ELYSÉE CELTIQUE
de la Grande-Bretagne avaient pour charge de conduire les âmes des morts du continent dans l'île. Au milieu de la nuit, ils entendent frapper à leur porte, et une voix les appelle tout bas. Alors ils se rendent au rivage sans savoir quelle force les y entraine. Ils y trouvent des barques qui semblent vides, mais qui sont tellement chargées des âmes des morts que leur bordage s'élève à peine au-dessus des flots. En moins d'une heure, ils sont arrivés au terme de leur voyage, alors que d'ordinaire il leur faut une journée pour s'y rendre. Là, dans l'île des Bretons, ils ne voient personne, mais ils entendent une voix qui dénombre les passagers en les appelant chacun par leur nom. Une tradition aussi étrange est rapportée par Plutarque. Dans une île voisine de la Bretagne habitaient des hommes que les Bretons considéraient comme sacrés et inviolables. A peine Demetrius (i) y avait-il abordé qu'il se produisit un grand trouble dans l'atmosphère ; des souffles firent rage ; des trombes de feu s'abattirent. Les habitants de l'île lui dirent que c'était quelqu'un des meilleurs qui venait de trépasser (2). Enfin c'est aussi du côté de la Grande-Bretagne, à cinq jours de navigation que Plutarque situe l'île de Saturne où les hommes conversent avec des génies (3).
Ce n'est que d'après la littérature épique de l'Irlande que l'on peut se faire une idée de l'Elysée rêvé par les Gaëls, pays merveilleux que Ton atteignait en s embarquant sur une barque de verre ; au-delà de la mer, on apercevait une grande tour transparente aux contours in-
(1) Personnage du dialogue de Plutarque, inconnu d'ailleurs.
(2) Des oracles qui ont cessé, 18.
(3) De la face de la lune, 26.
lécis ; dans les ouvertures des créneaux apparaissaient les formes qui ressemblaient à des hommes. Quiconque essayait d'aborder au pied de la tour était emporté par lel lots de la mer. Au-delà de la tour s'étendaient des plaines ertiles plantées d'arbres étranges. Quelques-uns avaient les branches d'argent auxquelles pendaient des pommes l'or (i). Quand on heurtait ces pommes les unes contre les lutres, elles produisaient un son si harmonieux qu'on ne pouvait l'entendre sans oublier tous ses maux. Au pied des arbres coulaient des ruisseaux de vin et d'hydromel. La pluie qui rafraîchissait la terre était de bière. Les pores qui paissaient dans la plaine renaissaient, une fois mangés, pour de nouveaux festins. Partout une agréable musique Hattait l'oreille et ravissait l'âme par ses douces mélodies. C'était bien la vie que le Gaël avait pu rêver ici-bas. Toujours jeune, toujours beau, couronné de fleurs, il passait ses jours dans de longs festins où la bière ne cessait de couler et où la viande de porc ne manquait pas» Jamais il ne s'élevait de contestations pour savoir à qui devait revenir le meilleur morceau. Les combats étaient au nombre des plaisirs du peuple des morts : les guerriers étaient armés d'armes éclatantes ; ils brillaient de l'éclat de la jeunesse; les batailles étaient plus acharnées et plus terribles que chez les vivants et des fleuves de sang coulaient dans la Grande Plaine. Ainsi le Gaël retrouvait dans l'autre vie tout ce qu'il avait aimé sur la terre, la musique, la bonne chère et la guerre (a).
(0 M. Jullian me fait remarquer qif Apollodore (n, 5. n) place les pommes des Hespérides dans le pays des Hyperboréens. Nous avons vu (P* 19) que les Celtes sont parfois confondus avec le* Hyperboréens.
W Revue de l'histoire des religions, t. xiv, p. î»3-66.
• -i^wn^Hif?
En résumé, parmi les croyances et les pratiques religieuses des Celtes, un grand nombre n'ont rien qui puisse attirer notre attention. La divination par le vol des oiseaux, par les entrailles des victimes, par les songes, la croyance aux vertus magiques des plantes, l'usage des libations et des sacrifices sont bien connus dans l'antiquité ; on peut même se demander si certains auteurs latins ou grecs n'ont pas attribué aux Celtes ces formes de culte parce qu'ils les trouvaient chez eux, et sans être autrement documentés sur les usages rituels des peuples celtiques. Nous devons attribuer plus d'autorité aux textes qui nous font connaître des pratiques tombées en désuétude à Rome ou en Grèce, comme les sacrifices humains. Quant à la croyance à la survivance des âmes, que les anciens ont signalée avec curiosité et intérêt, mais sans précision ni clarté, nous ne pouvons l'interpréter qu'en la rattachant à la tradition conservée dans l'ancienne littérature de l'Irlande. Loin d'être le résultat des méditations des philosophes de Grande-Bretagne, cette doctrine est indo-européenne ; on la trouve déjà dans les Védas (i); Hérodote Ta signalée chez les Egyptiens (2) et lesGètes (3). Les Perses étaient convaincus de leur résurrection (4). Elle ne constitue donc pas une croyance religieuse propre aux Celtes.
(1) Bergaigne, La religion védique d'après, les hymnes du Rig- Veda, 1. 1, p. 1 91-198.
(a) Histoire, II, ia3.
(3) Ibid., îv, 93-94.
(4) Théopompe chez Diogène Lacrce, pref . 9.