DIFFERENTES FORMES D ASSOCIATIONS
laire; vous aurez les mêmes effets qu’aujourd’hui etpires encore; car, dans le système de l’association, le salaire de l’ouv rier se confondant avec le bénéfice du maître, la concuri'cnce des associations diminuerait l’un en diminuant l’autre. Voilà à quoi se l'éduisent bien souvent ces brillants résultats qu’on fait sonner si haut. Voyons maintenant les difficultés.
Les ouvriers, en se réunissant en association, n’ont sans doute pas envie de faire payer an public les avantages qu’ils espèrent en retirer. Ils veulent seulement profiter des bénéfices que les capitalistes font aujourd’hui,
— Sans doute, M. Dupré; nous ne demandons pas davantage.
— Eh bien, pour laisser le public en possession des avantages dont il jouit, et dont vous jouissez tous comme consommateurs, il faut laisser la production organisée comme elle est maintenant. C’est eii| la concentrant dans de vastes ateliers et en employant des machines coûteuses et un puissant outillage , qu’on est parvenu à mettre tant d’objets à la portée des classes peu fortunées. 11 fautla maintenir sur ce pied, si l’on vent conserver les résultats. J’entrevois donc bien la possibilité de l’association dans les industries où il ne faut que de faibles capitaux et des ateliers d’un petit nombre d’ouvriers. Je ne la vois plus dans la grande industrie, c’est-à-dire dans celle qui excite le plus de plaintes et de convoitises à cause de ses dehoi s Ivrillants et de ses grandes aggloméiations d’ouvriers. Celle-là exige des bâtiments et des terrains immenses, un capital fixe considérable, et un capital de roulement non moins important. Comment les ouvi iers se procureront-ils tout cela ?
— Mais, monsieur, l’Etat ne pourrait-il pas venir en aide aux ouvriers qui voudraient se réunir en association , et leur fournir le capital nécessaire poui' monter la fabrique et poui' marcher?
— En instant, Léonard. L’Etat c’est nous tous. L’Etat n’a rien, ne possède rien ; c’est seulement un caissier n’avant d’autres fonds que ceux que les citoyens lui payent sous forme d’impôts. Ainsi, ce que tu proposes, c’est tout simplement de te faire fournir, en partie par ceux que tu veux supplanter, les moyens de leur faire la guerre. Est-ce juste, Léonard? Je m’en rapporte à toi.
— Alors, M. Dupré, comment voulez-vous que les ouvriers
VINGT-SIXIÈME ENTIŒTÎEN.
fassent pour se procurer les instruments du* travail, dans l’état actuel de 1 industrie, avec les grands capitaux qu’elle exige ?
Remaïque bien, Leonard, que ce n’est pas moi (jui dis aux ouvrieisde s’associer; ce n est pas moi non plus (jui les en blà^ nierai. Mais, s iis le\eiilenl, iprils aieul le courage de le (aire par cux-mèmes. Quaud l’industrie e.xige de grands capitaux, elle exige aussi le concours de beaucoup, d’ouvriers. Une les ou\ riers qui veulent monter un établissement , grand on petit lâchent donc do se procurer d avance ce qui leur est nécessaire. Qu’ils aient la force et la persévérance d’économiser pendant quelques années, afin d’amasser les cinq cents ou mille francs qu’il faudra peut-être a chacun. Constituez votre capital et établissez-vous, je ne demande pas mieux; mais ne vous établissez pas sournoisement aux dépens de ceux que vous voulez supplanter.
Comment, M. Dupré, vous voulez sérieusement que quatre ou ciiKj cents ouvriers s’entendent pour économiser pendant plusieurs années, afin d’amasser entre eux les cm.] ou six cent mille francs qu’il faudrait pour monter une manufacture comme celle de MM, Lenoir et Dnbui.sson?
