VI.\G 1- gL AI KIE.ME JÛMHETIEN
qu'elle lie peut pas donner, et d’en tirer tous les avantages qu’elle comporte. A oyons donc ce qui peut résulter des principes que nous avons étudiés précédemment.
Nous avons parlé bien des Ibis de la concurrence, et dans notre dernière réunion nous avons vu que celle que les ouv riers se font entre eux est la principale cause qui empêche leurs salaires de s’élever davantage. Eli bien, je viens aujourd’hui vous parler des avantages de la concurrence pour les ouvriers.
— C’est un peu fort, dirent presque tous les ouv riers.
— Et de ses avantages pour les cultivateurs, les fabricants, les marchands et autres, continua Al. Dupré.
— Oh! pour cela, dirent à leur tour MM. Lenoir, Dubuisson, Blondeau, Saujon, Bertrand, Havaud, et les autres fabricants] mai chauds et cultivateurs qui étaient présents, vous aurez de la peine à nous convaincre ; c’est la concuri-ence qui nous écrase.
— Messieurs, reprit M. Dupi-é, vos exclamations ne me siiiprennent pas, je m’y attendais. Les hommes sont ainsi faits; ils ne veulent pas se persuader que les choses ont au moins deuxfaces, ils n’en veulent voir qu’une, que chacun choisit selon son intérêt, et c’est d’apres celle-là qu’il juge. Appliquons ce principe a la concurrence, et vous allez reconnaitie votre erreui-. M. Blondeau, veuillez me permettre une question. Pourquoi vous plaignez-vous de la concurrence ?
— Parce q U elle m empêche de vendre mes fers aussi bien, et de donner à mes ouv riers le prix que je pourrais leur payer, si mes fers étaient mieux vendus.
— Et vous, M. lJuval, dit le docteur à un marchand de Mirebeau, pourquoi détestez- vous la concurrence ?
— Parce que, si je n’avais pas des concurrents qui baissent leurs prix iwur attirer chez eux les pratiques, je ne serais pas loicé de baisser les miens et je ferais mieux mes affaires.
— Et vous, M. Bertrand ?
— Mais c’est bien simple : quand je })orte mon blé au niai-ché ^ans la concurrence d’une foule de cultivateurs qui offrent leuibleplus basque le mien, parce qu’ils ont besoin d’argent, je le vendrais un ou deux fi-ancs de plus par sac.
— Eutin, vous, André, Maurice, Benoît, Martial, pourquoi avez-vous tant la concurrence en horreur ?
LA CONCUMREXCE EST LA VIE A ROX MARCHÉ
— C’est tout naturel, s’empressa de répondre André. Vous nous avez parfaitement expliqué que c’est la concurrence que les ouvriers se font entre eux qui empêche les salaires de s’élever. Comment voulez-vous que muis l’aimions ?
— Je ne dis de l’aimer, ni à vous, ni à personne; je vous demande seulement d’apprécier sainement les choses. 11 suffit pour cela de tenir compte de toutes les réponses (jue vous venez d’entendre. Vous, messieurs les fabricants, vous n’aimez pas la concurrence que vous vous hiites entre vous, parce qu’elle vous empêche de vendre vos produits comme vous le désireriez. Mais vous oubliez que la concurrence que les ouvriers se font entre eux vous permet de les payer moins. Vous oubliez que, grâce aussi à la concurrence, vous avez à meilleur marché le blé de M. Bertrand et les marchandises de M. Duval.
Vous et vos confrères, M. üuval, la concurrence vous force de donner vos marchandises à plus bas prix pour retenir les pratiques. Mais vous oubliez que c’est la concurrence des fabricants qui vous permet d’avoir ces marchandises à meilleur compte. C’est la concurrence qui vous fait payer moins cher tout ce que vous achetez et même les commis que vous employez.
Vous, Messieurs les cultivateurs, fermiers et propriétaires, vous êtes mécontents de la concui’rence qui ne vous laisse pas vendre vos denrées aussi cher que vous voudriez; mais il y a six mois, c’était la concurrence des consommateurs qui vous faisait vendre votre blé au double de sa valeur actuelle; c’est la concurrence des maîtres de forges qui vous procure à un prix inodéréle fer que vous consommez pour vos instruments de culture, et qui, n’en déplaise à M. Blondeau, vous le procurera à plus bas prix encore. C’est celle des fabricants et des marchands qui vous fait obtenir à meilleur compte tout ce que vous achetez. Enfin c’est grâce à la concurrence des travailleurs que vous ne payez pas davantage vos garçons de ferme, vos journaliers, vos domestiques.
Enfin, vous , Messieurs les ouvriers, vous vous plaignez avec raison de la concurrence que vous vous faites entre vous et qui empêche vos salaires de s’élever; mais, sans la concurrence que se font les fabricants, ces .salaires seraient bien plus bas, et sans celle que se font les producteurs et les mai'chands, vous payeriez le doulde tout ce que vous achetez, c’est-à-dire tout ce qui est
nécessaire à votre vie. Vos salaires sont donc un peu moins élevés par suite de la concurrence; mais, gi'àce à elle, vous payez tout moins cher.
Vous le voyez donc, messieurs, si la concurrence a des inconvénients pour chacun, elle a des avantages pour tous.
— C’est inconlestable, dit M. Vieulin ; mais que font les avantages, si les inconvénients l’emportent?
— Eh bien ! vous vous trompez, M. Vieulin ; un raisonnement bien simple vous fera reconnaît le votre erreur. Par l’eiïet de la concurrence, nous sommes forcés de sacrifier un peu de notre intérêt dans nos rapports avec les autres ; mais ce <iue nous sacrifions est gagné par celui avec qui nous ti-aitons. Si nous manquons à gagner un franc sur ce que nous vendons, il est gagné pour celui qui l’achète. D'un côté ou de l’autre il y a nécessairement autant de gagné que de perdu : ce qui fait la perte fait le gain, dit le proverbe. Ainsi, pour la société en général, les avantages égalent les inconvénients.
— Mais si la concurrence est utile aux hommes en général, elle ne les sert pas également , et elle pi’ofite plus à cei taines classes d’individus qu’elle ne profite à d’autres.
— Ce n’est pas possible, M. Vieulin, du moins d’une manière permanente ; vous allez le comprendj'e. Si la concurrence rendait la vie trop difficile, par exemple, pour les ouvriers d’une industrie, poui- les producteurs d’une certaine nature d’articles, ou pour certains marchands, cette profession serait abandonnée peu à peu par une partie de ceux (jui l’exercent, ouvriers, fabricants ou marchands. La concurrence diminuerait dès lors parmi ceux qui restent; mais bientôt celte profession, offrant plus d’avantages que les autres, serait recherchée et embrassée par un plus grand nombre d’individus qui s'y feraient une concurrence croissante, jusqu’au moment où l’excès en porterait de nouveau quelques-uns à abandonner la partie. C’est ainsi que, par une suite d’alternatives dans un sens ou dans l’autre, l’équilibre se maintient entre toutes les professions.
— Mais cet équilibre est acheté au prix de bien des difficultés pour les hommes, dit M. Jailand.
— Je n’en disconviens pas; mais qu’est-ce que cela prouve ? Que rien ne s’obtient sans peine, et que la vie est difficile pour
LA CONCURRENCE EST I.A VIE A BON MARCHÉ. .878
tout le monde ; nous le savons depuis longtemps. Si la concurrence est un(‘ des lois de la nature humaine, il faut nous v soumettre. Voyons donc ce qu’il en est.
La concurj-ence est une consé(juence de ce grand mobile des actions de l’homme dont nous avons constaté les heuieux effets dans le monde, l’intérêt individuel. On se fait concurrence parce que chacun cherche son intérêt. Nous avons vu que le bien général résulte de la recherchedu bien individuel La concurrence tient donc, comme l’intérêt, à l’existence même des sociétés, et , comme l’intérêt personnel, elle assure, le bien de tous; elle ne permet à aucun intérêt de prédominer au détriment des autres.
Ainsi, sans la concurrence que se font les producteurs, les consommateurs payeraient tout à un prix exorbitant, parce que personne ne limite volontairement ses bénéfices. Mais, sans la concunence que se font les consommateurs, tout tomberait à vil pi ix, et personne n’aurait plus intérêt à produii-e.
La concurrence que les ouvriers se font entre eux fait baisser létaux des salaires; elle empêche que la production ne devienne trop coûteuse et que le public ne ()aye tout tinp cher. La concurrence des maîtres, qui ont besoin d'ouvriers, empêche à leur tour les salaires de descendre trop bas.
Les capitalistes et ceux qui ont besoin de leurs capitaux se font de même concurrence mutuellement, et de là résulte un intérêt des capitaux (jui n’est ni trop fort ni trop faible. Vous le voyez, la concurrence existe partout , et ce serait une erreur de croire que notre profession est la seule à en souffrir.
— iMais, dit M. Vieulin, puisque la concurrence limite les avantages, elle est nécessairement une cause de perte pour tous.
— Eh non, M. Vieulin ; si la concurrence fait qu’on paye tout un franc au lieu de deux francs, chacun gagne moitié moins; mais, d’un antre coté, on dépense moitié moins : il y a compensation, et les choses restent égales.
—Alors, objecta M. Jarland, si tout le monde souffre de la concurrence, où est l’avantage? C’est de la souffrance en pure perte, de la souffrance sans compensation.
