LA TÈNE
en bronze, un très grand nombre en argile. Les couteaux sont en fer ; les épingles, les mors de chevaux sont en fer ou en bronze. Les outils sont des limes, enclumes, tenailles, aiguilles, poinçons, clous.
Comme on n'a trouvé à Hallstatt ni pièces de monnaies, ni objets en argent, il est probable qu'on n'enterrait plus à Hallstatt à l'époque où commence 1 exploitation des mines d'argent de la Macédoine sous Philippe II, à la fin du quatrième siècle avant notre ère (i).
La station de la Tène sur le lac de Neufchàtel a été abandonnée ou détruite un peu avant le commencement de notre ère ; les monnaies qu'on y trouve ne sont pas postérieures à la seconde moitié du I er siècle avant notre ère. Les ustensiles de ménage et les objets agricoles y sont excessivement rares ; les armes, en fer remarquablement bien conservé, y sont très nombreuses, ainsi que les fibules- Les outils et ustensiles sont des haches, de grandes faux, des rasoirs, des couteaux, des ciseaux à froid, des ciseaux à tondre, des hameçons, des chaudrons, des marteaux, des meules de moulin.
Les tombes de la Champagne sont pour la plupart antérieures au II e siècle. On n'y trouve point de monnaies.
L'oppidum de Bibracte semble avoir été abandonné peu de temps après la conquête romaine. La plupart des monnaies qu'on y a recueillies sont gauloises ; des monnaies romaines aucune n'est postérieure à l'an 5 avant J.-C. L' oppidum de Stradonic en Bohême qui d'après M. J. Déchelette était occupé par les Celtes au I er siècle avant notre ère
(i) Fournet, De l'influence du mineur sur les progrès de la civilisation (Lyon, i86t), cité par A. Bertrand et S. Reinach, les Celtes dans les vallées du Pô et du Danube, p. i3o.
appartient à une civilisation presque identique à celle qui est représentée à Bibraôte. Sur remplacement d'Alesia, à Alise Sainte-Reine (Côte-d'Or) on a trouvé un assez grand nombre d'objets, surtout des armes, qui datent du siège de cette ville par les Romains en 5a avant notre ère ; aucune des monnaies romaines qu'on y a recueillies (i) n'est postérieure à 5a.
La sculpture romaine et grecque nous fournit des représentations de barbares dont un grand nombre doivent être des Celtes. Malheureusement, la plupart des monuments de ce genre ne portent point d'inscription qui nous atteste que ce sont bien des Celtes que le sculpteur a figurés. De plus, on peut se demander si l'artiste ne reproduisait pas un type de convention, assez différent, pour l'apparence physique, les vêtements et les armes, de la réalité M. S. Reinach a remarqué pourtant que, dès le III e siècle, les artistes de Pergame ont eu le souci de l'exactitude ethnographique, et que l'art romain, bien que s'inspirant des modèles grecs, a été plus loin qu'eux dans la voie du réalisme (a).
Les œuvres d'art gréco-romains où sont représentés des Celtes sont assez nombreuses. Une première série est constituée par les statues qui proviennent vraisemblablement des monuments destinés par Attale 1 er , roi de Pergame (241-197), à perpétuer le souvenir de ses victoires sur les Galates. On a découvert à Pergame, autour du temple d'Athéna Niképhore, une série de bases qui ont dû sup-
(i) On trouvera la liste de ces monnaies dans ï Histoire de Jules César, par Napoléon Jlf, t. n, p. 55 >-?59.
(a) S. Reinach, Les Gaulois dans Vurt antique et le sarcophage de la vigne Ammendola, Revue archéologique, t. xii(i888), p. 273.
l\H STATUAIRE ANTIQUE
porter des statues. Pline (i) nous apprend que l plusieurs artistes avaient représenté les victoires d'Attale I er et d'Eumène II (197-109) sur les Galates; et nous lisons chez Pansanias(a) qu'Attaleavait dédié sur l'Acropole d'Athènes, du côté du mur situé au sud, des groupes hauts de deux coudées représentant, entre autres batailles, la défaite des Galates en Mysie.
