‹ Manuel populaire de morale et d'économie politique [microform]Chapitre 5 sur 51 · DE LA CONDITION HUMAINE · texte numérisé non relu

DE LA CONDITION HUMAINE

Dans son derniei" entretien, M. Dupré avait fait naître des désirs qu’on cherchait à satisfaire. Aussi, dès le lendemain, M. Raymond vit sa classe d’adultes plus fréquentée qu’elle ne l’avait encore. été. Il eut à répondre à un grand nombi e de questions, et la bibliothèque communale, dont la garde lui était confiée, mit en circulation bien des livres (pii jusque-là n'avaient eu que de rares lecteurs. On voulait faire ipielques-unes de ces bonnes lectures dont les discours du docteur avaient fait comprendre Tintérct.

Tous les habitants de Mirebeau ne suivirent pourtant pas cet exemple. Les habitués du cabaret et du café tournèrent leurs pas vers le lieu accoutumé de leurs réiinious, mais ils s’v trouvèrent moins nombreux qu’à l’ordinaire; les entretiens du docteur avaient déjà détaché (juelques individus. M. Dassemard et .M. Basset, qui étaient, par leur profession, du très-petit nombre d’individus dont les intérêts ne sont pas toujours d’accoi-d avec le bien public, s’effrayaient de ce résultat. Us cherchaient donc à détruire l’effet des discours de M. Dupré ; mais ils n’avaient à leur service (jue le vieil arsenal des objections rebattues, et, malgré le secours (]ue leur prêtaient, dans d'auti'es intentions, M. Vieulin, M. Maucorps et quebpies autres, ils ne se sentaient pas en état de lutter avec lui par le raisonnement. Us crurent mieux réussir en employant la raillei'ie; ils espéraient affaiblir ainsi l’ascendant que M. Dupré prenait sur les esprits, au détriment de leurs intérêts. Aussi, (]u()i(ju’il fût gênant pour eux d'assister aux réunions du dimanche, ils n’y voulaient [>as manquer M. Vieulin leur vint en aide en pi’enant la parole à la réunion suivante.

— M. Dupré, dil-il lorsque tout le monde eut piâs place, vous nous avez dit que les choses sont disposées ici-bas pour le bonheur de l’homme, et que tout nous montre la bonté de Dieu. Alors

fomment concilier Tidée de cette honte a\ec les maux que nous rencontrons à chaque pas?

— Et snrtonl, ajouta Léonard, comment accorder Tidéc de sa justice avec le spectacle qui s’olTre partout à nos rcgai-ds, le triomphe des méchants et le succès des pei vei's, les soufTi-ances des bons, le malheur et la ruine des gens de bien?

— D’une manière très-simple , Léonard, en nous i-endant compte de la nature de l’homme et de sa condition ici-bas. C/est j)récisément ce dont je voulais vous entretenir aujourd hui ; mais, avant d’ahordei cette question, permet tez-moi de répondre au mécontentement que le succès des méchants excite dans bien des esprits. Ce succès vous révolte, et vous y voyez un argument contre la justice de Dieu. Püui’quoi, dit-on, les IVipons réussissentils presque toujours dans le monde, tandis que les honnêtes gens échouent si souvent? — Cela doit il vous surprendre? Les fripons ont à leur disposition les moyens (jue pi'ment employci- les gens de bien, et de plus ils ont pour eux la j-essource de tous les moyens injustes ou infâmes rpie les honnêtes gens rougiraient d’employer. Ils ont dix moyens pour faire fortune, «juand l’honnête homme n’eu a qu’un seid. Je ne suis étonné que d'une chose, c’est qu’ils ne i-éussisseut pas plus soinent .Mais, dis-moi, Léonard, voudrais-tu t’emichir aux mêmes conditions?

— Certes, non, .M. Dupré;je vous remercie de m’avoir fait faire cette remarque (pii est bien simple. Il est pourtant fâcheux de voir le méchant prospérer et riiounêle homme rester mallieureux.

