sera moins forte, et si c’est un homme bon e^ humain, il préfère perdre de cette manière, parce qu’il peut donner du travail et du pain à ses ouvriei-s. Vous savez que c’est ce qu’ont fait cette année MM. Lenoir et Dubuisson, en prolongeant le travail le plus qu’ils ont pu.
VIXGTJÈME Ei\TftETlE.\.
Nous le savons, et nous leur en sommes reconnaissants, dirent beaucoup d ouvriers.
— Et nous le ferions encore bien volontiers si cela devenait encoie nécessaire, ce dont Dieu nous préserve! dit M Lenoir
\ous nous avez montré que vous aviez compris nos intentions" et nous V avons élé tiès-sensibles. '
- Pardon M. Uiipi-c, dit alors Léonard, je ne voudi ais pas, en taisant des objections, contredire les bons sentiments nue Ton vient d exprimer, et que je partage complètement. Vous savez qu avant tout je tiens à mëclairer. Ainsi, tout ce que vous nous avez dit prouve futilité du capital, je crois donc qn'on a tort de
accuser. Cependant ne fait-il pas quelquefois paver trop cher les services qu’il rend à la société?
- En d autres termes, tu demandes, Léonard, si le capitaliste ne tire pas de ses capitaux un intéi'èt supérieur à ses services. Un gland établissement à conduire est une nule besogne, et plus on V a engagé de capitaux, plus il donne de peine et d’anxiété. Il est donc juste qu’en sus de l’intérêt des capitaux, qui, le plus souvent, ne lui appartiennent que pour une faible partie, l’entrepreneur retire de son exploitation un l)énéfice proportionné a la peine qu’il prend. Et cependant l’intérêt de l’ar-ent e.st souvent tout le bénéfice qu’on retii-e d’une grande exploitation, et il n’atteint pas toujours 5 p. tOO, tant s’en faut; (|ue de fois meme l’etablissement donne delà perle au lieu de bénéfice I
En effet, que de capitalistes, fabricants, manufacturiers, entrepreneurs, ne voit-on pas échouer? En moyenne, il n’y a pas la moitié des établissements qui durent vingt ans, à ce point qu on sait aujourd’hui que, pour continuer à exister, ils doivent avoir en dix ans amorti leur capital, c’est-à-dire remboursé ce qu’ils ont coûté à créer. Et lorsque ces usines élevées à grands frais viennent à se fermer, les propriétaires ont perdu ce qu’ils avaient. Dans ce cas, le bénéfice le plus clair a été celui des ouvriers, qui ont reçu régulièrement leurs salaires pendant tout le temps que l’établissement a duré.
- Cette sécurité assurée aux ouvriers, dit Léonard, tandis que les patrons courent tant de chances, est un avantage dont on ne tient pas assez compte, je 1 avoue. C’est une compensation pour les centaines de mille francs que gagnenlccrtains manufacturiers.