Les statues de Pergame, en bronze et de grande dimensions, semblent avoir été souvent reproduites dans l'antiquité ; certaines statues en marbre qui nous sont parvenues sont, croit-on, des copies anciennes de ces statues en bronze. Ce serait le cas du Gaulois mourant du Capitale, en qui on a vu longtemps un gladiateur, et du groupe de la villa Ludovisi à Rome, (représentant un Gaulois se tuant après avoir tué sa femme), dans lequel on croyait autrefois reconnaître Arria et Paetus. Les statues, représentant des Galates, qui se rapportent sans doute à l'exvoto de l'Acropole sont au nombre de six ; toutes représentent des Gaulois blessés ou morts (3).
Une autre série comprend des sarcophages ornés de bas- reliefs représentant des batailles contre les Gaulois. Le plus important de ces sarcophages est celui qui a été découvert en i83o sur la voie Appienne dans la vigne de Santé Ammendola. La partie supérieure des bas-reliefs représente des groupes de captifs et de captives avec leurs
(1) Histoire naturelle, xxxiv, a4, 84.
(2) Description de la Grèce, 1, 25, 2.
(3) Revue archéologique, t. xm (1889), p. 1 1 -i3, Bulletin de correspondance hellénique, t. xm (1889), p. ia3, pi. I. Baumeister T Denkmâler der klassischen Altertums, fig\ i4n et suiv. OEuvres de A. de Longpérier, réunies par G. Schlumberger, Paris, i883, t. h, p. ?74-38o, pi. vu.
enfants, des armes et deux morts. Aux angles sont figurées des têtes de Barbares. Le reste des bas-reliefs est occupé par une scène de combat (i)*
. Parmi les monuments qui représentent vraisemblablement des Gaulois, on peut encore citer : la statue trouvée à Montdragon (Vaucluse) et conservée au Musée Galvet à Avignon, précieuse pour l'étude de l'armement celtique (a); un vase de bronze provenant de Pompéi et orné de deux Gaulois barbus (3); deux statuettes de la nécropole de Myrina (4); Tare d'Orange, qui daterait du i er siècle av. J.-C, sur lequel sont sculptés des combats entre Romains et Gaulois et des trophées d'armes (5) ; le portique d'Athéna à Pergame décoré de trophées d'armes (6) ; le tombeau des Jules, à Saint-Remy (Bouches-du-Rhône), dont une face représente un combat de cavalerie entre Romains et Gaulois (7); l'autel des Nautae Parisiaci qui représente cinq personnages dont deux sont armés de boucliers gaulois (8); le trophée d'Entremont (Bouches-du-Rhône) où sont figurés des cavaliers gaulois (9). Le chaudron en
(1) Voir l'excellente reproduction donnée dans la Revue archéologique, t. xii (1888), pi. XXII-XXIII..
(a) Revue archéologique, t. xvi (1867), pi. xiii, p. 69. Dictionnaire archéologique de la Gaule, t.'i, planches.
(3) A. de Longpérier, Œuvres, t. 11, p. 379. Quicherat, Histoire du costume en France, p. 8.
(A) Revue archéologique, t. xiii (1889), p. 197.
(5) A. de Laborde, Monuments de la France, pi. xlvui-xlix. Desjardins, Géographie historique et administrative de la Gaule romaine, t. m, pi. xii et un.
(6) Revue archéologique, t. xiii (1889), pi. ix.
(7) A. de Laborde, Monuments de la France, pi. lxxxiii-lxxxv.
(8) E. Desjardins, Géographie historique et administrative de la Gaule romaine, t. m, p. a6i-a63.