— C’est regrettable, je l’avoue ; cependant cela n’arrive pas aussi souvent qu’on cmit. On remarque la prospéiilé. des méchants à cause du scandale qu’elle produit, et l’on ne compte pas tous ceux qui se ruinent, parce (|iie c’est une chose naturelle. Ouaiil aux hommes qui réussissent par des voies honnêtes, par le travail, l’ordi'e id l’économie, par l’intelligence et l’activité, et c’est le plus grand nombre, on n’y fait pas attention, parce que c’est aussi dans la l’ègle. MaisenOn il y a des méchants qui prospèrent, et vous me demandez comment on peut concilier ce fait avec la justice et la boulé de Dieu.

Eh ! mes amis, n’est-ce pas la meilleure preuve de l’existence d’une autre \ie ? Puisque Dieu est souverainement juste et bon.

POSITION DE l’homme EN CE MONDE.

il n’a pu avoir l’intention de rendre les bons victimes de leur vertu S’il permet le triomphe des méchants en ce monde, c’est qu’il se réserve de les punir dans un autre où il récompensera les bous de tout ce qu’ils auront souffert dans celui-ci. Voyons, en effet, quelle est la tin de l’homme.

L’homme n’obé.t pas simplement à des instincts comme l’animal. C’est un être intelligent et doue de raison , ayant la liberté de faire ou de ne pas faiie les choses, et une volonté pour se déterminer. Puisqu’il est intelligent et libre, c’est-à-dire puisqu’il a la liberté de faire un choix entre le bien et le mal, la justice de Dieu de\ait élablir des peines pour ceux qui font le mal et des récompenses pour ceux qui pratiquent la vertu. La \ie terrestre doit donc être une épreuve dont la récompense est au ciel. Comment aui'ions nous droit à la l’écompense , si nous n’avions été dans le cas de mériter ou de démérilei'? Dieu jiouvait-il, dans sa justice, nous accorder la l’écompense sans que nous l’eussions méritée ?

— H nous la fait du moins payer assez cher, dit M. Jarland, d’iiii ton chagrin.

— Pas aussi cher (]ue vous le pensez, M. Jarland. Si la vie est un temps d’épreuves , cette terre n’est (ju'un lieu de passage. .Mais voyez si Dieu pouvait la parer davantage, et la mieux approprier à ses besoins. Voyez s’il pouvait nous fournir plus de moveus d’embellir notre vie qu’il ne l’a fait en nous donnant l’intelligence. Quand nous examinerons prochainement les rapports de l’homme avec la société, nous verrons aussi cnmhien cet le société nous olfre de ressources pour améliorer notre position. Nous veri’ons ces ressources croître chaque jour avec les progrès de la civilisation. On dirait que Dieu, dans sa bonté, tienne compte au.x hommes des elloi'ts des générations passées, car avec les siècles la condition de l’humanité va toujours s’améliorant : nos aïeux ont été mieux que leurs ancêtres, notre sort v,mt mieux que celui de nos pèies, et nous entrevoyons pour nos enfants un sort meilleur (|ue le notre.

— J’en suis convaincu, dit Honoré Briquet, et cette espérance me soutient. Ouandje pense que par mou travail j’épargnerai à mes enfants une partie des difticultés (|uej’ai rencontrées, je repiends courage. Je médis que si je m’épuise tandis (jue d’autres

cr

00 TROISIEME E.NTREIIEN.

ne lüiit rien, cest rju ils onti’eço de la fortune de leurs parents, tandis (jne les miens ne m’ont làen laissé. Je n’en fais pas nn reproche à mon père, je sais qu’il ne l’a pas pu; toujours est-il qu’ayant une uomhi-euse famille, il faut que je travaille rudement pour la nourrir, et l’on sait que je ne m’épargne pas.

— C’est une justice que tout le monde te rend, llonoi-é, et il serait à désirer que chacun eût ton courage.

— Merci, M. Dupré; je ne fais que mon devoir. Mais s’il est naturel que ceux (]ui ont les moyens de vivre ne travaillent plus, et s’il est juste que Dieu punisse les méchants et récompense les bons, je ne comprends pas pourquoi sa justice ne nous met pas tous dans des conditions pareilles. Ainsi les uns ont, comme moi, une nombreuse famille à nourrir; les antres ont un ou deuxenfants, ou même, comme M. Duroure. n’en ont point.

— Oh ! mon garçon, s’écria .M Dnroure, ne m’envie pas de ne pas avoir d’enfants. Si tu étais à ma place, tu saurais combien cela me i-end malheuienx. Je \oudrais être forcé de tiavailler comme toi seize heures par jour, et avoir des enfants qui fussent un joui’ la consolation de ma vieillesse.

