‹ Manuel pour servir à l'étude de l'antiquité celtique (volume 2)Chapitre 68 sur 129 · SURNOMS DES DIEUX · texte numérisé non relu

SURNOMS DES DIEUX

taille » ; Leucetius ou Loueetius semble dérivé du mot celtique qui est devenu en gallois lluched « éclairs » ; Segomo semble une forme abrégée du nom d'homme gaulois Sego* maros, cf. Segomonas dans un ogam irlandais ; Toutates(i) est un dérivé du mot qui est devenu en irlandais taaih c peuple », en breton tud « gens » : Sinatis est à comparer au nom d'homme gaulois Sinorix; Bela-donnis dont 1§ premier terme se trouve dans Bello-vesus (cf. pour 1 = Il le doublet Belatulla, Bellatullus); Condatis dérivé du nom de lieu Condate, Condé, qui signifie confluent (a) ; Nodons qui semble être le même personnage que le roi irlandais Nuadu à la main d'argent et que les Gallois Nudd et Lladd à la main d'argent (3) ; Rigi-samus dont le second terme entre dans Samo-rix ; Dunatis, cf. dunum ; Vitu-cadrus, cf. Befatu-cadrusM&is Leherennus,Lelhunnus semblentibères. Parmi les épithètes de Mercure : Arverno~rix signifie roi des Arvernes ; Arvernus est le nom du peuple gaulois bien connu ; Ate-smerius est un nom dont on retrouve le premier terme dans les noms gaulois Ate^bodaus, Ate-spatus et le second terme dans Smer ta- li tonus, Ro-smerta; Du* mias est le nom de la montagne du Puy de Dôme (4) ; Moccus est la forme ancienne du breton moc'h « cochon » ; Vassos-caletus est formé de deux mots celtiques : vassos, actuellement en breton gwaz « garçon » et caletus, cf. le

(i) H d'Arbois de Jubainville, Teutatès, Revue celtique, 1. 1, p. 45i.

(2) Zeuss, Gramrtoatica Celtica, a e éd., p. 998, note 7.

(3) H. d'Arbois de Jubainville, Cours de littérature celtique, tu, p. i55. J. Loth, Les Mabinogion, t. 1, p a5a, note 2. Hhys, TheHibbert lectures, p. 119-133.

(4) Sur le culte de Mercure en Gaule, cf. P. Monceaux, Le grand temple du Puy de Dôme, le Mercure gaulois, et Vhistoire des Âr» vernes, Revue historique, t. xxxv,(i887), p. a3a-a6a ; t. xxxvi, (1888), p. i-a8, 341078.

breton calet « dur » et le nom de peuple Cedeti ; Vellc est conservé comme second terme dan» le nom p breton Cal-tvallaun qui signifie « brave au combat

Parmi les surnoms d'Apollon : Aneoctio~marus y A marus qui ont pour second terme L'adjectif marc breton meur « grand » ; dans Cobledm-litaws* le se terme est apparenté à -litanus de Smertu4iianus ; Map est sans doute le gallois mabon « jeune homme » ; Mogc est apparenté au nom gaulois Mogetilla et au Deo Mo honoré en Grande-Bretagne ; Vero-tutus à Vero-dui Vindonnus dont le premier terme se trouve dans le de ville celtique Vindo-bona et est conservé en irlai sous la forme find, en breton sous la forme guenn « blai les deux termes de Tautio-rix sont celtiques ; Delem à comparer à l'irlandais Bel-lene (i), « feu de fiel », fé i er mai.

Les surnoms de Jupiter s'expliquent difficilement les langues celtiques, sauf Taranucu$ y cf. les dieux 1 nucnos, Taranis et le breton taran « tonnerre » ; il ei de même de ceux d'Hercule, de Siivain et de Mine l'exception peut-être du surnom Beli-sama que l'on comparer pour le second terme à Rigi-$amus % et de S en irlandais suil « œil », breton héol « soleil ».

Ces exemples démontrent que de nombreux surnom* pliqués en pays celtiques aux dieux romains, s'expliq par le celtique. On peut se demander quelle en e valeur. Cette valeur est évidemment variable. Certah ces surnoms sont employés tantôt comme épithètes, tôt seuls. Tels sont : Atesmerius (Adsmerius), Borvo, G

(i) Cormac's Glossary, éd. Stoltes. Revue celtique, t. xi, p. J

nus(i), Belenus (2), Maponus, Siannus, Segomo, Camulus, Belatucadrus, Latobius, Cocidius, Leherennus, Nodon's (Nodens ou Nudens) Sulis (3), Belisama (4). Dans ce cas, il est probable que ces. surnoms sont les noms mêmes des divinités indigènes. Quelquefois le surnom a une signification locale : Arvernus Arverne, Condqtis de Condé, Pœninus des Alpes Pennines ; il est alors vraisemblable que nous avons affaire à une divinité romaine, objet d'un culte local. Restent les surnoms qui n'ont pas un sens local et qui ne s'emploient que comme épithètes. Un certain nombre d'entre eux peuvent désigner des divinités gauloises que Ton a assimilées à celles des divinités romaines qui avaient des attributs analogues.

