‹ Manuel populaire de morale et d'économie politique [microform]Chapitre 43 sur 51 · VI.NGT-DEL XIEM E ENTRETIEN · texte numérisé non relu

VI.NGT-DEL XIEM E ENTRETIEN

LE T.VITX DES S.VL.VIRES EST DÉTEIÎMI.NÉ PAR LE RAPPORT ENTRE l’oit RE ET LA DEMANDE. — LES COALITIONS ET LES GRÈVES.

La fermentation qui régnait depuis quelque temps dans l’industrie des fers avait pris en dernier lieu sur différents points de la France un caractère inquiétant. Egarés par les doctrines que des esprits faux répandaient dans les masses, et cedant aux instigations de quelques meneurs, les ouvhers avaient élevé leurs prétentions au delà de ce qui était raisonnable.

Satisfaits de l’eprendre leurs travaux à une époque de gène et tandis que les autivs industries chômaient encore, les ouviiers des forges avaient accepté sans observation le salaii-e qui leur était offert. Ils s'étaient estimés heui'eux alors d’avoir de I ouvj-age à un prix quelconque, et ils n’avaient pas songé à disputer sur les conditions. Bientôt cependant, voyant qu’on appelait dans leur industrie un nombre croissant de bras, ils comprirent le besoin qu’on avait d’eux et voulurent profiter de leur posiiion ; ils demandèrent donc presque partout une augmentation de salaire. Cette prétention n’avait rien que de très-naturel; comme d’ailleurs leur demande n’était pas déraisonnable, et que la prospérité de l’industrie permettait d’y souscrire, Taugmeiitation demandée fut accordée partout sans difficulté.

Ce premier succès les enhaidit. Deux mois s’étaient à peine écoulésqu’ils réclamèrent une nouvelle augmentation Ils s’étaient fondés la première fois sur le prix élevé des subsistances, et ils avaient allégué la difficulté de vivre dans les circonstances présentes avec l’ancien taux des salaires. Cette fois ils se basaient sur l’activiié du travail , sur l’augmenlatiou de fatigue qui en résultait pour eux, et sur la nécessité d’une nourriture plus substantielle afin de ne pas épuiser leurs forces. Ils demandaient donc que

le prix de la journée fut augmenté afin de compenser cet excès de fatigue et cette augmentation de dépense. Ils demandaient en même temps que les heures supplémentaires de travail fussent payées le double du tarif de la Journée. Ces différentes demandes sejiistifiaient encore ; cependant les maîtres de forges hésitèrent, craignant (ju’nne nc-uvelle concession en amenât une autre. Mais ils avaient pris des engagements, il fallait les tenir ; ils en passèrent donc encore par où voulurent leui-s ouvriers.

Ce qu’ils avaient craint arriva. Les ouvi iers étaient dirigés par des chefs qui, sous le pi'étexte de défendre leurs intérêts, songeaient surtout à faire triompher des théories mises en avant à celte époque. Déguisant donc leurs intentions, ils se gardèrent bien de demander une troisième augmentation qui n^aurait pu êti'e appuyée d’aucune raison solide Leur désir de profiter des avantages que leur donnait la position des maîtres de forges était du reste très-légitime, et l’on n’aurait l’ien eu à objecter, s’ils avaient cherché à le satisfaire à l’aide d’arrangements librement débattus.

Mais ils ne portèrent pas la question sur ce terrain. Au lieu de réclamer une augmentation de salaire, ils avaient des prétentions qui tendaient au même but. Ils demandaient l’adoption d’un nouveau règlement obligatoire dans toutes les forges, le changement des heures de tiavail, la substitution du travail à la journée au tiavail à la tâche, l’exclusion de tous les intermédiaires entie l’entrepieneur et l’ouvrier proprement dit, et «juelques autres mesures (|ui complétaient les précédentes en les aggravant pour les maîtres.

Ouelques-unes de ces propositions étaient inadmissibles ; sous le prétexte de supprimer l’exploitation de l’ouvrier par le maître, elles mettaient les maîtres à la merci des ouvriers. D’autres ne poi’taient pas moins atteinte à la liberté des ouvriers ; elles mettaient les plus intelligents et les plus actifs dans la dépendance des moins laborieux et des moins habiles. 11 se trouvait toutefois quelques propositions, parmi les autres, qui auraient pu être acceptées si elles a\ aient été librement discutées entre les maîtres et les ouvriers. Mais les conditions les plus justes cessent de l’être quand elles sont imposées et non consenties : c’est ce qui avait lieu dans cette circonstance.

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Les chefs des grandes usines métallurgiques n’étaient pas libres non plus de faire ce qu’ils voulaient. Ils avaient signé presque tous des traités pour la fabrication de quantités considérables de rails qu’ils s’étaient engagés à livrer à des époques déterminées. Ces engagements avaient été contractés lorsijue la main-d’œuvre était à un prix bien inféiieur au piix actuel. Les nouvelles demandes des ouvriers survenant en ce moment mettaient les maîtres de forges dans l’alternative de travailler à perte ou de subir les conséquences de rinexécnlion des traités. Dans l’un et l’autre cas, il y avait une perte pour eux.

Cependant elle n’était pas la môme pour tous, car leurs engagements n’avaient pas été contiactés partout dans les mêmes conditions. Quelques fabricants se soumirent donc à celles qui leur étaient imposées, les autres refusèrent. Les usines de ces derniers furent mises en interdit par les ouM’iers coalisés, mais plusieurs essayèrent d’échapper aux conséquences de cette interdiction en appelant des ouvriers du dehors L’arrivée de ceu.x-ci fut en divers lieux l’occasion descènes de Niolencequi nécessitèrent l’intervention de la foi’ce armée. Les dernières nouvelles reçues des principaux centres métallurgiques signalaient une effei vescence dangeieuse.

De proche en proche le mouvement s’étendait aux usines les plus isolées; il faisait fermenter toutes les têtes. L’agitation, pour les raisons que nous avons fait connaître, n’avait pas la même gravité dans le département où était situé Mirebeau, mais elle ne laissait pas que d’y inspirer des craintes. Les salaii-es avaient été augmentés à deux rcpiises diflérentes dans les forges de la commune comme ailleui’s; mais les ouvriers n’y ■avaient pas présenté leur ultimatum aux maîtres comme dans les grands établissements, t.ependant ils discutaient entre eux l’oppoi'tunité de la mesure, et elle rencontrait une \ive opposition de la part de quelques ouvriers plus intelligents, qui comprenaient que des concessions arrachées par la violence ne peuvent avoir aucune influence efficace pour l’amélioi'ation du sort des travailleurs.

Ces ouvriers étaient de ceux (jui assistaient aux entretiens de M. Dupré, mais ils étaient malheureusement en petit nombre. Les forges étaient situées dans la partie la pins reculée delà vallée ; les travailleurs qu’elles occupaient s’étaient groupés autour,

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et leurs habilatioiis formaient un hameau dont l’éloignement rendait plus dilficile la fréquentation des réunions à l’école. 11 était donc à craindre que, malgré leur ascendant sur leurs camarades , les ouvriers instruits par les leçons du docteur ne fussent impuissants à retenir la tuasse dans les bornes de la modération. Quoi qu’il en soit, le docteur comptait sur eux, et il se

félicitait que la suite de ses entretiens l’eût amené à traiter une

question que l'ignorance et les passions enveloppaient d'erreurs. Le jour fixé pour la réunion, il reprit ainsi :

• — Mes amis, nous avons vu que le taux le plus bas auquel les salaires peuvent descendre d’une manière permanente est celui qui ne donne à l’ouvrier cpie ce qui est absolument nécessaire à sa subsistance. Le point le plus haut oii ils puissent également se maintenir est celui qui ne laisse au capitaliste que juste le profit suffisant pour qu’il vaille la peine de risquer son capital. Les variations entre ces points extrêmes dépendent surtout des bras offeils aux capitalistes. Ce sont en définitive les vendeurs et non les acheteurs de travail <pii déterminent le piâx des salaires.

— Comment, dit André, ce seraient les ouvriers qui détermineraient le taux des salaires ! 11 m’avait toujours semblé que c’étaient les maîtres.

— C’est ce que croient les ouvriers, André; rnais cette erreur provient de ce (jififis méconnaissent ce. fait que les ouvriers sont des vendeurs de travail et que le prix de toute marchandise diminue avec l’offre et croit, au contraire, avec la demande. Vovons la conséquence de ce principe.

Les ouvi iers, comme tout le monde, ne pouvant \ivre que sur le capital de la société, il eu résulte que le taux des salaires dépend de la proportion qui existe entre le capital et la population ; si nous avons un petit capital à partager entre beaucoup de personnes, la pai't de chacune sera nécessairement très-faible.

— Mais, -M Dupré,dit .Michel, le capital des riches ne se partage [)ds entre les pauvres : ce serait trop simple.

