‹ Manuel populaire de morale et d'économie politique [microform]Chapitre 7 sur 51 · LES BESOINS DE L HOMME · texte numérisé non relu

LES BESOINS DE L HOMME

plus intelligente de la commune. 11 pouvait espérer d’empêchei* par elle le reste de la population de commetti'e les fautes que l’ignorance occasionne souvent dans les temps de calamité. Le désir de l’entendre croissait aussi avec la gravité des circonstances j on semblait s’attendre à recevoir de lui des secours en recevant des conseils. Aussi, en entrant dans la salle, il vit avec satisfaction qu’elle était encore plus garnie que les dimanches précédents. Cette affluence lui parut d’un heureux augure.

—Mes bous amis, je ne saurais vous dire combien je suis touché à la vue de la foule qui se presse dans cette enceinte. Fier de la confiance que vous me témoignez, je m’efforcerai de la justifier en vous donnant les conseils que me dicteront mon affection pour vous et ma vieille expérience.

Je vous ai fait voir qu’ici-bas le bien est partout à côté du mal, que le bien surpasse même le mal de beaucoup , quoique nous pensions habituellement le contraire. Je vous ai montré en outre que le bien nous est fourni gratuitement par Dieu, tandis que la plupart de nos maux, et je n’exagère pas en disant les neuf dixièmes, proviennent de notre ignorance ou de nos excès, de notre imprévoyance ou de nos passions, et que c’est encore nous qui aggravons par notre faute les suites de ceux que nous ne nous sommes pas attirés. Ayons donc de la prudence et du courage ; prenons les choses telles qu’elles sont, et voyons les conséquences qui en découlent.

Quelle que soit l’opinion ipi’on se forme sur la nature de l’homme, il a des besoins, c’est un fait incontestable.

— Nous le savons de reste, s’écrièrent M. Jarland, Honoré , Michel, André, Léonard, Vincent et quelques autres.

— Je suis persuadé que vous le savez comme moi, reprit M. Dupré; mais, comme j’y ai plus réfléchi, je comprends peut être mieux ce qui en résulte. L’homme a des besoins, et la première condition de son existence est d’y pourvoir. Pour cnti-etenir la vie en lui, il doit fournir chaque jour des aliments à son corps. 11 arrive nu dans ce monde, et il lui faut des vêtements pour se couvrir, un toit pour s’abriter et un foyer pour réchauffer ses membres. Pour se procurer cette nourriture, ces vêtements , cet abri, il doit travailler, prendre de la peine et faire des efforts

QUATIUEWE ENTHETIE.N.

d’esprit et de coi-ps. Nous sommes ainsi conduits à cette obligation du travail et de la peine sans lesquels on n’obtient rien.

— Nous le savons bien, dirent encore les memes voix.

— Patience, mes amis, vous ne savez peut-être pas le reste aussi bien. Asservi au joug du besoin, qui est une peine, Phomme ne peut y échapper qiPen se soumettant au joug du travail, qui est aussi une peine ; car Dieu a dit au premier homme : Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. Ainsi des deux côtés nous retrouvons la peine.

— C’est ce que nous pensions, s’écrièrent quelques assistants. Mais, M. Dupré, savez-vous que ce n’est pas consolant?

— Patience, mes amis; vous allez entrevoir la consolation. Le besoin, lorsque nous l’éprouvons, est une peine, mais le besoin, quand nous le satisfaisons, devient une jouissance. Ainsi nous éprouvons une jouissance lorsque nous mangeons, ayant bien faim, ne serait-ce que du pain ; nous éprouvcuis une jouissance loi'sque , étant bien altéi'és , nous nous désaltérons auprès d’une claire fontaine; quand nous j-enlrons fatigués ou transis de froid, la douce chaleur du feu nous fait éprouver un sentiment de bien-être ; lorsque nous avons été séparés des êtres qui nous sont chers, le plaisir de les revoir nous fait éprouver la plus douce des jouissances.

Vous le voyez, ces besoins, qui vous arrachent des regrets, deviennent pour nous un sujet de remercier la Providence qui y a rattaché nos jouissances. Je vous ai dit que si notre corps n’était pas sensible à la douleui-, il ne le serait pas au plaisir; de même, si nous n’éprouvions pas le besoin, nous ne connaîtrions pas la jouissance que f;dt naître la satisfaction. C’est ainsi que le bien naît du mal même.

— Je le comprends maintenant , dit André. Mais il v a des gens pour qui les jouissances sont bien plus faciles qu’aux autres.

— C’est très-vrai, André; aussi nous en parlei’ons. En attendant, je puis vous dire que le bonheur des riches n’est pas aussi grand qu’on croit. Comme ils sentent infiniment moins le besoin, ils éprouvent infiniment moins de jouissances.