— Ne croyez pas, M. Duroni-e, que j’aie dit cela par envie. Ouoique mes enfants soieiît une lourde charge, ce sont eux (jui me donnent diicu.mr à l’ouvrage : quand je les vois jouer et rire autour de moi, je ne changerais pas ma position contre la v(Mre. Allez, je vous ai i»laint plus d'une fois; aussi c’est seulement comme exem[)le (jue je \ous ai nommé, et parce que je vous ai vu la. Mais, comme je le disais, M. Dupré. les uns ont beaucoup d’enlantset les autres en ont peu; ceux-ci sont faibles, ceux-là sont forts ; il y en a qui échouent dans tout et à (lui sui'viennent tous les malheurs; d’autres, au contraire, réussissent dans tout ce <fu’ils entreprennent, et la tortuneleur vient en dormant. Estce juste? El pourquoi en est-il ainsi ?

~ Tu demandes la justice et la cause de ces diflércnces, Honoi‘é : ce sont deux ([uestions diflerentes, j’y répondrai séparément. Non, mon ami, ce ne serait pas juste, si tout se boi naità cette vie ; mais tout change, si nous portons nos regards vers le ciel. L’inégalité (]ui existe dans ce monde est compensée par la justice (]ui s’exerce dans l’autre.

Cette perspective nous est d’ailleurs nécessaire à tous, l iches

POSITION DE L’hOM.ME EN CE MONDE. 67

comme pauvres , parce que tous nous avons des ennuis et des maux à supjærter. Maladies, intirmités, peides de nos amis et de nos proches, chagrins, afflictions et tourments de toute espèce, nous avons tous noti-e paî t des é[)i euves de la vie. Tous aussi, nous nous plaignons de notre sort et en désirons un meilleur. C est que 1 hc)mme est ainsi tait que le désir paraît indispensable à son bonheur 11 désii’C, en effet, depuis la naissance jusqu’à la rnoi f : dans la(*auvreté, il désire l’aisance ; dans l’aisance, il désire la i-ichesse. Lorsqu’il n’a rien, il vent le nécessaire; loisqu’il a le nécessaire, il demande le superflu, et quand il ale superflu, il désire encoi-e, parce qu’il est dans sa nature de désirer toujours. Les choses qu’il a le plns^souhaitées, une fois qu’il les possède, ne parlent plus à son cœur ; il les dédaigne pour soupirer apres d’autres qu’il dédaignera de même. La possession ne fait même (pTirritej- ses désirs, à ce point qu'il est plus heureux quand il .se voit près de jonii' (jue lorsqu’il jouit, parce que la possession engendre l’indifférence, bientôt suivie de la satiété et du dégoût.

Cette immensité de désirs est pour moi une nouvelle preuve de l’immortalité de mon àme. 11 y a dans celte àrne un vide immense que rien ne peut combler; je sens en moi une aspiration perpétuelle vers un bonheur dont je ne me rends pas compte, mais dont le plus grand bonheur de l,i terre ne doit être qu’une faible image. Mon ame ici-bas me semble une exilée qui soupire api ès les délices de la patrie absente. J’espèie donc, plein de confiance en la bonté de Dieu ; en mettant en moi des désirs que le monde est impuissant à salistaii'e, il n'a pu vouloirme condamner a un tourment sans fin, celui de désirer sans jouir, d’entrevoir le bonheur sans pouvoir Talteindre.

J ajoulei’ai d’ailleurs, pour eu finir avec la première question d Honoré, (jue Dieu n a jias jdacé dans le ciel seulement le j3iix de la lutte : le jilus souvent ceux qui font le bien sur la terre, ceii.x (jui sont laborieux, rangés et intelligents, reçoivent dès icibas la récompense de leurs effoi’ts, tandis que presejue toujours nos maux sont le j'ésiiltat de nos fautes; je vous le montrerai plus tard. Je viens maintenant à la deuxième question. Pour- (juoi la différence qui existe entre les hommes dans ce monde?

