LES RESOINS DE L HOMME
VOUS maintenant l’utilité des désirs chez l’homme , et comment ils sont, entre les mains de la Providence, un moven d’améliorer notre condition ici-bas?
Je vais maintenant vous faire voir d’autres avantages qui résultent des changements dont vous vous plaigniez. Est-ce qu’avec ces changements il n’en est pas sui venu chez nous un aussi grand dans les mœurs? Est-ce que depuis que les maisons se sont agrandies et que les habitants n’ont pas vécu pêle-mêle comme les animaux, les mœurs ne sont pas devenues plus douces? A mesure que les habitations sont devenues plus commodes et mieux pourvues de choses utiles, est-ce que les habitants n’ont pas vécu plus chez eux et en famille? — A ce moment M. Passemard et M. Basset nepuient retenir un mouvement qui indiquait combien ce changement avait été contraire à leurs intérêts. M. Dupré, sans paraître le remarquer, continua :
— 11 est vrai que quelques-uns dépensent trop en toilette, et je regrette cet excès; mais n’est-on pas devenu en général plus actif, plus propre, plus soigneux ? On porte, il est vi-ai , des bas et du mérinos, mais jevois moins de trous et de guenilles; on a des souliers au lieu de sabots, mais on marche plus vite , et l’on fait bien plus d’affaires qu’autrefois. On a remplacé la résine par de la chandelle ou de l’huile, mais les commérages et la licence des veillées passées au sein de l’obscurité ont fait place à des occupations lucratives et à des lectures pi'ofitables.
— Vous avez raison , M. Dupré; aussi je vous demande pardon d’avoir cédé au mécontentement que m’a fait éprouver en venant un luxe qui contraste avec la rigueur des temps.
— Vous n’avez pas de pardon à demander, M. Duroure, on connait trop bien vos intentions. Mais permettez-moi de vous dire que ce développement des besoins a son utilité, même au point de vue de la disette qui nous menace. — •
Une e.vclamation de sui prise s’éleva dans l’auditoire, qu’affectait toujours vivement ce qui avait trait aux circonstances.
■ — \ous allez le voir, poursuivit M. Dupré. Vous comprendrez comment une disette, même en supposant que le pain devînt aussi cher qu’eu 1816, vous ferait souffrir infiniment moins qu’à cette époque. On croit que la civilisation, qui augmente les besoins, doit rendre les pauvres plus miséjables , parce qu’il leur est plus difficile de les satisfaire. C’est une erreur.
Lorsque les pauvres out moins de besoins, ils oui aussi moins do jouissances; en outre ils sont privés d’une ressource, en cas de disette, comme en cas de crise commerciale et de suspension du travail. Quand leur genre de vie est limité à la satisfaction des besoins les plus impérieux, il ne peut pas descendre plusbas, et si le travail manque ou si la cherté se manifeste, un dénûment absolu doit s’ensuivre. Si vous ne mangez que du pain et ne buvez que de Teau, que ferez-vous, si vos ressources diminuent, ou si le pain devient plus cher? Mais si vous consommez habituellement du vin , de la viande, du café, des épiceries , si vous portez de bons habits, si vous vous procurez en temps ordinaire des commodités de divers genres, vous pouvez réduii-e ces dépenses avant d’ètre privés du nécessaire.
Ainsi , il y a trente ans. ou ne mangeait guère, à Mirebeau ,
(jue du pain, du fromage, des choux , des pommes de terre et quelques fruits de mauvaise espèce ; on se permettait à peine de la viande quelquefois par an, et l’on ne buvait que delà piquette; il n’y avait dans les maisons que de mauvais grabats, une table, un ou deux bancs, une armoire, une huche, une ou deux marmites et à peine quelques ustensiles analogues. Qu’en résultait-il? C’est que si le travail venait à manquer ou si le prix du blé augmentait, comme vous n’aviez rien sur quoi vous pussiez vous retrancher, vous étiez dans l’impossibilité de vous procurer la chose la plus indispensable, le pain, et vous éprouviez la famine avec toutes ses horreurs.