(9} E. Desjardins, Géographie historique et administrative de la Gaule romaine, t. 11, p. 112, pi. 1.
arg ïnt de Gundestrup, découvert dans une tourbière du Jutland, est décoré de bas-reliefs où sont figurées, croit-on, les divinités les plus singulières de la mythologie celtique (r).
Il est probable que la plupart des représentations anciennes de Celtes proviennent de modèles antérieurs et qu'elles ne sont pas directement inspirées de la nature. M. S. Reinach pense qu'elles dérivent de deux sources principales. Tune pergaménienne que nous connaissons en partie, l'autre delphique, issue des expéditions gauloises en Grèce (280-279), et dont nous ne savons presque rien. Dans ce cas, les monuments gréco-romains ne nous renseigneraient que sur les Gaulois d'Orient du troisième siècle avant notre ère.
Les principales monnaies où Ton peut trouver des types ou des armes celtiques sont des monnaies romaines: les deniers des familles Claudia et Cornelia, d'Hostilius Sa sema, des familles Aurélia, Cosconia, Domitia, Licinia, Pomponia, Porcia, Sergia (2). Les monnaies autonomes
(1) Voir la reproduction et lo commentaire donnés chez A. Bertrand, La religion des Gaulois, p. 363-38o. Cf. J. Déchelette, Reçue de synthèse historique, t. 111, p. 54. Sur les monuments non cités ici, consulter S. Reinach, Les Gaulois dans Vart antique, Revue archéologique., t. xm (1889), p. 187-203. 317-352).
(2) Blanchet, Les Gaulois et les Germains sur tes monnaies romaines, Congrès international de numismatique, Bruxelles, 1891. On trouvera des reproductions des monnaies gauloises dans le Dictionnaire archéologique de la Gaule, 1. 1 et 11; dans V Atlas de monnaies gauloises, publié par M. de la Tour, Paris, 189a ; cf. le Catalogue des monnaies gauloises de la Bibliothèque nationale, par MM. Muret et Chabouillet, Paris, 1889 ; dans la Revue archéologique, t. xn (1866), pi. x et xi; t. xiv (1867), pi. m ; t. xli 11881), pi. v, vi, vu; t. vu (1886), pi. ni; dans la Revue numismatique* t. 1 (i883), p. 1-19 (pi.); t. 11 (188$), p.-i-2 ; t. iii(i885), p. i37-i5G (pi); t. iv (1886;, p. 193-202 (pi.); t. xi (1893', p. 3o5-3*6 pi.); t. xn (1894), p. 12-/16 (pi.) ; t. m (1899), p. 129-17J (monnaies du
de la Gaule, sauf quelques exceptions (i} t offrent non des portraits, mais des reproductions grossières d'effigies grecques. Il est fort possible que le graveur ait parfois emprunté quelque détail à la civilisation gauloise mais, d'après A. de Barthélémy (**), ce serait exceptionnel. « Le plus sage est de chercher si telle figure, bizarre à première vue, ne s'explique pas naturellement par la loi de dégénérescence. » Les monnaies les plus anciennes sont généralement dépourvues d'inscriptions, puis apparaissent des lettres isolées ; puis deux lettres réunies ou disposées en monogrammes, enfin des légendes, abrégées ou non, écrites en caractères grecs ou romains. En haute Italie, on trouve aussi employé l'alphabet étrusque et en Narbonnaise l'alphabet celtibérien. Les monnaies ont, au point de vue archéologique, outre les représentations qu'elles peuvent nous fournir, une grande importance, car elles permettent souvent, lorsqu'on est sûr qu'elles ont été enfouies en même temps que les objets avec lesquels on les trouve, de déterminer la date de ces objets. Malheureusement, pour la période qui nous occupe, de telles déterminations sont rarement possibles.
Mont Oeuvra y) ; p. 208-271 (pi.) ; t. vin (1904), (p 23 3a; 297-816. M. Blanchet vient de publier un important Traité des monnaies gauloises, Paris, 1905.
