BARDES
doute donné lieu chiez les Gaulois à des poèmes comparables aux Ktite'.; des Grecs. Comme les bardes de l'Irlande et du Pays de Galles, les bardes gaulois composaient, outre des panégyriques, des poésies satiriques (1). Il est possible que leur satire ait eu, comme celle des bardes irlandais, la réputation de causer la destruction ou la mort (2).
Les bardes gaulois que nous représentent Poseidônios et Appien sont des sortes de griots qui vivent aux dépens des grands. Un jour que le ricbe Arverne Luernios avait donné un festiu, un poète qui comptait y assister arriva trop tard. Le poète se mit à cbanter la grandeur du roi et à se lamenter d'être arrivé en retard. Lnernios, charmé, demanda un petit sac d'or et le jeta au poète qui courait à côté de lui. Celui-ci le ramassa et de nouveau se mit à cbanter, disant que les traces laissées sur terre par son char produisaient aux hommes de l'or et des bienfaits i3). Un autre barde est rattaché à la légende de Bituitos, fils de Luernios et roi des Arvernes. C'était au moment où Cn. Domitius, en 122 avant Jésus-Christ, conduisant une expédition contre les Allobroges, quittait le territoire des Salyi, peuple gaulois établi autour d'Aixet d'Arles (4). Un envoyé de Bituitos vint à sa rencontre. Il était suivi d'un poète qui dans une poésie barbare célébrait le roi Bituitos, puis les Allobroges, puis l'envoyé lui-même, pour leur naissance et leur courage et leur puissance (5). C'est pour cela surtout, ajoute
(1) DiODORE, V, 31.
(2) Cf. F. N. RoBiNsoN, Satirisls and enchanters in early Irish Uteralure (Studies in the hisiory of religions, New- York, 1912, p. 95-130,1.
(3) Athénée, iv, 37. Cf. Stradon, iv, 2, 3.
(4) Sur ce peuple, voir C. Jullian, Mélanges H. d'Arhois de Jubainville, p. 97-109.
(5) Appien, Histoire romaine, iv, 12.
malicieusement Appien, que les envoyés illustres emmènent avec eux ces sortes de gens.
La lyre des bardes était sans doute l'instrument que Fortunat appelle chrotta et qu'il attribue aux Bretons (1). On trouve représentée sur les monnaies des A edu i, des A rverni et des Aremorici une lyre à quatre ou cinq cordes (2). Le nom de la chrotta est identique à celui de la harpe des anciens bardes irlandais, cniilh, et des bardes gallois crwlli. C'était en Irlande un instrument de O'",7o de hauteur en moyenne (3).
Il semble que le nom de barde ait été employé dans diverses parties du monde celtique. Dans l'Italie septentrionale, on trouve près de Milan une localité appelée Bardomagiis « champ du barde » (4). Un Helvète a porté le nom de Bardus ; on trouve le même nom en Carinthie, à Vienne, en Styrie, à Misène (Italie) (5).
Le nom de barde avait pénétré en Germanie où le mot harditiis désignait, d'après Tacite (6), le genre de chant par lequel les Germains enflammaient les âmes des guerriers avant de commencer la bataille.
Les oCpâxEtc; de Strabon sont-ils identiques aux fj^àv-cet; de Dioilore de Sicile? C'est assez vraisemblable, oùâtsi!; n'étant
(1) Odes, VII, 8, 66.
(2) Muret et Chabouillet, Catalogue, p. 291 ; Blanchet, Traité des monnaies gauloises, p. 163.
(3) Joyce, A social hislory of ancient Ireland, t. i, p. 576.
(4) Corpus inscriptionum latinaruin, vi, 5872.
(5) HoLDER, Altceltischer Sprachschatz, t. i, coi. 348.
(6) Germanie, 3. On a proposé de corriger barditus en harritus.
362 VATÈS
autre chose que la transcription grecque du latin uates. Il n'y a aucune raison de transcrire oùâTet;; par ovates comme l'ont fait les érudits du siècle dernier.