— Vous vous trompez, M. Jarland, l’avantage e.st dans l’émulation qui en résulte. L’homme ne se donne pas delà peine sans y être forcé; or la concurrence provoque plus d’activité et un
VI N’GT- QUATU lÈM E ENTRETIEN’ .
lodoiiblemeiit d eliorts. i*üur 1 emporter sur ses coiicuiTcnts, on s’ingénie de mille niduières; on trouve des procédés nouveaux pour produire plus économiquement, pour faire mieux et pour faiie plus en même temps. Nous devons à la concui’rence les progrès que font l’industrie et les arts : c’est ainsi que l’homme décuple, centuple même ses forces, en soumettant à son service les foicesde la nature; cest parla qu’il augmente ses jouissances. Giàce à la concurrence, la somme d’efforts humains qui était nécessaire pour produire un résultat quelconque a été diminuée dune manière incalculable. Aujourd'hui un ouvrier se procure certainement, avec le prix desajournée, dix fois plus de commodités qu il ne pouvait en avoir il y a plusieurs siècles.
Tout ceci est très-vrai, dit M. Lenoir^ prenant alors la parole ; mais, si la concurrence procure de plus en plus des commodités aux hommes, les difficultés croissent dans la même proportion ; il devient chaque jour plus difficile de faire ses affaires.
— Sans doute, M. Lenoir, la concinrence augmente les difficultés pour les producteurs et les mai-chands ; c’est la conséquence de la liberté. Autrefois, vous le savez, ne s’établissait pas qui voulait ; il \ avait dans toutes les professions des restrictions qui empêchaient le nombre des fabricants ou des marchands de saccioîtie. 11 fallait avoir fait ses preuves, résidé tant de temps dans un lieu et se soumettre à des obligations déterminées; dans presque tous les états, le nombre de ceux qui les exerçaient était limité, (.était fort commode, je Tavoue, pour ceux qui avaient le bonheur d y être admis; mais cela ne Tétait pas pour le public, qui n était pas libre d’acheter on il voulait ni ce qu’il voulait. U fallait aller au moulin du seigneur, bien que la farine y fût moins bonne; on devait acheter ici, et non là, à telle heure et non à une auli’e; on était tenu de fabriquer ceci et non cela, de le foire de cette manièi-e et non d’une autre, qui aurait mieux convenu au public. Est-ce là le régime que vous regrettez?
Tant s en tant , M. Dupré. Ce régime était oppressif et contraire aux intérêts du public. L’indiistiie n’a réellement fait de progrès que depuis qu’on a supprimé ces entraves.
— Eh bien , M. Lenoir, si le public est mieux servi, si Tindusliie lait plus de progrès, si les producteurs exercent leur prolession plus librement , si lesouvrieis ont par suite infiniment
LA CO.N'CL'RRENCE EST LA VIE A RON' .MARCHÉ. 375
plus de bien-être, sans compter qu’il leur est beaucoup plus facile de s élever à une condition meilleure, comme le prouvent les trente mille individus qui parviennent à s’établir en plus chaque année, de quoi vous plaignez-vous?
On ne se plaint pas de cela , M. Dupré. Mais ces avantages sont payés bien cher par les producteurs, <iui ont de plus en plus de peine à foire leurs affaires.
— Je crois, en effet, M. Lenoir, que vous avez un peu plus de peine à faire vos affaires ; mais c’est que vous en faites dix fois plus; au total, vous avez moins de peine pour chacune. Vous vendez vos produits moins cher, mais v^ous en vendez infiniment plus. C’est comme pourTouvrierqu’on paye peut-être moitié moins pour chaque objet qu’il labrique, et qui s’en plaint, sans remarquer que le perfectionnement des procédés lui permet d’en fabriquer quatre fuis plus dans le même temps. Sans doute , si la loi foi’çait les consommateurs à acheter leurs souliers, par e.xemple, chez un petit nombre de cordonniers, cela ferait Tatfaire de ces producteurs, qui poui-raient demander le prix qu’ils voudraient de leur marchandise. Mais si on établit ce monopole pour les souliers, pourra-t-on le refuser aux autres industries?
— Non, ce ne serait pas juste.
— Alors, si vous constituez le monopole dans chaque industrie, où sera l’avantage pour le producteur? Quand il ira acheteiles objets à son usage, à commence!' par ses matières premières , il payera tout plus cher, et tout le monde y perdi-a. Considérons donc l’intérêt général, nous verrons qu’ifest dans la lihei'té et qu il est d autant plus favorisé que la liberté est plus grande. Si, dans une ville, une seule famille avait le droit de foire des souliers et d’en fixer le prix , les souliers seraient fort chers et le public très-mal chaussé. Si, au lieu d’une seule famille, il y en avait dix, le public serait mieux servi et à meilleur marché. .Mais s’il y a libellé complète, ce sera mieux encore, les souliers seront mieux faits et moins chers. Le public y gagnera; les producteurs eux-mêmes y gagneront comme consommateurs de tous les autres produits, car je suppose toujours que vous ne voulez pas le privilège pour une seule industrie. En outre, si quelques-uns ont plus de peine pour foire des bénéfices, il v a
VIXGT-QÜATRIEME ENTRETIEN.
plus cl i^c^i^icllls cjui ont part à ces bcîtiéfices, comme c'est le cas aujoiinrinii, et la société doit sVn féliciter.
—D’après cela, M. Dnpré, vousdc'inanderiez lalibei té complète du commerce?
— Sans doute, cît pourquoi pas ?
\ous livreriez donc l^industi’ie nationale aux étrangers?
Qu enlendez-\ous , M. fjeuoir, par livrer l’industrie nationale aux étrancers?
C est leur permettre de supplanter l’industrie française, en introduisant librement leurs produits chez nous.
— -Mais, M. Lenoir, les étrangers ne pourraient supplanter une de nos indnsliâes qu’à l’une ou l’autre de ces conditions : faire mieux au même prix, ou faire seulement aussi bien, mais à meilleur marché. Si vous redoutez la concurrence, c’est un aveu de votre part que vous faites moins bien, ou que vous fabri(|uez plus chèiernent. Si vous fabriquez moins bien, pourquoi vouloir nous empêcher d'acheter oii nous trouvons mieux? Si vous fabriquez plus chèrement, pourquoi forcer le public à vous payer plus cher ce qu’il peut avoii- ailleurs à meilleur rnai ché, en un mot h payer 'OS ser'ices plus qu’ils ne valent? Dans un cas comme dans 1 autre, en deiuandant au gou'ernenjent d’inteixliie l’entrée des marchandises étrangères afin de pouvoir vejidre les vôtres plus cher, vous portez atteinte à noti’e liberté. Vous pi‘éle\ez à votre profit sur notre bourse un impôt égal à la différence entre votre prix de vente et celui des étrangers.
— Mais, dit ,M. Blondeau, nous ne demandons plus la piohibition des produits etrangers : nons voulons que chacun puisse se procurer ce qu’il désire et où il lui plaît.
Oui , mais vous avez forcé le gouvernement à imposer sur les marchandises étrangères importées en France des droits de 2o, ëO, 100 pourcent et même plus. Y a-t-il un impôt plus exorbitant ? -N est -ce pas constituer un monopole au profit des fabricants français qui produisent ces articles et leur perrnettiv de les faire payer au public 25, 50, tOO pour cent plus cher (pi’il ne les payerait s’il lui était [lermisdese les prociu'er ailleurs?
11 est 'rai, répondit .M. Blondeau, que les droits dont est frappée 1 importation des marchandises étj'angères font payer
LA CO.N'CURRE.NCE EST LA VIE A BON MARCHE. 377
les mêmes articTes plus cher. Mais vous savez que ces droits ont pour objet de permettre aux producteurs français de soutenir la concurrence avec les producteurs étrangers.
Et pouiquoi donc les producteurs Irançais ne soutiennent-ils pas par eux-mêmes la concurience avec les producteurs étrangers, comme ils la soutiennent entre eux?
C est que , n étant pas places dans les mêmes conditions que 1 étranger, nous avons besoin d’être protégés contre l invasion des marchandises étrangères.
Mais, .M Blondeau, les producteurs français ne sont pas tous dans des conditions semblables : les uns ont les matières premières, le fer, la houille, le bois, etc., beaucoup plus à leur portée, • d autres ont une main-d'œuv re et des vivres moins chers. A ce compte, il faudrait l’établir les barrières qui existaient autrefois entre le.s provinces, afin de protéger l’industrie de l’une contre celle de 1 autre, le producteur des villes contre celui des campagnes, le Midi contre le Nord, le centre contre les frontières.
Oh! ce n est pas la même chose , M. Diipi’é. La différence entre le producteur français et le producteur étranger est bien plus coiis’dér.djle 11 y a dans le climat, dans les richesses du sol, une foule de conditions qui permettent à l’étranger de fabriquer certains objets à bien meilleur marché que nous.