- et pour.) nui pas? Qui vent la fin doit vouloir les moyens. Tu veux que ces quatre on ciu.j cents ouvriers s’enteiident entre eux pour faire marcher la manufacture lorstju’elle sera en pleine activité et que le contact et la discussion des imérêts, qui résulteront de l’association, amèneront entre eux des froissements continuel.s et tu trouves dil'fiei le pour eux de s’entendre afin d amasser isolément pendant quelques années le petit pécule (jui doit les mettre en état de réaliser une entreprise dont ils attendent leur indépendance et leur bien-être! Tu n’es pas conse.juent. Sans doute, il faut du coui-age à un jeune ouvrier pour travailler et économiser sans relâche pendant plusieurs amiées; mais on est digne d’entrer dans une association ou on ne lest pas. Car, mît y trompe pas, il ne faut pas voir seulement dans 1 association les avantages .ju’elle peut jirocurei', il faut voir aussi les devons qu’elle impose; ces devoirs sont nombreux et pén blés et ils ajoutent aux diClicullés de l’entreprise. C’est pour cela .jue je demande des âmes énergiques et vigoureusement
tiempées, des âmes qui, par des efibrts persévérants, se soient montrées à la hauteur de leur lâche.
DIFFÉRENTES FORMES d’aSSOCFATIO.NS. 407
— Quelles difficultés et quels grands devoirs voyez-vous donc dans l’association ? demanda Léonard.
J y vois, reprit .M. Dupré, une œinje .de sacrifice et de dévoiiment ; j y vois le renoncement aux habitudes les plus chères à 1 ouvrier. Il ne s appai’tient plus, il api.arlient à l’association. L’ouvrier qui travaille dans une fabri.jue sous les veux d’un chef, fait le travail (jui lui est prescrit, et quand il Ta fait comme on le lui a demandé, son devoir est rempli. Le membre d’une association lui doit non-seulement son travail consciencieux, mais ses pensées cl son .secours de tous les instants, les efibrts de ses bras et le concours de son intelligence. La prospérité de l’établissement n’i'st confiée à la surveillance de personne, mais à la conscience de chacun. Plus de liberté donc de satisfaire ses habitudes de paresse; il faut faire rendre an capital de. l’association tout ce qu’il peut produire ; s'il est fait poni' occuper les bras de cinq cents onvi-iers, les cin.j cents ouvriers doivent travailler chaque jour sans y inan.jucr : un jour, une heure perdus sont un voilait a tons. Il faut dans l’association l’abnégation de soimême, saciifiei' ses goûts et son indépendance à l’œuvre commune; car le succès de l’association n’est assuré qu’à la condition d’un accord parfait entre les membres. V.dlà pourquoi je demande des hommes .jin, en déplovant la force la plus rare, celle de la persévérance, aient fait preuve des qualités nécessaires à la prospérité de l’association. Lt encore le succès me parait-il trèsdouteux, car j’y vois bien d’autres difficultés.
— En voilà cependant bien assez, murmura André.
— Le n est pas tout .jue le concoui's dévoué de tous les membres de l’association ; il faut une tête à ce corps aux mille bras. Les bras exécutent, mais c’est la tête qui dirige, qui donne les ordres et qui Imprime le mouvement. Seia-ce un conseil d’ouvriers, administrant, prenant les mesures qu’exige le soin des intérêts de Tadministi-ation, vendant, achetant, distribuant le travail? On sait ce que c’est qu’un conseil qui administre : point d’imilé. point de suite dans les vues, et surtout point de promptitude dans les décisions ; pendant qu’on d .sente sur le parti qn on pi’cndra, la fabrique rivale agit, et l’association a le dessous Serace un chef nni.jue? .fiais comment se pi'ocnrera t-on cet administrateur habile, homme de conseil et d’exécution, capable de
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gérer les alTaires de l’association et de la faire lutter \ictorieiisement avec ses concurrents? Et quand elle Tanra trouvé, comment le rétribuera-t-elle pour s’assurer ses services? Il est bien à craindre, que, malgré toute votre géntirosité, celui qui aura assez de talent pour remplir cet emploi diflicile, n’éprouve le besoin de recoin rer son indéi)endance, et que, renonçant aux chaînes plus ou moins dorées qui font de lui l’esclave de ses mille adininisti'és, il ne préfère tenter la fortune pour son propi e compte.