— - Je le crois, dit Honoré, si j’en juge par le bonheur que je goûte lorsque je parviens à procurer à ma famille ce que nous

LES BESOLVS DE l’hOMME.

avons longtemps désiré. Je doute que les riches éprouvent souvent un contentement pareil. Mais, sans la vie future, il n’y aurait que des souffrances sans compensation pour ceux qui ne parviennent pas à satisfaire leurs besoins.

— Ta remarque est fondée. Honoré; mais c’est plus rare que tu ne penses. S’il y a beaucoup d’hommes qui aient de la peine à pourvoir à leur existence, il y en a du moins bien peu qui ne parviennent aujourd’hui à satisfaire leurs besoins les plus impérieux. Ceci nous amène à faire une distinction.

Les besoins dont la satisfaction est indispensable à Tentretieii de la vie sont de manger, de boire, de se vêtir, de se loger et de se chauffer : voilà le nécessaire pour 1 homme. Mais ce nécessaii-e varie selon les temps et les lieux. La nouri ilure, les vêtements et le logement, qui suffisent sous le doux climat de la Grèce et des Indes, ne suffisent plus dans les pays froids du Nord. Ainsi le nécessaire dans un pays n’est pas le même que dans un autriL 11 y a bien d’autres causes encore qui font varier les besoins.

Une des premières est Tinfluence de notre imagination. Comparez le sauvage et l’homme le plus pauvre de nos pays civilisés. Quelle différence entre ce qui suffit au premier et ce qui est indispensable au dernier ! Voyez, même dans un pays comme le nôtre, quelle différence dans les besoins des personnes de conditions diverses ! Ce qui ne parait que le strict nécessaire aux riches dans les villes , est de l’aisance pour le bourgeois plus modeste ; ce serait du luxe pour nous autres habitants de la campagne. L’habitude de jouir des commodités les rend nécessaires, elle fait du supei’flu môme un besoin.

— Voilà précisément ce qni est à déplorer, dit M. Duroure. Aux besoins naturels , nous en ajoutons d’autres qui n’existent que dans notre imagination, et nous nous rendons malheureux à plaisir. Ainsi, quels changements n’ai-je pas remarqués depuis mon enfance dans notre manière de vivre ! Autrefois une chaumière composée d’une chambre suffisait à une famille; aujourd’hui il faut une petite maison avec deux ou trois pièces au moins. 11 y a vingt ans, chacun avait des sabots, et l’on ne portait des bas qu’en hiver ; maintenant on met des bas en toute saison et tout le monde a des souliers. Nous portions des vestes longues les dimanches et les jours de fête ; à présent, ou trouve à peine

QUATHIÈME ENTRETIEN.

un jeune ouvrier qui ii’ait une redingote ou un habit. Dans mon enfance, nos femmes séparaient avec de la cotonnade ; aujourd’hui elles mettent de l’indienne, et le dimanche il leur faut de la soie ou du mérinos Alors nous brûlions des chandelles de résine; mainlenant on ne se contente pas de chandelles de suif, il faut des lampes à beaucoup; bientôt il faudra du gaz.

— Et on a raison, dit André, cela prouve qu’on est partisan

des lumières.

— Et qu’on n’aime pas leséteignoirs, — ajouta malicieusement M. Vieulin.

— 11 y a beaucoup devrai dansée que vous venez de dire, M, Duroure , reprit le docteur. 11 est certain qu’en nous créant des besoins, nous augmentons la peine que nous avons à les satisfaire. On a beau faire des découvertes et multiplier les moyens que nous avons de pourvoir à nos besoins, ces besoins marchent encore plus vite que les pingres de la science; les désirs croissent plus rapidement que les jouissances; aussi avec plus de bienêtre , avec inûniment plus de moyens d’être heureux, nous le sommes peut-être moins que nos pères.

Tout ceci est vrai , et pourtant le mal n’est pas dans les désii’s, mais seulement dans notre disposition à nous faire un besoin de chacun de nos désirs. En eux-mêmes nos désirs sont un bien, et Dieu les a mis dans notre cœur comme un moyen d’améliorer notre position. C’est en effet au désir d’être mieux que nous devons les progrès qui se sont accomplis sur la tei re depuis le commencement du monde. C’est pour cela que l’homme crée, combine, invente et fait des découvertes, dont le résultat final est de mettre à la portée du plus humble d’entre nous des commodités qui , dans le principe, étaient seulement la part du petit nombre.

Nos désirs sont ainsi un moyen dont la Providence se sert

pour nous faire accepter le travail auquel nous sommes condamnés. Pour satisfaire de nouveaux besoins , nous faisons de nouveaux efforts; l’accroissement des besoins devient un stimulant pour les hommes, à ce point que les peuples qui ont le plus de besoins sont ceux qui font le plus de progrès. Chez eux au.ssi les besoins trouvent le plus aisément à se satisfaire, tandis que les peuples qui en ont moins sont généralement restés en arrière, parce qu’ils ont été moins stimulés à faire des efforts. Comprenez-

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