(1) M. Babcloa a recherché {Revue numismaflque, t. vi (1902) p. 3-3»)' KefÛgie de Vercingétorii sur les monnaies gauloises et romaines Voir surtout F. de Saulcy, Numismatique des chefs gaulois mentionnés dans les Commentaires de Jules César, Paris, 1867.
(2) Revue celtique, t. xi, p. 77. Cf. ibiJ. t t. 1, p. 292.
42 ANTllROPOLOGIE
La certitude dans l'identification des Celtes que l'histoire ne peut nous donner existe à un bien moindre degré encore dans l'anthropologie (i). Pour déterminer le type des anciens Celtes, nous pouvons utiliser seulement les squelettes trouvés dans des nécropoles que pour des raisons archéologiques nous regardons comme celtiques.. Il n'y a pas de travail d'ensemble sur l'anthropologie d'Hallstatt et de la Bavière. Les cimetières de la Marne ont fourni de nombreux crânes, dispersés aujourd'hui. On a trouvé à la Tène une douzaine de crânes et les restes d'une trentaine de squelettes (a).
On possède peu de crânes celtibères. Dans les Iles Britanniques, on a retrouvé peu de crânes antérieurs à la domination romaine. On ne connaît aucun crâne de Gaulois d'Asie (3). 11 est inutile de chercher, au XX e siècle de notre ère, en déterminant l'indice céphalique des peuples de langue celtique, à en conclure la forme du crâne des Celtes du. IV e siècle avant notre ère. Les mélanges entre peuples, les différences dans les conditions matérielles delà vie et dans la situation géographique ont dû nécessairement modifier le squelette. En tout cas, actuellement, au point de Yue anthropologique, les Bretons tout aussi loin des Gallois que, à certains égards, les Gallois des Ecossais (A).
(i) On trouvera la bibliographie de l'anthropologie celtique chez "W. Z. Ripley, The races of Europe, a sociological study, London, 1900, p. ilo-i/ii.
(2) Gross, La Tène, pi. 5o-5».
(3) G. Vacher de Lapouge, L'Aryen, son rôle historique, p. 3o5-Sio.
(4) Ripley, The races of Europe, p. 127.
Les œuvres d'art antique représentant des Gaulois ne peuvent a priori, étant donné qu'elles reproduisent sans doute un type conventionnel, nous fournir des documents anthropologiques ; si, dans la plupart, les Celtes sont dolichocéphales, au moins le Gaulois mourant du Gapitole et le Gaulois du groupe dit d Arria et Paetus sont nettement brach y céphales (i).
Les hypothèses initiales que nécessitent les démonstrations de l'archéologie et de l'anthropologie ne sont pas nécessaires à la linguistique. Cette science se propose de rechercher les traces qu'a laissées la langue des anciens Celtes, et de reconstituer ainsi une partie de leur «civilisation et de leur histoire. Tout objet portant un nom celtique a évidemment été en usage chez les Celtes. Toute idée dont l'expression celtique a subsisté appartenait sûrement au fonds intellectuel des Celtes. Tout peuple dont le nom est formé de mots celtiques est vraisemblablement celte. Tout lieu dont le nom s'explique par les langues celtiques a été nécessairement occupé par les Celtes qui l'ont dénommé. Cette méthode précise ne pourra donner des résultats complets. Les Celtes ont pu emprunter à d'autres langues des noms d'objets et d'idées ; ils ont pu adopter, pour dénommer leurs tribus, des noms que des étrangers leur appliquaient ; ils ont pu occuper des villes sans en changer le nom ancien.
- (i) A. Bertrand et S. Reinach, Les Celies dans les vallées du Pé <et du Danube, p. 59, *
Nous connaissons directement les anciennes langues celtiques par les quelques citations qu'en donnent les écrivains grecs et romains ; ce sont pour la plupart, si Ton excepte les noms de personnes et de lieux, des termes techniques pour désigner des objets d'invention celtique ou des noms de plantes cultivées en Gaule (i).
