‹ Manuel pour servir à l'étude de l'antiquité celtiqueChapitre 122 sur 158 · HIÉRARCHIE · texte numérisé non relu

HIÉRARCHIE

En Irlande, il n'est question expressément ni d'un chef suprême (1), ni d'une hiérarchie, ni de corporations druidiques. Les druides agissent isolément ou par deux ou trois. Ils sont mariés et vivent en famille chacun dans leur maison. Dans une Vie de saint Patrice on lit qu'un jour dix druides {tiiagi), vêtus de blanc, se réunirent contre l'apôtre de l'Irlande ; rien n'indique que ces druides constituassent une association (2).

Les collèges de druides, plus ou moins analogues aux collèges sacerdotaux des Romains, ne ressemblaient sans doute ni aux lamaseries du Thibet ni aux communautés cénobitiques des moines chrétiens. Le druide Diviciacus était marié, avait des enfants et prenait part non seulement aux affaires politiques, mais même aux expéditions guerrières. Aucun texte ne justifie les théories ingénieuses, mais contestables, de A. Bertrand sur les communautés druidiques (3).

Le peu que nous savons des druides n'a pas suffi aux érudits modernes (4). Dès la fin du xvn" siècle, les monuments mégalithiques de Stonehenge (Salisbury, 'Wills) et d'Avebury ou Abury (Wilts) furent attribués aux druides. Les alignements de pierre furent, au xvni® siècle, expliques

(1) Dans les noies de Tirechan sur saint Patrice il est toutefois question d'un primus magus nommé Recrad. Wn. Sto,:es, The tripartite life of Patrick, t. ii, p. 325. Cf. aussi ci-dessus druidum magistri, p. 371.

(2) H. d'Arbois de Jubainville, Les druides et les dieux celtiques à forme d'animaux, p. 111-115 ; Wh. Stokes, T//." tripartite life of Patrick, t. ii, p. 325-326.

(3) La religion des Gaulois, p. 297-312, Cf. Rei'ue de l'histoire des religions, t. xxxviii, p. 149-152 ; Revue celtique, t. xix, p. 72-

(4) Voir lu bibliographie dressée par C. Jullian, Histoire de la Gaule, t. ii, p. 84, n. 1 ; p. 86, n. 2.

par le serpent cosmique dont ils reproduisaient, pensait-on, les replis tortueux ; ce serpent serait le symbole de l'Etre infini et les druides en auraient emprunté l'idée aux mytliologies orientales. Ces rêveries archéologiques dues à l'érudit anglais Stukeley (1687-1763) (1) ne tardèrent pas à pénétrer en France (2).

En ISOo, Cambry exposa dans les Monuments celtiques (3) une nouvelle explication druidique des monuments mégalithiques (4). Les dolmens seraient le signe des traités passés entre les peuples, l'emblème de l'union, de la stabilité, de l'immutabilité. Les positions respectives des astres et leur correspondance avec telle ou telle partie de la terre seraient figurées par des pierres disposées de manière à donner 1 idée de ces positions dans le ciel, et on ne peut douter que ces monuments symboliques n'aient été les premiers temples. Tous les peuples auraient imité les monuments druidiques à des époques variées. L'historien Henri Martin adopta avec plus d'enthousiasme que de critique les théories aventureuses des savants anglais (5). Divers numismates prétendirent expliquer par le symbolisme druidique les détails des monnaies gauloises (6).

Les dolmens et les druides ne furent pas mis en rapport seulement à cause de la signification symbolique que l'on attribuait aux monuments mégalithiques. « C'est sur de

(1) Stonehenge, a temple restored to the British Druicls, London, 1740 ; Abury, a temple of the British druids, London, 1743.

(2) De Penhouet, De l'ophiolatrie, Nantes, 1833.

(3) Alonumenl.s celtiques ou recherches sur le culte des pierres, précédées d'une notice sur les Celtes et sur les Druides et suivies d'Etymologies celtiques, Paris, 1805, p. 271-289.

(4) Voir ci-dessus, p. S30.

(5) Etudes d'archéologie celtique, Paris, 1872, p. 31, 85, 171.

(6) Voir Blanchet, Traité des monnaies gauloises, p. 14-19.