J’arrive maintenant à la rémunération des ouvriers et à leur position dans Tassociation. Ici je vois bien d’autres difficultés à résoudre. Doivent-ils apporter chacun le même capital, ou bien admettra-t-on les associés qui se présenteront a\ec des capitaux diflèi’ents? Dans ce cas , quels droits conféreront-ils aux possesseurs ?Ouelle part donnera-t-on immédiatement à chaque travailleur? car ils ne peuvent attendre, comme le capitaliste, la vente des produits. Quelle part distribuera-t-on sur les bénelices? Quelle autre portion mettra-t-on en i-éserve pour parer aux éventualités ? car, prospère celte année, l’association peut être malheureuse l’année prochaine, et il faut faire face à tout. Est-on bien préparé à résoudre toutes ces difficultés?
— Mais, dit Léonard, je n’ai pas suflisamment étudié ce sujet pour pouvoii" j'épondre à toutes ces ({uestions.
— Je ne te dis pas d’y répondre, Léonard ; je te les signale seulement, afin que tu puisses à l’avenir voir la chose telle quelle est, et te prononcer en connaissance de cause. Dis-moi cependant sur quel pied seraient tous les ouvriers dans l’association.
— La question est compliquée, M. Dupré; car les membres de l’association seraient à la fois ouvriers et propriétaires de l’entreprise. Comme ouvriei’S, il leur faut d’abord un salaire pour vivre. Quant aux bénéfices , ils y ont droit à la fois comme travailleurs, et en raison du capital qu’ils ont apporté. Mais ici la (juestion se complique, carie ti‘a%ail de tous les ouvriers n’a pas la même valeur.
— ’fu n’admets donc pas l’égalité de salaire ?
— Oh! non, M. Dupré, ce serait la ruine de l’association ; les paresseux ne feraient rien,et les ouvriers laborieux se lasseraient de travailler pour les autres.
— Tu as parfaitement raison ; mais je crains que tu ne viennes
DIFFÉRENTES FORMES d’aSSOC IAT IONS.
de prononcer la condamnation des associations en général. A part quelques hommes au cœur dévoué et généreux comme toi, je soupçonne que l’association ne serait guère recherchée que par les paiesseux qui s’imagineraient y vivre plus à l’aise sans travailler davantage , et que les ouvriers laborieux préféreraient le régime actuel, qui offre plus de facilités pour faire son chemin à celui qui a de l’activité et du talent.
Tu as très-bien fait, d’ailleurs, de repousser l’égalité de salaire ; cela montre ton jugement. Mais l’inégalité, va créer bien dos embarras à l’association. Dans une fabrique ou un atelier ordinaire, un ouvrier qui n’est pas content du salaire qu’on lui donne, se retire, et tout est dit. Mais, dans l'association, comment fera Touvi-ier (jui ne se trouvera pas suffisamment rétribué? Ne sera ce pas la cause de discussions pétiibles, la soui-ce de divisions pei'pétuelles ? Puis, comment fei’a Touvricr qui voudra se retirer de l’association ? 11 a une part dans la propriété de la manufacture ; il lui revient aussi une portion des bénéfices , quand il y en a ; il est pourtant impossible de lui remettre à volonté l’une et l’autriî. Faut-il donc qu’il aliène salibei’lé, ou (|u’il abandonne ce qui lui appartient? Et, en cas de décès , quels sont les droits de la veuve et des enfants? Comment concilier ceux (pie les lois leur accordent avec les intérêts de l’association ? Comment pouivoiera-t-on au remplacement des membres qui viendi-ont à mourir et dont l absence laisserait un vice fâcheux? Et , si dans un temps de grande activité le travail des membres ne peut suffire aux commandes, l’association se résignera-t-elle à ne pas profiter des circonstances, ou imitera-t-elle les entrepreneurs d’industrie en appelant le concours d’ouvriers salaiâés ? Dans ce cas, quelle condition leur fera-t-elle ? Que d’embari as , Léonard ! que de difficultés dans nue chose qui te pai-aissait si simple !
— C’est bien vrai, M. Dupi’é ; il y en a infiniment plus que je ne Tavais soupçonné. L’association me paraît comme avons une œuvre de sao’ifice et de devoùnient, el je commence à croire que les résultats seraient fort au-dessous de ce qu’on est porté à croire avant d’y avoir suffisamment l éiléchi. Et cependant il y a dans 1 association (juelquc chose (jui me souj’il, qui me sendjle piopre à relever la condition de l’ouvrier. Je vous avoue que je renoncerais avec regret à cette illusion, si c’en est une.