Raison de plus. M. Blondeau, pour recevoir ses produits. Cat qui gagne au bon marché des produits? ceux qui les achètent. Je vous demanderai d’ailleurs : s’il vous est impossible de fabriquer à un prix aussi bas (jue l’étranger, pourquoi vous obstinez vous à fabriquer des objets que vous ne pouvez pas liviei au même prix? Pourquoi vouloir nous contraindre à vous payei 15 fiancs ce que nous pourrions nons procurer ailleurs poui 10 ? Pourquoi nous forcer à vous acheter vos services plus qu ils ne valent.^ Car, si nous pouvons les avoir à 10 francs ailleurs, ils ne, valent que 10 francs pour nous En nous les faisant payer 15, cest o francs que vous prenez dans notre poche pour mettie dans la vôtre. Si, en faisant plus d efforts, vous pouvez fabriquer au même prix, c’est une injustice à nolie égard de ne pas le faire : si cela ne vous est pas possible, alors renoncez à une fabrication qui impose une augmentation de dépenses au consommateur fiançais.
VIXGT-ÜLATllIEME EXTUETIEN.
Eli rjuoi ! M. Diiprc, vous ne voulez donc pfls protéger le tra- \ail national? Vous voulez sacrifier l’industrie nationale à l’industi-ie étrangèi-e ?
— Non, je ne veux rien sacrifier du tout; car ce n’est pas sacrifier le travail national que de ne pas vouloir payei" 1 o francs aux producteurs français ce que les étrangers peuvent me fournir pour 10. J’admets que vous ne puissiez pas fabriquer au même [)iix; alors laissez-le fabriquer aux autres ; les ouvriei’s français n y perdront pas pour un sou do travail; ils y gagneront plutôt.
— Cela me paraît fort, dit Léonard.
— Vous allez voir, leprit M. Dupré, Je suppose que, ne pouvant pas fabriquer certains fers au même prix que les Anglais, nous renoncions à les produire, et que nous en achetions pour iOO millions à l’Angleterre, crovez-vous donc que les ouvriers français perdront pour cela tOO millions de travail ? Nullement ; nous fabriquerons pour 100 millions de moins de fer, mais nous fabi iquei’ons pour 100 millions de plus d’autres marchandises que nous foui nij ons à l’Angleterre en échange de ses fers.
— En êtes-vous bien sur, M. Dupré ?
— Parfaitement sûr. L’expérience prouve que , dans le commerce avec l’étranger, les produits s’échangent contre des produits, à moins qu il ne s’agisse d’un besoin accidentel , cotmne dans ces deux années où nous avons eu besoin tout à coup de 3o0 millions de blé. Mais , en temps ordinaire , les produits se payent toujours avec d’autres produits.
— Et pourquoi pas avec de l’argent?
Paice que ce n est jamais possible que pour un temps fort court; vous allez le comprendre. Supposons que nous importions chez nous chaque année pour 100 millions de marchandises de plus que nous n’en exportons à l’extérieur, nous aurons donc à payer chaque année a l’étranger 100 millions en argent. Mais, si nous livrons 100 millions d’écus par an, l’argent deviendra de plus en plus rare chez nous ; il augmentera de valeur par rapport a toutes les auti’es marchandises, ce qui revient à dire qu’avec la même somme d’argent on pourra se procurer plus de marchandise. Les étrangers, chez qui la valeur de l’argent n’a pas changé, ont dès lors inléj’êt à nous achetei’ plus de marchandises, parce quelles sont chez nous ù meilleur marché que chez eux. L’é-
LA CO.XCUaUE.NGE EST LA ME A UOX .MARCHE.
quilibre se rétablirait ainsi entre les deux nations; or l’expérience prouve que les choses se passent toujours ainsi.
Vous voyez donc bien (|u’en achetant à l’étranger ce qu’il produit a meilleur marché que nous, on ne diminue en aucune façon la quantité du tiavail national , comme on l’objecte par erreur aux partisans de la liberté du commei ce.
— Cependant, dit Léonard, on enlèvei'ait du travail aux ouvriers occupés dans l’industrie qui setrouvei’ait ainsi supprimée.
— C est vrai, Léonard, je ne prétends rien nier ; mais ce ne serait qu’un déplacement d’industrie; les ouvriers qui perdraient du travail dans 1 industrie abandonnée, en retrouveraient dans les industries occupées à la production des articles que l’étranger nous demanderait en plus grande quantité. Nous aurions moins d’ouvriers dans les industries auxquelles notre pays se prête moins; nous en aurions davantage dans celles qui sont en rapport avec notre climat et notre génie.
— Mais que gagne a cela le pays? demanda M. Lenoir. Rien, ce me semble, que d’occasionner des souffrances aux ouvriers des industries suppiâmées, jusqu’à ce qu’ils se soient casés ailleurs.
— Vous vous trompez, M. Lenoir; le pays y gagnerait beaucoup. Si, en achetant pour 50 raillions de fer en Angleterre, nous pouvons en obtenir la quantité (jue nous payerions 100 millions en France , c’est pour le public 50 millions d’économisés qu’il peut employer à acheter autre chose. Les Français auront donc pour 50 millions de commodités de plus; les ouvriers seront occupés comme par le passé, et de plus ils participeront à raugmentation générale de bien-être.
La théorie de la prétendue protection du tj-avail national repose sur cette erreur, que la richesse d’un pays consiste dans la <iuantité de ti'avail, et non dans la somme des satisfactions qu’il peut se procurer. Si cette opinion était vraie, s’il s’agissait non de produire, mais de travailler, cette théorie conduij’ait logiquement à ce principe qu’il faudrait chei’cher à travaillej' le plus possible, et, poui- cela, brisej- nos machines et nos outils, et enfoncer les clous avec nos mains ou avec des pierres au lieu de marteaux.
— Je ne puis nier, dit M. Lenoir, que ce raisoiiuement ne suit fondé, quoiqu’il bouleverse toutes mes idées. Mais ce svstème
Mm\f «~!
VI\GT-QüATRIEME ENTRETIEN.
tend à amener le bas priï de tous les produits. C'est pourtant le haut piix des choses (|ui encourage la production
- Voilà encore une erreur.M. Umoir. On ne produit nue pour
'endie.e cest la consommation qui encourage la production
Oi , quand consomme- t-on le plus? c’est quand les produits sont
au plus has prne possible. C'est donc en délinilive le iilus bas
pri.x qm est le plus favorable à la production ; vous le savez mieux
que mot : depuis que le prix de vos produits a diininud de moitie, vous fabriquez dix fois plus.
- C'est vrai, et je commence à croire que vous avez raison
. ats vous avez recouuu vous-même que la liberté du commerce peut amener la rmue des industries qui , pour le moment , ne sont pas dans des conditions suflisantes pour soutenir la coneurieuce avec |•él,•anscr. Vous ne voudriez pas, en suppr imant
biusipicmerit les droits qui les soutiennent, pi-ivei'de travail les ouvriers qu elles emploient.
— Oli ! M. Lenoir, la question change, si vous la placez sur ce teiram; ce n est plus une question de principe, mais une question d opportunité et de justice. I>uis<iue la protection existe et que ces industries se sont développées à lombre de la iiroleclion,
Il V a la un droit acquis qu’on ne peut violer sans injustice. Personne ne peut songer à supprimer du jour au lendemain les droits qui protègent ces indusiries. Mais ceux qui les exercent ne doivent pas se flatter que le pays consente indéfiniment à leur
payerait ailleurs.
tvue lEtatleui accorde un delai, rien de mieux. D’ici là,sirindustrie n’est pas vivace, si c’est une industrie développée’ artifidlcnient dans le pays, les fabricants la quitteront sucressivement et les ouvriers se caseront dans d’autres industries plus piosperes; le pays n’aura rien à regretter, puisqu’il emploiera ses forces a des travaux pour lesquels il est plus apte. Si, au coiitraire cest une industrie vigoureuse, la nécessité lui fera faire des etlorts plus énergiques pour amener sa fabrication au point ou en est celle des autres peuples.
— A ces conditions, reprit ,M. Leiioir, nous ii’avons rien à objecter; nous comprenons que les producteurs ne peuvent pas demander à èlie lonjmirs pruh^gés aux dépens de leurs concitovens, ,Mais savez-vous, .M, üupré, qu’il est dur d’avoir à luKer
LA CONCURRENCE EST LA VIE A BON .MARCHE
contre les producteurs de tous les pays du monde ? Les ouvriers qui nous ci oient libres de faire ce que nous voulons ne savent pas tes difficullé.sipie nous avons à combattre.
Cest viai, M. Lenoir; mais si le.'î ouvriers ne comprennent pas partout les difficultés de la position des maîtres, ils la compreiuirout désormais à Mirebeau ; ils sauront que, pour continuer à les employer, il faut que les fabricants puissent lutter à armes égales avec les autres peuples ; il ne faut doue pas que la maind’œuvre soit plus chère. Dans ces conditions, pour que les salaires ne diminuent pas, il faut que nos ouvriers deviennent aussi habiles que les ouvriers étrangers. Ils ont des intérêts communs avec les maîtres, et leur position ne peut pas être assurée si l’industrie n’est pas prospère; or, pour qu’elle soit florissante, il faut produire le mieux et au meilleur marché possible.
Les ouvriers ne doivent pasoublier non plus qu’ils ont, comme tous les hommes, deux intérêts contraires. Comme travailleurs, ils demandent les plus hauts salaires ; comme consommateurs , ils désirent la vie à bon marché, ce qui est incompatible avec l’elevation des frais de production. .Nous sommes tous dans le même cas. S agit il de blé. nous ne faisons pas les mêmes vœux quand nous allons en acheter ou quand nous on allons vendre. Achetcur.s, nous souhaitons l’abondance; vendeurs , nous nous félicitons de la rareté. Chacun voudrait la liberté quand il achète, le privilège ou le monopole quand il fabrique.
