UTILITÉ ET EMPLOI DU CAPIT.\L
Il est vrai, Léonard, que quelques manufiicturiers, peu nombreux d ailleurs, font de très grands bénéfices. Mais calculons Ces grandes manufactures ont coiité des sommes énormes, souvent plus d’un million, tant en terrains et bâtiments qu’en machines et materiel d exploitation. L’intérêt de ce capital seul, a cause de l’amortissement, est déjà de cent mille francs. Ensuite, les mamifiictures qui donnent ces grands bénéfices emploient toujours un nombre considérable d’ouvriers, cinq, six cents, souvent mille, douze cents, quinze cents et même beaucoup plus. Eh bien ! les ouvriers, qui trouvent parfois qu’on fait de trop grands bénéfices sur eux, seraient fort étonnés d’apprendre que ce bénéfice n’est pas de vingt centimes par jour sur chacun d’eux, que souvent il ne va pas à dix. Mettons pourtant vingt-cinq centimes. Eh bien ! vingt cinq centimes par jour faisant, en déduisant les dimanches, soixante-q ni nze francs par an, mille ouvriers don lieraient seulement un bénéfice de soixante-quinze mille francs, et cinq cents un de trente-sept mille. Est-ce trop pour couvrir toutes les chances de perte que court le fabricant, et pour rétribuer l'intelligence nécessaire à la direction d’une vaste fabrique? La ruine de tant de fabriques prouve le contraire.
— Allons, dit Léonard, je vois, en y regardant de plus près qu’il y a beaucoup d’e.vagération dans l’éiiormité des bénéfices (]\i on supposa faits par les capitalistes en général.
— Ou se les exagère d’une autre manière encore, en supposant que l’accruisseineiit des grandes fortunes est uniquement dû à de gros bénéfices faits chaque année. C’est encore plus le résultat de l’économie et de raccumulation des intérêts; vous allez le voir On dit V ulgairement que le premier million est le plus difficile a gagner, c’est très-vrai. Supposons qu’un homme a ga^mé ou leçu de ses pères un million qui, placé en rentes, lui ferait un revenu de cinquante mille francs. Eh bien ! s’il se conlente de la moitié et qu’il économise le reste, sa fortune va s’accroître ties-rapidement Je suppose qu’il obtienne six pour cent de ses capitaux eu les faisant valoir. Les cinq cent mille francs ainsi placés diins l’industrie avec les intérêts accumulés vaudraient au bout de quatre ans, 631 mille francs; ils eu vaudraient 7ol mille apres sept ans, près de 900 mille après dix ans, et, au bout de douze ans, ils dépasseraient un million.
VINfxTlÈME ENTRETIEN.
- Je comprends, dit Leonard, qu’il y a dans l’intérêt des capitaux ainsi économisés et accumulés une puissance qui induit en erreur, parce qu’on ne s’en rend pas assez compte. Mais l’intérêt des capitaux prêtés est-il juste ? Celui qui prêle ne tras aille pas : pourquoi lui paye-t-on un intérêt? Il y a des gens qui disent que le bénéfice devrait revenir à ceux qui font le travail.
— On l’a dit, il est vrai, Léonard; mais que ne dit-on pas? Si on devait s’arrêter à toutes les erreurs qui se débitent, on n’en finiiait pas; celle-là, d’ailleurs, est l’une des plus grossières. Car là suppression de l’intérêt du capital aboutirait à détruire le capital lui-même : ce serait le retour à la barbarie.
— Comment donc, M. Dupré?
- C’est bien simple Pj-oscrire l’intérêt du capital, c’est supprimer les avantages en veidu desquels on le crée. Qu’est-ce qu’un capital, avons-nous dit? C’est le produit accumulé d’un travail. On l’obtient en épargnant une partie de ce qu’on produit, afin de s’en faire un capital à laide de ce qu’on lui fera produire encoie. Mais que faire d un capital qui ne produit rien, et, dans ce cas, pourquoi s’imposer des privations , ou bien un surcroît de fatigue en travaillant au delà du besoin actuel? D’ailleurs, le capital étant notre propriété, l'intérêt de ce capital, lorsque nous le piétons, est la juste rémunération du droit que nous accordons aux autres de se servir à leur profit de ce qui nous appartient; c est le prix du service que nous leui’ rendons.
J’ai donc raison de direque supprimer l’intérêt du capital serait le retour a la barbarie, puisque ce serait détruire tout ce qui provoque le capital lui-même, sans lequel l’homme ne peut rien. Et à ce sujet encore, je voudrais vous faire bénir la Providence quia si admirablement établi les lois du monde social; car, à mesure que les capitaux des riches augmentent, le revenu qu’ils en tirent diminue, tandis que le bénéfice des pauvres et celui de la société en général vont croissant.
— Comment cela peut-il être, demanda Michel, puisqu’à mesure que les capitaux des riches augmentent, ils ont plus de facilités pour s’enrichir? Les premiers mille francs sont .les plus difficiles à gagner, vous l’avez dit vous-même.
Les deux choses se concilient très-bien, Michel ; tu vas le voii. A mesure que les capitaux des riches augmentent, ils peu-