— Je te demande pardon, .Michel, il se partage, mais mieux que tu ne l’entends. Car, après un partage à ta façon, les riches n’auraient presque plus rien, et chaque pauvre aurait bien peu de chose ; tandis que, comme les choses se passent en réalité, le partage se renouvelle sans cesse. Car n’est-ce pas une manière de

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partage)’ continuellement le capital que de le ré|)ai’tir sous foi me de salaii’es qui se renouvellent sans cesse et font vivre de plus en plus d’ouvriei’s? Or, riches et pauviesne pouvant faii’e travailler et consomme)’ d’une manièr’e quelconque qu’en raison de ce qu’ils possèdent tous ense)7il)le, c'est-a-di)’e en l’aison du capital de. la nation, j’ai donc lieu de dir’e que si la nation est peu l’iche , ou son capital faible, et qu’en même temps il y ait beaucoup u’ouvr’iers à faire tr-availle)’, la par t de travail q)ii revient à chacun est tr’ès-farble.

— C’est juste, M. Dupré, et je vois par là comment le capital des riches se r’épartit d’une manièr’e continuelle enti’e les ouvr io's pour les faire vivre.

— Voyons maintenant, r’eprit M. Dupr’é, la conséquence de ce que le pays est peu riche, c’est-à-dii’e de ce (]u’rl n’y a qu’un faible capital disponible. Crr faible capital ne permet qu’une faible demande de bras. Par conséquent, l’offre des bras étant supérieure ir la dematrde, et les travailleui’s se faisant concurr’ence, les salair es seront bas. Plus il y aur’a d’oinr’iei’s, plus les capitalistes ser’ont maîtres du marché, et plus ils tireront de forts profits de, leur’s capitaux.

— Cela se compr end , dit Léonai’d : faible capital avec beaucoup d’ouvrier s, faibles salaires avec grands pr’ofits pour le capitaliste.

— Très-bien , Léonard. A présent suppo'îons que le capital augmente, et il augrnenter’a par suite des pr-olits (jue fer’ont les capitalistes; il arnèner’a une plus gr’ande. demande de bras. Mais, dès lor’S, la concurr’ence augmente errtr’e les capitalistes , et elle diminue entr’e les ouvr’ier’s <)ui sont plus r’ccheichés : les salaires doiverrt donc s’éle\er, et en même te.’iips les profits des capitalistes baisser’ont.

— C’est évident, dit Léonai’d, et c’est comme tout à l’heure, mais en sens inver’se ; gr’and capital avec peu d’ouvr’iers, salaires élevés avec faibles pr’ofits pour’ les capitalistes.

— C’est cela même, LéotrarJ ; contini'.e, et lu deviendras un habile économiste.

~ C.hi’»-‘st-ce q l’un économiste? dir’ent plusieurs voix.

— Ah !je ne vous l’ai pas encore dit, mes amis! Eh hieri , on appelle économie politique la science qui traite de toutes les

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questions dont nous nous entretenons depuis quelque temps. On appelle pour cette laison économistes ceux qui s’occupent d’énomie politique. Or, de tous les pi'incipes de l'économie politique, le plus imporlant\’st celui que le prix des choses croît en raison de la demande et diminue en laison de TofiVe; il i‘ésume pour ainsi dire la science tout entière. D'après cela, la pi emière conséquence à tirer des principes (}ue Léonard vient devons résumer Ini-méme en quelques mots, c’est que partout où le capital abonde, les capitalistes doivent se contenter d’un plus faible protit et mieux payer le travail : c’est ce que fait aussi le public, qui consent alors à payer tout plus cher.

C est une nouvelle preuve, dit André, (jue raugmentation de fortune des riches tourne au protit des pauvres. Cela confirme ce que vous nous avez déjà démontré d’une autre manière, qu’à mesure que les riches s’enrichissent dans un pays, ils tirent un moindre re\ en U de leurs capitaux.

Je suis charmé, reprit M. üupré, de vous voir tirer ces conséquences vous-mêmes. Cela me prouve que j’ai été bien compris. Continuons donc et voyons ce qui peut encore affecter les salaires. Si la population s’accroît sans que le capital augmente, si elle double, par exen)ple, les bi-as seront plus offerts que demandés, par conséquent les salaires baisseront.

Autre chose encore. Vous savez que la cherté des subsistances tend à faire baisser les salaires, parce (ju’elle ralentit les autres consommations et qu’elle diminue la production. Eh bien, sans (|ue le pris de la journée diminue en réalité, la rareté des subsistances abaisserait de fait le taux des salaiies.

— Je ne comprends, pas, dit André, expliquez-nous cela.

La journée de 1 ouvrier, leprit M. Dupré, c’est ce qu’il gagne l)oiir pourvoir à ses dépenses; mais, son gain journalier restant le même, si ses dépenses augmentent, son gain devient proportionnellement moindre, il pourrait même devenir insuffisant. Supposons un ouvrier gagnant tieis francs par jour et dépensant quai’ante sous pour la nourriture de sa fiirnille; il lui restera vingt sous pour poiii'voir à ses auties besoins et pour économiser. Mais si la clierté des vivres tait qu il soit obligé de dépenser cinquante sous pour sa nourriture, il ne lui en restei a plus que dix pour ses autres besoins. Le résultat est le même poiu' lui que si les vivies

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n’avaient pas augmenté et que son salaii'e eût été réduit à cinquante sous. Une diminution des denrées produit, au contraire, un effet opposé : c’est comme si les salaires augmentaient.

— C’est un résultat bien singuliei-, dit André, auquel je n’avais jamais fait attention ; c'est cependant bien simple.

— Tout ceci, ajouta Léonard, prouve combien nous nous trompions en pensant que le gouvernement peut influer sur les salaires par des règlements, soit en les maintenant à un taux quelconque et les relevant lorsqu’ils baissent trop, soit ën les élevant au niveau des subsistances, quand celles-ci enchérissent, ou bien en baissant le prix des subsistances au niveau des salaires. I‘uisque le travail est une marchandise, le salaire doit être, comme le prix de toutes les marchandises, réglé de gré à gré entre le vendeur et l’acheteur. Tout doit se passer alors entre les maîtres et les ouvriei’s. D’après cela, les ouvriers ont le droit de s’entendre sur leurs intérêts, comme les marchands et les capitalistes se concertent sur les leurs dans leurs halles, leurs marchés et leurs bourses.

— Certainement, Léonard.

— Pourquoi donc le gouvernement empêche-t-il les coalitions

d’ouvriers, et punit-il quelquefois très-sévèrement ceux qui y pi ennent part ?

Mon ami, c’est que la société en général est plus libérale que ne le sont les individus. Nous voulons la liberté ou plutôt l’indépendance pour nous, nous ne voulons pas la libellé pour les autres. Oj- le devoir du gouvernement, qui représente la société, est d’assurer la libellé de tous et delà protéger contre les empiétements de quelques-uns. Toutes les fois que, par des moyens violents, illégaux et attentatoires à la liberté, des marchands, des entrepreneurs, des compagnies ont voulu faire la loi en maintenant les prix à un taux diflérent de celui qu’ils auraient eu natuiellement, le gouvernement a sévi confie eux,^ comme il sévit contre les ouvriers qui veulent imposer par la force leui’s volontés aux entrepieneurs d’industries.

Et elle fait bien. Mais, M Dupié, cen’estpas imposersa volonté par la force que de s’entendre, quand on trouve que les salaires sont trop bas, pour dire aux maîtres (ju’on ne veut pas travailler

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aux mômes conditions. Les maîti-es sont lihi-es d’accepter ou de refuser. ‘

— Pas plus, dit M. niondoan, que vous n’ôtcs libres d’accepter on de retnser le salaire (pi’on vous oITre, (juand vous n’avez pas d argent et que vous ne trouvez pas d’antre occupation Non mon ami, la liberté in-bas n^est jamais complète pour personne! pas plus pour les maîtres que pour les ouvriers. Lorsque les entrepreneurs ont pris des engagements, et ils en ont tonjonrs quand ils font'travailler, où est leur liberté d'accepter on de refnseï-, SI tous les ouvriers de la môme industrie s’entendent pour le user leurs servi(;es a moins de certaines conditions, et surtout SI on empôelie de travailler par la force ceux qui v consentiraient? La cessation de travail pour beaucoup de ces enlrei renenrs n’est pas seiilement une perle de l.énéfice, c’est souvent la mine de leurs fo. tunes, et quelquefois, à cause des banque-

roules qui en résultent, la perte de leur honneur. Jolie liberté vraiment! ^

— Il y a bien quelque chose de vrai dans ce que vous dites monsieur Blondeau. ’

-- 11 y en a encore plus que tu ne crois, Léonard, reprit .M. Dupre. Les coalitions, telles qu’elles se prodiii.sent ordinairement sont une destruclion complète de la liberté; et remarquez bien ce que je vais vous dire: ce n’est pas dans l’inlérêt des maîtres que la loi les punit, c’est dans l’intérôt môme des ouvriers. Ce ne sont pas les maîtres qu’elle défend contre les ouvriers, ce sont les ouvriers qu’elle protège contre eux-mêmes.