Laissons donc les choses s’organiser selon les desseins de Dieu, qui a fait de la concurrence une des lois du monde social.
— La concurrence fait pourtant bien du mal dans le monde , M. Dupré ; elle y occasionne bien des souffrances, bien des rivahtesrct des luttes qui ne sont pas toujours courtoises.
“Aqui le dites-vous, M. Lenoir? Les meilleures choses ont eurs inconvénients dans ce monde : la concurrence aurait-elle le privilège d’en être exempte? Non, elle a ses inconvénients comme toute chose; elle peut être poussée trop loin, et, dans ce cas. elle devient ruineuse pour les producteurs et parcou.œquent nuisible a la société La modération de chacun est le seul remède à ce mal, I Etat n’y peut rien. L’intelligence, qui fait comprendre les besoins de la société et reconnaître dans quelle profession on
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Giïiploijfi’R son aclixitG Ig plus utilGmGnt pour gIIg et pour soij Gst le l'emède à ce mal.
11 faut déplorer sans doute les douleurs Que la concui’rence inflige aux hommes; mais est-ce une raison pour fermer les yeux au bien immense (fu’elle pi’oduit? N’oublions pas que pour nous tous, ouvriers ou maîtres, l’action de la concurrence est double. Si, comme producteurs, elle nous gène tous tant que nous sommes, comme consommateurs, elle nous procure ce que nous désirons le plus, la vie àbon marché.
— Voilà ce qu’il nous faut, M. Du pré, s’écria Michel.
— Eh bien, ce qui vous la procurera de plus en plus, la vie à bon marché, ce qui vous permettra d’avoir le plus de commodités au plus bas prix possible, c’est la concurrence. La liberté est la théorie de l’abondance; les restrictions et les prohibitirms que les maîtres et les ouvriers réclament trop souvent, c’est la théorie de la disette. Le bon marché résume toute l’économie politique de.s consommateurs; avoir tout à bas prix, beaucoup de commodités pour peu d’argent, l’abondance, en un mot, voilà ce que nous désirons tous. La cherté résume, au contraire, l’économie politique des producteurs ; comme producteur, on veut le haut prix du pain, du vin , du fer , des laines , du bois , des tissus ; on désire des disettes partout, excepté pour soi ; on accepterait volontiers la grêle, les orages, la sécheresse, les inondations et toutes les calamités qui pèsent sur tes autres.
— C’est malheureusement un peu vrai, dit M. Ravaud.
— L’intérêt du consommateur, continua M. Dupré, est en harmonie avec l’intérêt général, puisqu’il est fondé sur l’abondance. Celui du producteur n’est en rapport avec cet intérêt général que quand il repose sur des perfectionnements qui permettent de diminuer les frais de production sans abaisser les salaires.
— Voilà ce que nous voulons, dirent MM. Lenoir, Blondeau et les autres patrons qui étaient dans l’assemblée.
— C’est aussi ce que nous désirons, dirent Léonard , André, Maurice et tous les ouvriers.
— \ ous voyez donc que vous êtes d'accord malgré la concurrence, reprit M. Dupré. Mes amis, continua-t-il, la concurrence, quoi! peut définir par la liberté, est, malgré la répulsion qu’elle
LA CONCURRENCE EST LA VIE A BON MARCHÉ
soulevé, la loi démocratif|uc par excellence. C'est la plus proRi-cssive. la plus égal, laii-e de tonies celles qui régissent les sociétés inmaincs Cest elle qui liiit disparaître tontes les inégalités
td,rt “ Pei'mis à tant de prolé-
tdiies deselevcra la propriété, à l’aisa„ce„iu bien-être. C'est la
concurrence qni fait passer les découvertes dans le domaine commun, et qn, donne à chaque chose sa véritable valeur. Elle diminue aussi dans toutes les industries ce qu’il y a de plus pén, le et de plus rude dans les travaux des ouvriers'. L'agricultum elle-memc, qui jusqu a présent a si peu profité des belles découvertes de la mécanique , verra d’ingénieux instruments supprimei avant peu, ce qu'il y a de plus fatigant dans ses travaux • déjà de remarquables inventions sont accomplies, fions-nous à la
concurrence pour réaliser les perfectionnements qu’elles attendent encore.
La concurrence , qni , par la div ision du travail , simplifie
les operations , met à la portée de tous les ouvriers des indusiies qui primitivement ne jiouvaient être exercées que paiquelques-uns. Des travaux qui, à l’oi'igine, exigeaient des connaissances varices, deviennent accessibles aux classes les moins
rfért'iliri -™»lages naturels de situation,
defeit lite, de ei,i|,erature , de ricliesse minéralogique d’un
pays et meme d’aptitude industrielle de ses habitants, qui ne oiirnent par le fait de la concurrence, au profit des consomniateu, s de tous les pays ; chacun se trouve par là intéressé à l’avancement de tous les autres. Chaque progrès qui se fait à l'Orient est une richesse on perspective pour l'Occident. Du combustible découvert dans le .Vidi, c’est du froid épargné aux hommes du . oïd. Qu un pays fasse faire des progrès à son indusirie, l'humanite tout entière en recueillera le frnit.parce qu’elle obtiendra
des satislactions égalés avec moins de peine, ou plus de satisfacfions pour une peine égale.
\ous le voyez, messieurs, j’avais bien raison de vous signaler les avantages de la concurrence, puisque c’est elle qui nous procuie de [dus en plus la vie à bon marché; et permettez-moi de ^ous le fan-e rcmanjuer en tei-minant, la vie à bon marché , ce
nos pas a\oii tout à \il prix, c’est pouvoir se procurer plus de coiiiniodiltis et de Ideu-ùlre.
VIXGT-CIXQUIÈ.ME ENTRETIEN.
LES IMPOTS ET l’ÉTAT.
Ce qui avait lailli être pour Mirebeau une cause de trouble et de misère promeüait maintenant de devenir une cause de paix et de prospérité. La coalition des ouvriers des forges, si elle eiit été appuyée par ceux de la localité, les aurait privés de travail pour un certain temps, et elle aurait produit chez les maîtres de forges comme chez eux une in itation bien naturelle. L'agitation se serait communiquée aux autres industries , et il en serait résulté une désaffection croissante entre les maîtres et les ouvriers.
Ce danger avait été évité grâce au bon esprit des ouvriers éclairés par les entretiens du docteur. Aujoui-d’hui Lharmonie régnait dans la commune; ouvriers et maîtres vivaient en bonne intelligence; leur union était fondée sur une confiance mutuelle. Leurs dispositions avaient changé, elles avaient pour fondement un sentiment de bienv^eillanée réciproque.
Les dernières conférences sur le capital, sur les salaires, sur la concurrence, avaient contribué surtout à opérer cet heureux changement. En montrant les principes qui président aux rapports des maîtres et des ouvriers , elles avaient fait mieux apprécier aux uns la situation des autres. Les maîtres étaient-arrivés à se convaincre que leur intérêt, loin d’être dans un abaissement des salaires, est , au contraire , dans une juste l émiméralion qui satisfait l’ouvrier , l’intéresse à la prospérité de rétablissement qui 1 occupe, lis avaient compris aussi que l’avenir de leur industrie est dans des pei fectionnements qui permettent de diminuer les frais de production sans loucher à la main d’œuv re, si ce n’est [v^aur la mieux rétribuer. La nécessité d<> l’augmentation du bien-être des ouvriers et de l’amélioration de leur condition
intellectuelle et morale était la conclusion à laquelle ils étaient conduits.
LES IMPÔTS ET l’ÉTAT.
exaderî'!?’ V «"e idée beaucoup plus
ainluiaj (f|uc lo> palrons iic soin pas libres de donner les sa . les qu lis veulent, parce qu’ils ont des obligalions envei-s le public, a qn, ,1s ne peuvent pas vendre leurs scu'vices Jus „ ’ils ne va ent. Ils comprenaient aussi les diflicuités qui i-ésunen Jpour
^on,dsdoivent,enircmupt:r“C^
Lt besoin de diminuer sans cesse les frais de production e.vioe
unrinT’''i™‘'"‘ '''“'“ nouvellement introduites dans
eindnsirie soient adoptées dans toutes les usines avec les pro
cLdc, noiMeairv de fabricalion. Ils rerommissaienlà présent nue
P U su birsaiisinconvénient les conséquenres de res nécessité-’
avaient d’autre ressource que de pJléetioiinei't Siou
ant miouv et eu fabriquant davantage dans le même temps
Ils ..va, eu, ainsi à ta même condusiou que les maîlios . JT
■•n'oliigonJ J'Jlu'riT'if "" P'-
l-es derniers enirelions en particulier avaient fait mieiu corn
T eljT '' ''"f'"'"''"'" -luievisleau fond entre les mai- ,.i,ï I ‘^“"versations qu'ils avaient enlie
'inuslioMs au fond desquelles il n'v avait
1 . comme auparavant, une pensée de liaiiie ou de jalousie Ou
'oulai, arriver à quel,, ne chose de mieux , et l’on élail l-suadé eTorTob,r’°V'' et
de fiir 1 dix. I.es|, allons éprouvaient aussi le désir
d .me .pielque ri, ose d’utile pour leurs ouvriers; mais do d d a, ire, on ne se rendait pas bien compte de a’ qnü a v il '
LéT'JiTu ™
- -'I. Itupré, qooiqoo vous avez détruit beaucoup de no.s illo sions, xous nous axez fai, „n grand bien en nous éc^i n ,
nolicposilioiiot surles moyens de l’améliorer. Je suis heureux dé
pouvoir vous eu témoigner au nom de mescamarades toute
|j ^ II. -,1
vi\(;t-cixquième entretien.
reconnaissance, et je suis persuadé que ces messieurs se joignent à nous dans ce sentiment.
