FIXÉ ARBITRAIREMENT
Le ti il)unal, en condamnant à Ja peine de mort Uassassin du meunier (hi Moulin-Joli, avait décidé en même temps que l'exécution aurait lieu sui* la place du marché de la ville où le crime avait été commis. Mais le condamné s’étant pourvu en cassation, il fallait attendre l’arrêt de la cour. Cet arrêt ne pouvait tarder à être rendu, et la population en attendait le résultat avec une espèce d’impatience.
Vers la fin delà semaine quiprécédala réunion dont nous avons à rendre compte, la nouvelle que le pourvoi avait été rejeté parvint dans la ville, d’où elle se répandit dans les communes d’alentour avec une rapidité presque électrique. Aussi le samedi, jour ■du marché, oîi l’on pensait que l’exécution aurait lieu , une affluence inusitée s’y faisait remarquer. Cette foule avide d’émotions était accourue pour assister à un spectacle heureusement nouveau pour le plus grand nombre des habitants.
La population avait été trompée dans son attente. Après le rejet de son pourvoi, le condamné avait tenté la] dernière chance de salut qui lui restât, en signant un recours en grâce. L’exécution était donc différée jusqu’à ce qu’il eût été prononcé sur ce dei-nier pourvoi ; elle ne pouvait plus avoir lieu avant le samedi suivant. Le docteur s’en félicita. Il avait été douloureusement affligé la veille en voyant la foule accomir à la mort d’un liomme comme à une repi-ésentation théâtrale et gratuite. 11 voulut combattre une coutume odieuse que l’ignorance et des mœurs encore empreintes d’un i-este de . barbarie entretiennent au sein des classes peu aisées.
— Mes amis, dit-il donc en s’adressant à son auditoire, au corn-
LE PRI.\ DU TRAVAIL
mencement de l’entretien , j’ai été péniblement affecté hier en voyant la fo(de inaccoutumée qui se pressait dans les rues de la ville. Oii allait elle cette foule? Ce n’est pas au marché, il n’était pas plus garni que les autres samedis, et il ne s’y est pas fait plus d’affaires. Qu’est-ce donc qui l’y attirait? (1 faut bien le dire : c’était le désir d’assistei à la mort d’un malheureux que son crime a mis dans le cas d’avoir un compte terrible à rendi e à la société et à Dieu, mais à qui il n’a pas pu enlever son caractère d’homme et de chrétien. La justice humaine a prononcé, et maintenant nous n’avons plus devant nous qu’un homme, un frère, dont il ne faut pas aggra\ er le tourment pai- un empressement honteux à assistera son supplice.
— Mais, Monsieur, dit un des assistants, dont il est inutile de l'épéter le nom , puisque la loi veut que l’exécution ait lieu en public, c’est sans doute pour que le public y assiste.
— Sans doute, reprit M. IHipré, la loi veut que l’exécution se fasse sur la place publique. Mais quel est le but de la loi en condamnant un criminel? Ce n’est pas de se venger, la société ne se venge pas ; elle x'eut , en punissant le coupable , impiâmer une crainte salutaire à ceux que leurs passions pourraient porter à l’imiter. Or , pour que la condamnation soit efficace, il faut les convaincre que le châtiment a vraiment eu lieu : l’exécution en public est le seul moyen d’épouvanter les méchants en ne laissant aucun doute dans leui’ esprit.
Mais la loi invite t-el!e chacun de nous à venir faire cette constatation? Nullement , et puisqu’elle ne nous y invite pas, ne soyons pas assez barbares pour aller nous repaître d'un spectacle dont la pensée seule doit nous inspirer de l'horreur. Qu’allezvous donc faire en vous pressant sur le lieu du supplice ou sur le trajet (|ue le coupable doit parcourir en s’y rendant ? Est-ce pour jouir de la vue de ses souffrances? Est-ce pour vous rendre compte de son agonie , pour voir couler le sang qu’il va verser en expiatimi de son crime, et sa tête tomber sous le fer du bourreau? Mais la moindre de ces idées révolte, et je me plais à croire qu’on cède seulement à un sentiment irréfléchi de curiosité.