Si les coalitions n'étaient qu’un simple concert entre ouvriers pour tâcher d’obtenir nn salaire plus élevé, la loi n’aurait rien à y voir. Ils défendent leurs intérêts, c’est leur droit : s’ils se trompent, tant pis pour eux ; les erreurs et les mauvais choix sont les conséquences de la liberté. .Mais, du moment que la coalition porte atteinte à la liberté des antres, elle devient criminelle, et le devoir de l’autorité est d’intervenir. Or la coalition porle’atteinte à la liberté toutes les fois que des ouvriers imposent à d’antres, par la violence et la menace, la défense de travailler à des conditions que ceux-ci auraient envie d’accepter : c’est ce qui huit par arriver dans toutes les coalitions. Quand une grève -a lieu il \ a

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toujours beaucoup d’ouvriers qui préféreraient travailler aux conditions proposées parles maîtres et qui en sont empêchés de force. Bien n interdit aux ouvriers de faire grève quand ils le jugent à propos; mais ils deviennent coupables quand ils empêchent de travailler ceux qui y sont disposés.

— Il n’y a pourtant que ce moyen, dit Paul Boitard, de forcer les maîtres à accepter une mesure qui est dans l’intérêt de Unis les ouvriers.

- La preuve qu’elle n’est pas dans l’intérêt de tous les ouviieis, reprit M. Dupré, c’est qu’on est forcé d'en contraindre beaucoup qui aimeraient encore mieux nourrir leur famille en travaillant pour cimpianle sous, que de la faire souffrir dans l’espoir problémaliqne d’avoir un jour trois francs. Les fauteurs de ces coalitions sont presque toujours des célibataires, qui ont moins de charges, et qui, pouvant suiiporler une grève plus aisément, l’imposent à de malheureux pères de famille pour qui elle

estime ruine. C’est là qu’est l’injustice ; c’est aussi là qu’est relieur.

Ou les ouvriers sont unanimes pour faire grève, ou ils ne le sont pas. S’ils sont unanimes, il iry a pas lieu à la violence; s’ils ne le sont pas, la compression est injuste, et, de plus, elle est inutile. Car, ou beaucoup d’ouvriers seraient disposés à travailler, ou il n y en a que très-peu. S il y en a beaucoup, il est souverainement injuste (|u’une poignée d’individus veuillent faire la bd à la multitude. S il y en a peu, ce n’est pas un petit nombre d’ouvriers qui poiiriaient satisfaire aux demandes du public, ni permettre à un entrepreneur de remplir ses engagements, à un manulactuiier de mettre en activité des machines qui ne peuvent fonctionner utilement qu’avec le concours d’un grand nombre de bras. La loi protectrice des opprimés intervient donc justement pour garantir la liberté de ceux qn’on violente. Elle se montre encorejnslement protectrice lorsqu’une coalition jette un interdit sur une fabrique et empêche tout ouvrier d’aller y travailler.

— Mais comment s'y prendre, dit encore Paul Boitard, pour faire i-epentir un maître de ses injustices ou de sa dureté, et pour le ramener à la raison ?

— Je te tiendrai le même langage , Paul Ou tous les ouvriers partagent cette opinion, ou ils ne la partagent pas. S'ils la parta-

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gent, la violence est inutile pour empêcher d'aller travailler chez ce maître injuste. S’ils ne la partagent pas, Tinjustice est du cote de ceux qui, pour satisfaire des ressentiments particuliers, genent d’autres ouvriersdans leur liberté. J’admets les torts d un fabricant , car eutin les maîtres ne sont pas plus parfaits que les ouvriers : si, malgré ces torts, quelques ouviàers vont travailler chez lui, c’est qu’ils y trouvent leur intérêt : pourquoi donc leur interdire ce qui leur convient ?

— Ainsi, vous blâmez les coalitions en général? demanda Leonard.

— Oui, Léonard; une coalition est toujours une mesure qui annonce la violence et la compression. Un homme de bien ne saurait jamais approuver un appel à la force, même pour faire triompher une cause juste. Quand la raison a raison, elle triomphe d’elle-même, par la force des choses ; il lui faut peut-être un peu plus de temps, mais alors son succès est durable; celui de la force brutale est toujours passager. Les coalitions sont, en outre une injustice à 1 égard du public; elles le forcent de payer le tra\ail plus qu’il ne vaut, de donner trois francs, par exemple, de ce qu il pourrait avoir pour cinquante sous. Vous êtes cordonnier, je suppose, et vous forcez nos camarades de toutes les professions à payer six fi-ancs ce qui ne vaut (fue cent sous.

— C est \rai, M. Dupre ; on n'y pense pas, parce qu'on ne voit que soi. Mais si vous interdisez les coalitions d'une manière absolue, comment les ouM’iers pouiTont-ils obtenir une augmentation de salaiie ? Est-ce que vous condamnez aussi les grèves'^

— Je ne les condamne pas comme injustes et attentatoires à la liberté, ainsi que les coalitions; mais elles sont presque toujours inutiles et souvent nuisibles. Leur premier résultat . celui <jui est infallible, c’est de causer la souffrance des ouvriers qui font grève (iornrne ils ne travaillent plus, ils épuisent les ressources (ju’ils ont pu se ménager et ils imposent des privations cruelles à leur famille. On a vu des grèves duier trois mois, six mois et beaucoup plus. Supposons des ouvriers gagnant 3 francs par jour et se meltaiit en grève pour avoir dix sous de plus, comme cela s’est vu souvent. Voyez quelle immense perte si l’industrie comprend beaucoup d’ouvriers, et que de souffrances pour leurs familles 1

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Quelquefois, pour soutenir la grève , des sociétés d'ouM’iers d une même industrie ont employé en subventions à distribuer à leurs membres inoccupés des fonds péniblement amassés pour les aider dans leurs maladies ou dans des moments critiques. On a vu en Angleterre des associations de ce genre dépenser à cet u.sage plusieurs centaines de mille francs, et malgré cela elles ont été obligées de renoncer à leur entreprise, avec le regret d’y avoii* inutilement épuisé leurs l’essources.

Les grèves tournent d'une manière bien plus fâcheuse au déti’iment des ouvriers. La plupart des métiers sont appris trèspromptement : sans cela les ouvriers n’aur.iient pas besoin de se coaliseï’ pour obtenir une élévation de salaii’e , car tout ti'avail qui exige de l'habileté ou du talent obtient un bon salaire sans coalition. Si donc la grève a pour objet d’élexer au-dessus de sa valeui’ actuelle le prix d’un travail peu difficile, ces ouvriers sont bientôt supplantés ; on en emploie d’autres qui se sont bientôt mis au fait du métier. Lorsque ceux qui font grève se décident enfin à reprendre le travail, ils s’aperçoivent que le nombre des ouvriers a augmenté dans leur industrie , et qu’il n'y a plus d’ouvrage pour tous, même à l’ancien prix : c’est ce qui s’est vu plusieurs fois dans des industries qui occupent beaucoup de bras.

— C'est possible, dit Paul Boitard, si les prétentions des ouvriers sont déraisonnables. Mais si elles sont fondées et que les maîtres ne veuillent pas consentir à augmenter les salaires, comment donc les y contraindre?

— Dis-moi, Paul , si un marchand voulait te forcer à lui donner six francs pour une marchandise que tu ne veux payer que cent sous, lu le trouverais ridicule et tu te passerais de sa marchandise. Le marenand peut cependant avoir raison ; sa marchandise lui revient peut-être à un prix tel qu’il ne puisse pas la laisser à moins de six francs. Tu ne le crois pas, tu vas ailleurs; mais si tu ne peux pas l’obtenir au prix que tu \oulais, tu finis par donner les six francs.

11 en est de même du travail. Vous croyez que votre traxail vaut quatre francs ; c’est possible, il les vaut peut-être pour vous ; mais le fabi’icant trouve qu'il n’en vaut que trois, à cause du cours actuel de la marchandise, du prix des matières premières et de tous les autres frais'de production. Pourquoi vouloir

VINGT - DEUX FÈll E KNTR ETI E.\ .

^ous ttablii seul juge entre vous et lui d’une chose (jui vous intéresse tous deux? Le fiibricant sait ce (ju’il peut donner ; vous ne savez que ce dont vous avez besoin. S’il r.e peut pas donner

ce que vous lui demandez, de quel droit prétendez vous l’v contraindre?

Cependant, si le fabricant pouvait donner le prix qu’on lui demande et que, dans 1 intention de gagner davantage , il ne le voulût pas, comme cela se voit frt“(|uemmenf , comment donc faire quand les ouvriers ont raison?

faite valoir ses raisons et discuter paisiblement; si elles sont fondées , soyez persuadés ({u’elles triompheront. V(.us dites qu il aiiive souvient qu un fabricant pourrait donner un salaire plus élevé et qu il ne le veut pas. Ctda peut arriver quelquefois; mais si vous prétendez que cela arrive fréquemment el dure

longtemps, rien n est plus faux. La concurrence est toujours là pour l’empècher.