Cej’tainemenl, criad une seule voix tout l’auditoire^ vous n’en pouvez pas douter.
— Nous espérons, continua Léonard, que vous ajouterez à ce service, en nous faisant connaîti’e d’une manière générale les ressources (|ue nous avons à noti’e disposition pour améliorer notre position. Nous comptons en particulier que vous nous indiquerez ce que nous pouvons attendre sous ce l'apport du concours de l’Etat ; et pour commencer par quelque chose qui a rapport à ce sujet, permetfez-moi de vous adresser une question. Vous nous a\ez parfaitement expliqué, il y a quinze jours, les efléts de la concurrence, et vous nous avez démontré comment nous lui devons la vie à bon marché. Mais les avantages de la vie à bon mai'clié ne sont-ils pas affaiblis par les impôts que le gouvernement nous fait paver ? car ils augmentent le prix de tous les objets de consommation ?
— Ton objection n’est pas sans fondement, Léonaid. Ce que nous payons au gouvernement à titre d’impôt est en effet un prélèvement sur le revenu de chacun de nous. Les droits perçus par l’Etat sur les objets de consommation en augmentent le prix et diminuent nos moyens de nous en procurer, c’est incontestable. Mais ces impôts sont-ils utiles? Pourrait-on s’en passer ou les diminuer? Examinons ces questions.
La div ision du travail trouve son application dans legouvernement de la société comme ailleurs. En effet, les hommes ont des intérêts généi'aux auxquels il s’agit de veiller, et des travaux à exécuterau profitde tous. Au lieu que chacun s’eu acquitte soimême, on trouve plus commode de confier ce soin à un certain nombre de personnes qui n’auront pas autre chose à faire et qui s’en acquitteront d’après des règles tracées d’avance et sous l’autorité d’un chef qui est le chef de la société ou de VEtat. L’en- .sernble des personnes chargées de veiller aux intérêts du pays et d assurer sa prospérité constitue ce qu’on appelle le gouvernement. Le mot de gouvernement s’entend quelquefois plus spécialement de l’autorité supéi'îeure, qui imprime le mouvement aux personnes placées sous ses ordres sur tous les points du ter-
LES l.MPÔTS ET l’ÉTAT.
litoilc, et dont 1 ensemble constitue les différentes administrations du pays.
f OUI satisfaiie les besoins en vue des<piels les hommes se réunissent en société, le gouvernement doit entretenir une force aimee suftisante pour defendre le pays contre les ennemis de l’extéj'ieur, et pour protéger contre les atteintes des malfaiteurs la vie et les biens des citoyens; il doit entretenir dans tous les pavs des flottes et des agents chargés de garantir les intérêts des Français voyageant, trafi(juant ou résidant à l’étranger; il doit payer un corps de magistrats pour rendre la justice aux citoyens, et des hommes chargés de les instruire et de veillera leurs intérêts moraux ; il faut aussi qu’il fasse construire les routes, ponts, canaux, ports, phares, arsenaux, églises, écoles, et enfin exécutei tous les travaux d utilité publi<jue. Outre ces dépenses qui se renouvellent constamment, il en est d’autres qui ont pour objet de payer l’intérêt des dettes contractées dans de fâcheuses circonstances, oii le revenu ordinaire de la nation s’est trouvé insuffisant, ou de servir des pensions de retraite aux anciens militaiics et autres sei'viteui's du pays, ce qui est encore une dette saci'ée. Ces différentes dettes constituent ce qu’on appelle la dette nationaJe ou dette de l’Etat ; elles forment, dans la plupai't des pavs, une forte partie de leurs dépenses annuelles. En France, par exemple, cette dernière nature de dépense s’élève en ce moment à 640,870,840 fr., c’est-à-dire presque au tiers des dépenses totales du pays, qui sont d’environ deux milliards.
Avec (jiioi le gouvernement pourra-t-il faire face à toutes ces dépenses ? Le gouvernement est un être fictif, un nom em- [éoyépour représenter l’ensemble des personnes chargées défaire les affaires du pays; il n’a rien, ne possède rien ; il ne pouri-ait lien si les citoyens ne lui fournissaient le moyen de paver les dépenses qu exigent les besoins du pays. Ces dépenses, étant d’un intérêt général, doivent être supportées par tous les citoyens. 11 y est donc pourvu à 1 aide de sommes plus ou moins considérables payées par chacun : ces sommes constituent les impôts. Les impôts sont ainsi un prélèvement sur la fortune des citoyens , destiné à pourvoir aux dépenses d’un intéi'êt général.
-Ainsi, fit observer Michel, puisque tous les citovens sont
si
VFXGT-CINQLIÈ.MK E.XTRETIKN .
tenus de payer l’impôt, et qu’il est destiné à pourvoir auv dépenses publiques, nous avons intérêt à ne pas payer plus qu’il n’est nécessaire, et par cotisé pienf ;i ce que le produit des impôts soit e.\clu.''i\emeut consacré à des dépenses vraiment utiles.
— lu as paiTaitemeut rjtison , Michel. Aussi la surveillance de ces dépensés est la grande aflaire des citoyens ; on pourrait même dire que celte surveillance, ainsi que la détermination des dépenses a taire chaque année, et des impiHs à payer pour cet objet, est ce qui donne le plus d'importance aux formes de gouvernement. Dans la plupart des Etats civilisés, les dépenses à efiectuer et les impôts qui doi\ent y pourvoir sont votés chaque année par des assemblées de dpputes ou de représentimts , c’est cà-dire par des hommes choisis [)Our cela par les citoyens. La forme de ces a.ssemblées et la manière dont elles votent le budget ou l’ensemble des recettes et des dépenses de la nation , est dans tous les pays un des points importants de la constitution qui les régit.
Mais il ne suffit pas de s’assurer que l’impôt ne sort qu’au payement d’un service J'endu à la nation, ce qui est déjà un point capital ; il importe aussi de s’assurer qu’il est payé partons.
— Cependant, dit encore Michel, comme les citoyens ne participent pas également aux avantages de l’Elat, il n’est pas juste qu’ils en supportent également les charges.
— Cela n'a pas lieu non plus, Michel. Mais précisons les choses. Les avantages eu raison desquels chaque citoyen doit contribuer aux charges de l’Etal sont les suivants : 1“ pi'otection pour ce (ju’il possède; 2® protection pour .sa vie, sa liberté et ses droits; :l> protection pour son industrie et sou travail ; 4“ facilités pour l’exercice de sa profession, au moyen des travaux exéciilés parle gouvernement dansrinlérêl général. Or, si lu veux bien v faire attention, lu verras (pie tout cela s’afipliquc aux pauvies comme aux riches 11 n’y a de dinérence essentielle qu’eu ce que le riche, possédant plus cpie le pauvie, profite plus de la [U'otcclion accordée aux biens et des avantages (juc j’ai indiqués eu dernier. Mais, à cause de celle diflérence, ou eu a établi une ti-ès-grande dans lapait d’impôt a payer pai‘ les licheset |>ar les iiauvres. Non-seulement ceux-ci payent une part bien moindre, mais en-
LES I.MPÔTS ET l’ÉTAT.
core on a cherché les moyens de faire que l’impôt soit pour eux le moins lourd (pi il est p.ossibîe. De là deux espèces d’im()ôfs, les wi),ô!s directs ci les i>‘ipô!s indirects.
Les iinpô's directs sont ceux que les citoyens payent directement en raison de leur fortune; ils atteignent princiiialement la richesse. On distingue, parmi ces impôts, la contribution personnelle, dont sont exceptés les pauvres; V impôt mobilier et celui des pm-tes et fenêtres, qui pmàent sur les habitations, et qui , étant en l•aison de l’étendue et de la valeur des logements, frappent sm iout les l iches; Vimpôt foncier ou l'impôt des propriétés, qui ne fi-appe que ceux qui possèdent des biens et (jui les frappe d autant plus qu’ils en possèdent davantage ; ainsi, tandis que 1 impôt foncier n atteint pas les pauvres , beaucoup de riches payent chaque année dix, vingt, tiviile mille francs, et beaucoup au delà, pour cet impôt seulement; enfin Viiniôt des patentes ou 1 impôt sur l’industrie et le commerce, ces deux giaudes sources de la richesse de nos jours, impôt (|ui est en raison de 1 étendue des afVaires.et pai- con.‘ié(pieut de la jichesse pi-ésumée des commerçants. fabricants et autres.