Voyez, au contraire, ce qui va se passer cette année. Le prix du blé s’élevant , vous commencerez par vous priver de bien des choses (}uc vous n ous accordez aujourd’hui ; vous ajournerez , par evem[)le, toutes les dépenses qui ne seront pas indispensables. Vous consommerez moins de sucre, moins de café, et vous boirez moins de vin. Vous aurez ainsi l’argent nécessaii-e pour faire face à l’augmentation du pain. Vous vivrez moins bien sans
doute , mais vous aui-ez le nécessaire.
— Vovez donc comment vont les choses! s’écria M. Duroure. Moi qui ne trouvais que du mal à l’extension des besoins des hommes ! Je vous remercie de la leçon, .M. Dupré.
— Et nous aussi , s’écrièrent une foule de personnes ])Our qui cette explication diminuait la crainte de la disette.
— Je suis heureux, mes amis, que ce que je viens de dire vous
LES RESüINS DE l’ HOMME.
fasse entrevoir les choses avec [dus de calme. Croyez-m’en ; plus nous avancerons dans nos entretiens, plus vous admirerez la merveilleuse organisation des choses de ce monde Ainsi l’existence de la société repose sur les services que les hommes sont appelés à se rendre pour la satisfaction de leurs besoins. Les choses sont en effet tellement disposées que chacun de nous doit cette satisfaction aux efforts des autres.
— Comment! s’écria Vincent Donner, est-ce que ce n’est pas mon travail qui me procure tout ce dont j’ai besoin ! 11 me semble que mes mains en savent quelque chose.
— 11 est vrai , Vincent, que tu achètes avec le produit de ton travail ce qui t’est nécessaire. Mais, dis-moi, est-ce toi qui fais ton pain, tes vêtements, ta chaussure ? qui fais venir le blé, la viande, les légumes qui te nourrissent , le bois qui te chauffe, le chanvi-e et la laine qui servent à faire tes vêtements ? Si les autres ne prenaient pas la peine de faire venir toutes ces choses, les Irouverais-tu toutes prêtes en forgeant ton fei- ?
— .Non, c'est vrai.
— ïu vois donc bien que si c’est toi qui pourvois à tes besoins par ton travail, c’est au travail des autres que tu dois de pouNoir salisfaii’e ces besoins. Ainsi, A incent, le fer que tu forges va peutêtre dans des climats éloignés pourvoir aux besoins d’habitants de pays dont tu n’as jamais entendu parler, et dont le travail te procurera du sucre , du coton et d’autres commodités que tu ne pourrais produire ici.
Nos besoins sont ainsi le lien qui unit les hommes et les peuples. Nous avons besoin pour vivre du travail des hommes de toutes les contrées. Le sel qui assaisonne nos aliments a été extrait des eaux de la mer sur les côtes de l’Océan ou de la Méditerranée. Notre sucie, malgré la betterave, nous vient encore en grande partie des Antilles ; le café vient de la Martinique ou de Dourbon ; le thé est ré:olté en Chine; le poivre et les autres épices viennent des Moluques dans l’océan Indien ; le coton, dont nous faisons maintenant une si grande consommation, a été recueilli aux Etats-Lnis. Vous le voyez, nous mettons à contribution presque tous les pays du monde.
— Mais, dit alors M. Vieulin , toujours empressé de faire des objections , n’est-ce pas une chose déplorable que les dons de la
nature aient été placés si loin de ceux qui en ont le plus besoin? Ainsi le café, le thé, les épices, si utiles dans les pays froids ou tempérés comme le nôtre, ne viennent que dans les contrées les plus chaudes. Beaucoup de maladies éclatent en Europe, tandis que le remède est à des milliers de lieues. Vous le savez mieux que moi, M. le docteur, la fièvre décime nos populations, et la (]uinine qui doit farrêter est extraite d’un arbre de l’Amérique.
— Raison de plus , .M. Vieulin, pour bénir la Providence qui a établi par là un lien entre tous les hommes. Sans ce besoin d’échangei- les commodités qui sont en excès chez les uns et dont les autres sont dépourvus , les peuples resteraient étrangei's les uns aux autres. Or, plus leurs rapports seront fréquents, plus ils en retireront d’avantages. Je vais vous le prouver par un exemple.
