BRETONS
entendue qu'au point de vue géographique, et qu'il s'agît d'un peuple celtique venu de Germanie. Peut-on même aller plus loin et soutenir que la tradition de l'origine germanique des Belges ne repose que sur l'ancienne confusion des Celles et des Germains, confusion que Ton trouve encore chez Gicéron (i) où les Cimbres et les Teutons, peuple germanique, sont qualifiés de Gaulois ?
Les Celtes des Iles Britanniques, qui se rapprochent des Gallik la fois par la langue, la religion et' la bravoure et qui sont en relation avec les peuples de la presqu'île arr moricaine (2), ne sont jamais désignés par les noms de KiXxot ou de Galli. Le plus ancien nom de ces peuples est IïpsTravot, leçon de plusieurs manuscrits de Slrabon confirmée par Etienne de Byzance qui attribue à Marcien et à Ptolémée l'orthographe npetavtèeç pour le nom d'îles situées dans l'Océan, et qui nomme Ilperavcx^ l'île semblable à un continent qui se trouve auprès de la Celtique. Ce dernier nom est apparenté à l'irlandais Cruithnech(S). Mais les formes les plus employées du nom des Celtes des Iles Britanniques commencent par B. Ce sont Bpsrcavoi, Brittani, Bpstavot, Britani, Britanni, Britlones, (identique au gallois Brython Bretons) Britones. Il n'y a chez les auteurs anciens guère de traces d'une distinction qui permette de retrouver chez les Britanni non seulement les ancêtres des Bretons du Pays de Galles, mais aussi ceux des Gaëls d'Irlande et d'Ecosse. Pour César (4),
(1) De provinciis consularibus, 3a.
(a) César, De bello gallico, 111, 9; iv, ai.
(3) H. d'Arbois de Jubainville, Vile Prétanique t Revue celtique^ t. xiii, p. 398-4o3.
(A) De bello gallico, v, ia, cf. 11, 4. Tacite, Agricole/,, 11.
l'intérieur du pays est occupé par une population que la tradition considère comme indigène ; les côtes sont habitées par des Belges attirés hors de Gaule par la guerre ou l'appât du butin.
Les Celtes de l'Ecosse semblent avoir été désignés, à partir du moins de l'expédition d'Agricola, sous le nom général de Caledonii ou Caledones qui plus anciennement dénommait seulement une peuplade du nord de la Grande- Bretagne. On ne trouve pas avant Ammien Marcellin (i) les deux noms de Picli et de Scotti appliqués à deux peuples de Grande-Bretagne. Les Picti qu'Eumène(a) regarde comme identiques aux Caledonii étaient, autant qu'on en peut juger par les noms de personnes et de lieux qui nous sont parvenus, un peuple parlant une langue celtique du rameau breton (3). Les Scoti sont, au contraire, des Celtes du rameau gaélique venus d'Irlande.
La plupart des auteurs de l'antiquité distinguent des Iles Britanniques les Iles Cassitérides, KacciTeptôeç vr 4 <xoi, d'où l'on tirait l'étain, xaaatTsp oç et qui sont en pays celtique (4). L'étain est appelé par le Pseudo-Aristote (5) xaaditfipov tov xsXtixov. D'après Strabon (6), en face des Pyrénées, au nord, est situé l'île Prettanique, et les îles Cassitérides font face au pays des Artabri, peuple celtique
(i) Histoire romaine, xx, i.
(a) Panégyrique de Constance, n.
(3) J. Loth, Les Pietés d'après des travaux récents, Annales de Bretagne, t. vi, p. 111-116. Chez J. Rhys and D. Brynmor Jones, The Welsh people, 3 # édition, London, 1902 ; et surtout E. W. B. Nicholson, Keltic researches, London, 1904, la question picte est
. traitée avec une hardiesse trop aventureuse.
(4) fnCelticis. Mêla, m, 6, 47.
(5) Des singularités merveilleuses, 5o.
(6) Géographie, 11, S i5 ; 3o; m, 5, n.