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— Non, I.éonai'd, l’association entre ouvriers n’est pas une chimère comme celles que j’ai combaltues et que je combattrai toujours dans votre propre intérêt. Iléiissée de dilïicultés lorsqu’il s’agit d’une industrie <)ui ne peut s’exercer qu'avec le concours d’un grand nombi-e d’ouvriers, elleen olFre m uns dans une fabrication qui exige peu de bras. EWc en offre moins encore dans le cas d’associations temporaires entre ouvriers pour l’exécution à prix fait de travaux d’une durée limitée ; ce pourrait même être une pi'éparation et un acheminement à l’association permanente. Dans ces conditions, on peut trouver des ouvi iers se connaissant bien, assez unis (d assez dévoués pour triompher des diKicidtés ; mais il tant des ou\iâers laborieux, assidus, économes, des hommes de cœur et d’énergie.
— D’après cela, dit André, vous ne conseillez pas l’association aux ouvriers ?
— Je ne la conseillerai ni ne la repousserai, parce que c’est une atVaire trop délicate ; mais, je le répète, j’y vois de ti’èsgrandes difiicultés.
— Et que pensez vous , demanda Léonard , de l’association entre patrons et ouvriers ; de celle dans laquelle un [)ati‘on partage cha(|ue année les bénéfices avec ses ouvriers, d ms une proportion déterminée ?
— Je te dirai d’abord que, malgré le nom qu’on peut donner aux arrangements de cette sorte, je ne puis voir là une association proprement dite. Une \éritab!e association supposerait le partage des pertes et des bénéfices (Mitre tous les associés. Or, dans le système dont tu parles, et (jue j’a[)pi‘ouvc du l’esle , je commence parle dire, je vois bien (|ii’on donne aux ouvriers une part dans les bénéfices, mais j(' n’ai jamais vu qu’on les appeltàl à partager les perles; cela ne saurait être, d’ailleurs, dans les conventions de ce genre ; l’intéi’êt des o ivrieis ne le permettrait pas. En outre, pour (ju’il y eut vérilablement ass.K‘iatiuu, les ouvi iers devraient discuter avec le patron les mesures à prendre pour la gestion de l'enîreprise. Or aucun patron ne p mi rait y consentir dans les circonstances ordinaires, car ce serait abJi juer entre les mains de ses ouvriers la diivclion de ses alf, lires.
— l’ouiquoi donc les ouxriers ne prendraient -ils [>as part à la direction de l’exploitation dans laquelle ils sont intéressés?
DIFFÉRENTES FORMES d’aSSOCIATIONS.
— Parce que ce n’est pas possible dans leur position. S’ils avaient part à la direction des affaires, Je résultat, (|uel qu’il fût, leur serait du. pui.squ’ils seraient les plus nombreux ; ilsdevraient donc siifiporter les pertes, comme ils partagent les bénéfices; or leur position ne le leur permet pas. Vous voyez par là qu’il n’y a réellement pas association dans un arrangement qui met la perte, d’un seul coté et (|iii de l’autre ne met que les avantages.
— Eh bien . reprit Léonard, (juel que soit le. nom qu’on donne a un arrangement de ce genre, (|ue doit-on en penser?
— C’est une bonne chose, répondit M. Dupré , utile aux ouvriers, non moins utile aux patrons. D’un côté, elle améliore la position des ouvi iei s, en augmentant leur salaire de la part qu’ils ont dans les bénéfieexs. D’un autre côté, elle est avantageuse aux patrons; car, si elle diminue leurs bénéfices de la portion qu’ils (.èdent à leurs ouvriers, elle les augmente en faisant de ceux-ci des cooperafeurs plus actifs, plus exacts et plus intéressés à la prospérité de l’établissement. Les avantages que le patron accoi de il ses ouvi iers sont en elïet une prime décerni'e a l’oi'dre, à rintelligence, à l’esprit d’économie ; car ils ne peuvent les obtenir (jue m lyeunanl certaines conditions d’exactitude, d’assiduité et d attention au travail. Le patron obtient ainsi d’autres avantages en compensation des sacritîci's qu’il s’impose.