Lorsque les intempéries ont sévi, comme cette année, dans une grande étendue de pays, ce n’est que dans des contrées éloignées qu’on peut trouver un supplément à l’insuffisance des récoltes. Mais pour aller , à des distances considérables , chercher tout le blé qui nous est nécessaire, il faut des milliers de gi'ands vaisseaux. Or ces vaisseaux ne se construisent pas en quelques jours; ils ne peuvent pas non plus se construire exclusivement pour la circonstance, car les frais augmenteraient tellement le prix du blé (lu’il ne serait plus à la portée de ceux qui doivent s’en nourrir. Que faut-il donc? Avoir l’habitude de commercer avec tous les peuples afin de connaître d’avance ceux qui ont des excédants de blé à fournir, et pouvoir, quand le besoin s’en fait sentir, consacrer à l’instant tous ces vaisseaux à ce service. Voilà ce que nous n’avons pas su faire assez jusqu’à présent ; mais soyez persuadés (jifà l’avenir cela ne se reproduira plus , parce que nous mettrons à pmfit les leçons de l’expérience (1).
Bénissons donc la Providence de ces besoins qui sont pour l’homme une occasion de développer la partie intelligente de son être. Car, que sont toutes les découvertes de la science et ces grands ti-avaux de l’industrie dont la pensée nous confond , si ce n’est le résultat du génie de l’homme , stimulé par le désir de pourvoir à ses besoins L’homme accusait la Providence depuis des siècles, et elle avait mis à sa disposition une foule de ressour-
(1) roir la note de la page 77.
ces pour les satisfaire moins péniblement. Elle lui avait préparé dans l’eau, le vent, le soleil, la vapeur, l’électricité, la lumière , une foule d’agents qui peuvent exécuter ses travaux les plus rudes; elle avait mis à son serv ice toutes les forces de la nature , et il ne savait pas en faire usage.
Dieu a voulu que la nature et le travail liumain contribuassent à la satisfaction de nos besoins. Plus l’esprit de l’homme fait de progrès, plus la proportion du travail humain diminue dans les efforts nécessaiies pour satisfaii’e un même besoin; plus, au contiaire, celle du travail de la natui-e augmente. A l’aide de nos machines nous mettons de plus en plus à profit les forces des animaux et celles de la nature, et nous lem* faisons exécuter ce qu’il y a de plus pénible dans nos travaux.
— Je ne m’en aperçois guère , dit M Jarland. Je trouve le travail de la teiT'c suftisamment rude, comme il est.
— Vous avez raison, M. Jarland; mais ce travail était bien plus rude autrefois , quand les hommes devaient tout faire avec leurs bras, quand ils n’avaient ni la charrue, ni aucun des outils ingénieux dont vous vous servez. Si d’ailleurs le travail de la terre est encore aussi dur, c’est que les hommes n’ont pas tourné dé ce côté les forces de leur esprit. Mais voici <}ue déjà on a inventé (juelques machines qui vont accomplir vos travaux les plus durs, qui vont battre vos grains, faucher et moissonner poui‘ vous.
— Bon Dieu! qu’allons- nous devenir? s’écrièrent alors les oiivriers de la ferme, présents dans la salle. 11 ne fallait plus que cela pour nous mettre sans pain.
— Ne craignez rien, mes amis; vous aurez moins' de peine et vous n’en perdrez pas un jour de travail, c’est moi qui nous le dis. Je ne puis pas vous le démontrer aujourd’hui, mais, en attendant , croyez-m’en sur parole. Soyez bien persuadés qu’avec la môme quantité de traNail nous arrivei'ons à nous procurer plus de commodités (ju’auti efois, parce que, grâce aux progrès de l’esprit humain , le travail de la nature entrera pour une plus forte part dans tout ce que nous ferons. Nous travaillerons autant chaque jour, mais notre travail sera moins pénible.
Maintenant laissez-moi vous faire remarquer aussi comment nos besoins deviennent le fondement de la société. Vous avez vu que nous ne pouvons les satisfaire qu’avec le trava'd des autres.
QUATRIÈ.>JE ENTHETIEX.