Quand des ouvriers demandent-ils une augmentation de salait e ? Ce n est pas quand l’ouvrage va peu, ils ne sont pas assez malavisés pour cela :ce<t toujours quand l’ouvrage va bien, quand ils sont tous occupés et que la demande de bras dépasse loflre. Mais, alors, supposez que des fabricants ne veuillent pas payer pour un tiavail le prix qu’il est po.ssible d’en donnei . Comme les bras sont rares, il se trouvera toujours, par le fait de la concurrence, que quelques faliricants seront disposés à payer le travail le prix qu’il vaut réellement, sûrs d’altii-ei- les ouvj-iers à eux et de faire , par la quantité , des bénétices encore plus grands. Les ouvriers iront à eux, et les autres fabiicants seront forcés de les imiter. Quand Pierre et Paul donnent cinquante sous d’un travail . si Jacques et Jean offrent ti-ois francs,

il faut (]ue Piei're et Paul les donnent aussi; autrement les ouvriers les quitteront.

D après cela , demandèrent plusieui's ouvriers , les gièves seraient complètement inutiles?

— Je ne dis pas , mes amis , que cela soit toujours : il y a ralement des principes absolus. Lue grève peut avoir quelquefois ue l’avantage pom- les ouvriers, en leur permettant de faire valoir leurs raisons et de discuter leurs intérêts avec les fabricants. Mais ce uepeut être qu’une grève tout à fait pacifique et sans vio-

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lence, une grève de quelques joui-s , simplement pour se donner le temps de s expliquer et de s’entendre, (’ependant cela est si dangereux, la pente est si glissante, on est tellement porté à s aigi il , a s irriter les uns les autres, la passion se mêle si promptement dans ces soi tes d afiaii'es, que je ne le conseilleiais pas aux ouv tiers.

Ainsi , en résumé, les coalitions, indépendamment de tous les résultats fâcheux que je vous ai signalés, ne peuvent pas assurer une hausse perm.inenle des salaires , à moins qu’il n’y ait pas autant de bras que 1 ouvrage en demande ; mais dans ce cas les ouvriers n ont pas besoin de se mettre en grève, la hausse a lieu naturellement, il n y a que ce (jui affecte le lapport de la population au ca[)ital qui puisse influer d’une manière permanente sur le (aux du salaire, soit que la population augmente par l'appoii au capital, aiKpiel cas il y a inévitablement baisse, soit que la j-ichesse publique augmente plus (jue la population, ce qui amène la hausse malgré tous les etloits des entrepreneurs.

Quant aux grèves, elles influent encore d’une manière fâcheuse siii les salaires, en amoindrissant le capital; cai‘, pendant quelles dînent, les capitaux sont impi’odiictits : maîtres et ouvriers conî^o liment sans produire A[irès une grève, comme après tonte espèce de trouble (]ui ralentit le travail , il y a toujours eu diminution du capital de la nation. C’est là un nouvel inconvénient des grèves que je ne devais pas oublier de vous signaler.

VINGT-TROISIÈME ENTR ETIEN

POPULATION , SUBSISTANCES ET SALAIRES. — RAPPORT ENTRE LA POPü LATION ET LES SUBSISTANCES ; LEUR INFLUENCE SUR LES SALAIRES.

Quoique peu d’ouvriers des forges de Mirebeau assistassent aux entretiens du docteur, les idées (ju’il avait fait germer dans leur esprit étaient par eux arrivées aux autres. A Tinfluence de ces idées s’était ajoutée celle de Léonard , qui , en qualité de mécanicien de la manufactui-e, était regardé comme un camarade pai- les ouvriers de l’industrie des fers Or Léonard . porté par caractère à accueillir des idées erronées , qui cadraient a\ec ses sentiments passionnés mais d’ailleurs généreux, était en même temps un homme éclairé et capable de saisir la vérité quand elle lui était pi'ésentée. Comme il avait de la droiture, il ne la repoussait jamais systématiquement ; ses objections mêmes partaient d’un désir sincère de la connaître. Ami de la discussion , dans laquelle il s’éclairait ou convainquait les autres, il avait horreur de l’injustice et de la \ iolence, de quebjue côté qu’elles vinssent. Il s’était fortement attaché au docteur, à cause des démarches (ju’il avait faites en sa faveur lors des troubles causés par la cherté des grains, et, tout en combattant quelquefois ses opinions , il favorisait ses vues. Pour le secondei’, il rechercha les occasions d’agir sur l’esprit des ouvriers des forges; le succès répondit à ses efforts.

Le mot d’ordre, jiarti des principaux centres de l’industrie des fers, était arrivé dans le dépaidenient. La coalition avait compris que, pour avoir des chances de succès, elle devait être généi-ale. Les ouvriers du dépai'tement furent donc invités à accepter le programme de leurs frères des autres départements et à le signifier aux maîtres. Dominés par leurs chefs , les ouvriers de presque toutes les forges se conformèrent à l’espèce d’ordre qui leur

était transmis Beaucoup d’entre eux , et surtout les pères de famille, qui avaient le plus besoin de travailler, essayaient bien de protester contre les décisions d’une coalition qui substituait la tyrannie de la masse à la prétendue tyrannie des maîtres. Mais, quoique jdus nombreux au fond, la jieur et le respect humain les empêchaient d’exprimer hautement leurs sentiments ; ils se laissaient conduire par une minorité oppressive.

Mieux éclairés, les ouvriers de Mirebeau comprirent combien il était contraire à leurs intérêts de sacrifier les avantages certains dont ils jouissaient à ceux que leur promettait la coalition. Us ne purent se décider à croii c qu’une mesure qui ruinerait probablement plusieurs maîtres de forge , et qui commencerait par les priver eux-mêmes du travail j)our quelque temps, jnit être un bon moyen d’améliorèr leur position. Us répondirent donc par un refus formel à l’invitation qui leur fut adressée.

Ce refus ne faisait pas les afl’aires de la ccjalition, dont l’union constituait la force; il prouvait (ju'il y avait scission dans son sein et (juetous les ouvriers ne jiartagcaient pas sesojdnions. Puisque ceux de Mirebeau ne voulaiimt pas faire cause commune, il fallait les y contraindre Lu plan fut donc concerté pour se porter en masse sur les forges de la commune, forcer jiar intimidation les ouvriers à se joindre à la coalition, et , dans tous les cas, éteindre de force tous les fourneaux.

(]e plan ne put pas être tenu assez secret pour (ju’il n’en transpirât jias (juelque chose. L’autorité avertie prit des mesures pour juéveihr le danger. Quelques-uns des ouvriers de Mirebeau s’étaient laissé séduire parles idées qui dirigeaient la coalition. Ne pouvant entraîner à leur tour les autres ouvriers , ils tirent entendre des menaces qui donnèrent l’éveil On sut qu’il y avait eu , dans le cabaret de notre ancienne connaissance , M Basset , des conciliabules auxquels ils assistaient avec quelques ouvriers des forges voisines. On était averti, et dès lors on se tint sur ses gardes.

Un matin, à la jiointe du jour, la vallée où étaient situées les forges fut tout à coup envahie par deux ou trois cents individus armés de fusils, de fourches et de barres de fer. Cette foule n’était jias comjiosée uniquement d’ouvriers des forges; elle s’était re(‘rutée, chemin faisant, d’un certain nombre de mauvais sujets

VIXGT-TROISIEME ENTRETIEN.

toujours prêts pour le désordre; leur présence dans le rassemblement ne faisait (|u’eii au|riiienter le daurjer.

lleureiisemeiit la popiilalion des forges veillait. lufoi'mée de lapproclie du rassemblement , elle fut à l’instant sur pied et armée de tous les moyens de défense que les forges oflVaient abondamment. Aussi, (juand le rassemblement ariiva, il setrouva en pn sence d’une troupe prête à le lecevoir. Les chefs du parti , qui avaient ciai prendre les forges à l’improviste, furent étonnés de les trouver sur la défensive. On voulut parlementer; mais, les propositions de la coalition étant éneigi(|uement refusées, la discussion devint passionnée; les tètes s’échaun’ai(>nt , et on allait probablement en venir aux mains. Si la lutte commençait, l’i.ssue en pouvait être douteuse : les assaillants étaient deux ou trois fois plus nombreux que leui’s adversaires. Mais, au moment où les premiers coups allaient être portés, un renfort inattendu arriva au secours des forgerons de Mirebeau.