Le plus souvent, les écrivains qui nous les ont conservés et qui nous renseignent sur leur origine les ont empruntés à des auteurs plus anciens. On peut, dans certains cas, douter de l'exactitude de la transcription. Peu d'auteurs de l'Antiquité ont été, nous l'avons dit, en rapport direct avec des Celtes « et il est peu probable que les mots qui nous sont parvenus aient été recueillis verbalement par ceux qui nous les ont transmis. La provenance est souvent suspecte. Chez les Grecs, KsXtoi et FaXâ-rau ne sont pas toujours synonymes : nous avons vu que pour Dion Cassius, par exemple, PaXarat désigne les Gaulois, et KeXxoi les Germains. De bonne heure, G allia, Galli ont été des expressions géographiques plutôt qu'ethnographiques et ont désigné le pays situé entre l'Atlantique, le Rhin, les Alpes, la Méditerranée, les Pyrénées et les habitants de ce pays. Dans un grand nombre de cas, nous ne pouvons déterminer que par conjecture l'extension de ces termes. Quand donc un écrivain grec ou latin nous dit qu'un mot est gaulois ou celtique, nous ne savons pas toujours ce qu'il veut dire par là. Le terme en question est-il emprunté à une des langues qui représentent l'état ancien des langues celtiques actuelles, ou à un des dialectes parlés
(i) Ces termes nous ont été conservés surtout par Pline, Dioscoride, Apulée et Marcellus de Bordeaux.
par les peuples non-celtiques établis dans les territoires désignés sous le nom géographique de Celtique ? Si l'origine du terme est souvent douteuse, la forme et le sens en sont aussi sujets à caution, toutes les fois que nous ne pouvons savoir comment Fauteur grec ou latin a pu le connaître et qui lui en a fourni la traduction. Quant aux mots que les écrivains du moyen-âge nous donnent comme gaulois, ils appartiennent, évidemment, à la langue vulgaire parlée en Gaule, langue qui n'était point, à cette époque, un dialecte celtique, et l'origine celtique de ces mots ne peut être prouvée que par la linguistique.
Les mois celtiques que nous offrent les inscriptions grecques ou latines sont presque tous des noms propres. Tandis que, chez les écrivains, le contexte permet de déterminer la nationalité celtique ou non d'un personnage, il arrive souvent que, dans les inscriptions, la nationalité n'est pas indiquée. Dans ce cas, les noms barbares ne peuvent être attribués aux Celtes qu'à la suite d'une minutieuse comparaison linguistique, la provenance géographique d un nom ne pouvant, à elle seule, déterminer ni la race, ni la nationalité, ni, à plus forte raison, la langue.
Mais, parmi les inscriptions découvertes dans les pays qui portent dans l'Antiquité le nom de celtiques, il en est quelques-unes qui sont rédigées en une langue qui n'est ni le grec ni le latin. Tant qu'on ne les aura pas expliquées d'un bout à l'autre à l'aide des formes anciennes des langues celtiques actuelles, il serait téméraire de leur donner le nom & inscriptions celtiques. Du fait qu'on y trouve des noms propres celtiques, on ne saurait rien conclure, comme nous venons de le faire remarquer. Si même on découvre dans une inscription quelques mots qui, expli-
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qués à l'aide des langues celtiques, auraient un sens vraisemblable, il est peu scientifique d'en tirer une conclusion sur la langue de l'ensemble de l'inscription, les langues parlées en Gaule ayant sans doute emprunté quelques mots au celtique, et, d'ailleurs, les coïncidences fortuites entre des mots appartenant à des familles différentes n'étant pas rares (1).