( ette I l'ime accordée par lui peut varier de bien des manières. Ainsi, on peut convenir (jn’apiès le prélèvement des frais d’exploitation et de tous les deboui'sés du fabricant, les bénéfices serimt partagés d’une certaine façon entre ses ouviâcrs et lui. D’autres foi-, afin de stimuler leur zèle et de les intéresser davantage a la piosperité de l’établissement et à la bonne confection des |»ioduil.s, on peut établir (]ue, loi’sijue les bénéfices dépasseront un chiffre déterminé, l’excédant se partagera entre eux et le fabii(ant. Dans cei taiues industries, on opère sur des matières brutes qu’on transforme en objets manufacturés : on convient alors (]ue si, sans augmenter la main-d’œuvre, on obtient d’une même quantité de matièius une plus grande quantité de rnarchaudi-e, les bénéfices (]ue donnera cet excédant seront l’objet d un p, li tage. Dans d autres industries on emploi(‘ annuellement piour la labrication une certaine quantité de combustible, mille tonnes, par exemple; on décide (jue si, sans réduii-e la fabrica-
lion, les ouvriers peuvent économiser un dixième , un huitième de ce combustible, le bénéfice de l’économie sera partagé entre le fabricant et les ouvriers. Ailleurs la fabrication donne un déchet de 20 pour cent, je suppose, sur la matière première : si par une plus grande attention, dit-on aux ouvriers, vous pouvez réduii-e ce déchet à 15, à 10 pour cent, vous participerez aux avantages de l’économie.
Dans ces dilférents cas, c’est une prime que le patron accorde à ses ouvriers afin de les portera redoubler de soins, d’attention et d’économie. Mais,(iuelle que soit la nature de ces arrangements, c’est une chose utile pour tout le monde, une chose morale, de nature à établir une plus grande communauté d’intérêts et à resserrer les liens enti-e le fabricant et les ouvriers.
— Ainsi, dit Léonard, vous donneriez la préférence au système de la participation aux bénéfices du fabricant, sur le système de l’association véritable entre ouvriers?
— 11 n’y a aucun doute, Léonard, parce ({ue l’un est facilement réalisable, tandis que l’autre offre des difficultés excessives. Et puis, voulez-vous que je vous dise ma pensée tout entière ? c’est que, dans le système de la participation, un gain moral d’une haute importance, à mes yeux, vient s’ajouter au gain matériel.
La petite addition au salaire qui peut résulter, pour les ouv riers d’un ateliei', de la participation aux bénéfices du patron, sera quelquefois assez taible. Mais il y aura toujours pour eux un immense profit dans les habitudes de régularité, d’exactitude, d’ordre, de soin, d’attention, qui seront les conséquences nécessaires de cette participation. 11 y aura en outre une grande satisfaction morale dans l'idée (ju’eu travaillant pour le patron on travaille aussi pour soi. Le contentement de l’esprit et l’union des cœurs sont des avantages qu’on n’apprécie pas assez, mais que je vous crois assez éclairés pour prisera leur juste valeur.
■— Merci, M. Dupré, dit Léonard, pour les bonnes paroles que vous venez de nous dire. Vos explications sur les avantages et les inconvénients des différents systèmes d'association ont achevé de dissi[»er nos doutes, et nous avons trop de confiance en vous pour ne pas nous ranger à votre opinion. Il ne dépendra pas de nous que nous ne vous donnions bieiilùtla preuve de nos dispositions à cel égard.
DIFFÉRENTES FORMES d’aSSOCIÂTIONS.