Les devins prédisaient l'avenir par le vol des oiseaux et par l'inspection des entrailles des victimes ; on leur accordait une grande autorité. Lorsqu'on les consulte sur une affaire importante, ils immolent un homme en le frappant d'un coup d'épée au-dessus du diaphragme et déterminent l'avenir d'après sa chute, les convulsions de ses membres et l'écoulement de son sang, confiants dans des observations anciennes et continues (1). Les çates sont ceux qui s'occupent des sacrifices et étudient la nature (2). Les haruspices des Tectosages de Toulouse leur prescrivent, pour les délivrer d'une épidémie pestilentielle, de jeter dans le lac de Toulouse l'or et l'argent qu'ils ont rapportés de l'expédition de Brennus (3). Tacite appelle druides les prophètes gaulois qui en 69 prédisaient la fin de l'empire romain et la domination de Rome par les races transalpines (4). Dans l'île Silure, d'après Solin i5), les hommes et les femmes se flattent de connaître l'avenir.
Les euhages d'Ammien Marcellin (6) s'efforcent d'expliquer l'enchaînement elles merveilles sublimes de la nature. Ils sont sans doute identiques aux oja-ce-.; de Strabon et aux |jiâvxet; de Diodore de Sicile.
(i) Diodore, v, 31, 3.
(2) Strabon, Géographie, iv, 4, 4.
(3) Justin, xxxii, 3, 10.
(4) Histoires, iv, 54.
(5) Collections de choses merveilleuses, 22, 7.
(G) Histoire romaine, xv, 9, 8. Cf. Scidas, Lexique. Voir cidessus, p. 85.
La plus ancienne mention du nom des druides (1) se trouve chez Diogène Laerce dans ses Vies des philosophes. Celui-ci dit que la philosophie a commencé chez les barbares, que les premiers philosophes ont été chez les Perses les Mages, à Babylone et en Assyrie les Chaldéens, dans l'Inde les Gymnosophites, chez les Celtes et les Galates les druides ou semnothées. ôpjîoac i] ffE|i.vo6iou; et il cite comme autorités un traité apocryphe d'Aristote, MaYixd;, ainsi que Sotion le péripatéticien (190 avant J.-C), au vingt-troisième livre de l'ouvrage intitulé Aiaoo/ji iwv c^iXocrôtpojv (2).
Le nom de druide n'a pas trouvé une explication satisfaisante dans les langues celtiques (3). Il est probable que les auteurs grecs qui écrivent opoutoat ont transcrit le nom latin druides. L'étymologie par le grec opù; « chêne », qui faisait des druides « les hommes des chênes », a tenté bien des écrivains depuis Pline l'ancien (4). On pourrait songer à une traduction ou une étymologie populaire grecque d'un
(1) Sur les druides en général, voir outre les ouvrages de H. d'Arbois de Jubainville cités ci-après et l'Histoire de la Gaule, de G. JuLLiAN, t. II, p. 84-112, l'article de Ihm dans la Real- Ëncyclopxdie.
(2) Vies des philosophes, i, préf., 1. Suidas, Lexique au mot opufoai. Cf. RoDiER, Revue des études anciennes, t. iv (1902), p. 231, n. sur l'attribution et l'authenticité.
(3) Voir toutefois une étymologie de R. Thurneysen, qui explique ce mot par *dru-vids « très savant » ; cf. l'irlandais sui = *su-vids « sage », et le mot cf/iXôjocpo; par lequel DiobORE (v, 31) désigne les druides. H. d'Arbois de Jubain- ViLLE, \Les druides et les dieux celtiques à forme d'animaux, p. 85.
(4) Histoire naturelle, xvi, 95, 249.
364 >'0M DES DUUIDES
nom celtique ignoré si le mot driii (au génitif driiad) n'apparaissait pas dans les textes les plus anciens de la littérature irlandaise. Il est probable que ledratis, drasidse, dryaridae d'Ammien Marcellin, comme le Sapwvîoot; (1), Zapo- •jîôa; des manuscrits de Diodore, repose sur une mauvaise lecture ou est la traduction d'une étymologie populaire. Pour les copistes de Lucain et des historiens de Y Histoire Auguste, l'étymologie grecque de druide est si bien passée dans le domaine public que les druides et les druidesses sont devenus des dryades, driadae, dryadae (2).