L'étude des inscriptions gallo-romaines complète donc et rectifie le texte de César. Les dieux romains auxquels les dieux gaulois ont été assimilés sont bien Mercure, Mars, Apollon, Jupiter et Minerve. Il faudrait y ajouter peut-être Hercule et Silvain. Le nom de Mercure est bien moins fréquent dans les inscriptions de Grande-Bretagne que celui de Mars ; c'est le contraire en Gaule transalpine. Peut-on en conclure qu'à l'époque gallo-romaine le grand dieu des Celtes était, comme à l'époque des invasions, un Mars plutôt qu'un Mercure ? Ou bien, pour adopter la séduisante hypothèse de M. Jullian (5), Mars et Mercure ne seraient-ils que deux aspects différents du même dieu

(ij Dion Cassius, lxxvji, i5, 6.

(a) Tertullien, Apologétique, a4. Hérodien, vin, 3, 8. Ausone, Prof essores, 5 ; n.

(3) Sut Minervae nu m en. Sol in, xxn, io. Corpus inscriptionum latinorum, t. xmi, n° 6266 ; vu, 39, Ao, 4i, 4a, 43, 44, 53.

(4) Voir ci-dessus, p. 77,

(5) Revue des études anciennes, t. iv, p. 109.

Tm^

LA RELIGION 2oi

qui présidait à la fois aux travaux de la guerre et à ceux de la paix? N

A côté des dieux qui ne nous sont connus que sous des noms latins accompagnés ou non dépithètes celtiques, oo trouve, tant chez les écrivains que dans les inscriptions, les noms celtiques de quelques divinités. C'est d'abord chez Lucain les vers célèbres où il énumère trois divinités celtiques : Taranis dont l'autel n'est pas plus doux que celui de la Diane scythique, le cruel Teutatès que l'on apaise par un sang affreux, et l'horrible Hésus aux sauvages autels (i). Taranis (a) est à comparer au Deo Taranucno« fils de Taranus » de deux inscriptions (3) et s'explique sans doute par le gallois taran « tonnerre ». Nous avons déjà trouvé, comme épithète de Mars, Toutates qui est une variante de Teutatès (4). Nous parlerons plus loin de l'Esus de l'autel de Paris dont le nom forme le premier terme des noms gaulois Esu~genus, Esunertus, Esuviï. Peut-être Lucain nous donne-t-il ainsi les noms celtiques des dieux assimilés aux grands dieux des Romains. Taranis serait un Jupiter; Teutatès un Mars; les scholiastes de Lucain identifient Teutatès à Mars et plus souvent à Mercure (5); Hésus à Mercure (6), Taranis à Dispater et à Jupiter. D'autre part, le culte d'Esus, Taranis, et Teutatès semble être localisé chez quelques peuplades gauloises (7)..

(1) Pharsale, 1, M4-M6.

(2) J. F. Cerquand, Revue celtique, t. v, p. 38 1.

(3) Corpus inscriptionum latinarum, t. xm, n° s 6094, 6478.

(4) H. d'Arbois de Jubainville, Revue celtique, t. xiv, p. a^g-253.

(5) Cf. Jullian, Revue des études anciennes^ t. iv, p. n3 et suiv.

(6) On a depuis longtemps comparé Esus au sanskrit as us « souille, vie. »

(7) S. Reinach, Revue celtique, t. xvrrr, p. 137-149.