Le moyeu le plus sûr pour connaître les anciens dialectes celtiques est de les rechercher dans les langues celtiques encore vivantes, dont nous avons des textes qui remontent au moins au IX e siècle. Ces langues se divisent en deux groupes : le gaélique, parlé en Irlande et en Ecosse ;
(i) Le premier recueil scientifique des mots celtiques que Ton ptut relever chez les auteurs de l'Antiquité est dû à Diefenbach, Celtica, I. Stuttgart, i839. Mais l'étude du vocabulaire, d'après la méthode comparative historique, a été faite pour la première fois par le fondateur de la philologie celtique, I. C. Zeuss, dans sa célèbre Grammatica celtica, dont la première édition parut à Leipzig en i853. Après lui, Gluck a étudié spécialement les noms celtiques que Ton trouve chez César (Die bei Caius Juïius Caesar vorkommenden keltischen Namen, Munich, 1857); J. Bec ner, dans les Btitrâge de Kuhn et Schleicher (t. ni et iv) ; Pictet, dans la Bévue archéologique (1864, i865, 1867) ; Ebel, dans la seconde édition de la Grammatica celtica (1871), ont renouvelé en partie l'étude de la grammaire et de la lexicographie celtique. A une époque plus rapprochée de nous, Wh. Stokes (surtout dans Celtic declension, Bezzenberger's Beitràçe, t. xi, p. Qh-iyb), H. d'Arbois de Jubainville (en particulier dans Les mots gaulois chez César et Hirtius, De bello gallico, Paris, 1891) E. Ernault (Dictionnaire étymologique du breton moyen, Nantes, 1888 ; Glossaire moyen' breton, Paris, 1895-1896). ont montré autant d'ingéniosité que de science soit en proposant des explications nouvelles de mots déjà interprétés, soit en essayant de déterminer le seus de mots obscurs. R. Thurneysen (Keltoromanisches . Halle, i884), a étudié les éléments celtiques qui persistent dans les langues romanes. Un bon précis de nos connaissances sur le celtique continental et le vieux celtique Grande-Bretagne est contenu dans la Chreslomathie bretonne de J. Loth (Paris, 1890). Voir aussi Windisch, dans le Grundriss der llomanischen Philologie de Grœber, 1 1, p. i&3.
le breton, conservé dans le pays de Galles et importé dans la Bretagne française au VI* siècle de notre ère; au XVIII* siècle, on parlait encore un dialecte breton dans la Cornouàille anglaise. La comparaison de ces deux groupes permet de déterminer les éléments qui leur sont communs et qui formaient les caractéristiques de la langue commune des Celtes ou Gaulois à l'époque lointaine où elle ne s'était pas séparée en deux rameaux distincts. On peut même remonter plus loin en comparant la langue celtique ainsi restituée aux autres langues indo-européennes, rétablies, elles aussi, sous leur forme la plus ancienne. Pour donner un exemple de cette méthode, considérons quelques désinences de la déclinaison en -o. En gaélique comme en breton, les voyelles brèves en syllabe finale sont tombées, en sorte que le mot qui correspond au latin equos, grec iTTTrcç^est en gaélique ech,en breton *eb. Mais, en gaélique, les consonnes ont deux sons : un son vélaire, quand elles sont suivies de a, o, u ; un son palatal, quand elles sont suivies de e, i. Or, le ch deech a maintenant encore le son vélaire. Il était donc suivi primitivement d'une des voyelles a, o, u. La comparaison avec le grec et le latin nous montre que cette voyelle était un o. Au génitif, on a eich avec un ch palatal ; donc la voyelle tombée était un e ou un i ; le latin equi nous apprend que cette voyelle était î. Au vocatif, ech, avec eh palatal, était jadis terminé par ï == e, comme le montre le latin eque. L'ancien celtique avait donc au nominatif, vocatif et génitif de la déclinaison en o les mêmes désinences que le latin. U n'y aura aucune témérité à restituer aux formes anciennes des dialectes celtiques ces désinences perdues. De même, on pourra rétablir au commencement ou à l'intérieur des
