TITE LIVE
avec le Grand Roi le traité d'Antalcidas (387-386) et où Denys, vainqueur sur les bords de l'Ellépore des Grecs d'Italie, avait mis le siège sous les murs de Rhégium, que les Gaulois venaient de s'emparer de Rome et l'occupaient tout entière à l'exception du Capitole (i). Le synchronisme de ces quatre dates nous donne pour la prise de Rome Tannée 387-386. La chronologie romaine fixe en 390 avant J.-C. la magistrature des tribuns militaires au temps desquels fut livrée la bataille de l'Allia. La prise de Rome par les Gaulois eut donc lieu environ trois ans après l'invasion celtique en Italie, si l'on s'en rapporte à Polybe et à un des textes de Tite Live, et près de deux cents ans après si Ion admet la véracité du premier texte de Tite Live (2). Nous verrons plus loin qu'Appien donne la 97 e olympiade (392- 389), comme date de l'invasion gauloise en Italie.
Une autre question, d'ordre géographique celle-là, est soulevée par le récit de l'invasion de Bellovesus. Cette invasion se fit, nous dit Tite Live, per Taurinos saltusque Juliae Alpisfi). Or les Taurini étaient établis aux environs de Turin, au nord-ouest de l'Italie, et la Julia Alpis s'appelle aujourd'hui le Birnbaumerwald, montagne au nordest de l'Italie. Il est difficile d'admettre que le? Celtes aient pénétré en Cisalpine par les deux extrémités des Alpes. Mais les manuscrits s'accordent à donner la leçon ialiae à l'exception du Harleianus I où Ton lit iuriae. Et c'est en vain que divers éditeurs, émus de cette contradiction, ont essaye de corriger ialiae en Ligariae, en Duriae, en inuias
(1) Polybe, 1, G.
(2) H. d'Arbois de Jubainville, Cours de littérature celtique, t. xii, p. 117-121.
L'£MPIRE celtique 311
ou inuios (i), puisqu'ils n'ont pu démontrer d'une manière satisfaisante pourquoi une leçon aussi claire et simple que inuias, inuios, Liguriae y Duriae aurait pu s'altérer en iuriae qui n'est pas latin, et d'autre part pourquoi la plupart des manuscrits auraient remplacé la bonne leçon par iuliae.
On peut d^abord se demander A. la leçon des manuscrits étant considérée comme authentique, Tite Live n'aurait pas réuni deux traditions différentes, l'une qui faisait venir les Gaulois par le nord-ouest, l'autre par le nord-est de l'Italie (a). Quelles étaient sur ce point les sources de Tite- Live ? Sans doute le traité de géographie et la chronique en trois livres de Cornélius Nepos et peut-être le mpifWXaov du grecTimagène (commencement du 1 er siècle avant notre ère) (3). Malheureusement, nous ne connaissons ces deux ouvrages que par de rares citations dont aucune n'a trait à la question qui nous occupe.
Mais il serait beaucoup plus simple d'admettre une confusion, due soit à un historien, soit à un copiste, des Taurini avec les Taurisci (4), les Taurisci étant établis préci sèment auprès de la Julia Alpis.
Diodore de Sicile raconte que la Grande-Bretagne, avant César, n'avait jamais été envahie par des forces étrangères (5). Quant à la Gaule, elle fut visitée par Héraklès
(i) Voir les notes critiques de l'édition Weissenborn (Teubner).
(a) H. d'Arbois de Jubainville, Cours de littérature celtique, t. xn, p. 24o-a/iG.
(3) S. Reinach, Le récit de Tite- Live sur la migration gauloise, [Le* Celtes dans les vallées du Pô et du Danube, p. 205-212).
K li) M. G. Jullian m'a fait remarquer que chez Polybe (par ex. n, i5. 8 ; 28, 4) TcwpîffJtoi désigne les Taurini.
(5) bibliothèque,. v, ai.
312 DENVS D'HALI CARESSE
qui eut de la fille d'un roi du pays un fils appelé Gala lès (i). Les Ibères et les Celtes se firent longtemps la guerre pour la possession de 1 Espagne, puis finirent pa se mélanger (2). Au temps pu Denys l'Ancien faisait le siège de Rhegium (388-387), les Celtes habitant au-delà des Alpes traversèrent ces montagnes et occupèrent avec de} grandes forces le pays situé entre l'Apennin et les Alpes, après en avoir chassé les Tyrrhènes qui l'habitaient (3).
Le résumé de Timagène par Ammien Marcellin contient quelques détails curieux sur l'ancienne histoire des Celtes. Les Celtes sont aborigènes en Gaule d'après certaines traditions, mais, d'après les druides, à la population primitive s'ajoutèrent bientôt des tribus venues des îles les plus reculées et des contrées transrhénanes. D'après d'autres, les lieux qui confinent à l'Océan furent habités par des Doriens qui avaient suivi Héraklès (4).
D'après Cornélius Nepos, la ville étrusque de Melpum fut détruite par les Boii, les Insubres et les Senones, le jour où Camille prit Véies sur les Etrusques (5).
