LE PRIX DU TRANAIL
Dans ce cas, comme il y a peu à paiàager pour chacun, la part des pauvres devient excessivement faible; le nécessaire étant très-restreint, les salaii’es, qui se rapprochent toujours de ce niveau, descendront très-bas, et loi squ’il surviendra quelque crise, la population se trouvera complètement dénuée. La situation est donc infiniment plus avantageuse dans un pays comme la France, où la l ichesse, ayant fait de très-grands progrès depuis un demisiècle, a augmenté le nécessaire et beaucoup élevé les salaires. Remercions Dieu de cet état de choses, et prions-le de ne pas permettre qu’aucun trouble vienne porter atteinte à celte situation.
— Ces explications me semblent jusqu’ici d’une imîontestable vérité, dit Léonard; il me reste pourtant un doute. Puisque, en général, dans chaque pays, le nécessaire règle le taux des salaires, il doit en résulhu' que ce taux dépend des subsistances : je veux dire que si les vivres sont chers, les salaii es doivent être élevés, et qu’ils doivent être plus bas quand les vivres sont ’a bon marché. Cependant c’est le contraire qui a eu lieu cette année.
— L’expérience montre, en effet, reprit M. Dupré, que si le taux des salaires se règle en général sur ce qui est nécessaire à la vie. Une suit pas pourtant le prix des vivj’es. Vous allez en comprendre la raison. La cherté accidentelle des vivres amène toujours un dérangement dans les habitudes d’une population. Si le gain des classes peu aisées est absorbé par l’achat des aliments, de sorte qu’elles ne puissent pas pour le moment acheter des habits, ceux qui fabriquent les objets relatifs à l’habillement seront en partie sans ouvrage et disposés à offrir leur travail à plus bas prix. D’un autre côté, les ressources de chacun étantdiminuées, les fabricants cherchent à mettre leurs produits à la portée des bourses en en baissant le prix : c’est donc pour eux une nécessité de diminuer les salaiies. Ce qui est dit des habits aui’a lieu de même pour tous les autres articles. Par cette double raison, les salaires baisseront au lieu de monter dans un temps de disette.
— Par une l aison analogue, dit Micbel, ils monteront au contraire lorsque les vivi-es seront à bon marché.
— C’est ce qui a lieu quelquefois. Si le prix des vivres diminue, il reste plus à dépenser pour d’autres objets, et en même temps on consent plus volontiers à les payer plus cher. La demande accroît alors le travail des manufactures, et, par unecon-
séquence naturelle;, les salaires montent ou restent élevés. Le priv des vivres n’a donc pas, comme on le croît, une influence diiecte sur le taux des salaires.
On dit quelquefois (jue les fabricants devraient élever les salaires de leurs ouvriers, quand les vivres et tous les autres objets sont chers. Sans doute, en sa qualité d’ètre humain et moral, le fabricant ne doit pas lésiner sur le salaii-e de ses ouvriers ; il doit au contraire payer leur travail au cours du joui-; mais il ne peut pas aller au delà. Un (àbricant est en concurrence avec tous les autres fabricants, et il ne peut pas donner des salaires plus élevés qu’eux. S’il payait davantage, ses concurrents, continuant à moins payer, produiraient à meilleur maiché, et le public le quitterait pour aller chez eux ; il cesserait de vendre et serait bientôt ruiné.
— Mais, dit André, si les autres ouvriers ne voulaient pas travailler à meilleui* marché, les salaires s'élèveraient.
— Sans doute, pourvu que le public voulût payer leurs produits; en conséquence, si les autres ouvj'iers ne veulent pas travailler à meilleur marché, et qu’ils trouvent tous de l’ouvrage, c’est que le salaire qu’ils demandent est réellement le cours du jour Mais s’ils ne trouvent pas d’ouvrage, c’est que le prix (ju’ils veulent est trop élevé : ils seront aloi's forcés d’accepter à travailler à des conditions moins avantageuses ; car autrement leur sort serait encore plus triste, puisqu’ils resteraient sans ouvrage. L’intérêt des ouvriers n’est donc pas d’exiger un salaire sans rapport avec le prix que le public veut donner pour les choses : ils doivent se borner à demander le saîaire déterminé par le cours du jour.
Vous voyez par là que le taux des salaires n’est ni l’aflaire du hasard, ni le fait de volontés particulières; ce ne peut pas davantage être une allaite de sentiment; il est réglé par les conditions qui règlent le prix de toutes les choses, c’est-à-dire par le rapport entre 1 offre < t la demande Nous examinerons ces conditions plus en détail à la prochaine réunion.