Vous venez aussi plus tard que tout se réduit à du travail dans ce monde. Quand nous achetons ou vendons, c’est toujours quelque chose qui a été fait ou produit par quelqu’un, c’est le produit d’un travail quelconque. Quand nous voulons vendre ou fabriquer, il faut que nous trouvions des gens <jui aient besoin de ce que nous vendons ou fabriquons. Si nous avons besoin de travailler, il nous faut trouver quelqu’un qui, de son côté, ait besoin de notre travail. Par conséquent, plus les hommes ont des besoins et plus ils peuvent acheter ou faire travailler , plus nous avons de clumces de leur fournir le produit de notre travail. Plus ils seront industrieux , plus nous aurons de facilités de notre côlé pour obtenir ce qui est nécessaire à nos besoins. Nous avons donc intérêt à ce que nos semblables deviennent intelligents et laborieux, (ju’ils aient beaucoup de besoins et beaucoup de moyens de les satisfaire.
Il j ésuite de cela que, comme individus, nous sommes intéressés à avoir le plus possible de pei'sonnes riches autour de nous , et (|ue, comme nation, nous avons intérêt à être entourés pai' des nations riches. Nous vendons, par exemple, incumpaiablemenl plus chaque année à l’AngleteiTe et aux Etats-Unis, qui s(‘ut des nations riches, qu’à la Tui-(juie, l’Espagne ou la Russie, qui sont des nations comparativement pauvres.
C’est donc une grande erreur de \oird’un mauvais œil la l ichesse de nos voisins, individus ou peuples. Cai‘ pour qui pou- ^ons-nous plutôt travaille!’, ou à qui pouvons-nous le plus vendre? Est-ce aux pauvres qui ont peu de besoins et très-peu de moyens d’y pourvoir, ou aux l’iches qui ont beaucoup de besoins et la possibilité de les satisfaire ?
— C’est avec les derniers, dit aussitôt Honoré. Aussi j’entrevois combien je me trompais en croyant que la fortune des riches nuisait aux pauvres. 11 n’en est pas moins vrai que les pauvi’es ont bien de la peine à pourvoira leurs besoins.
— C’est ti’ès-vj'ai, Honoi’é , mais la société leur rend cette satisfaction plus facile. Si l’homme pouvait sans traxailse nourrir, se loger et se \êtir, il ne prendi'ait pas volontairement la peine qu’il se donne aujoui’d’hui pour satisfaire ses besoins. 11 y est donc contraint par les obstacles que la nature lui oppose.
— C’est la société qui les oppose, interrompit Léonard. La na-
LES BESOl.XS DE l’HO.M.IIE.
ture offre abondamment à l’homme ce qui lui est nécessaire, tandis que la société , en donnant tout aux uns , met les autres dans l’impossibilité de pourvoir à l’entretien de leur vie.
— J’en suis fâché pour toi , Léonard ; tu es dans une eri’eur complète, et il me sera facile de le prouver, si tu veux bien me permettre de suivre l’ordre de la discussion.
— Très-volonliei’s.
— Eh bien ! puisque tu reproches à la société d’êti e cause de la peine que la plupart des hommes ont à vivre, voyons si rh(unme dans l’isolement n’am-ait pas plus de mal que dans l'état de société , et si l’individu le plus dénué de cette société dont tu te plains , n’a pas infiniment plus de bien-être que s’il vivait hors de son sein,
— Mais, M. Dupré, ce n’est pas la société en général que j’attaque ; vous n’avez pas compris ma pensée. Ce que j’accuse de nos maux, c’est la société telle que les hommes l’ont faite.