Les impôts indirects scn\{ ainsi nommés parce (jueceux qui les supportent ou les consommateurs ne payent (ju’indireclement à 1 Etat ; ce sont d’abord les imyô.s de consommation ou les di'uits sur les denrées telles que le v iu , la viande, le sucre, le café, le tabac; les droits de douane; puis les droits de timbre, d’emegistrement, ou les droits sur les actes que les citoyens font entre eux pour constater leurs arrangements et garantir leuis inléiêts, et les droit'; sur les héritagesou la transmission des succe.ssions! La vari.téde ces imiiôts, (|ui se subdivisent considéiablement et dont je n’iu(li(jue que les [irincipaux, a pour objet d’atteindre tous les citoyeiis et de les blesser le moins pc'ssible.
— .'tais (juels sont les meilleurs de ces impôts? demanda Léonard. Si j en crois ce qui se dit généralement, iis ont tous de grands inconvénients.
— Ce u’est [las étonnant, Léonard. L’impôt est une gêne pour le contribuable (jiii le paye ; or nous voyons toujours d’un mauvais œil ce (lui nous gviie. L’impôt, sans doute, est un mal, mais cest un mal iiéce.ssaire, puisqu’on ne pourrait pas autrement pourvoir aux dépenses publiques. L’impôt direct a l’avantagée
ir i
\ - 1 ,\ ( : T - C I X Q L 1 E M îî i : N T U E • n E X .
(rattdndre directement la fortune det< citoyens et de pouvoir se pi oportionner à la richesse. La meilleui’e forme de cet impôt serait ce (JlLou nomme Yinrpôt sur le revenu, qui existe en divers pays et (|ui peut èti-e exactement proportionnel à la foitune; mais il expose à bien des fraudes et des tromperies. Du j’cste, un des avantages des impôts directs est d'ètre recouM’ésà pen de frais.
Les impôts indirects ont d’antres a\antages et d’autres inconvénients. Ils ne sont pas payés directement par ceux qui les supportent, puisqu’ils consistent en généial endroits payés par les producteurs et les vendeurs. Le consommateur les rembourse, il est vrai, quand il achète, parce que le \endeur les comprend dans ses frais, mais il les paye sans s’en apercevoir, bien qu’il paye souvent ainsi des taxes assez foi’tes. En outre, la perception de ces impôts est beaucoup plus conteuse.
Si les hommes comprenaient mieux leurs intérêts, si, d’ailleurs, on pouvait obtenir d’eux des déclarations plus sincères et arrive!- à une connaissance exacte des moyens d’existence de chacun , l’impôt direct, et surtout l’impôt sur le revenu , semble celui qui devrait êti-e préféré. Mais, dans l’état actuel des esprits, la majorité des citoyens ne veut pas comprendre qu’en payant deux francs directement elle s’épargne de payer ti-ois francs indirectement. L’impôt direct , qui nous force à portei- notre ai gent chez le percepteur, est l’objet d’une répulsion presque généiale, tandis que l’impôt indirect rencontre moins d’opposition, parce qu’on le paye par petites portions et sans s’en douter. Il est d’ailleurs presque volontaire, puisqu’il est payé par ceux qui consomment les objets sur lesquels poi'tent ks taxes, tels que le vin, les liqueurs, le tabac, le café, le sucre.
— 11 est certain, dit Léonard, que les impôts imlirects parais- .'^ent moins lourds. Cependant ils pèsent plus lourdement sur le pauvre que sur le riche; car ce que le pauvre consomme paye autant que ce que consomnie le riche.
— C’est \rai, Léonard, et c’est nue conséquence de la nécessité 011 l’on est d'imposer les choses de première nécessité; il faut bien atteindre les pauvres, qui jirofitent comme les autres des avantages de la société, car c’est le seul moyen de rendre les impôts productifs, 11 est juste toutefois de remarquer que le pain, ralimenl du pauM’C, ne support!' d’autre taxe que celle qui
l.ES l.MI'üiS El I. ETAT.
résulte de l’impôt foncier. En outre, si le riche ne paye pas plus <|ue le pauvre pour chaque objet qu’il consomme, il [laye beaucoup plus en somme, parce qu’il consomme davantage; puis il paye pour la consommation de tous ceux qui sont à son service; enfin il y a des droits sui- une foule d’objets (ju'il achète seul.
— Mais pourquoi ne met-on pas plus d’impôts sur les objets de luxe, c’est-à-dire sur ceux qui sont à l’usage des riches?
— C’est (jiie les l iches étant peu nombreux, et la consommation de ces objets très-restreinte, les impôts somptuaires rapporteraient peu à l’Etat, et la pei'ception en serait très-onéreuse.
— Cependant le pen que ces impôts rapporteraient permettrait de dégrever d’autant ceux qui pèsent sur les pauvres ; ce serait une satisfaction pour les classes qui se croient lésées.
— Je comprends cette raison, Léonard; le mal des choses est souvent dans l’idée qu’on s’en fait : donner en ce sens satisfaction à l’opinion des classes pauvj-es , quand la justice le pei-met, est un devoir pour un gouvernement. C’est pour cela (|ue récemment on a établi un impôt sui- les chiens, sur les actions industrielles; qu’on vient d’en établir un sur les chevaux et les voitures, et (]u’on songe à en créer d’autres du même geni e. Mais il ne faut pas se dissimuler que les impôts somptuaires sont une faible ressource pour l'Etat, parce que les riches sont moins nombreux qu’on ne croit, line faut pas oublier d’ailleurs que l’impôt qu’ils payent sur la propriété est déjà fort lourd.
— Nous en savons quelque chose, dit M. Duroure; cet impôt enlève jusqu’au cinquième de notre revenu, et, dans les mauvaises années, il ne nous laisse presque rien.
— A cet égard, je suis d’accord avec vous, dit Léonard. L’impôt foncier, (pii frappe également sur toutes les propriétés, est beaucoup plus lourd pour le petit propriétaire <pie pour le grand. Si on prend le cinquième à nu pi'opriétaire qui a un levenu de
2.000 francs, il ne lui i-estera (pie 1,000 francs, c’est-à-dire à peine de quoi se maintenir (Jans sa position. Eu prenant aussi le cin- ([uièmeàcelui (jui a 50,000 francs de revenu, il lui resteraencore
40.000 francs. Pour être juste, il faudrait un impôt non-seulement proportionnel à la fortune, mais croissant progressivemenl.
— Léonard, l’impôt progressifs qu’on a en ell'et luoposé il y a
lonplemps, a ((iiel<|iicdiosü Je spécieux, mais il présonleJes Jifncullcs mexIricaWes. Si, par exemple, on ,aJ„,ot n„e l'i.npôt üixe tip et fluami le l'exenii Jouhie, en supposant que 100 IV. de rentes pavassent la minime somme de de I franc, Soo francs derevonn seraient l.txés 27 francs ; un revenu de 0,400 paverait 729 francs; celui de 23.000 paverait 0,300 francs, celui de o0,000 francs snpporlerail im impôt de I9,o00; celui de 100,000 francs en payerait un de30,0n0 francs; et l liomme nui
-.vrnÀo'f ^ '^'"iron
0.5, 000 flancs, cest a dire lieaiicoiip plus ipic son revenu ti’est
tout uniment iinpossilile. Or toutes les comliinaisons qu'on peut
laire conduisent au même résultat ; elles forceiit de cesser la
piogicssion pour les l’cvcnns los pluscicvcs,
l/impût progrossifesl en oiUi-c injuste en lui-même; car ce ne Ferait pas autre chose qu’un im()ut contre la i-iche.'<se, une mesure de haine et de jalousie. L’i.npôt est le pavement des avantages que nous l’etii-ons de la société. D’a[)i-ès cela, tout ce (lu’on peut demandera chacun est de contiihuer auv cha.-ges de l'Ltat en raison désavantagés (ju’il en retire et proportionnellement à sa fortune. C’est ce qui a lieu aujou.vl hui. Il est même incontestable que les personnes aisées conl.-ibuent p.-opoi tionnellement beaucoup plus que les aut.-es au.\ charges pubh.|ues. Llles pavent d abord leur pai't des impôts de consommation, puis la plus giande pai tie des impôts directs (pii s’élèvera à plus de b07 millions ; ce sont elles encere qui payent p.-esque à elles seules les droits de timbre et d’enregisti ement , qui dépassent -iO'J milÜDiis et ont pour objet la transmission de la propriété ou des atlaires commerciales. Les classes ouvrières, au contraire, ne supportent gueie (pie leur part des imp.ils de consommation.
Les classes aisées, qui contribuent à la plus forte partie des chaiges de 1 Etat, payent d’ailleurs des dépenses qui profilent seulement au.v pauvres; telles Mint celles (pii ont pour objet de répandre rmslniction, ce premier de tous les moyens d’améliorer sa condition , et les sommes dépensées cluKjiie année pour- les hôpitaux, les hospices, les bureaux de bienraisaiice et toutes les institutions dont le but est de soulager et de prévenir la misère.
— t est donc à toid, dit .Michel, qu’on dit que les riches payent
LES I.MPÔTS ET l’ÉT.XT.
ik'
moins qu’ils ne devraient; ils payent réellement en raison de leur for tune. .Mais les impôts n’en sont pas' moins un lourd fardeau pour le pauvre.
— C’est vrai, .Michel, toutes les charges sont lom*des pour celni qui les porte. .Mais , en réalité ce n’est pasTimpit qui pèse, c’est la pauvreté. C’est donc à la diminuer que nous devons tendre. Mais chacun de nous ne pourrait il pas diminuer les charges qui pèsent sur lui? Je le crois.