Denys d'Halicarnasse nous décrit ainsi la Celtique : « La Celtique est située dans la partie occidentale de l'Europe, entre le pôle boréal et le couchant d'équinoxe. Elle est en forme de tétragone ; elle touche au levant les Alpes, qui sont les montagnes les plus hautes de l'Europe ; au midi et là où souffle le vent du sud-est, elle atteint les Pyrénées; au couchant, elle a pour limite la mer qui est au delà des
(1) Bibliothèque, v, 2A.
(a) lbid.,\\ 33.
(3) lbid., xiv, n3.
(/1) Ammien Marcellin, xv, 9.
(5) Pline, Histoire naturelle, 111 ai
l'empire celtique 313^
colonnes d'Hercule ; les races scythique el thrace la bornent . au nord et là où coule le Danube, qui prend sa source dans les Alpes, qui est le plus grand des fleuves de la région et qui après avoir traversé tout le continent septentrional se jette dans le Pont-Euxin. La Celtique est assez grande pour qu'on puisse dire qu'elle comprend presque le quart de l'Europe. C'est un pays arrosé de nombreuses rivières ; il est fertile, les récoltes y sont abondantes, et les pâturages nourrissent de nombreux troupeaux. Il est divisé en deux parties égales par le Rhin qui, après le Danube, paraît être le plus grand des fleuves d'Europe. La partie de ce côté-ci du Rhin, qui touche aux Scythes et aux Thraces, s'appelle Germanie; elle s'étend jusqu'à la forêt Hercynie et jusqu'aux monts Rhipées ; l'autre, du côté qui regarde au midi jusqu'aux Pyrénées et qui entoure le golfe Galatique, s'appelle, du nom de la mer, Galatie. Chez les Grecs, le nom de l'ensemble du pays est Celtique (i). »
On voit que Denys réunissait sous le nom de Celtique la Gaule et la Germanie. D'après lui, l'invasion celtique en Italie fut causée par un Etrusque, Arruns, qui, pour se venger de Lucumon qui avait séduit sa femme, engagea les Gaulois d'au delà des Alpes à venir s'installer en Italie. Il conduisit chez les Gaulois des chariots chargés de vin, d'huile et de figues. Ceux-ci prirent tant de goût à ces bonnes choses qu'ils n'eurent bientôt plus qu'un désir, celui de pénétrer au plus tôt dans le pays où on les récoltait (2).
Trogue Pompée, abrégé par Justin, raconte ainsi les invasions gauloises : « Les Gaulois, dont la population était
(1) Antiquités romaines, xiv, 1. Cf. Plutarque, arius, 11.
(2) Antiquités romaines, xm, 10-n ('4-1").
314 stràbon
si nombreuse que leur territoire natal ne pouvait plus les nourrir, avaient envoyé trois cent mille d'entre eux chercher des habitations nouvelles dans des pays étrangers. Les uns s'arrêtèrent en Italie, prirent Rome et l' incendièrent; d'autres, guidés par le vol des oiseaux, pénétrèrent en lllyrie et, après avoir massacré les barbares, s'établirent en Pannonie. Ce peuple rude, audacieux et guerrier, franchit, le premier après Hercule, les sommets invincibles des Alpes et les lieux que le froid rendait inabordables. La, vainqueurs des Pannoniens, pendant de nombreuses années ils furent en guerre avec leurs voisins. Encouragés par le succès, ils se divisèrent en deux armées 4t gagnèrent les uns la Grèce, les autres la Macédoine, détruisant tout parle fer » (i). Dans un autre texte, Justin attribue l'invasion des Gaulois en Italie à des discordes intestines, à une anarchie perpétuelle, et constate que le résultat de cette invasion fut l'expulsion des Etrusques (a). La mention de l'invasion gauloise en Italie coïncide si exactement dans les idées et les termes avec le texte de Tite Live qu'elle a sans doute la même source (3).
Pour Strabon, les Celtes d'Italie sont sortis du pays d'au delà des Alpes (4). Des éléments celtiques sont mêlés aux populations germaniques, illyriques et thraces d'en deçà ristros(5). Les Autarialae, qui étaient le peuple le plus nombreux et le plus vaillant de l'IUyrie, furent soumis d'abord par les Scordisci, peuple celtique, et plus tard par les Ro-
(i) Justin, xxiv, 4.
(a) lbid., xx, 5.
(3) S. Reinach, Les Celtes dans les vallées du Pô et du Da- ' nube % p. 209.
(4) Géographie, iv, 4, 1.
(5) Ibid, t vu, 1,1; 3, a.
l'empire celtique 315
mains sous les attaques desquels les Scordisci, longtemps puissants, tombèrent, à leur tour (i). Les Galates 01 cupé l'Asie-Mineure après avoir longtemps erré et îi incursions dans les pays soumis aux rois de Perga de Bithynie (a).
