DIFFERENTES FORMES D ASSOCIATIONS
— Sans doute, M. Dupié , il y a là un avantage pour les ouvrieis; mais n’est-il pas quebjuefois payé bien cher? Les ouvriers ont la peine, et les maîtres ont le profit.
—Encore une phrase que tu ne devrais plus répéter, Léonard. Tu sais bien (jue ces grands profits se l'éduisenl souvent à l’intéi êt du capital engagé dans l’entreprise. Mais j’irai plus loin et j’admettrai (ju’en sus de cet intérêt, un industriel fasse encore un bénéfice double. Eh bien , crois-tu que ce bénéfice soit trop considéiable pour toutes les chai-ges qu’il doit supporter et dont pas une ne pèse sur toi, pour les soucis qui l’accablent et que tu ignores? Voyons un peu.
Il doit s’indemniser de l’usure subie par l’outillage et les constructions qui constituent son établissement. Il lui faut se garantir contre de nornbieuses chances qui ne dépendent pas de sa capacité, de son activité et de sa gestion, mais d’une foule de causes étrangères , telles que l’infidélité d’un agent, l’insolvabilité des débiteurs, laconcui rence d’industriels mieux favorisés par la position, par le prix de la main-d’œuvie ou des matières premières. 11 doit supporter encore toutes celles qui résultent d’un retard dans la vente, de la détérioration de ses produits par mille causes divei ses, et de leur dépréciation par suite de l’inconstance et des caprices de la mode. Je ne parle pas de tout le talent qu’il lui faut, des ressources d’esprit qu’il doit avoir, de ses études continuelles pour découvrir les bonnes chances, pour échapper auxmauvaises, pour saisir les occasions favorables et les faire naître, pour épier et deviner le goût du public.
— Vous avez raison, M. Dupré; après ce que vous nous avez fait voir des services que les capitaux rendent à la société , ce bénéfice n’est pas injuste. S’il m’a échappé une expression impropre, c’est, comme je vous l’ai dit d’avance, un reste d’ancienne habitude. .Mais enfin j’aimeiais mieux ce bénéfice dans la poche des ouv riers que dans celle des maîtres.
— Je ne dis pas non, Léonard ; mais comment faire?
— 11 faudrait (ju’il n’y eût plus ni maîtres ni ouvriers, ou plutôt que chacun fût à la fois maître et ouvi ier.
— J’entends, Léonard; tu veux parler du principe d’association dont il a été beaucoup question depuis (juelque temps.
— Eiécisément, .M. Dupré.
VIXGT-SIXIÉME ENTHETIEN.
Eh bien , paiions-en ; je le ferai d’autant pins volontiers que c est imc des (jiiestions d’économie politique (jiii se rattachent à celles du travail, du capital et des salaires, dont nous nous sommes occupés. Mais de quelle espèce d’association veux tu parler? car il y a bien des modes divers d’association. 11 y a l’association ordinaire entre deux ou trois personnes qui , n’ayant point chacune de moyens suffisants, unissent Icui’s fonds pour ouvrir un magasin ou élever une fabi-ique.
Il y a aussi l’association entre un grand nombre d’individus qui, sous le nom d’rt(?/o«?«a<Vcs, unissent leurs capitaux pour exécuter en commun quelque gi-ande entreprise qui exige des ressources considérables. C’est ainsi qu’a lieu en général l’exploitation des mines et celle des chemins de fer. l'rend part qui veut à ces associations : il suffit de \eiser entre les mains de la compagnie une somme propr.rtionnelle au nojnbre d’actions qu’on désire avoir dans l’entrepiise; on ne risijiie alors que le montant de ses actions. Ce nouveau système d’association est un des grands bienfaits de notre époque : il permet d’entreprendre une foule degi-ands travaux, et il oflVe aux plus petites bourses, aux ouvi'iers eux-mêmes, le moyen de coopérer aux plus grandes entreprises et d’avoir part aux bénéfices qu’elles rapportent.
Il y a encore l'association entre ouvriers d’une même industrie uoissarit leurs etlbrls pour s’occuper d’une fabrication quelconque.
— C’est de celle-ci que je veux parler, M. Dupré. C’est celle qui me paraît la plus propre à améliorer la condition des ouvriers; elle doit assurer leur indépendance , et je crois qu’à l’avenir elle jouera un grand rôle dans la société.
— Je crains que tu ne te fasses illusion, Léonard Cette association entre ouvriers ne leur offrirait pas les avantages que tu crois, et en revanche elle présente bien des difficultés. Voyons d’aboi'd les avau âges.
On a bientôt fait de parler des bénéfices de cinquante, de cent mille flancs, que l’éalise un manufacturier. Cela paraît énoiane, et 1 on ne fait pas attention <]ue ces bénéfices sont jiroportiounels aux c<q)itaux et au uombi'e d’ouviiers employés; cependant on ne les fait pas toujours. Admettons cependant que , dans une manufacture employant mille ouvriers, on fasse constamment un
< DlFFÉrtEXTES FORMES d’aSSOCIATIO.VS. 403
j bénéfice net de cin(piante mille francs. Si on le. répartit chaque
; année entre les ouvriers , combien cela fera-t-il pour chacun?