— Commeiit, dit .\udré, nous pourrions nous décharger d’une partie des impôts (jiie nous avons à payer ? Je ne demanderais pas mieux, s; je le savais,
— Je vais le le dire, .\ndré ; mais je crains bien que, quand tu sauras le moyen, tu n’en fasses pas usage.
— Oh ! ne craignez rien, .M Diipré.
— Ne t engage pas trop, .André. La plupart des impôts que vous payez .sont des impôts de consommation, c’est-à-dire des taxes volontaires. Or, parmi ceux qui rapportent le plus à l’Etat sont les inifiôts sui' le vin, l'cau-de-vie. les liqueurs, qui payent plus de 200 millions de droits, et le tabac qui à lui seul coûte en ce moment 22o millions. Supprimez le vin que vous prenez en dehors de vos repas et qui nuit tant à la santé ; supprimez le petit vei're que vous prenez le matin et bien souvent dans la journée, et qui vous fait encore plus de mal; supprimi'z la pipe, cette sale habitude qui nous occasionne tant diiu'endies; suppi'imez les besoins factices que v()us vous créez, et qui n’ajoutent rien au bien être de vos familles, et vous augmenterez votre revenu de ce (fue coûtent toutes ces consommations inutiles.
Aonlez-vous en avoir une idée? D’après des renseignements qui datent de quebjues années seulement , il y avait en France 3d0,000 cabarets, dans chacun desquels on consommait 3.273 litres de vin et 223 litres de spiritueux, ou en totalité 1 1,438,309 hectolitres de vin, et 7bS,000 hectolitres de spiritueux; or, en évaluant le prix moyen du vin à 23 francs, et celui des spiritueux à 43 fr,, ce (jiii est bien au-dessous de la vérité, à cause du { l’ix (]u on les paye dans les villes et dans beaucoup de provinces, cela fait une dépense de 32 1 ,920,000 fr Le cabaret prélève ainsi à lui seul, sur votre revenu, autant que la contribution foncièi'c et celle des portes et fenêtres sur tout le pays.
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Rîu.w
Vl.\GT-Ch\OUIKME E.MJU-TIEX.
Vous le voyez, vous vous plaignez des impôts, et vous vous en créez de toute espèce. En eflèt. vos dépenses de luxe, de coquetterie, ddntempérance, votre chômage du lundi, sont des impôts très-lourds que vous vous créez à \ous-mèmes. Ceux que nous payons à l’Etat ne sont rien en comparaison de ce que prélèvent sur nous la paresse, la vanité, l’intempérance et l’inconduite. Perdons nos mauvaises habitudes , coriigeons nos défauts, et il nous restei-a toujours assez pour les impôts.
Chaque journée passée volontairement sans travailler, comme le lundi, est une perte de 2 fr. au moins en mo'enne, sans compter ce qu’on dépense ce jour-là. A un jour par semaine, et 50 semaines pai- an, cela fait 100 fr. Pour quatre millions d’ou- \ lieis, c est 400 millions pai' an. Avais-je j’aison, Andi'é ?
— C’est vrai, M. Dupi’é ; nous payons plus d’impôts à nos défauts qu’à l’Etat. A l’avenir, je tcàcheiai d’en payer moins; mais je ne vous promets pas de n’en plus payer.
— Payez-en le moins que vous pourrez, mes amis, et vous aurez plus fait pour l’amélioration de votre sort que ne pourrait faire la suppi-ession de tous les impôts.
-- Je suis de votre avis , àl. üupi é , dit Michel. Cependant, si les impôts étaient diminués, ce serait autant de gagné.
— Je pense comme toi , Michel ; mais , au lieu de les voir diminuer, je crains bien (ju’ils n’augmentent.
— Comment cela, M. Dupré? crièrent beaucoup de voix. Chi’est-ce qui nous menace encore?
— liien que votre aveuglement. Vous parlez de diminuer les impôts, vous demandez qu’on supprime l’impôt des boissons,
1 impôt du sucie, 1 octroi , 1 impôt du tabac, qui est cependant le meilleur de tous, puis(]ue c’est un impôt volontaire , qui ne porte que sur un besoin factice. Si l’on consultait chacun , il n’y a pas un impôt «jui échappât. Les pi opriétaires demandent la diminution de l’impôt foncier; les notaires, les avoués, les héritiers et les plaideurs, celle des droits de timbre et d’enregistrement ; le commerce xeut la suppression de l impôt des patentes , et \ous murmurez tous contre les prestations. En même temps , vous ne cessez de demander la création de nouveaux impôts,
— Mais jamais, M. Dupié; vous vous trompez.
Aon, mes amis , je suis bien cej'tain de ce que j’avance.
LES IMPÔTS ET l’ÉTAT.
faites- vous donc autre chose que demander la ci’éation de nouveaux impôts , lorsque vous adressez à l’Etat de nouvelles demandes? A tout instant j’entends dire : L’Etat devrait faire ceci; il devrait faire cela. On lui demande de donner du travail à ceux qui n’en ont pas , de fournir du pain à ceux qui en manquent. On lui demande de faire de nouvelles routes , de creuser des canaux, de couvrir le pays de chemins de fer. On veut qu’il instruise gratuitement les enfants, qu’il secoure la vieillesse et qu’il soulage toutes les infortunes, Le commerce demande à être favorisé; l’agriculture veut des encoin-agements, elle désire que l’Etat lui fournisse l’argent dont elle a besoin. On veut qu’il l'éparc tous les maux causés par les sinistres, les incendies, la grêle et les inondations ; on lui demande de se mêler de tout, d’intervenir partout ;
on lui demanderait volontiers de tout faii-e, de manière que nous n’eussions plus qu’à boire, manger et dormir. Eh! mes amis, soyons donc conséquents. L’Etat n’a rien, ne possède rien, il n’a que ce que lui fournissent les impôts. Lui demander tant de choses, c’est le mettre dans la nécessité de créer de nouveaux impôts.
— Ce que vous dites est bien vrai, s’écria t-onde toutes parts.
— Savez-sousd’oii vient cette inconséquence? C’est que nous ne nous faisons pas une idée exacte de ce qu’est l’Etat. Nous en faisons un être réel , tandis que l’Etat n’est qu’un mot pour désigner la chose publi(|ue, la réunion de tous les intérêts, ou l’administration chargée d’y veiller. L’Etat est un être idéal à qui chacun de nous demande beaucoup de bienfaits et peu d’impôts ; on veut qu’il donne beaucoup et qu’il prenne peu. On lui demande de tout faire, et en même temps on lui dit de supprimer ou de diminuer tous les impôts, parce qu’on ne réfléchit pas que l’argent dont il dispose , c’est vous, c’est moi, c’est nous qui le lui fournissons, c’est-à-dire tout le monde.
Comprenons mieux les choses, et nous ne demandei'ons à l’Etat que ce qu’il peut faire. L’Etat n’est que la représentation de tous les intérêts du pays, et le gouvernement est la vaste administration répandue sui- toute la surAice du territoii-e, pour faire ce qu’exigent ces intérêts. Si nous voulons qu’il s’acquitte bien de sa mission, ne lui en demandons pas plus (ju’il n’en peut faire.
— Mais(ju’esf-ce que le gouvernement a essentiellement à faire? demanda M. Vieulin.
— (>e qui est le but de sou existence, reprit M. Dupré. Or il est institué avant tout pour proléger les citoyens et garanlirleur liberlé, ieui sbienset leur vie. En outre, pour ren.plirsa mission protectrice, l’Etat doit se charger des choses que les citoyens ne pourraient pas faire par eux-mêmes. Mais il s^jgit de bien élablii la limite entre ce quMl doit fiiije et ce que les citoyens feraient aussi bien et même mieux. Ce que le gouvernement ou l’administration peut faire en dehors de sa mission essentielle, qui est de veiller à la sûreté et à la salubrit(î, c’est d’assurer l’instruction aux pauvres, de construire les roules, les ports, d\mcourager l’établissement des bibliothèques, musées et autres moyens d’instruction , de fav()riser le progrès des sciences et des arts. Mais n’allons pas trop loin, et ne lui demandons pas de faire ce dont les particuliers s’acquittent mieux que lui. En Fi'arue, par exemple, nous sommes trop portés à le charger de faire ce que nous pouri'ions exécuter nous-mêmes.
.Nous avons maintenant un exemple qui doit nous faire reconnaître notre erreur. Nous étions poités à croire autrefois que l’Etat seul poux ail se charger des grands traxaux publics, et aujourd’hui nous voyons des compagnies de simples particuliers exécuter, à l'ai le des capitaux réunis des citoyens, ces grandes lignes de chemins de fer dont chacune exige plusieurs centaines de millions, c’esl-à-dii‘e des sommes bien supérieures à celles qu’on aurait osé proposer à l'Etat d’y consacrer. Ne recourons donc à l’Etat que lorsque c’est néces.saire; alors l’Etat, ayant moins à dépenser, aura moins à demander à l’impôt; en se renfermant dans sa mission, il la remplira mieux.
— Il semble, d’après cela, dit .M. Vieulin, qu’il resterait bien peu de chose à faire au gouverneriumt.
