Guizot, Civilisation en Ftance
Ici apparaît la différence profonde entre les villes antiques et les communes du moyen âge. Les villes antiques se sont formées par la conquête, par la guerre, par la supériorité de la civilisation; leurs citoyens ont été les premiers parmi les forts. Ils ont porté dans les cités qu'ils ont fondées les notions du droit, l'activité industrieuse, l'esprit d'ordre, héritage de la mère patrie. Tels les colons américains qui ont emporté avec eux les mœurs de la liberté et les institutions de la Grande-Bretagne.
Les habitants des communes du moyen âge se sont à grand' peine affranchis par l'insurrection. Leur condition est misérable et précaire, leur travail servile. Ils luttent pied à pied, avec les chances les plus diverses, pour arracher, lambeau par lambeau, quelques droits et quelques libertés.
« Les colonies de l'antiquité se sont formées les armes à la main et les voiles au vent; les communes du moyen âge sont sorties d'un sillon et d'une boutique 1 . »
Cependant, dans certaines communes, se rencontrent encore des vestiges de la cité romaine : une sorte de sénat investi héréditairement du droit de gouverner la cité. Ce ne sont là que des exceptions. Ordinairement les magistrats sont élus par la masse des habitants.
Du ix e au x e siècle, les invasions des Normands poussent les populations laborieuses dans les gros bourgs. Le droit d'asile y attire des malheureux et des fugitifs. Ne cherchez pas ici ces grandes et commerçantes cités du Midi, de la Provence ou de l'Italie. Un peu d'industrie grossière, quelques forgerons, beaucoup de tisserands, de cabaretiers, parfois quelques artisans habiles à forger l'armure ou à broder l'école, attirés par le seigneur, voilà la cité
i. Guizot, Civilisation en Europe.
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du moyen âge. On esc bien obligé de laisser un peu de liberté à ces hommes pour les empêcher de quitter le pays : le droit, par exemple, d'assister F intendant choisi par eux et qui devient une sorte d'officier municipal.
L'administration de la cité gallo-franque se modifie ainsi peu à peu ; le régime héréditaire et aristocratique disparaît, le principe électif prend naissance.
Du onzième siècle au quinzième siècle.
Avec le xi e siècle commence la grande insurrection des bourgeois contre les seigneurs. Ce n'est point une guerre générale, mais une série de petites guerres partielles et locales qui se terminent par des chartes, vrais traités de paix entre les belligérants.
Au début, c'est souvent une lutte sourde entre les élus de la commune et FEglise. Le seigneur intervient naturellement en faveur de F Eglise, les privilégiés se donnent la main et les deux ordres essayent d'accabler le troisième, le tiers état, qui mettra huit siècles à triompher définitivement de ses adversaires.
Ce n'est point là une révolution concertée; nulle alliance entre les bourgeois des diverses communes; mais le pays est couvert d'hommes engagés dans la même situation, et cette communauté d'intérêts, de mœurs, d'habitudes, enfante la bourgeoisie française, t Nulle part vous ne rencontrerez une classe de la société qui, partant de très bas, faible, méprisée, presque imperceptible à son origine, s'élève par un mouvement continu et un travail sans relâche, se fortifie d'époque en époque, envahit, absorbe successivement tout ce qui l'entoure, pouvoir, richesse, lumières, influences, change la nature de la société, la nature du gouvernement et devient enfin tellement dominante qu'on puisse dire qu'elle est le pays même... Ce fait n'est pas seulement immense, il est nou-
veau et sans autre exemple dans l'histoire du monde *. »
Les ordonnances de nos rois, depuis Louis VI jusqu'à Charles le Bel, renferment 236 actes relatifs aux communes.
Les uns parlent de villes, de libertés, de coutumes municipales comme de faits anciens, incontestés, sans date et sans forme précises. Ils ne font que les adapter à de nouvelles situations. •
D'autres contiennent la concession de certains privilèges, des exemptions particulières au profit de tel ou tel bourg ou ville, sans constituer de commune propre, de juridiction autonome. Ici encore, aucune indépendance politique.
Les autres, enfin, constituent des communes proprement dites et leur confèrent le droit de se confédérer, de se promettre secours, fidélité, assistance contre toute entreprise extérieure; ces communes peuvent nommer leurs magistrats, se réunir, délibérer et exercer une sorte de véritable souveraineté i titra mur os.
Il faudrait, pour bien faire comprendre ce que fut cet affranchissement des communes, suivre année par année, avec Guizot et Augustin Thierry, la chronique particulière, vivante comme un drame et intéressante comme un roman, de Tune de ces villes qui s'appellent Laon, INoyon, Reims, Saint-Quentin, Soissons, Abbeville. Qu'on nous permette seulement de citer les clauses essentielles de la charte que les bourgeois de Laon, profitant du voyage de leur évêque Gaudri en Angleterre, obtinrent à prix d'argent (en 1 109) des clercs et des chevaliers qui gouvernaient la ville.
« Nul ne pourra se saisir d'aucun homme, soit libre, soit serf, sans le ministère de la justice.