232 oghios

Lucien nous apprend que les Gelles donnent & Hénklès le nom d'Ogmios : « Us le représentent sous la forme d'un vieillard très âgé, chauve sur le sommet de la télé : le peu de cheveux qui lui restent sont entièrement blancs. Il a la peau ridée et brûlée par le soleil au point d'être noirs. Il est revêtu de la peau de lion ; il tient la massue dans sa main droite ; de la gauche U présente un arc tendu : un carquois est suspendu à son épaula. Cet Héraklès vieillard attire à loi une multitude considérable qu'il tfeut attachée par les oreilles ; les liens dont il se sert soat de petites chaînes d'or et d'ambre, d'un travail délicat et semblables à des colliers de la plus grande beauté. Malgré la faiblesse de leurs chaînes, ces captifs ne cherchent point à prendre la fuite, quoiqu'ils le puissent aisément, et loin de faire aucune résistance, de roidir les pieds, de se renverser en arrière, ils suivent avec joie celui qui les guide ; ils le comblent d'éloges; Us s'empressent de l'atteindre; ils voudraient même le devancer et par cette ardeur as relâchent leur chaîne ; on dirait qu'ils seraient fâchés de recouvrer leur liberté. Ce qu'il y a de phis bisarre dans cette peinture, c'est que l'artiste, ne sachant où attacher le bout des chaînes, car la main droite du kéros tient une massue, la gauche un arc, a imaginé de percer l'extrémité de la langue du dieu et de faire attirer par elle tous ces hommes qui le suivent. Héraklès, le visage' tourné vers eux, les conduit avec un gracieux sourire (i). » Nous re-

(1) Héraklès, i-3. Certains détails semblent d'origine grecque; «cf. D. Martin, La religion des Gaulois Urée des plus pures sources de V antiquité, t. i, p. 307. M. Th. Reinach a cru retrouver dans une inscription de Salins aujourd'hui perdue la dédicace ïïerculei Ogmio (Revue celtique, t xxin, p. 53-56). Sur Ogmios, cf. Rhys, Hibberi Lectures, p. i3-ao ; Gh. Robert, Annales de la Société de numismatique, 1886, p. i3a.

trouvons le dieu Ogmios dans la littérature épique l'Irlande, en la personne d'Ogmé, un des champions Tuatha Dé Danann, dont l'épithète ordinaire, est gri oinech, « à la face du soleil », l'inventeur de récrit oghamique (1). Le texte de Lucien nous offre peut-être exemple de la méthode suivie dans l'assimilation » dieux celtiques aux dieux étrangers. Ces assimilations s« semble- t-il, encore plus superficielles qu'on ne le pou> supposer. Un dieu grec s'appelle Héraklès ; c'est le d de la force virile ; on le représente d'ordinaire sous la for d'uu homme fort, barbu ou imberbe, tantôt assis a une expression de lassitude ou de courage satisfait, tai debout, animé d'un mouvement impétueux, appuyé la massue, la peau de lion drapée sur le bras gauche, dieu des Celtes s'appelle Ogmios ; c'est le dieu de Yi quence; on le représente sous la forme d'un vieilli armé d'un arc, conduisant avec sa langue les home enchaînés par les oreilles. Il a suffi qu'un peintre, voul manifester aux yeux la force de l'éloquence, eût ajout Ogmios là massue et la peau de lion d' Héraklès, p< qu'on regardât Ogmios comme l'Héraklès gaulois et qu établît entre les deux divinités un rapport fondé uniq ment sur un attribut symbolique.

Dion Cassius (a) signale le culte, chez les Bretons Boudicca, d'une déesse de la Victoire, Andatê ou Andra à laquelle on offrait des sacrifices humains. Le nom cette déesse semble une mauvaise leçon du nom g 'A&paerr/) « l'Inévitable », traduction ou défiguration d'

(i) Zeuss, Grammatica céltica, »° éd., p. i note* (2) Histoire romaine, lxii, C, 7.

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nom celtique. Toutefois une déesse des Voconces s'appelle Andarfa, et la plupart des autels de la Victoire découverts dans la Gaule méridionale appartiennent au pays des Voconces (i).

Les inscriptions nous font connaître encore les noms d'autres divinités celtiques qui n'ont point été assimilées à des divinités romaines. Nous avons déjà parlé de Borvo, Grannus, Belenus, Maponus, Siannus, quelquefois assimilés à Apollon ; de Camulus, Belatucadrus, Nodons, Segomo, Latobius, Gocidius quelquefois assimilés à Mars; de Atesmerius, quelquefois assimilé à Mercure ; de Belisama, Sulis quelquefois assimilées à Minerve. Deux inscriptions des Pyrénées nous font connaître le nom d'un dieu Abellio, au datif Abellioni (a) ; ce nom peut être d'origine cellique.

Une dédicace votive porte le nom d'une déesse auquel manque peut-être une lettre initiale : athuboduœ ; on a comparé [C]athuboduœ à Bodb, héroïne de l'épopée mythique irlandaise (3). On trouve en Grande-Bretagne quatre dédicaces à une déesse Brigantia dont le nom est identique à celui de Brigit, la fée irlandaise qu'un texte appelle la mère des dieux (4). Les déesses-mères, Maires ou Matronse^ auxquelles sont adressées en Gaule de nombreuses dédicaces semblent être des divinités spéciales aux Geltes et aux

(i) G. Jullian, Revue des études anciennes, t. «i, p. 47-50.