« Dans toute la Gaule, nous dit César (3), il y a deux classes d'hommes à compter et à être honorées : l'une, celle des druides, l'autre, celle des chevaliers. » Tandis que les chevaliers constituent l'élite de l'armée gauloise, les druides ne vont pas à la guerre et sont exempts de tout service militaire. Ils ne paient pas les impôts avec les autres (4). Ils prennent part à l'exercice du pouvoir public aussi bien que les chevaliers ; ainsi, Diviciacus qui, à ce que Cicéron nous apprend, était un druide, mène une vie assez peu différente de celle de son frère Dumnorix qui n'était pas druide, et est très mêlé aux affaires politiques de son temps (5). 11 ne s'agit donc pas d'une classe sacerdotale ; à plus forte raison comme on l'a dit, d'un clergé gaulois. César parle une fois des sacerdotes (6), qui peuvent être différents des druides,
(1) Cf. le grec « japojvîj vieux chêne pourri ».
(2) Voir ci-après, p. 384.
(3) Guerre de Gaule, vi, 13 ; 14.
(4) C. JuLLiAN, Histoire de la Gaule, t. ii, p. 55, n. 1. Le texte des manuscrits n'est pas sûr.
(5) CicÉRO.N, De la divination, i, 41, 90 ; César, Guerre de Gaule, 1, 31, 9 ; vi, 12, 5 ; Panegyrici veteres, 8, 3 ; C. Jullian, Revue des études anciennes, t. m, p. 205-210.
(6) Guerre de Gaule, vu, 33.
et rien ne nous indique que les prêtres des Boii de Cisalpine sacer dotes, aniistites, que mentionne Tite-Live, fussent des druides, ni le sacerdos de la forêt sacrée chantée par Lucain (1).
Pour désigner, à l'époque gallo-romaine, les prêtres affectés aux cultes locaux, il y avait un mot qui est sans doute celtique (2), gutuater. Les inscriptions nous apprennent qu'il y avait à Màcon un gutuater de Mars (3) et à Autun des gutuatri qui font des dédicaces au dieu AnvaIos(4). Lacon. fusion du gutuaier et du druide n'est faite que chez Ausone, qui d'ailleurs se sert dans un autre passage, pour désigner un prêtre de Belenus, de l'expression Beleni seditaus (3).
L'institution druidique n'était pas originaire de Gaule. On ne l'a constatée ni chez les Celtes d'Italie, ni chez les Celtibères d'Espagne, ni chez les Galates de Thrace et d'Asie Mineure, ni chez les 'Celtes du Danube. Nous ignorons même si elle avait pénétré dans toute la Gaule, bien qu'il semble que Strabon atteste l'existence de druides, bardes et vates chez tous les peuples gaulois (6). Elle avait été, pensait-on, créée en Grande-Bretagne et de là avait été transportée en Gaule. Les Gaulois qui voulaient la connaître plus à fond s^ rendaient le plus souvent de l'autre côté de la Manche (7). Nous n'avons aucun rensei-
(1) TiTE-LivE, XXIII, 24, 12 ; Lucain, m, 424.
(2) Voir ci-dessus, p. 82. H. d'Arbois de Jubainville, Les druides et les dieux celtiques à forme d'animaux, p. 2-5. Cf. J. LoTH, Annales de Bretagne, t. xx, p. 550.
(3) Corpus inscriptionum latinarum, t. xiii, n° 2585. Cf. 1577.
(4) Re^'ue épigraphique, 1900, p. 132-133. Cf. Revue celtique, t. XIV, p. 355.
(5) Professeurs, v, 7 ; xi, 24.
(6) Géographie, iv, 4, 4.
(7) Guerre de Gaule, vi, 13.