18 ILES CASSITÉRIDES
de la Lusitanie ; elles sont au nombre de dix, proches les unes des autres. Diodore (i), sans doute d'après Poseidôhios, place les lies Cassitérides au-dessus de la Lusitanie. Pline (a) les situe de mcme en face de la Celtibérie, On peut s étonner que les anciens se soient représenté la Grande-Bretagne comme faisant face à l'Espagne. En 98 de notre ère. Tacite écrivait encore que l'Espagne était en face du pays des Silures, posita contra llispania (3). Cette erreur était entretenue par la disposition singulière des cartes anciennes qui, comme la Table de Peutinger, se développaient en longueur au détriment de la hauteur (4).
On a souvent identifié les iles Cassitérides aux Sorlingues ou Scilly qui sont au nombre d'une centaine, dont six seulement ont quelque importance. Mais il n'y a pas dans le nord-ouest de l'Europe d'autres mines détain que celles des Iles Britanniques. Il est probable que les écrivains anciens se sont contenlés de rapporter, sans essayer de les concilier, des renseignements venant, les uns de voyageurs bien informés, et les autres de gens qui ne connaissaient les îles Cassitérides que par des on-dit. Peut-être ont-ils confondu deux groupes d'îles qui servaient de dépôts d'étain, les Scilly pour la Grande-Bretagne, les iles de la Galice (5) pour le pays des Artabri.
M. S. Reinach (6) pense que x?a<jiTepo; est un mot cel-
(1) Bibliothèque, v, 38, 4.
(2) Histoire naturelle, îv, 36, 119.
(3) Agricola, 11.
(4) E. Desjardins, La Table de Peutinger, Paris, 1869-1876. Cf. H. d'Arbois de Jubainville, Cours de littérature celtique, t. m, p. a54-
(5) Je dois cette observation à M. C. Jullian.
(6) V Anthropologie, 1. 111 (189a), p. 275 281 ; t. x (1899), p. 397-409.
• * Die
tique et que le nom des îles, au lieu d'être dérivé de xacratxgpoç, lui est identique. Ce seraient les Grecs qui auraient ajouté la désinence -($eç.
Il ne manque pas d'exemples analogues pour les noms de métaux. Le cuivre cuprium, cuprum, est le métal de l'île de Chypre (Kuirpo;) ; le bronze tire son nom de la ville de Brundisium ; le nom grec de l'acier '/&v\ est identique au nom des Xct).u6e<; GiSr^oT/xTovgç^euple d'Asie Mineure. Le nom de létain, xasadspoç, se trouvant déjà dans neuf passages de l'Iliade, il en résulterait, si ce nom est celtique, qu'il y avait déjà des Celtes dans les fies Britanniques vers le IX* siècle avant notre ère.
Avant que le nom de Celtes fût connu des Grecs, les peuples celtiques ont dû être compris sous des dénominations plus générales.
Il est possible que le nom d'Hyperboréens, Tiwpjto'psot, qui a désigné à l'origine une race mythologique, peuple de Tâge d'or habitant un pays fertile et chez lesquels réside Apollon, soit devenu plus tard une expression géographique (i). Poseidônios, au I er siècle avant notre ère, donne les Alpes comme résidence aux Hyperboréens (a). Héraclide de Pont, à la fin du quatrième siècle avant notre ère, avait écrit que Rome avait été prise par une armée venant de chez les Hyperboréens (3). A la même époque, Hécatée d'Abdère plaçait, en face de la Celtique, le long de l'Océan, une île aussi grande que la Sicile, qui s'étendait vers le
(i)) H. d'Arbois de Jubain ville. Les premiers habitants, de l'Europe, a* éd., t. i, p. a3a-a4o. S. Reinach, Les Hyperboréens, Revue celtique, t. xii, p. i63-i66.
(a) Scholiaste d'Apollonios de Rhodes, u, 677. Fragmenta histo» ricorum graecorum, éd. Didot, t. m, p. 390.
(3) Plutarque, Camille, 3 a, a.