La raison de celte différence, mes amis, c’est que l’homme est

un être sociable, c’est-à-dire fait pour vivre avec ses semblables. Sa destination est la société : c’est là seulement qu’il peut acquérir la perfection de son être, et que ses facultés peuvent se développer. C’est, en effet, dans la société que les aptitudes diverses des hommes trouvent leur emploi et (pie les sentmieuts de bien- \eillauce et d’humanité qui sont en eux, ont l’occasion de s’exercci'. Pour que ces sentiments pussent se produire, il f.dlait que les hommes eussent besoin les uns des autres, afin d’avoir à se rendre mutuellemeut des services. Il fallait, en un mot, qu’il V eût dans ce monde des forts et des laibles, des grands et des petits, des savants et des ignorants, des pauvres et des riches.

— Nous y voilà! s’écria André jj’eii étais bien sûr. Vois-tu, Honoré, il faut ipi’il y ait des pauvres, comme toi et moi, afin qu’ils ti'availlent et (pie les riches ne mampient de rien. Comment ! tu as besoin qu’on t'expliipie cela? mais c’est clair comme le jour. Patience! tu eu eutendias bien d’autres.

— André, dit M. Dupré avec douceur, mais avec sérieux, je crovais avoir assez témoigné d’intéièt j our les jiamres dans le cours de ma cari-ière, et m’être assez inoutré l’ami de tous les hommes sans distinction de rang, pour (ju’on ne vînt pas me [irêter d’avance des idées qui ne muiI pas les miennes.

— Oh ! M. Dupré, se hâta de iv|)ondre André, croyez bien que je n’ai pas voulu dire ([iielqne chose de désobligeant pour vous ;

sais tout ce que les pauvres de .Mirebeau vous doivent. Veuillez donc ne voir dans ce (pie j’ai dit(fu'une plaisanterie; c’était alfaire

de rire seulement, soyez-en sûr,

— .Je le crois, André, mais il y a temps pour tout, et dans les discussions sérieuses la plaisanterie est déplacée. Ouand on jdaisunte au fieu de raisonner, on fait croiri' qu’on n’a pas de bonnes raisons à donner Pour moi, qui crois en a\oir de bonnes, je ne redoute jias la discussion, et je la soutiendrai aussi longtemps (pi’il vous plaira de la siqiporter. .l’accueillerai toutes les objections que vous aurez à m’adresser, et j’y répondrai de mon mieux. Mais, je vous le répifie, le sujet est long, et je ne puis pas tout dire à la fois, .le vous demande donc délaisser chaque chose venir en son temps; vous ne perdrez pas pour attendi’e.

Ainsi, en vous disant que Dieu a voulu que l’homme méritât le bonheur, je vous ai dit aussi qu’il a tout Jait pour l’aider à

POSITION DE l’homme EN CE MONDE.

passer commodément les jours de son pèlerinage ici-bas, et je vous ai annoncé que je vous le prouvei*ais. .Je veux, en effet, vous faire voii- que partout il a mis le bien à côté du mal et le plaisir après la peine, (pi’il a tellement disposé les choses que la somme du bien rem|>oiteen cette vie sur la somme du mal; que la plupart des maux que nous souffrons ne doivent être imputés qu’à nous-mêmes, cl (jii’il nous a donné mille moyens d’adoncii* ceux que nous ne nous sommes j>as attirés par notre faute. Si j’y parviens, comme je J’espèi’e, vous en aurez plus de courage pour supjiorler les ennuis de cette vie, oii nul ne peut compter sur un bonheur sans mélange.

— .Je le crois bien, qu’il n’y a pas de bonheur sur la terre, s'écria M. .larlaud. On n’a dans ce monde que des peines et des ennuis, foil heureux encore quand on n’y essuie pas des calamités comme la disette actuelle. 11 ne mampiait plus que cela.

— Vous avez raison, M. Jarland, de dire que riioinme ne peut pas goûter de bonheur parfait sur la terie. Quand il n’y aurait jiourluique l’obligation du travail, ce sei-aitdéjà beaucoup; mais, puisque c’est une loi de notre nature, il faut nous y soumettre de gi’é ou de force. Or, plus nous nous y soumettrons volontairement, moins le mal mais paraîtra grand; nous verrons à côté une infinité de sources de bien (jue nous empoisonnons par nos plaintes, et (|ue souvent nous tarissons par notre imprudence. N’oublions pas d’ailleurs (|ue l’homme a un coi ps et une âme. Nous pensons trop à l’im et pas assez à l’autre. Dans tout ce qui nous arrive nous ne voyons que le mal qu’éprouve notre corps, et nous ne considérons pas le bien que l’âme relire des épreuves.