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tels autels », écrit La Tour d'Auvergne, « que les Gaulois, au rapport de Diodore de Sicile, juraient leurs traités et que les druides, leurs prêtres, sacrifiaient à la divinité, choisissant le plus souvent des hommes pour victimes (1) ». Rien ne permet d'affirmer que les dolmens aient eu à l'époque celtique un tel usage. On ne sait même pas si les tables des dolmens étaient, au temps des druides, visibles et utilisables (2).

Ce ne furent pas que les archéologues qui contribuèrent à créer ainsi un druidisme de fantaisie. Un érudit gallois du xvni" siècle, Edward Williams, dout le nom bardique était lolo Morganwg (1740-1820) (3) et, après lui, Edward Davies (1750-1831) (4) ont essayé de démontrer que les bardes gallois étaient restés dépositaires des secrets des anciens druides de l'île de Bretagne et qu'ils avaient continué à pratiquer en secret, depuis l'introduction du christianisme, la religion druidique. Ces deux ingénieux savants, si l'on met à part les textes, manifestement créés au xvn" siècle, du Mystère des bardes de l'île de Bretagne {Cyfrinach beirdcl ynys Prydain) (5), n'ont pu fonder leur

(1) Origines gauloises, 3^ éd., p. 22. Cf. Dépic, Histoire ecclésiastique de Bretagne, Rennes, 1847, t. ii, p. 207.

(2) Cf. Fr. Delage, Dolmens et druides {Bulletin de la Société archéologique du Limousin, t. lviii.

(3) lolo manuscripts, a sélection of ancient Welsh mss., in prose and verse ; from the collection made by the laie Edward Williams, editcd with translations and notes by his son Taliesin Williams, Llandovery, 1848 ; Livcrpool, 1888.

(4) The mythology oj the British druids, ascertained by national documents and compared with the traditions and customs of the Hcathenism, London, 1809.

(5) On en trouve un résumé dans la Revue archéologique, t. xviii (1868), p. 329-344, 431-439 ; t. xix (1869), p. 27-41. Cf. Sh. Turner, Vindication of the genuiness of the ancient Bri-

doctrine que ur un roman merveilleux du commencement du xvii'^ siècle, l'Histoire de Taliessin, qui reproduit quelques pièces attribuées à tort au célèbre barde du vi* siècle, et sur une collection d'écrits plus ou moins authentiques réunis par Llywelyn Siou de Llangewydd qui vivait au xvi* siècle. Cela n'empêcha pas A. Pictet, J. Reynaud et Henri Martin (1) d'y découvrir une doctrine originale, remontant aux traditions les plus anciennes de la race celtique ("J,).

Pour retrouver dans ces textes et dans d'autres plus archaïques des traces de mythologie cosmique, Edward WiUiams et Edward Davies avaient dû expliquer par des symboles les phrases les plus simples, à la manière de H. de la Villemarqué qui publia dans le Barzaz-Breiz comme poète druidique une formulette bretonne destinée à apprendre à compter aux petits enfants et connue sous le nom de Vêpres des grenouilles (3).

Le druidisme est-il dans l'Antiquité une institution isolée dont l'analogue n'existe point (4j'? 11 semble bien que chez les Gètes il ait existé quelque chose de semblable. Jordanès,

tish Poems of Aneurin, Taliesin, Llywarch H en and Merdhin, London, 1803.

(1) Bibliothèque de Genève, t. xxiv,1853; L'Esprit de la Gaule, 1864, Histoire de France, Paris, 1855, t. i, p. 74 ; Etudes d'archéologie celtique, p. 286-397.

(2) L'histoire de cette question est résumée chez Skene, The four ancient books of Wales, t. i, p. 6-16, 29-32. Voir aussi S. Rei- NACH, Esquisse d'une histoire de l'archéologie gauloise. Revue celtique, t. xix, p. 111-116 ; J. Leflocq, Etudes de mythologie celtique, Orléans, 1869 ; Ch. Picquenard, Le néo-druidisme. Revue de Bretagne, t. xli (1909), p. 113-125, 196-215.

(3) Barzaz-Breiz, 6^ éd., Paris, 1867, p. 1-18. Cf. Luzel, Annales de Bretagne, t. v, p. 284-292 ; Revue celtique, t. vi, p. 500-

(4) SciiRADER, Reallexicon der indogermanischen Altertumskunde, Strasbourg, 1901, p. 643.