— Je le sais bien, Léonard, et j’ai ti’ès-bien compi is ta pensée. Mais si la société que lu accuses n’est pas une œuvi-e artificielle, si, au lieu d’être établie sur des lois arbitraii'es qu’on puisse changer à volonté, elle a son fondement dans la nature physique et moi’ale de l’homme, tes accusations poiient contiœ la société elle-même. Voyons donc si cette société est bien l’état natm-el de l’homme. .Et d’abord il me suffit de vous rappeler que l’homme est un êti-e éminemment sociable, car il y a en lui des aptitudes qui n’ont l’occasion de s’e.xei'cei', et des besoins qui ne trouvent à se satisfaire que dans la société de ses semblables. —
A ce moment, .M. Dupré fut ari’êté par M. Yieulin, qui voulait pi-ésenter une objection. M. Yieulin, comme M. Maucorps , M. Passemard et (pielques autres, était un de ces esprits attardés qui eu sont encore aux vieilles idées du siècle dernier. 11 crovait
montrer sa supériorité, en leproduisant aujoui-d’hui des objections dont le progrès des lumièi-es a fait justice. 11 se rapprochait à certains égards, tout en s’eu éloignant sous d’autres, d’André, de Léonai'd.de Vincent Dornier, de Michel Terrien et de quelques jeunes gens qui n’avaient guère lu les dissertations assez lourdes du siècle derniei’, mais qui étaient davantage au courant de certaines théories sociales rajeunies dans celui-ci. M. Yieulin prit donc la parole en disant :
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— Cependant la société n’a pas toujours existé. 11 est évident qu’elle est d’invention humaine ; car, si elle était d’institution divine, elle serait partout la môme, tandis que nous voyons des sociétés constituées sous toutes les formes.
— Permettez-moi , M. Vieulin , de vous faire remarquer qu’il y a dans ce que vous venez de dire, comme dans ce que disait Léonard, presque autant d’erreurs que de pai'oles. En premier lieu, les différences de formes dont vous parlez sont d’une faible valeur; ce sont des détails accessoires, qui ne touchent en rien à ce qu’il y a d’essentiel dans la société.
Qu’est-ce. qu’une société ? C’est une réunion d’individus vivant rassemblés sur un territoire plus ou moins étendu, ayant une communauté d’intérêts, et échangeant mutuellement des services. Or, partout où l’homme a porté ses pas, partout où il a rencontré des sociétés organisées, il les a trouvées constituées sur les mômes bases : le besoin de s’entr’aider et d’échanger des services. Partout, les uns travaillent la terre, tandis que les autres exercent des industries de toute espèce. 11 y en a qui vendent et d’autres qui achètent , puis d’autres qui font métier d’aller chercher ce qui est produit dans un lieu pour le fournir à ceux qui ne l’ont pas. Partout il y a des lois pour assurer à l’homme le fruit de son travail.
— Oui; mais ces lois diffèrent d’un lieu à l’autre.
— Comme les hommes diffèrent entre eux, M. Vieulin. 11 y en
de grands et de petits , de forts et de faibles, de bons et de méchants, de sots et d’intelligents, d’actifs et de paresseux. Et cependant c’est toujours au fond le môme homme, organisé de la môme manière, pourvu des mômes facultés , seulement à des degrés différents. De môme, dans toute société vous retrouvez les mômes éléments fondamentaux , avec des différences qui ne changent pas plus le caractère général de la société, que les différences d’homme à homme n’altèrent en eux le caractère général de l’espèce humaine. Mais revenons à notre sujet.
Si l’homme, sur tous les points de la terre, se réunit en société, c’est qu’il y est poussé par un instinct de sa nature. 11 v a chez lui une disposition à aimer, à rechercher ses semblables, à leur demander et à leur l endre des services, enün des penchants affectueux et bienveillants qui ne trouvent à se satisfaire
LES BESOINS DE l’iIOM.ME.
que dans la société. D’un autre côté, on remarque chez les individus des différences d’aptitude intellectuelle et de force physique essentiellement favorables à l’existence des sociétés et qui ne peuvent trouver leur emploi que là.
Ainsi les uns ont la force musculaire en partage et peu\ent exécuter les travaux les plus rudes; les autres, incapables de travaux pénibles, réussissent dans ceux qui exigent de la délicatesse et du goût ; d’autres, doués des talents de l’esprit, ne peuvent se livrer aux travaux du corps, mais ils s’adonnent aux sciences et aux arts; ils font les découvertes auxquelles la civilisation doit ses progrès, ils conçoivent les plans que les autres exécutent. Tout trouve son emploi dans la société, et hors de là la force matérielle peut seule s’exercoi-, car chaque individu doit tout faire pailui-môme, et se borner à^la satisfaction des besoins les plus impérieux.