— Cela ne dépendra pas davantage de nous , Léonard, sois-en bien sur, — dit M. Lenoir, prenant alors la parole. Puis, se tournant vers M. Dupré : — Permettez moi aussi de vous remercier, cher monsieui’ Dupré, pour les excellents avis que vous nous avez donnés. Si les idées d’association et de participation ont occupé depuis quelque temps l’espi'it de nos ouv liei s, elles ne nous ont pas moins préoccupés. Ils veulent faire quelque chose pour améliorer leur po^ition , nous le désirons aussi vivement qu’eux. ISous en cherchions les moyens et nous étions arrivés à l’idée d’un plan qui nous paraissait concihei' tous les intérêts. Cependant quelques incertitudes nous restaient encore, vos dernières paroles les ont fait disparaître. Je profile donc, sans plus tarder, de cette occasion, pour annoncer à ceux de nos ouvriers ici présents, que nous avons une pi’oposition à faiie à eux et à leurs camarades. Nos confrères des foi'ges me chargent de faire connaître (|u’ils sont dans les mêmes intentions à l’égard de leurs ouvriers. Nous invitons donc les uns et les autres à désigner quelques uns d’entre eux pour venir dès après-demain avec Léonard et André entendre les communications que nous avons à leur faire.
vouant à vous, M. Dupié, vous avez trop bien étudié ces questions pour que nous ne désirions pas mettre à profit vos lumières. Nous vous prions donc instamment de vouloir bien assister à cette première conférence et à celles qui pourront suivre, afin de nous prêter le secours de votre expérience.
— Très-volontiers, M. Lenoir, si vous croyez que je puisse vous être de quelque utilité. Vous savez que je suis trop heureux quand je puis faire quelque chose pour les habitants de Mirebeau.
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VlNGT-SEl'TlÊMl!: ENTRETIEN.
I^STITLTIONS DE CHARITÉ ET DE PRÉVOYANCE , ET MOYENS QUE POS SÉDl NT LES CLASSES OUVRIÈRES POUR AMÉLIORER LEUR CONDITION.
Une grande joie régnait à Mirebean à l’époque on nous sommes arrivés. Les quinze jours qui s'étaient écoulés depuis la dernière conférence avaient été bien remplis. Dès le .surlendemain les propriétaires de la manufacture avaient fuit connaître aux délégués de leurs ouvriers le projet qu’ils avaient conçu Ce projet, comme on l’a déjà deviné, était un plan de participation des ouvriers aux bénéticis de l’entreprise. 11 était basé sur les idées que M Dupré avait émises et comprenait la plupart des points qu il axait indiqués comme pommant donner lieu à une participation : augmentation de la production par suite d’un meilleur emploi du temps; plus-value des produits, résultant d’une amélioration dans la fabrication; économie de la matière première par l’effet d’une attention et de. soins plus xigilants; diminution des déchets; économie de combustible relativement à la production par de moins fréquentes interruptions de travail. Les maîtres de forges, de leur côté, avaient proposé à leurs ouvriers un plan basé sur des principes analogues et ne présentant guère d’autres diflérences que celles qui résultaient de la nature des travaux.
Après être tombés d’accord sur les points principaux , on s’était occupé d’établir dans cliatjue usine un règlement (pii établissait les droits et les devoirs des propriétaires et des ouvriers. On y axait fait entrer non-seulement des dispositions qui tendaient à augmenter les produits et les bénélices, mais d’auti-es encore qui étaient de nature à exercer une heureuse influence sur le moral des ouvriers et à leur faire prendre de bonnes habitudes, encore plus favorables à leurs intérêts (|u’à celui de la manufacture. Les discussions n’avaient pas été longues, chacun arrivait avec le désir de s’entendre. Le règlement était donc presque entièrement terminé. A peine restait-il à fixer quelques détails d’exécution ; il devait être lu aux ouvriers dans quelques jours et mis à exécution à partir delà nouvelle année.
MOYENS D’AMÉLIOr.ATfON ET DE RfEN-ÊTRE. 415
Le contentement des ouvriers n’avait jamais été aussi grand. Indépendamment des avantages encore un peu incertains de la mesure qui allait être prise, ce qui ajoutait surtout à leur satisfaction. c’est qu’elle les honorait. Ils se sentaient relevés à leurs propres yeux ; de simples ouvriers des maîtres ils en dexenaient pour ainsi dire les associés ; ils voyaient la fabrique d’un tout autre œil ; ce n’était plus une espèce de prison où ils étaient tenus à la tâche, c’était en quelque sorte leur bien, leur chose; aussi la considéraient-ils maintenant presque avec amour. Les patrons n’étaient pluspour eux des maîtres ordinaires, ilsétaient devenus des associés et des amis.