20 HYFERBORÉENS, CIMMÉRIENS
nord et était habitée par les Hyperboréens (i). Dans ces textes, le mot Hyperboréens semble synonyme de Celtes. Faut-il y joindre les textes où il est dit que le Danube prend sa source dans les monts Rhipées, 'Purcua 6pr\, chez les Hyperboréens et que Rhipées est l'ancien nom des Alpes (a) ? En dépit du scepticisme d'Hérodote et de Strabon, il est probable que les anciennes populations celtiques du centre de l'Europe et de la Grande-Bretagne ont été désignées jadis par le nom vague d'Hyperboréens.
Une théorie qui a eu, au siècle dernier, un grand succès auprès des historiens de la Gaule consistait à rattacher les Cimmériens, Kuxjxsptor, à la race celtique. Dans Y Odyssée (3), les Cimmériens sont enveloppés de nuages et de brouillards : jamais le soleil brillant ne les regarde de ses rayons, ni lorsqu'il va vers le ciel étoile, ni lorsqu'il retourne du ciel sur la terre; mais une nuit pernicieuse s'étend sur les malheureux mortels. Hérodote (4) dit que la Scythie de son temps est l'ancienne Cimmérie et que c'est chassés par les Scythes que les Cimmériens ont quitté l'Europe pour aller ravager l'Asie Mineure. C'est Poseidônios (5) qui le premier conjectura que Kipuspiot était la forme grecque du nom des Cimbres. Cette conjecture fut adoptée par Strabon, Diodore (6) et par Plutarque(7). Fût-elle exacte, qu'elle serait loin de nous conduire à re-
(i) Scholiastc d'Apollonios de Rhodes, h, 675 ; Diodore, 11, 67. Fragmenta historicorum graecorum, éd. Didot, 1. 11, p. 386.
(2) H. d'Arbois de Jubainville, Les premiers habitants de VEurope, a e éd., t. 1, p. a33-a34.
(3) Odyssée, xi, 14-19.
(4) Histoire y îv, n, 1 ; 12.
(5) Strabon, vu, a, a.
(6) Bibliothèque, v, 3a, 4.
(7) Marins, u, 9.
garder les Cimmériens comme les ancêtres des Celtes, car les Cimbres, Ktpppot, sont sans doute des Germains. César (1), le Testament d'Auguste (a), Strabon (3), Tacite (4), Pline l'Ancien (5) nous le disent expressément. A ces témoignages on ne pourrait guère opposer que l'opinion de Cicéron (6) et de Salluste (7) reproduite apparemment par Diodore (8) et Appien (9).
Eu tout cas, il n'y a aucun rapport entre le nom des Cimbres et celui des Gallois modernes Cymry (10). Au temps des Romains, ce dernier nom aurait été Combroges (11) et non Cimbri, et d'ailleurs tout nom commençant par un C dans les langues celtiques ne peut correspondre qu'à un mot germanique commençant par H. C'est la loi de phonétique germanique bien connue sous le nom de loi de Grimm ou première Lautverschiebung .
Pour des raisons linguistiques, il convient, de même, d'écarter la thèse d'après laquelle les Ombriens seraient un peuple celtique. Cette thèse apparaît au troisième siècle de notre ère chez Solin (12), qui rapporte que d'après Bocchus, historien du premier siècle de notre ère, les Ombriens étaient un vieux rameau des Gaulois. Servius (i3) donne
(I) De bello gaîlico, 1, 4o.
(a) Corpus inscriptionum latinaxum^ t. m, p. 782, 1. 16-18.
(3) Géographie y vu, 1, 3.
(k) Germanie, 37. Histoires, iv, 7Î.
(5) Histoire naturelle, iv, 28, 99.
(6) Le oratore, 11, 66, 2G6.
(7) Jugurtha, n 4.
(8) Bibliothèque, v, 3a, 5.
(9) Illyrique, 4. Guerres civiles, 1, 29.
(10) H. d'Arbois de Jubainville, Les premiers habitants de VEurope, *• éd., t. 1, p. a57-a58.
(II) Zeuss, Grammalica celtica, a # éd., p. 207. (ia) Collectanea rerum memorabilium, 11, 11.
(i3) Ad Aeneida, xii, 753.