— Mais, Monsieur, dit J^éonard, est ce que nous ne devons pas nous occuper de notre coi'ps, l’cnlrelenir en bon état? Nous ne pouvons rien sans lui. Si je ne soignais pas la machine, et si je n’en graissais pas les rouages, bientôt elle ne mai-cherait plus.

— Certainement, I.éonard, iu»us devons soigner notre corps. I^omquoi Dieu nous a-t-il imposé l’obligation du travail? C’est pour fournir à nos besoins; mais sommes-nous raisonnables dans tout ce que nous faisons pour le corps? Nos actions ont presque toutes pour but de lui procm-cr des jouissances, et à clnrjue instantees jouissances tournent à son détriment par l’abus que nous en faisons. Nous recherchons le repos et, en nous abandonnant à la

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inullosse, nous portons atteinte notre à santé par le défaut d'exercice. Nous avons besoin de manger pour vivre, et fréquemment, en nous livrant au plaisir de la table, nous dépassons les limites; alors les incommodités qui accompagnent tes excès nous rappellent à la tempérance. U>ie sont presque toutes nos maladies? La suite de nos excès ou de notre imprudence : excès dans le boij-e et le manger , excès dans le plaisir, excès dans le repos, excès dans le travail même, car nous travaillons parfois au delà de nos forces ; excès et imprudences de toute façon.

D’un autre coté, refroidissements subits, courants d’air, boissons froides ou bains pris quand nous a\ons chaud, séjour dans un lieu humide et malsain, habitations oii nous ne laissons entrer ni l’air ni la lumière, défaut de précautions dans presque tout ce que nous faisons, je n’en finirais pas si je voulais énumérer toutes les circonstances où nous nous rendons malades pai‘ notre faute. Vous \erriez que les maladies ainsi occasionnées remportent énormément sur celles qui résultent d’accidents tout à fait involontaires.

— Aloj's, dit André, pourquoi noti-e corps est-il ainsi fait quêtant de choses peuvent le faire soufliâi’?

— André, je vais te répondre par une question Si notre corps n'était pas sensibleà la douleur, le serait-il au plaisir?

— C'est vrai, M. Dupré, je n’y avais pas pensé. Je vois que j’ai parlé sans rétlexion.

— C'est ce qui arrive à bien d'autres. Vous voyez, mes amis, que supprimer la douleur sur la terre, c’est y supprimer le plaisir et le bonheur. Je vais même, à cette occasion, vous faite remarquer combien, pai' une admirable dispensation de la Providence , le bien l'emporte ici-bas sur le mal. En elîet. le bien est, dans une infinité de circonstances, un don gratuit de Dieu : nous en jouissons à tout instant sans nous donner aucun souci. .Nous en jouissons dans la vue de la natine, dans l'air que nous respirons, dans le soleil qui nous éclaire, dans la douce chaleur qu'il nous envoie, dans la fraîcheur des bois, dans le parfum des tleurs, dans la saveur des fruits; nous en jouissons enfin dans notie cœur que Dieu a rendu sensible aux plaisii's de l’amitié et <jui nous fait tieuver tant de douceur et de charme dans la société de nos parents et de nos amis.

POSITION f)E l’iIO.M.ME EN CE MONDE. 71

Le bien, vous le voyez, s’offre partout de lui-même, sans que nous ayons besoin de faire aucun etTort pouren jonir. Et chaque jonr notre intelligence en augmente la somme. Cessons donc, mes amis, d’être injustes envers Dieu, et ne disons plus que le mal l’emporte sur le bien. C'est le contraire qui a lieu, et encore, .sauf l’obligation du travail, qui en elle-même n'est pas un mal, canine vie sans travail serait d’un ennui mortel, nos maux sont le plus souvent le résultat de nos fautes, et, pour y échappei-, il ne faut que des soins et de la prudence. —

M. Jarland, qui \oulait toujoms rejeter ses malheurs sur les autres, ne put s’empêcher de dire : - Comment, M. Dupré, vous prétendez que les maux qui nous frappent arrivent par notre faute! Est-ce ma faute, à moi, si le feu a brûlé la moitié de ma maison? Est-ce ma faute si la maladie a fait périr mes bœufs? si ma voiture s’est cassée et a tué mon cheval en tombant? Est-ce ma faute si le mur de ma grange s’est écroulé et a écrasé ma vache? N’est-ce pas une fatalité ?