mots les voyelles ou les consonnes dont la comparaison des langues celtiques entre elles, d'abord, puis la comparaison avec les autres langues indo-européennes, ensuite, permettra d'établir la présence ancienne. Ainsi, si Ion compare l'irlandais sét « chemin » au breton hent qui a le même sens, on remarque qu'à Ys irlandais répond un h en breton, et que nt breton est représenté en irlandais par /, avec allongement compensatif de la voyelle précédente. Ces phénomènes ne sont pas propres au seul mot sét-henL On a de même pour s = h : irl. sert « vieux », bret. hen ; irl. samail « semblable », bret. hével*, irl. salann '< sel », gall. halen\ irl. sir « long », bret. hir, gall. hir; et pour t = nt : cet « cent », gall. cant; irl. dit « dent », gall. dant, bret. dan t. On sera donc fondé à restituer sento- comme la forme celtique antérieure à sét et à henL C'est sans doute ce mot qui a formé la seconde partie de Gabro-senlwn, nom d'une ville de Grande-Bretagne. Les restitutions de ce genre nous donneront des formes celtiques antérieures même aux plus anciens exemples que nous puissions recueillir de la langue des Celtes. On a pu dresser le vocabulaire vieux-celtique que la méthode comparative permet d'établir (i). Ce vocabulaire compte environ 2,a5omots. Outre l'intérêt de curiosité qu'il présente, il est indispensable pour déterminer l'origine et l'étymologie des mots qui nous sont donnés comme celtiques par les écrivains anciens, ou que l'on suppose tels dans les livres ou les inscriptions. Mais il ne faut pas dissimuler que ce vocabulaire est loin de contenir
(\) Urkeliischer Sprachschatz von Wh. Stoltes und Ad. Bezzenberger (Fick, Vergleichendes Wôstsrbuch der Indoge rmanischen Sprachen, 4 e éd., t. n), Gottingen, 1894.
LLS SOl'HCES ET LA METHODE A\\
tous les mots du vieux celtique, et qu'on ne saurait dure à la non-celticité d'un mot du fait qu'il ne coï avec aucun mot du vocabulaire vieux-celtique res D'autre part, les seules langues celtiques qui aienl $>ïsté jusqu'à nos jours sont les langues des Iles Br niques, et elles ne nous fournissent aucun renseigne direct sur l'état du celtique continental.
L'emploi de la méthode linguistique permettra l'étude des noms de lieux et de personnes, de retrou vi traces des Celtes là où l'histoire ne les avait guère s lées. 11 serait d'ailleurs téméraire de demander à cette thode plus qu'elle ne peut nous donner. Les noao lieux que pour des raisons de linguistique nous regai comme celtiques ne le sont pas tous à un égal deg vraisemblance. Si nous sommes assez bien renseigné l'ancien celtique des Iles Britanniques par les langue tiques modernes, nous savons peu de choses sur le celtique continental. L'identité de forme d'un noc lieu ou d'un terme de nom de lieu avec un mot du celtique insulaire, quand d'autre part elle entraîne explication raisonnable du nom de lieu, nous amène près de la certitude scientifique. Lorsqu'il n'y a plus tité, mais seulement parenté de forme, ou lorsque le du mot celtique nous semble par trop éloigné du possible du nom de lieu, le rapprochement peut et au hasard. D'autre part, les premiers termes d'un £ nombre de lieux anciens sont des noms propres d'horr Ôr l'étymologie des noms propres présente des diffic particulières. Enfin, lorsque l'on sera arrivé à fixer, la plus grande somme possible de vraisemblance, la lité celtique du nom de lieu, il restera encore à déten
à quelle époque le lieu a été ainsi dénommé et quel rapport cet établissement a avec l'histoire des anciens Celtes.
Quoi qu'il en soit, la méthode linguistique nous apportera, pour résoudre les problèmes que pose à chaque instant l'ancienne histoire des Celtes, une aide efficace, et dresser l'inventaire des ressources qu'elle nous offre devra être notre premier soin.