(2) A. Bertrand, La religion des Gaulois, p. i46.

(3) Corpus inscriptionum latinarum, t. xu» n<> 2571 -. W. M. Hennessy et G. Lottner, Revue celtique, t. 1, p. 32-57. Cf. Rhys, Hibbert Lectures , p. 43.

(4) Revue celtique, t. vu, p. 398. Cf. Rhjs, Hibbert Lectures, p. 74-7G.

Germains. Elles sont souvent groupées par trois (i). Nous ne savons rien des dii Casses dont le nom est comparable au premier terme des noms gaulois : Cassi-gnatus^ Cassimara, Cassi-talus, Cassi-vellaunus et auxquels ont été faites des dédicaces sur les bords du Rhin (a).

Dans les inscriptions gauloises, on peut trouver des noms de divinités celtiques : Brigindo, cf. Brigantia; Anvalonnacos, cf. le dieu Anvalo ; Alisanos que Ton trouve aussi dans une inscription latine : Deo Alisanu.

Les inscriptions les plus intéressantes sont celles qui sont jointes à des monuments figurés. Parmi ces monuments, les plus curieux sont les deux autels trouvés à Paris en 1710, et conservés au musée de Ciuny. Une face du premier autel représente un bûcheron abattant un arbre et porte le nom d'Asus. Une autre face est ornée d'un taureau sur lequel sont perchés trois oiseaux ressemblant à des grues, deux sur le dos, un sur la tête du taureau : le fond du bas-relief est constitué par des feuillages ; l'inscription porte tarvos triga.ra.nus qui s'explique facilement par l'irlandais tarbh, le breton tarv « taureau » ; l'irlandais et le breton tri « trois » ; le breton et gallois garan « grue », et signifie le « Taureau aux trois grues. » Sur les deux autres faces sont figurés Jupiter (iovis) et Volcanus, deux dieux spécialement honorés par les Celtes (3). Une face du second autel représente un dieu à tête humaine ornée de deux cornes de bélier ; le nom gravé au-dessus de la sculpture

(i) F. Vallentin, Revue celtique, t. iv, p. 27-36. J. A. Hild, article Matres dans le Dictionnaire des antiquités grecques et romaines de Daremberg et Saglio.

(2) H. d'Arbois de Jubainville, Les noms gaulois chez César, p, 187 et suiv.

(3) Voir ci-dessus, p.aa3-aa5.

mythique de l'Irlande, les Fomoré, antagonistes des Tuatha Dé Danann et peuple envahisseur, qui portent l'épithète de goborchind « à tête de chèvre » (i).

L'autel de Trêves représente un bûcheron abattant un arbre. Sur les branches de cet arbre sont perchées trois grues et on aperçoit dans le feuillage une tête de taureau. C'est évidemment une reproduction abrégée du mythe représenté sur deux faces de Tau tel de Paris. M. S. Reinach a comparé les deux autels et démontré que Tarvos Trigaranus et Esus appartenaient à la même scène (2). L'interprétation de cette scène présente de grandes difficultés. M. d'Arbois de Jubainville (3) a eu l'ingénieuse idée d'en chercher la survivance dans deux épisodes de la priucipale épopée du cycle d'Ulster, l'Enlèvement des vaches de Gualngé. Dans l'un de ces épisodes, Cûchulainn, le champion d'Ulster, abat des arbres pour retarder la marche de l'armée ennemie. Dans un autre épisode, la fée Morrigu, sous la forme d'un oiseau, conseille la fuite au taureau Donn. Il y aurait là la mise en action d'une ancienne tradition celtique dont l'écho serait venu jusqu'en Irlande. Le nom d'homme gaulois Donnotaurus qui semble bien signifier « taureau Donn » est encore une preuve de la communauté des légendes entre les Gaulois et le» Irlandais. Mais la légende irlandaise ne saurait nous renseigner sur la signification primitive du mythe du bûcheron et du taureau aux trois grues. Sur l'autel de Sarrebourg, étudié récemment par M. Sali) H. d'Arbois de Jubainville, Cours de littérature celtique, t. n, P. 95.

(2) Revue celtique, t. xviu, p. a53-a66 Javec figures).

(3) Revue celtique, t. xix, p. a45-a5o.

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