Plutarque donne pour causes de l'invasion des G en Italiç l'excès de population et le manque de ress< de leur pays. Au nombre de plusieurs myriades d'ho jeunes et braves, avec beaucoup de femmes et d'er ils se divisèrent en deux troupes. Les uns franchire monts Rhipées, se répandirent vers l'Océan boréal et pèrent les extrémités de l'Europe ; les autres, s'étant< entre les monts Pyrénées et les Alpes, habitèrent long près des Sennones et des Celtorii. Ce fut plus tard, qu avoir goûté du vin d'Italie, ils envahirent le pays qu duisait un tel breuvage (3).
D'après Florus, c'est des derniers rivages de la t< de l'Océan qui entoure tout que partirent en grande les Senons ; et, après avoir ravagé les pays situés su passage, ils s'établirent entre les Alpes et le Pô et d< répandirent dans toute l'Italie (4). Les Gallogrecs (G d'Asie) sont les restes des Gaulois qui sous la condu Brennus avaient dévasté la Grèce (5).
Denys le Périégète place les Celtes après les Ibères Pyrénées, près des sources de l'Eridan aux belles eau enfants des Celtes, assis sous les peupliers, sur les de ce fleuve, recueillent les larmes de l'ambre (6).
{i) Géographie, vu, 5, n. Cf. Tite Live, Epit., lxiii.
(2) lbid., xii, 5, i.
(3) Camille, i5.
(4) Histoire romaine, i, i3.
(5)/6id., h, ii
(6)V. 288-293. Geographi graeci minores, t. n, p. 117.
310 PÀUSANIÀS
Dans les livres IV et VI de l'histoire romaine d'Appien, il est question des premières migrations des Celtes. Entre 3oa et 389 avant Jésus Christ, une bonne partie des Celtes qui habitaient auprès du Rhin se mirent à la recherche d'un autre pays, leur terre ne suffisant pas à leur multitude ; ils franchirent les Alpes et attaquèrent les habitants de Clusium(i). Appien pense que les Celtes ont jadis passé les Pyrénées et ont habile avec les premiers occupants de la péninsule ; de là est venu le nom des Cellibères (a).
Pausanias nous rapporte les invasions celtiques en Grèce (3). Il distingue trois grandes expéditions. La première fut une sorte de razzia en Thrace ; les Celtes, peu nombreux, n'osèrent pas aller plus loin parce qu'ils reconnurent qu'ils n'étaient pas de force à lutter contre les Grecs. La seconde fut une invasion simultanée de la Thrace, de la Péonie, de la Macédoine et de l'Illyrie. Après avoir défait les Macédoniens, les Celtes retournèrent dans leur pays. La troisième commença par l'envahissement de la Macédoine ; de Macédoine, les Celtes se dirigèrent par la Thessalie vers la Grèce centrale. Après avoir vainement essayé de pénétrer en Grèce par le Sperchios et par l'Oeta, il se divisèrent en deux corps. L'un remonta vers le nord, envahit l'Etolie et fut repoussé par les Etolieus L'autre contourna les Thermopyles et arriva devant Delphes, où les Grecs coalisés lui causèrent de grandes pertes. Les Celtes battirent en retraite vers le Sperchios, mais ils furent assaillis par les The? sa liens et pas un seul d'entre eux ne
(1) Histoire romaine, vr, 2.
(2) Ibid., vi, a.
(3) Description de la Grèce, x, 19-23. Cf. F. P. Garofalo, Revue des études grecques, t. xni, p. 456.
L EMPIRE CELTIQUE
retourna sain et sauf dans leur pays. Du pays d'où tirent les Celtes, Pausanias ne nous dit rien ; il les déi seulement dans un passage par la périphrase « les bar] de l'Océan (i) » toi>; *xwo tov 'Qxeotvou jJapflapouç, et ail il nous dit que les Galates habitent aux extrémités de rope, près d'une vaste mer dont les navires ne pet atteindre les limites ; elle présente un reflux, des bri et des monstres qui ne ressemblent en rien à ceux c voit dans les autres mers ; à travers leur pays coule i dan près duquel on croit que les filles du Soleil gémi sur le malheur de Phaéthon leur frère (a).
Que retenir de ces nombreux, et souvent peu p témoignages des écrivains grecs et latins sur les an Celtes? Surtout Tidée que la domination celtique n'es limitée à la Gaule transalpine et cisalpine et à la Ce] rie, mais que les Celtes ont été établis aussi au nord-i et an centre de l'Europe. De plus, les historiens an nous ont conservé le souvenir de migrations des Celt Espagne, en Italie, en Germanie, en Grande-Bretagne Thrace et en Asie-Mineure. Il importe d'examiner mi nant si les notions fournies par l'archéologie et h guistique s'accordent avec ces données historiques.
Dans tous les pays où ils se sont établis à demeun Celtes ont laissé des traces : les unes anonymes, co les objets que Ton retrouve dans les sépultures de triche et de la France orientale ; les autres, que la lin j
(0 Description de la Grèce, x, 20, 3. — (a) Ibid., i, 3, 6.