C’étaient les onvi iersde la filature qui accouraient au mmibre de plus de trois cents, divisés en deux corps et guidés par nos deux amis, Léonard et André Informés la veille du complot qui se tramait, ils avaient résolu de se porter au secoms de leiii’s camarades. Des retards inattendus dans la marche des attaquants avaient enipêché ceux-ci d’arriver avant le jour, comme ils l’axaient pi'émédité. Les ouv rieis delà manufacture se rendaient au travail quand ils avaient été prévenus; en un instant ils s’étaient trouvés prêts, et ils avaient pu arriver au moment où la discussion allait faire place à la violence.

Ce ren.fort imprév u déconcei ta les assaillants qui, se voyant inférieurs en nombre a leurs adversaires, compidrent 1 inutilité d’une altafjue. Poiii' cacher leur échec, ils feigniient de vouloir encore parlementer; mais le coup était manqué, ils se sentaient vaincus, on parlait pour ne l'ien dire; (jne!(pies-unss’e.s(pnvèrcnt à droite et à gauche, et bientôt la débandade fui complète. 11 était temps pour eux. L’autorité, (jui surveillait les démai’ches des meneuj's, avait commandé aux dinérentes brigades de gendai’merie de se tenir [>rêtes à mairher an premier moment. Elles étaient parties a la nouvelle des rassemblementsqui se formaient pour se porter sur Mirebeau, et en ce moment cdles débouchaient par les dilféreals chemins.

Des hommes armés de fusils, de fourches, de barres de fer, ne pouvaient pas.ser poin* des gens venus avec des intentions pacifiques. Ils eurent beau jeter leurs armes et s’enfuir, des arrestations eurent lieu; on saisit notamment les chefs qui, se trouvant en avant de la bande et occupés à discutei- avec les ouvriers de Mii'ebeau, n avaient pu s’échajiper assez tôt. Après quelques remei'cîments chaleureux des ouvriers des forges à ceux de la filatui’e, dont 1 arrivée les avait tirés du danger, ceux-ci reprirent le chemin de leurs ateliers, et quelques heui es plus tard il ne restait d’une invasion qui menaçait de porter le deuildans la commune, que l’émotion inséparable d’une pareille tentative et le souvenir du péril qu’on avait coui ii.

Ceci s’était pa.ssédeux jours avant notre réunion, et l’issue de cet événement avait cau.sé une vive satisfaction dans Mirebeau. Chacun éprouvait cette satisfaction (jue donnent l’heureuse conclusion d’une all’aire inquiétante et le sentiment d’avoir rempli son devoir. En arrivant à l’école, les ouvricis étaient contents d’eux-mêmes et encore plus contents deM. Dupré, dont les bons conseils les avaient sauvés d’une faute compromettante pour leurs intérêts. Ils savaient qu’ils avaient bien fait, et ils étaient convaincus (jue scs félicitations ne leur manqueraient pas. -M. Dupré ne trompa pas leur attente.

— Notre commnne a couru un grand danger, mes amis, leur dit-il; voti’e sagesse nous en a pré.servés. Recevez à la fois mes félicitations et mes éloges. .Mes éloges, c’est la moindre chose, votre conscience vous en a déjà accordé davantage, et la satisfaction de la conscience vaut mieux que les éloges des hommes. Cependant permeticz-moi de vous dire qu’après ce qui vient de se passer, je suis heureux et plus fier que jamais d'être enfant de Mirebeau. landisque d’autres ouvriers ont compromis une position déjà satisfaisante et (|ui d’elle-même tend à devenir meilleure, vous avez assuré le bien être que le retoui’ du trav'ail a ramené parmi vous. Recevez-en donc mes félicitations, et puissiez-vous, par tous les moyens qui sont en v'otre pouvoir, améliorer encore votie posiiion ! Dermettez-moi aussi de m’en féliciter avec v^ous, joiisque vous voulez bien croire que mes avis u’ont pas été sans «luelque utilité pour vous dans cette circonstance.

— Comment, si vous nous avez été utile ? dit Léonard prenant

VINGT-TROISIÈME ENTRETIEN

la parole pour tous. Vous ne pouviez pas nous rendre un plus grand service que de nous éclairer sur nos vérilahles intérêts.

— .Mes amis, puis(juevous le croyez ainsi, reprenons nos entretiens en continuant à porter dans la discussion le calme de gens qui cherchent véritahlement à s'instruire.

Nous avons vu combien sont impuissants les moyens arbitraires et plus ou moins vi(dents au.xquels les hommes peuvent recourir pour fixer à leur grc le taux des salaires, et vous venez de montrer (jue vous l’avez compris. Aujourd’hui nous nous occuperons encore de cette question , quoique beaucoup d’entre vous n’aient peut-être jamais songé au rapport qui peut exister entre les salaires et le sujet dont je veux vous entretenir.

Vous savez maintenant que le travail est une marchandise ; que le salaire est toujours, comme le prix de toutes les marchandises, débattu de gré à gré entre le vetideur et l’acheteur, et qu’il est soumis à la loi de l’offre et de la demande, à l’influence de laquelle aucune force humaine ne peut le soustraire.

Vous savez aussi que le fonds (pii sert à payer les travailleurs est le capital généial de la nation ou l’ensemble des objets propres à la consommation que possède le pays. La portion de ce fonds que peut recevoir chaque individu dépend donc non-.seulement de l’étendue de ce capital , mais encore du nombre des personnes entre qui il doit être paidagé.

Le nombre d’individus restant le même, la part de chacun sera naturellement d’autant plus grande que la richesse du pays sera elle-même plus considérable. Mais , à son tour, la lâchesse du pays restant la même, la portion de chacun sera d’autant plus faible que le nombre des individus entre lesquels elle doit se partager sera plus grand. Si nous avons, par exemple, un capital de 100 flancs à partager entre iOO individus, chacun d’eux aura un franc. Si le capital et la populaticni doublent à la fois et atteignent le chiffre de 200, chacun aura encore un franc. .Mais si, la population étant toujours de 100 habitants , le capital s'élève à 200 francs, la part de chacun deviendra 2 fi-ancs. Elle serait encore de 2 francs, si , la population montant à 200 habitants, le capital s’élevait dans le même temps à 400 francs.

Au contraire, la population restant toujours de 100 habitants, si le capital descend à 50 francs, chacun n’aura plus que 10 sous.

Le capital restant sans varier à 100 francs, si la population s’élève à 200 habitants, la paî t de chacun ne sera encore que de 10 .sous. Enfin, si le capital double et s’élève à 200 francs, maisflue dans le même temps la population devienne (juatre fois plus con-idérahle et atteigne le chillVe de 400 habitants, il n’y aura toujours (jue 10 sous pour chacun. Vous comprenez bien cela?

— Oui, -M. Dupré, cria-t-on de toutes parts.

— Si, au lieu d’argent , nous avions considéré une certaine quantité de blé, le calcul serait le même. Eh bien ! appliquons le même raisonnement aux salaires. Nous en conclurons que leur taux ne dépend pas seulement de la richesse du pays, mais encore de la propoi’tion qui existe entre cette richesse et la population. Faible richesse et grande population donnent des salaires trèsbas ; grande richesse et population relativement médiocre donnent des salaires élevés.

— .Mais, monsieur, dit Honoré, je ne vois pas bien le rôle que joue la population dans ce calcul. Je comprends que si l'on avait à partager une somme d’argent ou une quantité de blé, plus le nombre de ceux entre qui on la partagerait serait grand, moins chacun en aurait. .Mais ici il n’est pas question d’argent ni de blé à distribuer, il s’agit de travail et de salaires.

— C’est (jue tu perds de vue le rapport qui existe entre l’abondance des capitaux, la demande de bras et l’élévation des salaires, comme entre la rareté des capitaux, l’offre des bras et le bas prix des salai l’es. Le travail a pour but de fournir aux besoins des consommateurs : or, plus ils sont riches, plus ils peuvent satisfaire de besoins, et [)ayei’ de tivivail pour se procurer des commodités. Lors donc que les capitaux sont abondants dans un pays, c’est-à-dire lorsijue ce pays est riche, il y a possibilité de satisfaire beaucoup de besoins. La consommation étant active, la production devra l’être aussi; il y aura donc une grande demande de bras ou de travailleurs. Les bras étant plus demandés qu’offerts, les travailleurs i-ecevront des salaires plus élevés, parce que la concurrence s’exercera entre les capitalistes et non entre les ouvi iers Nous en conclurons donc que l’abondance des caintaiix, la demande des travai /leurs et V élévation des salaires marchent de front. Retenez bien ceci.

Au conti-aire, lorsque les capitaux sont peu abondants, il n’y

358 VIXGT-TROJSIÈME ENTRETIEN.

3. p3s possibililc de iSRlisfiiiio bonucoup de besoins, la consommafion est ralentie, la prodiiclion de\ient moins active, et la demam'e de brasdirnintie. I.es bras étant pins ofTerts cjne demandés, Il salai I (. dt s 1 1 aN ail Icmi I s seia pins bas, parce (|ne la concnri’encc s’exercera entre eux, et non plus entre les capitalistes. Nous conclurons de même que la rareté relative des capitaux, l'offre des bras ( t le bas prix des salaires marchent ensemble.