ORIGl.NE DU DRUIDISME

citant les Géliques attribuées à Dion Gassius, nous dit que Philippe de Macédoine ayant envahi la Mésie, quelques prêtres, de ceux que les Gètes nomment pii, vêtus de robes blanches, des harpes à la main, s'avancèrent à la rencontre de Tennemi, en chantant d'une voix suppliante des hymnes en l'honneur des divinités protectrices de la nation. Et les Macédoniens, troublés par l'apparition de ces homoies sans armes, firent la paix et retournèrent chez eux (1). Cette intervention des prêtres gètiques rappelle le texte de Diodore qui nous montre les bardes ou les druides apaisant deux armées en présence et se jetant au milieu des épées tirées et des lances en arrêt (2).

Strabon nous apprend qu'un ancien esclave de Pythagore, un Gète nommé Zamolxis, revenu chez ses compatriotes, y attira l'attention des chefs par les prédictions qu'il savait tirer des phénomènes célestes et finit par persuader à un roi de l'associer à son pouvoir. Un des successeurs de Zamolxis, Dicaineos, enseigna aux Gètes l'éthique et la logique ; il leur apprit les noms et la marche des astres, les propriétés des herbes, et par sa science leur inspira une telle admiration qu'il commandait non seulement aux hommes d'un rang modeste, mais aux rois euxmêmes. En effet, choisissant dans les familles royales des hommes à l'àme noble et à l'esprit sage, il leur persuada de se vouer au culte de certaines divinités et d'en honorer les sanctuaires (3).

(1) Histoire des Goths, 10 ; A. Bertrand, La religion des Gaulois, p. 293-294.

(2) Bihliolhèque, v, 31. Cf. Strabon, iv, 4, 4. Les Celtes et les Gètes ont été en guerre les uns avec les autres, d'après Lucien, De la manière d'écrire l'histoire, 5.

(3) Strabon, vu, 3, 5 ; Jordanès, Histoire des Goths, 11 ;

La corporation religieuse établie chez les Gètes par Dicaineos, l'enseignement qu'il donnait, la mission civilisatrice qu'il remplit, tous ces faits sont-ils comparables aux collèges druidiques, à leur doctrine philosophique, à leur rôle social ? Nous ne pouvons l'affirmer. Origène, pourtant, citant Celse, dit que les peuples les plus sages sont les Galactophages d'Homère, les druides des Gaulois (raXa-uwv) et les Gètos (1). Comme le druidisme, la doctrine de Zamolxis a été rattachée par les anciens à l'influence de Pythagore. Y aurait-il eu diffusion, chez les peuples les plus divers, des doctrines pythagoriciennes, ou la doctrine de Pythagore ne serait- elle qu'un aspect particulier d'un grand mouvement d'idées qui aurait pénétré le monde civilisé six siècles avant l'ère chrétienne ?

Que la doctrine des druides fût ou non d'origine étrangère, elle était distincte, semble-t-il, des pratiques religieuses fort nombreuses auxquelles s'adonnaient les Gaulois, gens admodiim dedita religionibus. En tous cas, ces pratiques religieuses n'avaient pas été apportées par les druides qui se bornaient à les interpréter, à leur trouver sans doute un sens symbolique. Les doctrines druidiques venues de la Grande-Bretagne étaient-elles en Gaule d'introduction récente au moment de la conquête romaine, et, réservées à un petit nombre de privilégiés, s'étaient-elles juxtaposées à l'ancienne religion de la Gaule sans la modifier essentiellement ? La religion répandue en Gaule dans le peuple était-elle la religion de ceux qui habitaient notre

A. Bertrand, La religion des Gaulois, p. 292-295 ; Hippolyte, Philosophumena, 2, 17, cf. 27, 7, dit que Zamolxis enseigna aux druides la philosophie de Pythagore.

(1) Contre Celse, i, 16.

pays antérieurement à l'invasion celtique et qui auraient donné à leurs vainqueurs leurs croyances religieuses "? Si la plebs dont parle César est formée des anciens vaincus, tandis que les équités et les druides seuls sont de race celtique, et s'il est vrai que la plupart des enfants des équités fussent élevés dans le druidisme, quels étaient alors les adorateurs de ces divinités celtiques que les Grecs et les Romains ont assimilées à leurs dieux ? Autant de problèmes que le manque de textes historiques empêche de résoudre.

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