D’un autre coté, la satisfaction des ouvriers faisait celle des patrons : ils étaient heureux d’avoir produit ce contentement, et ils jouissaient du changement qui s'était opéré dans les sentiments et dans les manières de ceux qu’ils employaient. Ils étaient surtout frappés d’une dignité nouvelle qui s’était révélée soudain chez beaucoup de ces hommes, abattus auparavant par une position qui avait pour eux quelque chose de la servitude.
Toute l’assemblée était sous l’impression de ces sentiments quand s’ouvrit la séance.
— Mes amis, dit M. Dupré en commençant, nous nous sommes vus si souvent depuis quinze jours, que je n’ai pas besoin de vous entretenir de ce qui s’est passé dans l’intervalle. 11 est d’ailleurs inutile de vous dire combien j’en suis heureux. Une ère nouvelle commence pour les travailleurs de Mirebeau : faisons que par notre prudence elle reste une ère de paix et de concorde. Puissé je. y contribuer par les derniers avis que j’ai à vous donner ! J’avais hâte d’y arriver pour compléter par des détails immédiatement applicables à votre position la grande mesure qui vient d’être prise, et pour clore la série nos entretiens sur l’économie politique.
— Comment! est-ce que vous ne nous parlerez plus? s’écriat-on de toutes parts axec un sentiment de regret, qui changeait en tristesse la joie peinte auparavant sur les visages.
— Si fait, mes amis, je continuerai à m’entretenir avec vous de temps en temps : j’ai trop de bonheur à me trouver avec vous pour ne pas en rechercher les occasions. Mais nous voici arrivés
VINGT -SEPTIÈME ENTRETIEN
à la fin de ce que j’avais à vous dire sui- les matières dont nous nous sommes occupés. Atiii d’être plus utiles pour vous, ces réunions doivent avoir un autre but ; nous en reparlerons. Achevons aujourd’hui ce qui se rapporte au sujet de ces entretiens.
Dans ceux qui ont précédé , je me suis efforcé de vous faire voir combien vous vous trompiez en cherchant ramélioration de votre sort là où elle ne peut pas èlre. Aujourd’hui , je veux résumer ce que je vous ai dit bien des fois sur les moyens que vous avez de la réaliser; je veux vous faire mieux connaître les i-essources que vous possédez et celles que la société vous offre pour arriver à une situation meilleure. Celles que vous possédez en vous-mêmes^ vous ne les connaissez pas assez et vous n’en tirez presque pas parti. Celles que la société vous procure, vous paraissez les ignorer, si fou en juge parle peu d’empressement que vous mettez à en profiter.
Mue par les idées chrétiennes qui pénètrent de plus en plus dans nos mœurs, la société a multiplié depuis des siècles les institutions en faveur des classes pauvres et souffrantes; mais dans notre siècle ces institutions ont pris un caractère différent. Autrefois elles avaient principalement pour objet de soulager le malheur; aujourd’hui , sans négliger ce but, elles s’attachent à prévenir la misère en en combattant les causes et en offrant les moyens de n’y pas tomber ou d’en sortir. Les institutions de bienfaisance peuvent donc se grouper en deux clauses : 1“ institutions ayant pour but de soulager la souffrance et la pauvreté ; 2* institutions ayant pour objet de prévenir la misère. Disons seulement un mot des premières, qu’il ne faut pas dédaigner par un orgueil mal placé, mais auxquelles un sentiment de véritable dignité doit nous faire désirer de recourir le moins possible.
Les institutions qui ont pour objet de secourir la misère et la souffrance comprennent les monts-de-piété, les bureaux de bienfaisance, les hôpitaux et hospices, les établissements pour les orphelins et les enfants abandonnés, les maisons d’aliénés, et enfin des établissements de toute sorte qu’il me serait impossible de vous énumérer et qui ont chacun pour but de venir au secours d’une espèce particulière de malheur et d’infirmité.
Les monts-de-piété, dont les pauvres abusent quelquefois, n’en lendent pas moins d’immenses services dans des besoins près-