Mais ijuel rappoi t tout cela peut-il avoir avec la population? demanda de nouveau Honoré.

— Tu vas le voir. Supposons un pays occupant un certain nombre de bras pour satisfaire ses besoins. .Si , par une cause quelconque, le capital vient à y diminuer de moitié, il n’y a plus (pie la moitié des besoins qu’on puisse satisfaire, et il n’y a de traxail que [lour la moitié des ouvriers En admeltanl que les salaiies restent en commençant au meme taux, les ouvriers inoccupés, dans le désir d'avoir de l’ouvrage, offr ront euxmêmes de travailler à’meilleiir marché. aimant mieux travailler à prix réduit que de ne pas travailler du tout. Les fabricants, dont les bénélices sont réduits aussi parla diminution de production, trouvant a f.iire traxaillerà meilleur marché, renverront leurs anciens ouvriers, à moins qu'ils ne consentent à travailler aux mêmes conditions, ce (pTils ac( cq^teront cei taiiiernent. Tous lessalaiies auront donc baissé. Si les capitaux ne diminuent que d un tiers, d’un quart, d’un dixicme, le rai.sonnement sera le même, seulement la baisse des salaires sera rrioins considérable. N est-ce pas ainsi que les choses se passent?

— Oui, monsieur, dit Léonard, cela se passe ainsi quand il y a plus de bras disponibles que de travail pour les occupe)-. Mais cette diminution des capitaux ne se pi’ésente guèi'c.

— C’est ce qui te ti-oinpe, Léonard. Ce cas se présente ti’èssouvent, et nos lévoliitions, en France, ne nous ont que ti'op donné l’exemple d'effrayantes diminiitionsde capitaux. Le capital se cache, au lieu de circuler, parce qu’on ciaint de le perdre; il y a aloi's une grève du capital, comme, dans d'autivs circonstance.s, il y a grève des ouvriers. La crainte fuit que chacun l’éduit sa dépense, de peur d’épuiser ses re.ssources : on s’abstient d’acheter, et dès lors on cesse de faire ti’availlei'. Cette grève ou cette abstention d'une partie des capitaux équivaut à une diminution

du capital général de la nation, car le capital n’est vivifiant que lorsqu’il circule et entretient la production. Calculez aussi quelle immense d.minution de capitaux c’est pour un pavs loi’sque la plupart des oiivi-iers cessent de travailler et que la production s'arrête pendant quelques mois seulement.

Les mauvaises récoltes sont une autre cause fréquente de diminution de capitaux, car les capitaux d’un pays étant la somme de tout ce qui existe dans ce pays, la diminution de la production agricole les diminue nécessairement. N’est-ce pas en effet une diminution énorme de ca(»itaux, que le déficit c(»n.-idérab!e de la récolte de cette année, (pii nous a forcés d’expédier à l'élranger pi'ès de 400 millions de francs pour payei- nos achats de ble ?

— C’est juste, M Dupi-é, je n’y avais pas réfléchi.

— Maintenant, une autre supposition. Ce ne sont plus lescapitaux qui diminuent, c est la population (jui augmente Un certain nombre d’années .se sont écoulées; les capitaux n’ont pas varié dans le pays, mais la poiMilalion a doublé. Nous allons nous trouverdans le même cas que tout à l’heure. Les cajiitaux ne commandent que la même quantité de travail, et il y a un nombi'e double d'hommes pour si» la partager L’offre des bras dépasse de beaucoup la demande; les salaires devront encoi-e baisser.

Supposons le contraire à présent Les capitaux n’ont pas varié, mais une épidémie a fait périr un grand nombre d’habitants, et la population a beaucoup diminué Les caidlaux permettent la même (|uantité de travail, mai.iil se présente moi ns de bras [jour l’exécuter. Les travailleurs sont donc plus demandés (pi’ofl'erts; leur salaire doit s’élever. Comprends tu maintenant. Honoré, le rapport qui existeentre la [opiilation et le .salaii-e des ouvriers ?

— Oui. M. Dupi-é On peut l’exprimer, ce mesemblc,en disant que le taux des salaires séleve (juand les capitaux augmentent plus que la population, et (jii’il baisse quand c’est la po[>Lilation qui ci'.ât plus que les capitaux.

— C est cela même, Honoré ; mais on e.xpi'ime la chose en moins de mots, en disant que les salaires sont en raison directe d s capitaux et en raison inverse de la population. Vous voyez, d ajjres cela que. uiilgré l’existence de gi-an ls capitaux au sein d’une nation, les salaires n’y seront pas nécessaireiiient élevés, si la population est ti-op considérable.

VIXGT-TROISIKME ENTRETIEN.

— Mais, clitaloi’sM. Vieiiliii, comment concilier cesprincipes avec l’opinion iT-çue dans tons les sicicles, qu’une grande population est un signe de prospérité ?

— - C’est \rai, M. Vienlin, mais seulement quand une grande population s’allie dans le pays a, une grande richesse. Autrement nous avons l’état de la malheureuse Irlande, où une nombreuse population, faute de capitaux, decommerceel d’industrie, vit au sein d’une misèredont nous n’avons pas l’idée (1) Mais dites-moi, que vaut-il mieux pour une nation : beaucoup d’habitants vivant misérablement sur son territoire, ou moins d’habitants vivant au sein de l’aisance et du bien-être?

— Le bien-être du petit nombre est certainement de beaucoup préférable à la misère du grand.

— Toute la question est là, M. Vieulin. Je vous laisse à décider si un certain nombre d’habitants , se paj'tagcant une certaine quantité de produits, ne vivront pas plus diflicilement qu’un nombre moins considérable se partageant la même quantité.

— (i’est certain, M. Diipré ; mais si la population augmente, les produits augmenleront, car les travailleurs se multiplieront.

A mesure que la population augmente, elle a plus de bras pour cultiver la tej-re, et par conséquent elle trouve toujours à vivre.

— Las toujours, M. Vieulin ; car il y a une limite à tout. Mais j’admets (jii’on n’ait pas atteint cette limite. La population, quoifjue considéiable déjà, pourravivre, mais elle vivra difficilement. Tant qu’on est en petit nombre sur un territoire étendu, la vie est aisée. On commence en effet par mettre en culture les meilleures t.rres; mais à mesure que la population s’accroît, elle est obligée de s’attaquer à des terres de moins en moins fertiles. Alors, si elle parvient à maintenir la production des subsistances à son niveau, elle ne le fait qu’avec une peine toujours croissante.

(1) Depuis l’époque lie ce récit, les choses se sont un peu améliorées en Irlande, par suite de l’émigration et des mesures provoquées par la détresse immense qu’avait occasionnée une succession de mauvaises récoltes, jointe à la maladie des pommes de terre* base de la nourriture d’une partie des habitants de cet infortuné pa\s. En 20 ans la population de l'Irlande a diminué de 2,410,000 habitants, c’està-dire de 29 pour cent ou près du tiers. De 8,175,000 habitants eu 1841, elle est descendue îi :>,764,000 en 1861.

— Comment, M. Ünpré, vous avez l’air de mettre en doute que la production des subsistances puisse toujours être maintenue au niveau de la population ? Celle ci ne saurait pourtant jamais être en excès, cai‘ on ne peut pas vivre sans manger.

— - Non, .M. Vieulin, on ne vit pas sans mmger; mais quand la population est excessive et que les vivres sont insuffisants, on mange moins, on se prive, on vit mal et Ton souffre, comme vous l’avez vu celte aimée. Oiiand cet état de choses est permanent, comme il l’a été en Irlande, on se contente d'une quantilé d’aliments moindre que ce qn’il faut pour maintenir le corps en santé ; les enfants naissent chétifs, la mortalité s’accroît, et, les décès finissant par l’empoi tei' sur les naissances, la population est ramenée par la misère au niveau des snb'istances.

Heiirensemcnt dans les circonstances ordinaires , l’équilibre subsiste; la récolte peut bien dépasseiapiehjuefois les besoins, mais l’excédant des années d’abonJance est compensé par le déficit des années dedisclte, de sorte qu’au total la production est maintenue au niveau de la consommation ou des besoins de la population. Ce qui pi-OLive qu’elle ne s’élève pas au-dessus , c'est que nulle part dans le monde on ne voit les aliments pourrir sur place, ou être jetés au feu ou à la rivière.

— C’est vrai, dit .M. Bertrand; mais comment se fait-il que cette proportion soit exactement maintenue!

