POSITION DE L HOMME EN CE MONDE
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maux, et ’a ce sujet permeltez-moi une remarque. La crainte de la mort qu’éprouvent même les plus malheureux, n’est-elle pas une preuve que la vie, malgré les maux dont nous nous plaignons, est à elle seule le plus grand des biens?
La vieillesse, il est vrai, est accompagnée d’infirmités qui mettent l’homme dans l’incapacité de travailler; mais elle n’est pas le temps du travail, c’est celui du repos, et nous avons dû nous y préparer. Si nous avons été prévoyants, laborieux et économes dans la jeunesse, nous devons nous être acquis des moyens d’existence pour cette épjque. Si des malheurs nous en empêchent, la société nous oflVe aujourd’hui des ressources dans les caisses de retraites , les assurances et une foule d’autres institutions que je vous ferai connaître.
Ce n’est pas seulement pour les pauvres que la vieillesse est le plus grand souci; elle est pour tous les hommes la grande pensée de leur vie. La perspective de cette époque est, avec le désir de pourvoir à l’entretien et îi l’établissement de sa famille, le grand stimulant de la vie de l’homme. .Assurer un sort à ses enfants , et se procurer du repos Mans sa vieillesse , voilà ce qui l'excite surtout au travail. Vous voyez que Dieu , en lui faisant une loi du travail, a mis en lui une force pour l’aider; cette f(»rce, c’est la pensée de l'avenir.
L’homme, en effet, n’est pas, comme la brute, absorbé dans la satisfacti(jn des besoins du moment. 11 a une intelligence qui le met en état de satisfaire ses besoins dans le présent, et d’y pourvoir d’avance pour l'avenir. Mais il oublie souvent de cultiver son intelligence, souvent aussi il en fait un mauvais usage. Lu cela, il est seul coupable ; il a un trésor en lui, pourquoi ne s’en sert-il pas? Et cependant Dieu l’y invite sans cesse. Nos maux semt une invitation perpétuelle de sa bonté à l’emploi des plus belles facultés de notre àme. Les maladies qui menacent noti’e corps sont un rappel à la prudence et à la sobriété La vieillesse est elle-même la chose la plus propi e à nousexriterà la prévoy ance. Il en est de même des accidents et des calamités qui «lésolent quelquefois des contrées entières. Ces maux, sans compensation SI nous ne considérons que le (^orps de l’homme, ont leur utilité du moment que nous vovons en lui un être moral.
— Comment, dit M. Duroure, la disette actuelle aurait de l’u-
tilité, comme le.s inondations, le choléra, comme la maladie des pommes de terre et celle delà vigne ! 11 est bien difficile de comprendre quelle utilité peuvent avoir ces fléaux.
— Parce que vous ne voyez que le mal dont vous soufTi-ez, sans faire attention au bien qui peut en résulter. Oublieux fort sou\ent de ce que nous dit la religion, nous croyons que la terre doit étie un lieu de délices, et, fiei's des découvertes du génie qui transforme ce monde, nous ne nous souvenons plus de Dieu et nous nous endormons dans une trompeuse sécurité. Alors, au sein de la plus grande prospérité , Dieu nous envoie des fléaux poui nous 1 appeler au seiitiment de notre dépendance.
Mais, mes amis, ces fléaux, qui affligent le monde, développent chez l’homme l’instinct de la sociabilité. Vous savez tous les nobles sentiments qu’ont excités dans notre belle France les catastrophes dont vous avez souvenir. Que de quêtes ! que de souscriptions ! que de dons, de secours de toute sorte! Quel empressement de toutes les provinces à venir au secours les unes des autres ! En voyant cetle émulation pour se secourir mutuelleiuent, on se sent doucemenfému et on oublie pour ainsi dire les maux qui donnent lieu à ces prodiges de bienfaisance.
— A cet égard, vous avez raison, reprit M. Duroure. Mais,
malgré tout, je ne vois pas comment la disette peut être utile' aux hommes.
— Ni plus ni moins que les autres maux, M. Duroure. S’il n’y a\ait sur la terre que des accidents fort rares, tous ceux qui arriveraient nous frapperaient comme un mal inattendu, et il n’en lésulteiait aucune leçon pour nous. Mais, en voyant les mêmes accidents se reproduire dans les mêmes circonstances, nous prenons des précautions pour les éviter. Mettant à profit les leçons de l’expérience , nous éloignons le retour de maux qui étaient autiefois plus fréquents. Par des soins intelligents donnés à l’enfance, par un meilleur régime, on prévient une foule de maladies qui décimaient autrefois les populations. C’est ainsi que la durée moyenne de la vie s’est beaucoup accrue; en France, par exemple, elle était de x'ingt-neuf ans seulement au commencement du siècle, et elle est de trente-sept aujourd’hui.