— Mon cherM. Jarland. je n’aurais pris pour exemple ni vous ni personne; mais puisque vous vous êtes cité vous-même, je vais vous répondre. Sans doute, ce n’est pas directement votre faute, si le leu a hrulé la moitié de votre maison; mais votre enfant ne l’y aurait pas rrns s’il a\ait été cà l'école, et si on n’avait pas laissé des allumettes à sa portée. Vous auriez en outre évité l'énorme perte que cet incendie vous a causée , si vous aviez eu la prudence de faire assurer votre maison, comme on vous 1 avait conseillé. Ce n'est pas vous, j’en com iens, qui avez fait pél'ir vos bœufs, ni i-en versé votre grange et écrasé votre vache; mais pourquoi vous êtes -vous obstiné, malgré les représentations de M. le maire, à laissera côté de votre grange cette mare infecte qui entretenait l’humidité et a donné la maladie à vos bœufs, et qui, par ses intillrations, a miné le sol, dégradé le mur, que vous n’avez pas eu le soin de faire répai-ei’, et amené la chute qui a écrasé votre vache? Ce n est pas vous non plus qui avez cassé votre voiture et tué votre cheval; mais pourquoi avez-vous laissé en aussi mauvais état l’entrée de votre cour, et poimpioi, lorsqu elle était dans cet état, chargiez-vous autant votre voiture ? Pouvez-vous dire, maintenant, que c’est une fatalité et qu'il n’y

a pas eu de votre faute dans les accidents qui vous sont arrives ou dans les conse'quences qu’ils ont eues pour vous?—

M. Jarland, confondu, n’osa pas répondre. xM. Vieulin le tira d’embarras en détournant l’attention. — Cependant, M Dnpré, dit-il, vous ne pouvez pas nier qu’il n’y ait des accidents imprévus et où nous ne. sommes pour rien. Ainsi la catastrophe qui a amené la moi t de Louis Morand , loin d’être une faute , était au contraire un acte de dévoùment.

— Je ne nie j ien de ce qui est, M. ^ ieulin ; mais s’il y a dos accidents imprévus, il y en a bien peu dont la prévoyance ne puisse amoindrir les conséquences. Ainsi, les suites de la mort de Louis Morand auraient pu être considéjablement diminuées poui- sa famille s’il ne l’avait pas mise dans la gêne par son imprudence. Les cii’constances mêmes où nous nous trouvons sont t ncore une preuve de ce (pie j’avance. Car, si la disette qui se fait sentir est un de ces maux que notre prudence ne pouvait pas empêcher, il dépend de nous d’en atténuer ou d’en aggraver les effets. C’est ce que nous examinerons en détail une autre fuis.

Il est sans doute bien des maux (pii viennent frapper riionnne, malgi’é les eflorts qu’il ferait pour les éviter. Les uns , tels que les oragt s, les iuonda'ions, les disettes, les épidémies , sont les plus redoutables parce (jii’ils sévissent sur des iiopulations entières. Les autres, comme les blessures, les maladies accidentelles, les incendies, et toutes les catastrophes (jui frappent les indiv idus dans leur personne ou dans leurs biens, sont des cas fortuits que rien ne fait prévoir et que souvent rien ne pourrait empêcher. Vous voyez ijne je ne cherche pas à diminuer le nombre des maux (pii peuvent nous frapper sans (jiie nous y ayons contribué.

— Vous n’avez pourtant pas parlé de la vieillesse et des inlirmités (pii raccompagnent, dit le père Frapin. C’est cependant un grand mal, car un n’en guérit pas.

— ( ’est avec intention que je n’en ai pas parlé, père Frapin. La vhdllesse n’est pas un mal accidentel ; c’est la conséquence de la durée de la vie de l’homme. Mais c’est si peu un mal ijue nous sci ions bien fâchés de n’y pas arriver.

— üh ! cela, c’est vrai, dirent pies(ju(‘ tous les assistants.

— J’avais donc raison de ne pas c()in]»tei‘ la vieillesse parmi les

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