— Vous allez voir, M. Bertrand, que vous le savez mieux que moi. Quand le viii manque, il se vend très-cher, on plante des vignes ; si le vin est à vil prix, parce qu’il y en a trop, on arrache les vignes pour ciilti'er ce qui se vend mieux. Si la production du blé devenait constamment supérieure aux besoins , le prix baisserait, et il viendrait un moment où il ne payerait plus les peines du cultivateur. Celui-ci cesserait de semer autant de blé , jusqu’à ce que la production , en diminuant, i-amenàt un prix rémunérateur de sa peine : c’est le point où la [irodiictiou suffit aux besoins de la poi)ulation. Si, au contraire, la demande de blé aiigmenle par suite de l’accroissement de la population, le prix s’élève, et aussitôt ou sème plus de blé.

— Vous avez raison, .M. Du,. ré, c’est bien simple, et c’est un nouvel exemple de la manière dont la Providence fait que les choses se balancent en ce monde.

\ I.\(ï r-TROISIÈ>IE f vtretir\.

— Je comprends, reprit Vieulin nue It .•

mainlionne au niveau de la population, kus la liai ie

ne puis pas adniotlre i]ue nous ayons à craindre un excès de population : il y a tant de terres incultes en France ’

- Il y a en effet beaucoup de terres incultes chez nous et France, lieureuseineiit , peut nourrir un nomlire d’habitants lien plus considérable que celui qu’elle possède dèià Mais si

v-Œ rr-

es cultivateurs qui sont ici, s’ils cultiveraient aux 'lièmes reldT

- .Non pas, certes, dirent tous les cultivateurs d’une voix

Hub la population augmentera, plus elle aura de peine à vivre’

P ice qu e le s attaquera à des terres de plus en plus in"rales • l'ile aura beaucoup plus de peine pour v faire venir la^mème Iiuantiie de produits. Plus l’accroissement de la population sc™

S^de^i s^nireff T

en .’apporare:ti::r -re

venur'ùite avec h“ ''-'“‘T a" ^'>l-*istances peu-

vent croître avec la meme facilité que la population parce nue

les bras se multipliant avec la population, la product’io^i devLn;

de plus eu plus abondante. L’erreur provient* de ^ qn’ot cm.

cde erri “ r Pi-oducdion agri-

ctle et la pioduction inanufacturicre. Celle-ci, sans doute croît

crli'i'"*. " de la population ; elle peut même

abré'enUeT™'’ f l’didustrie qui

^Ein!. ‘ de

POPULATION, SLBSlSTA\Ct:.S ET SALAIRES.

H O en est plus de môme de la production agricole; en augmentant, elle devient de plus en plus difficile. On n’obtient un accroissement qu’au moyen d’une quantité de travail et d^une augmentation de dépenses proportionnellement beaucoup plus glandes. Sans parler des terres incultes qu’il faut exploiter il «St bien plus ditfidle de faire rapporter tO hectolitres de blé’de plus a un champ qui en donne déjà 20, que de doubler la pro- ( uction d un champ qui n’en rapporte encore que 10. On a donc ete amene a conclure de tout ceci que la population tend à se mettie au niveau des moyens d’existence.

— On n en demande pas davantage, M. Dupré.

— Oui, M. Vieulin; mais n’oublions pas à quelles conditions ce résultat peut s’obtenir sans souffrance; car, si la population dépasse brusipiemenl ce niveau, elle y est repoussée parle malheur.

.. el piefois, lorsijuc les moyens d’existence sont abondants et les salaires élevés, on se laisse aller à jouir imprudemment de cette situation pensant qu’elle durera toujours. Les jeunes gens, allétbes par la facilite avec laquelle ils trouvent à s’établir, contractent des unions prématurées; les enfants viennent augmenter leuis charges et rendre la vie plus difficile pour eux. Il arrive

me„V'r'n™'T‘.'’,"’ «!•■"’> augmenté troprapide-

, oftie des bras dépassé la demande et les salaires dimiiiiient.

Voici alors ce qui se passe. Les générations, ne trouvant plus sulhsamment a vivre, dépérissent, comme je viens de vous le duc, es maladies et la misère épuisent la santé et font mourir vaut le temps; les enfants, privés des soins qu’exige leur failisse, périssent en grand nombre avant d’avoir atteint la ieunesse ; la mortalité s'accroît, et la population est ramenée pir la i nsère au imeau des subsistances, et probablement un peu auc essous. uis arrivent des faits en sens inverse. La dépopulation en diininuanl la concurrence, ramène des salaires plus élevés’

une ““'“:'’%P!'";«P.cnt à leur tour des mariages précoces, parce pc la facilite de vivre et d’elever une famille encourage à se nie le en ménagé. ,\lors survient de nouveau un excès de population <pii rainene la misère, et l’on traverse de nouveau tes phases ,,ue je vous ai décrites. C’est ainsi que, par te défaut de l.rudence des hommes, l’humanité passe successivement par des

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VINGT-TROISIÈME ENTRETIEN

alternatives de bien-être et de misère, et que la population , tendant sans cesse à s’élever au-dessus des moyens d’existence, y est ramenée sans cesse par le rnallietir et la soulfrance.

— I/humanilé est-elle donc condamnée, dit.M. Havaud, à passer toujours de la soufiVance au bonheur, du bien-èlre à la misère?

— Une halte complète au sein d’un bonheur inaltérable n’est pas à espérer, ne nous en flattons pas : le bonheur parfait n’est pas de ce monde. .Mais, si nous ne pouvons pas espérer un bonheur sans mélange, nous pouvons du moins diminuer et prévenir les maux qui nous menacent. Dieu nous a donné rinlelligence pour que nous en fassions usage. Nous n’échapperons pas sans doute aux calamités rju’il envoie à l’homme pour lui rappelei’qne cette terre est un lieu d’épreuves, mais nous pouvons en rendre les effets moins fâcheux ; nous pouvons surtout prévenir les maux dont la source est en nous. Parmi ceux-ci l'un des plus redoutables pour les ouvriers qui xivent de leur salaire est l’excès de leur nombre.

— C’est cela! s’éciia Paul Boitard; je savais bien que les maîtres trouvaient qu’il y a tiop d’ouvriers. 11 faut s’en débarrasser : c'est le meilleur moyen de ne pas avoir à les nourrir.

— Tu es injuste, Paul , dit .M. Blondeau. Ton accuî^ation envers les maîtres est odieuse, ou, pour mieux dire, tu ne raisonnes pas. Car, si les maîtres avaient les sentiments égoïstes que tu leur supposes , ils ne pourraient rien désirer de mieux que ce grand nombre d’ouviâers, puisque c’est ce qui leur permet d’obtenir le travail à meilleur marché.

— Vous avez raison, .M. Blondeau, dit Léonard. .Mais Paul n’a pas compris M. Dupré, car il n’aurait pas dit les paroles que nous regieltous d’avoir entendues, et (pie dément d’ailleurs la conduite tenue celte aimée à notre égard.

— C'est vrai , c’est vrai , dirent presque tous les ouvriers.

— Je suis. heureux , reprit .M. Dupié, de voir ces sentiments se manifester; ils prouvent combien vous avez profité de nos entretiens: voilà ce qu’on gagne à étudier sérieusement les questions. Il faut voir les choses de sang-froid, telles qu’elles sont, en hommes sérieux, et, quand elles ont des inconvénients, au lieu d’en accuser les autres, il faut chercher à y porter remède.

C’est le cas en particulier pour le mal qui peut résulter d’un excès de population.

— Mais comment y remédier? dit Honoré.

— En faisant le contraire de ce que tu as fait. Excuse ma franchise, Honoi’é; mais tu as si bien réparé ton imprudence, que je puis en parler; ton exemple nous servira de leçon.

Puisque les salaii’es baissent lorsque l’ofl're des bras devient trop considérable, que les ouvriers ne contribuent donc pas par leur imprudence à amener un excès de population , dont le premier résultat serait de diminuer leurs salaires. Les ouvriers se marient avec une légèreté inexcusable et sans se préoccuper de 1 avenir de leurs enfants. Comme ils ont vécu du travail de leurs mains, ils disent que leurs enfants feront de même, et ils ne songent point à leui- préparer d’avance des moyens d'existence.

— Mais, .Monsieur, dit Honoré, quand on est pauvi e, c’est une consolation d’avoir une femme et des enfants, et de vivre entouré d’êtres qui vous aiment.

— Quelle consolation , Honoré, de voir ceux qu'on aime vivre dans la misère ! de condamner à des privations doulormeuses la femme qui a uni son existence à la mjlre, et de donner le jour à des enfants pour leur faire sentir les horreurs du dénûment et les tortures de la faim! Au lieu d’une consolation, n’est-ce pas le. supplice le plus horrible porn- l’homme au cœur bien placé qui voit souiri'ir par sa faute ceux qui attendaient de lui le bien-être ?

.Mais, dit André, ce n’est plus la faute de l’ouvrier, quand son salaire est insuffisant ou qu’il vient à lui manquer.