Excusez ce langage un peu sévère; mais, dans la foule que j’ai vue hier à la ville et qui n’y avait rien à faiie, j’ai le regret d’avoii- reconnu un cei tain nombre d’habitants de Mirebeau. J’ai été
VINGT ET UNIÈME EXTIÎETIEN
surtout contristé en voyant des femmes onhlier les (innlitcs qui sont l'apanage de leur sexe, et venir assister au spectacle le plus révoltant dont il soit donné à Thomme d’ètre témoin. Enfin, faufil le dire? j'ai vu des pères, des mères conduisant leurs enfants et ne craignant pas d’étouflér tout sentiment d’Immanilé dans leur cœur, en les menant à la mort d'un de leurs semblables comme ils les mèneraient aux parades de la foire! Rien qu’à y penser, le cœur se soulève d’indignation et de dégoût.
Je pense, mes amis, qu’il suffira de vous avoir fait remarquer ce qn’il y a d’inhnmain et de barbare dans ce sentimeiit de curiosité. Je compte donc qu’aucun devons n'assistera à l'exécution prochaine ni à aucune antre , et que vous ferez tous vos efforts pour en éloigner ceux sur qui vous pouvez avoir de l’influence ou de l'autorité.
— Nous vous le promettons, s’écria tout l’auditoire.
— Je compte sur votre parole, mes amis, et maintenant reprenons le sujet de nos entretiens.
Je vous ai monti é que le travail est une marchandise et que l'ouvrier et le fabricant smit, l’nn pai‘ rapport à l'antre, un vendeur et un acheteur de travail. Je dois vous faire voir maintenant que le travail est soumis, comme tontes les antres marchandises, à la loi générale de l’ofiVe et de la demande. Eu conséijuencc, il sera d’autant moins payé que l’offre sera plus abondante; au contraire, il sera d'autant mieux payé qu’elle sera plus rare.
— Mais, fit observer Léonard, il me semble que les termes dont vous vous servez sont 1 iinerse de ceux qu’on emploie habituellement. Ainsi, d’après ce que \ous venez de nous dire, le travail serait d’autant plus abondant et plus offert dans une industrie, qu’il s’y présenterait plus d’ouvriers pour faire l’ouvrage dont les maîtres peuvent disposer en ce moment; au contraire, il serait d’autant plus rare et plus demandé qn’il se présenterait moins d’ouvriers pour faire l’ouM'age disponible. Cela change tout le langage reçu.
— Je ne dis pas non, Léonard, et je crains bien que le vice du langage habituel n'ait causé en partie les ei'reurs qui régnent aujourd'hui. Lequel , an reste. , de ces deux langages , te paraît le plus exact ?
— Je trouve que c’est le vôtre ; il rend mieux compte des faits.
LE PRIX DU TRAVAIL
et d’ailleurs il assimile l’ouvrier aux travailleurs de toutes les conditions.
— Tu as raison, Léonaid. Mais, en attendant que ce langage plus conforme à la vérité soit généralement adopté, rien ne nous empêche de nous servir du langage ordinaire, pourvu (jue nous nous entendions bien sur les termes. Ainsi nous pourrons continuer à dire que le travail est abondant et offert lorsque les ouvriers trouvent facilement à travailler et qu’on recherche leurs services, et, au contraire, qu'il est rare et demandé, lorsque les ouvriers sont obligés d'aller solliciter de l’occupation. Dans ce cas, l'élévation des salaires serait en raison de l’abondance et de l’offre du travail, et leur dépréciation en raison de la rareté et de la demande; les termes seraient ainsi renversés; mais, pourvu que nous soyons bien d’accord sur leur signification, cela ne changera rien au résultat. Voyons donc ce qui doit avoir lieu,el, pour cela, reprenons les choses de plus haut.
Vous savez que l’homme ne vit que du fruit de son travail, tjuand le produit de son travail précédent ne lui fournit pas les moyens de v ivre pendant un cei lain temps, il est obligé d'attendre sa subsistance du produit incertain du travail de chaque jour. C'est la condition générale de l’homme dans l’éiat sauvage ; ce serait celle de tousceux qui, dans l'état civilisé, n’ont rien reçu de leurs pères ou n’ont encore rien amassé, si le produit accumulé du travail des autres ne leur venait en aide Ce produit est le capital, dont l’abondance fournit d’autant mieux les niovens d’as-
surer la subsistance de ceux qui n’ont rien.