L'histoire, la linguistique, l'archéologie, l'anthropologie nous renseigneront, à des degrés divers, sur les anciens Celtes. Mais taudis que l'anthropologie nous fait connaître des types de la race humaine, l'archéologie des civilisations, la linguistique des langues, l'histoire seule nous met en contact avec des peuples. Que la notion de peuple ait été dans l'antiquité plus confuse qu'aujourd'hui, il n'en subsiste pas moins que les historiens et les géographes grecs et romains ont eu l'idée d'un peuple celte, comme ils avaient l'idée d'un peuple scytheou d'un peuple carthaginois. Quelque inexacte dans le détail que soit cette idée, nous n'avons en tout cas rien de plus solide où nous prendre quand nous cherchons, presque à tâtons, les anciens Celtes. Ce sont donc les témoignages des anciens qui constituent le fonds même de notre science. La linguistique se tient sur un terrain moins large et plus sur; mais nous avons à déterminer qu'un mot est celtique par une méthode qui, quelque minutieuse qu'elle soit, n'apporte pas une certitude absolue. Attribuer aux Celtes un objet, un monument, ou un type déterminé ne sera possible que si les textes nous en ont laissé une description qui réponde assez exactement à la réalité. Si nous ne voulons pas risquer d'errer au hasard, il faudra nous
résoudre à ne nous servir de la linguistique, de l'archéologie et de l'anthropologie que comme de sciences auxiliaires de l'histoire et à ne faire intervenir les renseignements qu'elles nous fournissent que pour commenter et vivifier les textes historiques.
uns
ropres de personnes et de lieux. — Les mots restiiguistique. — Caractéristiques du vieux celtique. — Itique continental. — Le breton, ancêtre du français.
uge par l'étendue des répertoires où les reiques des anciens Celtes nous ont été conible que nous puissions nous faire du vieux lée exacte et précise. Le Dictionnaire gaulois slloguet (i)ne contient guère que 5oomots.
iltischer Sprachschatz, d'Alfred Holder, enen compte déjà plus de 3o.ooo. A ne con- \ total, on connaîtrait donc près de dix fois celtiques que de mots gotiques (a). Il s'en et de beaucoup, que l'on soit aussi bien la langue des anciens Celtes que sur celle
3 gauloise, t. i.
Ulfilasne contient gucic plus de 3ooo mots différents
LA LANGUE
des Gots. Si l'on étudie leô éléments dont se c< vocabulaires du vieux celtique, on remarque <¥< noms propres y entrent dans une énorme prc noms communs n'y figurent guère que dans 1 4 pour ioo; la plupart de ces mots sont isolés ; c seulement font partie de courtes phrases; à p soupçonner l'existence de quelques formes plus, ce qui est pire, nous ignorons la sigi presque tous les mots donnés comme celtiq teurs de l'Antiquité nous en ont traduit ew comparaison avec les dialectes celtiques me met en outre d'en expliquer environ i5o, de nombre de noms propres. Enfin, il ne faut pj qu'on fait figurer dans les vocabulaires celtiq lement les mots des divers dialectes celtique Bretagne, de Gaule, de l'Europe centrale, d'Italie et de Galatie, mais encore tous les mo mis par les auteurs de l'Antiquité, ne sont latins. Ils peuvent être, aussi bien que celtiq ibères, germaniques. Il n est possible de faire 1< essayant d'identifier les mots barbares avec 1 serves dans les dialectes celtiques modernes (outefois restitué ceux-ci sous la forme qu'ili environs de l'ère chrétienne.
Dresser en quelque sorte le bilan du vieu classant à part les mots qui peuvent sans culte s'expliquer par les langues celtiques et tendent encore de cette méthode une explic nable, tel sera l'objet de ce chapitre (i). Le pi
(i) A la suite de chaque mot, nous indiquons le il est donné comme celtique.