Cinquante francs, le calcul est bien simple.
— Eh bien, c’est toujours cinquante francs de plus; et cin- , quante francs, c’est beaucoup pour un ouvrier; mais la somme
! pourrait être plus forte.
— Double ce bénéfice, si tu veux, Léonard, j’y consens, quoi-
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que ce soit exorbitant Cela ne fera toujours que cinq sons par jour pourchaijue ouvrieiv Et encore, remarque-le bien, ce sera dans les bonnes années, dans celles où la fabrication est le plus prospère Dans les années ordinaires, ce sera deux ou trois sous, un [leut-être dans les années médiocres , et rien dans les mauvaises. Bien plus, il faudra quelquefois rapporter à la masse une portion de son salaire; car le fabricant est fréquemment en perte, vous le savez. Aujourd’hui vous restez étrangers à ces pertes;
mais il faudrait bien les supporter quand vous partageiiez les bénéfices.
— C’est juste, M. Dupré; mais ces pertes seraient bien moins grandes dans le système de l’association, car ce qui les occasionne, ce sont les fausses spéculations des industriels, c’est la concurrence effrénée qu’ils se font.
— Crois-tu donc, Léonard, qu’une association ne serait pas exposée à se tromper? Une association se compose d’hommes tous sujets à l'erreur et qui ne deviennent pas parfaits en y entrant ; je crains, au contraii'e, que chacun n’y apporte ses défauts, ses passions, et, avec le dé- ii’ de faire triompher ses vues particulières, un esprit d’opposition pour ce qui est proposé par les autres. Nous savons comment les choses se passent dans les réunions nombreuses : c’est rarement le parti le plus sage qui l’emporte. Chacun émet son av;s , soutient son opinion ; on parle pour, on parle contre, on se dispute, on s’échauffe, et, de guerre lasse, on adopte un moyen terme qui se trouve sans valeur, car il n’y a que les mesures nettes et franches qui obtiennent un plein succès. Alors l’association languit et s’épuise, elle donne des pertes au lieu de. procurer des bénéfices, l a division se met entre les ouvriers , chacun reprochant aux autres le manque de réussite; on s’aigrit, on se décourage et l’on se sépare. Voilà, je le crains, l’avenir réservé à la plupart de ces associations.
VIXGT-SIXIKME ENTRETIEN.
— Vous ne voyez pas les choses en beau, M. Dupré.
— Je les vois telles (ju’elles sont, Léonard, parce que je connais les hommes ; aussi je no me fais pas d’illusions. Je ne fais, d’ailleurs, que riiistüire des neuf dixièmes des associations (jue nous avons vues se former depuis une vingtaine d’années. L’expérience a montré de combien de difficultés elles sont entourées. Je ne dis pourtant pas qu’on ne puisse quelquefois les surmonter; mais f,
ce n’est pas aisé. '
— Dans tous les cas, dit André, il n’y aurait pas la concurrence désastreuse que se font les maîtres et dont nous sommes i
les victimes.
— Dis donc plutôt que vous en profitez, puisque c’est elle qui fait hausser vos salaii es. Mais pourquoi donc l’association supprimerait-elle la concurrence? Est-ce que vous prétendez réunir en une seule association tous les ouvriers de chaque industrie? Je ne sais trop comment se gouvernerait cette gigantesque société et quels frais immenses d’administration elle entraînerait; je ne m’en occupe pas, je vous laisse seulement y réfléchir. Mais ce qui m’effraye, c’est que ce serait constitue]' un monopole au profit des ouvrici’s de cette industrie et mettre le public à leur merci pour tous les objets de leur fabrication. S’il plaisait à l’association des cordonniei's de faire payer les souliers quinze francs au lieu de dix francs , il faudrait en passer par où’ elle voudrait. Nous serions de même à la discrétion de l’association des tailleurs , et ainsi de suite ; c’est-à-dire que les consommateurs dépendi'aient du bon plaisir des producteurs.
— Mais, monsieur, dit Léonard, il n’est pas question de réunir tous les ouvriers d’une industrie en une seule association où ils seraient forcés d’entrer : ce serait une, espèce de communisme, et nous n’en voulons pas. Je veux parler seulement d’associations volontaires. S’associe qui veut, et comme il veut.
— Alors c’est la concurrence; seulement, au lieu d'avoir lieu entre les individus, elle s’exerce entre les associations ; le résultat est le même. Les associations cherchent à attirer la clientèle, à se procurer les matières au plus bas prix, à diminuer leurs frais de production, et, quand la vente va bien, elles fabriquent le plus possible afin de profiter des circonstances. C’est-à-dire qu’il y aura diminution des bénéfices et de ce qui repiésente le sa-