Ce résultat s’obtient à l’aide d’une association entre le capital et le travail. Sans le tiavail, le capital resterait stérile. Le travail, à son tour, ne pourrait rien sans le capital, qui lui fournit les matières sur lesquelles il peut s’exercer et les instruments avec les(|iiels il les met en œuvre. Le capital et le travail sont donc indispensables l'un ù l’autre ; leurs intérêts réciproques sont étroitement unis; ce qui nuit à l’un nuit à l’autre. Ainsi dès les premiers pas nous trouvons celte communauté d’inléièts que les maîti-es comme les ouvriers méconnaissent sans cesse.
— Je comprends cette communauté d’intérêts, dit Léonard, eu ce
sens que le capital et le travail ne peuvent rien l'un sans l’autre. .Mais ils ne sont pas dans la même dépendance fun à l’égard de
VIA’GT ET UXIE.^IE ENTIŒTIEN.
l’aulre. Ainsi, les ouvriers dépcndeni beaucoup plus des capitalistes que les capitalistes ne dépendent des ouvriers; celui qui a faim ne peut pas attendre comme celui qui cherche seulement un bénéfice.
— Ton observation est juste , Léonard; Touvrier qui n’a que son travail pour vivre ne peut pas attendre, il périrait s’il lestait trop longtemps sans travailler. Le capitaliste n’est pas dans la même position; s’il n’utilise pas ses capitaux, il manque à gagner, mais il peut mieux supporter cette perte que le piemier; l’estomac est moins patient qu’un sac d’écus : c’est l’avantage de la richesse.
Cependant le désavantage est compensé pour l’ouvrier par la sécurité du salaire et la possibilité de le recevoir sans attendre. Ainsi le capitaliste et l’ouvrier unissent l’un son capital, l’autre son travail, afin de produire des marchandises. Ces marchandises, étant le produit du capital et du travail, sont la propriété commune du capitaliste et de l’ouvriei-, et, poui* en retirer la valeur, il faut les vendre ; mais la position des ouvriers ne leur permet pas d’attendre la vente, qui peut tarder six mois, un an, et souvent beaucoup plus, et qui parfois même ne vient pas. Le fabricant leur paye en conséquence, sous forme de salaire, leur part dans la propriété de la marchandise, et ordinairement il la leur paye bien avant que l’ouvrage soit complètement teiminé. 11 . devient ainsi seul propriétaire de la marchandise, prenant pour lui seul toutes les chances de mévente, et mettant les ouvriers à l’abri de tout risque.
Le salaire n’est donc pas autre chose que la portion ainsi payée àl’cmvrier sur le produit de ce qu’il fabrique. 11 est évident que, dans les circonstances ordinaires, cette portion ne peut jamais égaler la valeur du produit, car il ne resterait rien pour le capital, et le capitaliste cesserait de faire fabriquer.
— Mais qu’est-ce qui détermine cette poi tion? dit Léonard.
— Llle se règle toujours de gré à gré entre le fabricant et l’ouvrier, et persmme, comprenez-le bien, n’a le droit d’intervenir entre les deux parties intéressées.
— Alors, reprit Léonard , comme l’ouvrier a plus besoin de travail que le capitaliste n’a besoin de lui, il .sera lésé parce qu’il sera forcé d’en passer par oii le fabricant voudra.
LE PRIX DU TRAVAIL
— Cela pourrait avoir lieu. Léonard, si le capitaliste n’avait pas besoin de 1 ouvrier au point d’être forcé souvent d’accepter sa loi. Alais le prix des salaires est soumis à certaines conditions qu’il n’est au pouvoir de personne de changer arbitrairement.
Le travail étant un service, et le salaire en étant le prix, le montant du salaire dépend nécessairement de la valeur du service rendu : première condition. Un commissionnaire qui porte des paquets d’une maison à l’autre, un manœuvre qui ne sait que sei vir les maçons, un journalier sans habileté, ne reçoivent qu’un faible salahe, souvent pas plus de quarante ou cinquante sous par jour. D’un autre côté, les mécaniciens, les fondeurs qui font des moules, les ciseleurs, sont payés de 4 à 8 fi-ancs; et les dessinateurs, les sculpteurs , les graveurs sur métaux, gagnent des sommes tiès-divci-ses, qui peuvent varier de dix à vingt et quarante francs, selon leur habileté.