— Ce qu’il aurait de mieux à faii’e, M. Vieulin, c’est de faire le moins possible, de laisser agir l’intérêt privé et de s’en rapporter à lui du soin de pourvoir à l intérêt général, mais en veillant à ce (|iie personne u’empiétcàt sur le droit des autres. Assuierla l'berlé est déjà une Icàche immense; mais, la liberté assurée, fions-nous à elle des soins d’accomplir ce que nous demandons aujourd’hui à l'Etat. La libeidé fait naturellement, sans frais, sans embarras, ce que le gouvernement ferait avec plus de peine et de dépenses. Je vous en donnerai un exemple. Rien n’est
LES i.viPüTS ET l’État.
aussi important que d’assurer la subsistance des citovens, et cependant l’Etat ne fait rien pour cela, c’est l’intérêt piïvc qui s’en charge. Si, dans notre village seulement, M. le maii-e devait avoir le soin d’approx isionner la commune et d’y foire venir chaque jour de marché ce qui est nécessaire à la nouriâture des habitants, quel travail! quelle peine! Que serait-ce donc s’il s’agissait d’une grande ville, d’un pays tout entier? Voyez ce qu’il fout pour entretenir une armée de cent mille hommes : quelle vaste organisation ! quel nombre d’employés ! quel immense matériel ! quelle complication de rouages !
Voyez au contraire ce qui se fait dans une ville comme Paris. Chaquejour la nourriture de ses quinze cent mille habitants lui arrive de l’est, de l’oue.st, du nord et du sud, de dix, vingt, cinquante, cent et deux cents lieues. Personne ne s’eu mêle et rien ne manque; l’intérêt privé pourvoit à tout. Chaque matin, tout ce qui est nécessaire à une aussi. vaste agglomération se trouve à sa place, à point nommé, et tout y est en quantité suffisante, parce que, selon que les denrées se sont plus ou moins bien vendues aujourd’hui ou cette semaine, on en apportera plus ou moins demain ou la semaine prochaine. Et que fait le gouvernement dans une circonstance où la régularité des approvisionnements importe tant à la vie d’une grande multitude? Il ne fait lien et il fait beaucoup; il se contente de garantir à chacun aide et protection, il tient la voie publique libre, il assure la police du marché ; et 1 intérêt privé, sûr d’être protégé dans ses transactions, fait de lui-même tout ce qu’exige l’intérêt public.
VLXGT-SIXIÉME EXTRETIEN.
DE l’association ET DE SES DIFFÉRENTES FORMES. — ASSOCIATIONS ENTRE OUVRIERS ET P.ARTIC1PAT10N DES OUVRIERS AUX BÉNÉFICES DES PATRONS.
Pendant longtemps les ouvriers de Mirebeaii s’étaient contentés de se pltiindre. comme partout, de la difficulté qu’ils trouvaient à vivre, de leur dépendance à l’égard des maîtres et de l’insuffisance des salaires. Ces plaintes se terminaient toujours par l’expression dudésii" de voir changer une situation pareille; mais tout se bornait à des vœux pour un meilleur avenir, qu’on attendait on ne sait d’où. Cependant il n’en était plus de même depuis <|iielque temps Le docteur, en leur montrant les choses sous leur véritable aspect, avait donné un autre cours à leurs idées.
Ils avaient compris qu’au lieu de tout attendre des autres, ils devaient cherclier en eux-mêmes les movens d’amélioi'er leur position. Le tout était de les trouver et ils s’en occujiaient sérieusement. Des entretiens fréquents a\a;ent lieu à ce sujet entre les ouvi'iers de la manufacture et ceux des forges. Des plans étaient proposés et discutés, des idées émises, attaijuées et détendues.
De leur coté, les propriétaires de la manufacture et les maîtres de forges se préoccupaient des movens de cimenter la bonne intelligence qui régnait entre eux et leurs ouvrieis, et d'établir entre tous une véritable communauté d’intérêts. Ils avaient eu à ce sujet plusieurs conlérences , et ils avaient concerté les bases d’un projet qui leur paraissait atteindre ce but.
Léonard était l’âme des réunions des ouvriers; plusieurs fois il avait été leur interprète, il le fut eucoie. à la réunion suivante.
— Monsieur, dit-il en s’adressant au docteur, nous savons l’intérêt (jue vous nous portez ; et comme vous ne vous lassez jamais de nos questions, permettez-nous de vous eu adresser encore quelqi’.es-unes avec franchise.
— Très-volontiers , mes amis ; vous savez que je n’ai pas de plus grand plaisir que de pouvoir vous être utile.
DIFFÉRENTES FORMES d’aSSOCIATIONS.
— xMais, continua Léonard, comme ce dont nous avons à vous parler concerne beaucoup les rapports des ouv riers avec les maîtres, je plie ces messieurs, quiont des intérêts un peu différents des nôtres, de ne pas se blesser de la vivacité qu’une ancienne habitude pourrait nous fiirc mettre dans nos paroles.
— Tu peux parler sans crainte, dit M Lenoir, prenant la parole ; nous te connaissons d puis longtemps, et si nous avons quelquefois combattu tes idées , tu sais que nous apprécions la franchise et la générosité de ton caractère.
— Je vous remercie de cette bonne opinion, et j’y répondrai en déclarant franchement que, d’après notre manièie de voir, le grand mal de la position des ouvriers prov ient de leur dépendance vis à-vis de ceux qui les emploient. Nous croyons donc qu’il serait de leur intérêt de diminuer cette dépendance.
— Je suis tout a fait de ton avis, Léonard, dit M. Diipré.
— Je suis bien aise de voir que nous sommes du même avis sui ce premier point, reprit Léonard; cela me fait espérer que nous nous entendrons aisément sur le reste Je dirai donc que le grand inconvénient de. la position des ouvriei’s est leur dépendance. Ainsi leur existence dépend delà posiiion d’un fabricant; leur sort est lié à celui de ses afl’aires, sur lesquelles ils n’ont pourtant aucune action. Tant qu’il prospère, ses ouvriers ont du travail; s’il échoue, par sa faute ou autrement, par dissipation ou par négligence, par manque d’habileté ou par imprudence , ils pi uvent se trouver sans pain avec leurs familles Le fabricant est puni de sa témérité, je le sais, par la perte de sa fortune ; mais il entraîne dans sa ruine les ouv t iers qui, comptant sur sa prudence et sur la sagesse de ses calculs, ont fait dépendre leur existence de la sienne. Convenez qu’il est triste d’être exposé continuellement à devenir la victime des fautes des autres.
— L’inconvénient que tu signaîes est réel, répondit M. Dupré ; cependant il est loin d’êtie aussi grand que lu veux bien dire. Tu te ! exagères peut-être un peu parce (lue. vou.s êtes ici dans une situation [larlic hère. Vous n’avez qu’une seule manufactui’e occupant un grand nombre d’ouvriers qui se ti’ouveraient sans ouviage, si la fabrique cr<)ulait, que Dieu nous en prései’ve ! .Aussi je comprends votre sollicitude. Mais oi’dinairement les fabriques
qui emploient beaucoup d’ouvriers sont groupées dans des centres d industrie, de sorte (jue si 1 une maiKjuc, les ouvriers ti'ouveut à s’employer ailleurs. Leur existence n’est donc pas autant compromise qu’on pourrait le croire par cette dépendance. C’est d’ailleurs un peu le cas de tout le monde, nous dépendons tous plus ou moins des auli-es. Le sort du fabricant dépend du succès de ceux avec qui il fait des affaires; la ruine ou la banqueroute des autres entraîne souvent la sienne.
— Oui, .M. Dupré, mais il ne dépend pas d’un seul homme.
— C’est Mai, Léonard; mais il a précisément plus de chances contre lui , a cause des pertes auxquelles il est exposé de toutes parts. Cette dépendance de l’ouvrier n’offre d’ailleurs des inconvénients que dans les grandes industries, où les établissements sont moins nombreux et où ils attachent à leur sort une population considérable. Elle n’a réellement pas lieu dans la petite industrie, qui occupe au total infiniment plus de bras, parce qu’elle est répandue partout : si un atelier ou un chantier se ferme, l’ouvrier passe dans l’atelier ou le chantier voisin, et tout est dit. Elle n’existe pas du tout dans l’industi ie agiâcole, qui, à elle seule, occupe en France plus des deux tiers des bras. Si un fermier se ruine, un autre le remplace; mais la terre doit toujours être cultivée, le journaliei- reçoit son salaire, et il ne s’aperçoit du changement que parce qu’il voit un noureau visage.
Quels que soient du reste les inconvénients de cette dépendance, par combien d’avantages ne sont-ils pas compensés? L’ouvrier ne court aucune chance; son pain est assuré ; la paye, qui revient toutes les semaines ou tous les quinze jours au plus, le lui fournit régulièrement. Il n’éprouve aucune perte, n’a aucun souci, et chaque soir il peut s’endormir tranquille., sans inquiétude pour le lendemain. L’entrepreneur qui l’emploie fera des perles ou des bénéfices , il n’en sait rien et ne s’en trouble pas; il recevra toujours son salaire , la loi elle-même le lui garantit par un privilège spécial et avant tout autre créancier. Dans l’agricultui e, le propriétaire, le fermier peuvent essuyer des calamités et perdre la moitié, les trois quarts de leur revenu ou de leur fei ine : le journalier ne s’en ressent pas , il touche son salaire comme dans les meilleures années.