La société a d’ailleurs son fondement dans la famille qui en est l’image en petit, et où chacun concourt au bien généi’al en vaquant à ses occupations particulières. La famille est une réunion d’individus unis pai- l’affection et les besoins autant que par les liens du sang. C’est un besoin de la nature humaine que l’homme et la femme s’associent par des liens pemianents; c’est également un besoin pour leurs enfants de vivre avec eux pour jouir de leur protection. La famille forme ainsi une association où les plus nobles sentiments trouvent à se satisfaire et qui contribue plus que toute autre institution au bonheui’ du genre humain.
Le mariage,qui est le lien delà famille, devient ainsi le premiei’ lien de la société. Far le mariage l’homme se distingue de la brute. En effet, chez les animaux dont les petits n’ont jamais læsoin de leurs paients, il n’y a qu’une union sans durée; chez ceux qui \iennent dans un état qui exige les soins du pèi eet de la mère , il y a une union plus prolongée , mais elle est encore temporaire et cesse avec le besoin despetits. Chez l’homme l’imion est durable, et, pour la rendre telle, Dieu a voulu que son enfance fût délicate et qu’elle se prolongeât longtemps; la permanence du mariage a ainsi sa raison naturelle.
J ai entendu cependant, dit Honoré, des gens qui xmudraient <iue le mariage fût une espèce de bail à temps. .Mais cette idée me révolte. Voudrait-on nous rendre semblables aux bêles qui
s’unissent pour se quitter et ne plus se reconnaître ? Fi donc ! cela fait monter le rouge à la figure !
— Je te félicite de cette indignation, Honoré, elle ;fait honneur a tes sentiments. Tianquillise~toi,du reste. Quelques insensés ont bien pu avoir l’idée d’une monstruosité pareille, qui d’ailleurs ne .s’est jamais rencontrée même chez les sauvages , mais le dégoût universel en a bientôt fait justice.
— Tant mieux , M. Dupré ; sans doute ces gens-là n’avaient jamais eu une farnile.
— Tu as bien raison, Honoré. Car ce n’est pas le besoin seulement qui est le lien de la famille , c’est le sentiment le plus fort, le plus énergique qui existe dans le cœur humain, celui auquel nous devons presque tout ce qui se fait sur la terre , l’amour de nos enfants. Ce sentiment résiste à tous les obstacles qu’on veut lui opposer et les déjoue. 11 rend l’homme capable d’endurer les plus grandes fatigues, de supporter les privations les plus pénibles, de s’imposer les travaux les plus l udes ; sans lui, nous ne jouirions pas de la moitié des choses qui s’accomplissent sur la terre. L’homme fait pour sesenfonts ce qu’il ne ferait jamais pour luimême. Eh ! messieurs , nous avons ici le plus remarquable exemple de ce que je vous disj le modèle de notre commune. Honoré, vous le savez, est un véritable héros de la femille.
— Oh! M. Dupré, s’écria Honoi-é, vous me faites trop d’honneur. .le ne méiâte pas tant d’éloges, je ne fais que ce que je dois. Mais, croyez-moi, j’en suis bien récompensé par le bonheur que je goûte au milieu de ma femme et de mes enfants.
— Je le crois. Honoré, car si la tendi’esse est le plus fort de tous les sentiments, c’est aussi celui qui procure les plus douces jouissances. Pour fournir aux besoins de sa famille, pour élever et établir ses enfants, pour leur assurer une existence , l’homme prend sans se plaindre des peines de toute espèce. Tandis qu’avec les auties hommes il cherche son intérêt, dans le cercle de la famille il ne veut que le boniieui- des siens ; la bienveillance et la tendresse brillent au foyer domestique comme un rayon de la félicité future.
CLNQUIÉM E ENTRETlEiN .
LA JOURNEE D UN PAUVRE HOMME , OU UN I.NDIVIDU PROFITANT DU TRAVAIL DE CENT MILLE.— DIVISION DU TRAVAIL.
Les nouvelles qui arrivaient de toutes les parties de la France signalaient les ciaintes causées pai’ la disette. Le ble augmentait partout avec rapidité : il avait déjà atteint un taux tel, que la vie était devenue difficile même pour les ouvriers occupés qui continuaient à lecevoii les memes salaires Maisdeja la force deschoses avait fait baisser ces salaires dans quelques industries. Plusieurs usines avaient suspendu leui's travaux, et chaque jour on apprenait la fermeture de nouveaux ateliers.