Si les hommes capables de mouler et de ciseler se trouvaient aussi aisément que les porteurs et les manœuvres, ils ne seraient pas payés davantage. Si,au contraire, les porteurs et lesmanœuvj-es étaient aussi difficiles à trouver que les fondeuis et les bons ciseleurs, ils seraient payés autant qu’eux. Mais comme le travail des uns exige plus de talent que celui des auti’es , les premiers sont plus rares et mieux rétribués.
— Cependant les uns et les autres ont les mêmes besoins, dit Paul Boitard. Ne pounait-on donc pas exiger qu’ils eussent tous au moins un salaire convenable?
Il faudrait savoir d’abord ce qu’on entend par un salaire convenable; nous viendrons tout à l’heure à cette question. Mais supposons que par une b»i on oblige tous ceux qui emploient des journaliers et des manœuvres à les payer comme les oiivriei s plus habiles, le seul effet de cette mesure serait qu’on cessei’ait d employer les premiers. Si le travail d’un nianœuvi-e ne vaut que quai-ante sous pour celui qui en emploie cent, et que la loi lui 01 donne de le payer trois francs, l’entrepreneur abandonnera
l’ouvrage, car il ne peut pas forcer le public à le lui paver plus qu’il ne vaut.
I) un autre colé, si une loi tyrannique venait assurer au porteur, au journalier, au manœuvre, le même prix qu’au mécanicien , au mouleur, au sculpteur, ces derniers abandonneraient
leur profession. Leur travail est, en effet, difficile, et s'ils ne sont pas payés pins que ceux qui travaillent sans peine, ils emhrasseront les états faciles. Alors la rareté des bras d.ms certains états et l'abondance dans les antres feraient, en dépit de tontes les lois, dispaiaîlie légalité qnon aurait voulu établir ai'bitraireinent. Les 1)1 as devenant rares dans les états difficiles, ceux qui en auraient besoin les payeraient forcément plus cher. Dans les antres, au contraire , l’abondance d’ouvriers ne permettrait pas de les occuper tous; ceux qui n’auraient pas d’ouvrage préféreraient travailler à tout prix, plutôt que de mourir de faim, en se prévalant de la loi. La concurrence remettrait les choses à leur place; mais, en attendant, il y aurait eu perturbation générale, suspension de travail et diminution dans la production; tout le monde
aurait souflért. Voilà ce qu’on gagne à s’écarter violemment des lois naturelles.
— Personne, dit André, n’a donc le droit de fixer le prix des salaires de manière qu’ils se maintiennent à un taux équitable?
— Le public seul a ce droit, André. Par le prix qu’il consent à mettre aux choses, il détermine le s.ilaire à donner à ceux qui les font. Si c’est une injustice de forcer un ouvi ierà recevoir moins que le prix de son service, c'en est une aussi de prétendre faire payer an public plus ipi’il n’est disposé à donner pour les choses. La valeni- d’un service dépendant de la peine de celui qui le rend et du besoin de celui qui le reçoit, si on veut nous faire payer une marchandise au delà de ce qu’elle vaut pour nous en ce moment, nous préférons nous en passer, et la production, c’est-àdiie le travail, diminue d’autant.
— Alors, dit Léonard, le taux des salaires est quelque chose de tout à fait arbitraire, il n’y a rien qui puisse le fixer.
— Pas plus que celui d’aucune marchandise. Le fixer d’une manière invariable est impossible, paice que la valeur du travail dépend d’une infinité de circonstances parmi Ies(|uelles il faut placer en première ligne le degié de talent exigé pour chaque travail, puis le rapport qui existe entre l’otlVe et la demande. '
— Cependant, reprit Léonard, il y a dans la plupart des industr.es une portion de travail manuel <jui exige ti'ès-peu d’habileté. Ce tiavail, dont presque tous les hommes sont capables, est précisément celui qui emploie le plus de l)ras, tant dans l’agriculture