Excitée par le besoin , l’intelligence de l’homme a fait bien d’aulres conquêtes. Elle a assaini une foule de localités où iami-
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sère était en permanence avec la maladie. Beaucoup d’entre vous se souviennent de ce qu’était ici la vallée, avant les grands travaux qui l’ont transformée. Ce n’est pourtant qu’un faible exemple des changements que l’homme a opérés sur la surface de la terre. Partout et toujours, c’est la nécessité quia stimulé l’hommo et développé son intelligence.
La crainte des famines, qui autrefois ravageaient la terre bien plus fréquemment et d’une manière intiniinent plus désasti-eiise, a surtout provoqué les efforts de l’homme. 11 a conquis à la culture d’immenses étendues de terrain ; il a perfectionné la culture elle-même; il a propagé de nouvelles plantes, qui ont rendu le l'etour des famines moins redoutable et moins fréquent. A la vue de ces résultats, pouvons-nous dire encore que les fléaux eu.xmèmes n’ont pas leur côté utile pour l’humanité en général?
— Mais, monsieur, fit observer Léonard, c’est à force de travail que l’homme arrive à ces résultats. 11 évite un mal en s’en donnant un autre. Je ne vois pas où est le profit.
— Tu te trompes, Léonard. C’est par de la prévoyance que l’homme évite les maux qui affligent son corps et menacent sa vie. La souffiance du corps est ainsi prévenue par le travail de l’esprit. Mais y en a-t-il un parmi vous qui voudrait se plaindre d’un état de choses (jui fait de plus en plus de l’homme un être intelligent et moral?
D’ailleurs, malgré nos plaintes , la condition de l’homme s’améliore sous tous les rapports. Sa vie est aujourd’hui moins pénible (jue par le passé, elle est entourée de plus de commodités et exposée à moins de maux. .Mais il ne faut pas se le dissimuler, à mesure que sa condition matérielle s’améliore, sa responsabilité morale augmente. L’homme peut échapper à plus de maux et se procurer plus de bien-être , mais c’est à la condition de mieux employer les facultés de son esprit.
Ainsi, grâce au progrès des institutions que la société enfante chaque jour, il peut, par le travail, l’ordre et l’économie, se ménager des ressources pour le temps où la vieillesse ou des maladies le mettront dans l’impossjbilité de travaillei’, pour les époques mêmes où le travail viencii’ait à lui manquer. Les caisses d’épargne permettent d’utiliser les moindres économies des plus pauvres. Les sociétés de prévoyance et de secours mutuels vien-
lient en aide, en cas de maladie , à ceux qui ont su s’en assurer les bienfaits. Avant peu, la caisse des retraites, pour la vieillesse assurera su I- leurs vieux jours le repos de tous ceux qui auront pensé à l’avenir (1). En atlendantj des sociétés d’assurance de toute espèce sont là pour prévenir les suites fâcheuses des accidents qui peinent nous arriver : la pré\oyance nous sauve ainsi d’une ruine complète dans l’avenir, à l’aide d’un léger sacrifice dans le pi-ésent. Je ne puis vous faire connaître en détail aujourd’hui ces institutions ; mais nous y viendrons , et vous venez combien vous avez de moyens de vous aider vous-mêmes. —
M. Dupré avait ainsi montré que les maux diminuent sur la terie et que les etlbrts de la société font disparaître graduellement ce qu’ils ont déplus fâcheux dans leurs conséquences. Mais cüinnie la préoccupation du moment ramenait toujours les esprits à la même idée, Michel Terrien, tailleur, à l’humeur un peu chagrine, comme M. Jarland, prit aloi’sla parole.
— Nous reconnaissons avec vous , dit-il, que le nombre des maux diminue^ et qu’avec des précautions ’on peut en affaiblir les conséquences. 11 est cependant un mal dont je ne vois pas que la prévoyance puisse nous exempter : c’est la famine. Je vous demande pardon de j*evenir sur ce sujet , mais vous savez combien il cause d’inquiétudes. Eh bien ! quand la moissonne peut j)as suffire pour atteindre jusqu’à la i-écolto pi’ochainc , comme c’est le cas celte année,' je ne vois pas comment toute la prudence humaine pourrait y suppléer.
— Je Aais le le montrer, Michel, et ceci me fournira un nouvel exemple de l’admirable dispensation des choseshumaines par la Providence. Les disettes sont dues à l’intempérie des saisons. Or, il est constaté que, par suite de la différence des climats, il iTy a pas de disette universelle sur la terre. Tandis que la température cause l’insuffisance des récoltes sur quelques points du globe, une température différente produit une récolte abondante dans d’autres contrées. L’abondance des uns peut ainsi suppléer à la pénurie des autres. (Jue faut-il pour cela? Aller chercher le blé où il abonde pour le transporter où il manque.