Rien n était sui venu encore à Mirebeau , ni dans le's environs, où la récolte avait été un peu moins mauvaise que dans les autres provinces. Les forges avaient conservé jusque-là lein* activité; elles se ressentaient du développement que l’indiLstrie des chemins de fer commençait à prendre. Mais il était impossible que le contre-coup delà gêne ne s’y fît pas sentir. De leur côté, MM. Lenoir et Dubuisson , propriétaires de la fabrique , qui occupaient plus de quatre cents ouvriers, n’avaient encore manifesté aucune intention d abaisser les salaii es , ni de congédier une partie des ouviieis; mais on craignait qu’ils ne fussent forcés par les circonstances de prendre quelqu’une de ces mesures.
L’inquiétude était donc tiès-grande dans la commune parmi les ouvriers, plus menacés que les autres. On les entendait sans cesse exprimer leurs craintes, et, dans les groupes qu’ils formaient entre eux, ils agitaient des questions dont, jusque-là, ils s’étaient foi t peu pi eoccupés. M Dupré se mêlait souvent à ces groupes, afin de saxoir ce qui s’y disait, d’y donner des avis et de redresser des opinions fausses. 11 xoyait avec plaisir les réunions du dimanche fi-equentées par les ouvriers les plus intelligents, qui s’entretenaient ensuite avec les autres de ce qu’il avait dit à l’école.
Lorsqu’il fut certain de ce résultat , il en conçut un nouveau courage. Les questions qu’il avait déjà traitées et celles que la
suite des idées ramenait à traiter encore , concordaient avec les circonstances. Il avait même hâte d'arriver à d’autres questions dont l’examen avait maintenant un caractère d’urgence; mais il sentait la nécessité d’inculquer fortement dans les esprits quelques vérités importantes que l’ignorance ou les passions font trop souvent méconnaître. 11 continua donc ainsi à la réunion suivante :
— iNous avons vu, mes amis, <jue nos besoins sont le fondement de la société. Les hommes se réunissent en société pour satisfaire plus aisément ces besoins. Y parviennent-ils ? C’est ce (ju’il s’agit d’établir. Or un fait bien constaté semble à lui seul le prouver. Ce fait, c’est la différence dans le nombre des hommes qui vivent sur une même étendue de pays , à l’état sauvage ou dans l’état de société. L’expérience montre en effet queles hommes se multiplient partout où ils peuvent vivre. Eh bien! dans les pays sauvages on n’a jamais ti ouvé plus d’un habitant pour deux kilomètres carrés, tant la nourriture est rare.
Dans les pays civilisés, à la faveur de la cultui’e des terres, de l’éducation des bestiaux et des arts de la civilisation, la population peut croître au point qu’il y ait en moyenne plus de 50 habitants par kilomètre carré ; c’est-à-dire que la môme étendue peut nourrir cent fois plus d’habitants. En France même, il y a en moyenne 69 habitants par kilomètre, et quand elle sera encore mieux cultivée, elle pourra en nourrir aisément le double.
— Et pourquoi ne l’est-elle pas? s’écria M. Jarland. Si le gouvernement encourageait mieux l’agriculture, elle nourrirait plus d’hommes, et tout le monde serait plus heureux.
— Un instant, M. Jarland, ne confondons pas deux choses aussi distinctes que le gouvernement et la société, qui d’ailleurs ne sont pour rien dans ces affaires; perdons en outre l’habitude d’accuser les autres, quand il faudrait nous accuser nous-mêmes. 11 y a longtemps que les bons agriculteurs ont montré comment il faut cultiver la teri’e pour lui faire rapporter davantage ; si on ne suit pas leur exemple, c’est qu’il faudrait se donner de la peine, essayer, étudiei', aün de savoir ce qui convient à ses terres, et l’on trouve plus commode de faire comme par le passé, sauf à se plaindre si on n’est pas satisfait.
khioi qu’il en soit de cette petite digression , la multiplication