Si fait, André, cest sa faute. Il n’y a pas de salaire, qui ne puisse faire vivre un homme seul, mais il devient insuffisant pour faire vivre une famille , si cet ouvrier se marie à vingt ans, à dixhuit même, comme a fait Honoré, avant d’avoir acquis l’habileté qui permet de g;ignei' un salaire plus élevé. Alors, c’est dans les années où le salaire est le plus faible que viennent les enfants et qu'on a les charges les plus lourdes. Le salaire que vous trouvez souvent trop faible quand vous êtes seul, comment peut-il suffire lorsqu’il doit servir à l’entretien d’une famille eniièi’e ? Tous les ouv riers n’ont pas dans ce cas le courage d’Honoré; ils ne savent pas se priver eux-mêmes de tout plaisir, pour ne pas im-

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VINCI- IHOISIÉME EM KETIEN.

I30scr des privations plus dui-es à ceux qui attendent d'eux leur evistenee. Souvent ils se découragent , et, au lieu de redoubler d’ardeur, les uns s’abandonnent au Aice et cherclient à s’étourdn en o^a t leui eba^i in dan^ le vin ; d’autres , pour se soustraire à la vue d’une famille dénuée de tout, passent leurs journées au dehoi's, ne rentrant chez eux que pour dormir et abandonnant à la charité publique leur femme et leurs enfants. Voilà les conséquences de ces unions prématurées , le vice et la misère.

Comprenez mieux voti-e intérêt et votre devoir. La jeunesse est le temps des semailles; c’est alors qu’il faut poser les bases du bien-être à venir. Si votre salaire doit suffire un joui- pour nourrir une femme et des enfants, il est plus (]ue suffisant quand vous êtes seul. Economisez pendant ces années de la jeunesse, achetez un mobilier, faites-vous un petit pécule qui, lorsque vous serez en ménage, vous permettra d’élever votre famille sans vous imposer tant de privations, et qui, dans les jours difficiles par où NOUS pourrez passer, nous olTrii'a le moyen d’atlendi'e des jours meilleurs sans tomber dans la misère et sans être réduit à vous dépouiller de votie dernier meuble pour donner un morceau de pain à vos enfants.

— A ce compte, ne put encore s’empêcher de dire l>aul Boitard, on ne pourra jamais s’amuser, si, quand on est garçon, il faut économiser et se priver des plaisirs, pour se priver encore quand on se sera mis une famille sur le dos.

— Si tu veux dépenser quand tu es jeune, Paul, ne te plains pas de travailler péniblement quand tu seras vieux. Si tu prends l’habitude de dissiper ton gain, c’est une mauvaise préparation à la vie de père de famille, qui est une vie de dévoùment.

Le inai’iage, mes amis, est une chose sérieuse et sainte entre toutes , et cependant combien peu d’entre vous y songent sérieusement ! Comprenez mieux, je le répète, votre intérêt et votre devoir. ANant de \ous marier, assurez-vous que vous pouvez nourrir une famille et lu rendre heui'euse. Devenez d’abord un bon ouvriei- recherché des fabricants qui vous prendront toujours le premier et vous remei'cieront le dernier.

Mais à quoi servirait de retarder prudemment l’époque de votre mariage, si vous v iviez dans le désordre et le concubinage, comme

le font tant d’autres jeunes gens?Auriez-vous l’infamie de mettre au monde des enfants pour en laisser la charge à d’autres ? L’homme qui recule dev ant les devoirs de la paternité, et qui impose à la société le fardeau de son inconduite est un misérable et un lâche.

En invitant la jeunesse à différer le mariage jusqu’au moment où elle sera en état d’en supporter le poids , j’entends qu’elle observe la chasteté au sein du célibat. Vivez donc chastes et sobres; tiavaillez, ménagez, économisez ; prenez souvent le chemin de la caisse d’épargne, et non celui du bal ou de la guinguette. Préparez-vous, en un mot, à l’existence sérieuse du père de famille , et, quand vous en aboi’derez les devoirs, vous serez prêts à les remplir, et vousaui-ez par devers vous des ressources qui vous les lendront plus faciles et moins lourds.

A suivie ces conseils, vous trouverez un autre avantage, et le voici. Quand vous aurez à chercher de l’ouvrage et à débattre vos intérêts avec les maîtres, vous serez moins à leur merci ; vous serez moins foi’cés d’accepter les conditions offertes , si elles ne sont pas raisonnables dans les circonstances présentes; car vous n’attendrez plus votre pain du salaire de la journée, comme cela arrive trop souvent aujourd’hui.

— Merci, M. Dupré, dirent beaucoup d’ouvriers, nous suivi’ons vos conseils.

PRODUCTEURS ET CO.NSOMMATEURS. — LA CO.NCURRENCE, C EST LA VIE A BON MARCIIÉ.

L'issue dé l’attaque tentée contre les forges avait soulagé les habitants de Mirebean d'un grand poids ; l’inquiétude qui régnait depuis un mois avait cessé. Les ht>mmes paisibles, les bons pèles de famille, qui cherdient sérieusement a améliorer leur condition par le tra\ail , n étaient plus intimidés par la présence de quelques brouillons qui voulaient imposeï' leur volonté.

Tout n’était pas fini cependant. Des tentatives de violence avaient eu lieu, on aNait porté atteinte à la tranquillité publique : la justice devait avoir son cours. Pour la seconde fois de l’année les magistiats se transportèrent à Mirebeau, afin d’y faire une enquête. Mais, cette fois, leur arrivée ne produisit pas la sensation douloureuse qu elle avait faite huit mois auparavant.

La situation était bien différente : la récolte avait l'amené l’abondance et le bien-être. Les mauvaises têtes qui avaient failli porter le trouble dans la commune étaient en petit nombre; c’éUient aussi des célibataires , sauf un, homme peu estimable, qui négligeait sa famille pour le cabaret et imputait aux autres la misèi'C causée par son inconduite. En outre , ils étaient tous étrangers au pays où ils s’étaient airêtés en [tassant, comme tant d ou\ riers nomades sur qui la population ne peut Jamais compter parce qu ils n’ont pas de liens dans la commune. On n’était donc point fâché d’en voir le pays débai'iassé après le danger qu’ils lui avaient fait courir.

Dans cette circonstance, la justice, au lieu d’être entravée dans scs l'echerches, fut aidée par tout le monde. On se rappelait ce que M. Dupré avait dit du de\oir de l’éclairer en faisant connaître la \érilé. D’ailleurs on n’était plus sous l’empire de la crainte, les ouvriers paisibles se savaient en nombre. Les magistrats connurent bientôt ceux qui s’étaient joints au.x assaillants lors de

LA CONCURRENCE EST LA VIE A BON MARCHÉ

l’échauffourée. On sut comment ils a\ aient préparé le complot en le concertant avec les ouvriers des forges voisines ; ils furent immédiatement arrêtés.

11 y eut une an estation qui fit plus de sensation dans Mirebeau, mais elle y causa plus de surprise que de regret. Ce fut celle de M. Basset, cabaretier. Il était depuis quelque temps assez mal vu dans la commune, où il s’était fait l’antagoniste de M. Dupré.^n sait (ju’au commencement il assistait aux conférences de l’école, attiré [>ar l’espoir d’embarrasser le docteur et d’aflaiblir son crédit. Il avait cessé avec quelques autres d’y venir, voyant qu’il ne réussissait pas ; mais sa mauvaise volonté n'avait pas diminué. Les habitudes que les conseils de M. Dupré tendaient à faire contracter aux habitants de Mirebeau étaient incompatibles avec la fréquentation de son cabaret et nuisaient à ses intérêts. En cette circonstance, comme toujours, la passion le servit mal.

Son cabaret était devenu le lieu où se tramaient toutes les intrigues, ce qui avait peu disposé les habitants en sa faveur. Par le même motif, il avait pain un endroit favorable pour les entrevues qui eurent lieu entre les agitateurs des forges de Mirebeau et les émissaires des forges voisines. 11 s’était donc tenu chez lui des conciliabules dont la justice, eut connaissance ; elle apprit même qu'il y avait pris part et qu’il avait suggéré quel(]iies uns des moyens qui devaient faire réussir le coup. On savait d’ailleurs qu’il avait une inimitié personnelle contre l’un des maîtres de forges, cl celle circonstance expliquait sa participation à un comidot qui devait ruiner ce derniei'. Sun arrestation fut accompagnée de la fermeture de son cabaret, ce que les habitants deMiiebeau furent loin de voir d’un mauvais œil.

Tout était terminé le jour de notie réunion , et l’auditoire se vit accru de quelques habitants que la fermeture du cabaret privait de leur l endez vous habituel, et qui viurenl entendre le docteur par désœuvrement autant que par curiosité.

— Messieurs, dit-il en commençant, dans nus dernières conférences j’ai peut-être détruit quelijues illucions parmi vous, et je sais qu’il en coûte d’y renoncer. Cependant, comme vous êtes des hommes, je ne puis ci'oire que vous regrettiez de savoir la vérité; car on n’a jamais intù'êt à rester dans l’errem-. U vaut mieux connaître nelteraent une situation, afin de ne pas en attendre ce

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