(1) La Caisse des retraites pour la vieillesse, qut n'existait pas au moment où le docteur prononçait ces paroles, a été établie depuis. Foir le dernier entretien.
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11 faut quelquefois, il est vrai, aller chercher ce blé un peuloin ; et quand les hommes n’ont pas été prévoyants , quand ils s’y prennent trop lard, comme on a fait celte année, les retards causent des craintes et amènent la cherté. Mais une véritable famine n’est pas à redouter j il y a dans l’est de l’Europe d abondantes i-éscrves , oii nous pouvons puiser. Vous comprenez cependant que ce n’est pas sans frais qu’on peut aller chercher au loin de grandes quantités de blé ; il faut donc que le prix s’élève pour couvrir les dépenses de ceux qui nous en procurent. Vous concevez aussi que cela ne peut avoir lieu qu’autant que le blé peut circuler librement d’un lieu dans un autre. Car comment feraiton , si ceux qui ont ne voulaient pas céder à ceux qui n’ont
pas ?
J’aurais encore bien des choses à vous dire sur cette question, mais elles exigeraient des explications (pie je ne vous ai pas encore données; nous y viendrons. Eu attendant, soyez bien persuadés qu’à côté de leurs graves inconvénients, les disettes, comme toutes les calamités , ont des avantages pour l’homme considéré comme être moral. Elles dé\eloppent eu lui le principe de sociabilité, elles activent le commerce, elles unissent les peuples dans une communauté d’intérêts. Quant à la cii'coustaiice actuelle , si les choses se sont présentées jusqu’ici sous un aspect.de nature à causer des craintes exagéiées, c’est que la prévoyance a maiKjué eu France ; on a fait des calculs erronés, et l’on s’y est [>ris trop tard p<tur aviser aux moyens de combler le déficit des récoltes. Mais en ce moment toutes les mesures sont prises, personne n’a plus rien à redouter poui’ sou existence; et, à l’a- \enir, la prudence atténuera encore plus les effets de la plus redoutable des calamités (1).
(1) C’est ce qui a eu lieu dès lSo5 et 1856. Malgré la guerre et une succession de récoltés encore plus mauvaises, la promptitude des mesures a empêché les prix de s’élever autant qu'en 1846. La liberté du commerce en 186Î a produit des résultats plus remarquables encore ; bien que la récolte de 1861 ait été Tune des plus mauvaises dont on se souvienne, le prix du pain s’est fort peu élevé en 1862.
UUATUIÈME ENTRETIEN.
LES BESOINS DE l'hOMME SONT LE FONDEMENT DE LA FAMILLE ET DE LA SOCIÉTÉ , ET LA CAUSE DE TOUT CE QUI SE FAIT d'uTILE DANS LE MONDE.
L’inquiétude que la récolte avait fait naître était devenue de l’alarme. On savait maintenant, à n’en pas douter, qu’elle avait été mauvaise dans toute la France et dans une partie de l’Europe, l/impossibilité d’attendre la récolte procliaine avec les ressources du pays était constatée, et, loin de pouvoir compter sur celles de ses voisins, on commençait à craindre qu’ils ne voulussent attirer les blés chez eux.
Une sourde agitation régnait déjà dans quelques provinces ; elle n’avait pas encore gagné le département où était situé Mirebeau, [»arce qu’il avait été un peu moins maltraité que beaucoup d’autres. Cependant des bruits fâcheux y circulaient ; on parlait de mesures prises dans beaucoup de localités pour empêcher les blés de sortir du territoire. Les propos habituels sur les blatiers, sur les spéculateurs, revenaient plus fréquemment que jamais ; le mot d’accapareurs était dans toutes les bouches. L’animation croissait à cha<iue marché, et elle faisait craindre pour la liberté des transactions. Déjà des désordres avaient eu lieu dans plusieurs départements à l’occasion du transport des blés. On répandait-à ce sujet des bruits qui grossissaient, selon l’usage, en passant de bouche en bouche.
M. Dupré observait avec anxiété l’effel produit par la hausse du prix du blé. Cette hausse, que la peur amenait par avance en l’exagérant, av^ait , à certains égards, un avantage qui n’échappait pas à l’esprit clairvoyant du docteur , mais en même temps elle occasionnait une irritation qu’on pouvait craindre de voir éclater un jour ou l’autre en actes répréhensibles.
Dans cette circonstance il se félicitait en v oyant ses conférences devenues une habitude^pour une partie des habitants de Mirebeau. 11 se trouvait avoir sous la main , pour ainsi dii’C, la portion la