CHAPITRE V
Les Soeiéiés coopératives de Produeiion.
HISTOIRE SUCCINCTE
A l'aide des sociétés coopératives de consommation et de crédit, on acquiert la facilité d'économiser et d'emprunter, et l'on peut consacrer alors, sous une troisième forme d'association, le produit de ces économies et de ces emprunts à la production.
Ici, plus d'ouvriers proprement dits, mais une réunion d'ouvriers entrepreneurs, partageant les avantages, en même temps que les risques qu'entraîne leur nouvelle position.
La coopération de production est Vassociation dans une même personne du capital et du travail, dans le but de créer une utilité quelconque. Elle peut ainsi avoir comme objectif de transformer en produits achevés ou des matières brutes, telles les laiteries coopératives ; ou des produits partiellement achevés, telles les sociétés coopératives de cordonnerie ; ou bien encore elle peut s'entendre d'une entreprise de déplacements, telles les coopératives de transport (les nations d'Anvers, les portefaix et porteurs de bière de Bruges, Furnes, Térmonde, Courtrai).
Parfois, elle exige des capitaux importants et immédiatement disponibles. Presque toujours, elle réclame chez une partie de membres une aptitude professionnelle de premier ordre et chez une autre partie un grand développement de l'esprit commercial ; chez tous, entre autres qualités, du caractère, une certaine culture intellectuelle et la nette compréhension des nécessités morales et économiques de l'action collective.
Les associations coopératives de production sont, de toutes les sociétés, celles qui ont rencontré le plus de sympathies et éveillé les espérances des ouvriers. C'était à leurs yeux la suppression du salariat, l'afiranchissement du patronat. Assurément, le but était assez séduisant pour justifier pareil enthousiasme; mais le résultat n'a pas encore, du moins en général, justifié les prévisions des promoteurs
de cette vaste réforme. Il ne saurait y avoir de doute sur l'équité, la sagesse et les avantages des sociétés coopératives de production, considérées en elles-mêmes. C'est une des plus fécondes applications de ridée d'association, un des plus heureux systèmes d'organisation du travail. Les promoteurs saluent dans leur apparition comme le signe avant-coureur d'une ère nouvelle et attendent de leur extension la solution pacifique de la question, sociale, tout au moins la suppression de l'antagonisme traditionnel entre le capital et le travail. Grâce à elles, disent-ils, les petits patrons, dont la position est souvent plus précaire que celle des ouvriers, arrivent par l'union de leurs faibles capitaux et de leur main-d'œuvre à retirer de plus gros bénéfices de leur travail. Ils leur attribuent encore, sous un autre rapport, de sérieux avantages : ils pensent qu'elles peuvent avoir sur leurs membres une profonde et salutaire influence au point de vue intellectuel et moral, les associés devant exercer les uns sur les autres une très rigoureuse surveillance et exclure de leurs ateliers, plus sévèrement que ne le ferait un patron, les éléments vicieux ou inutiles.
Mais, malheureusement, il y a un revers à la médaille. Si séduisant que puisse être, surtout en théorie, le système de la coopération, il est certain que, dans la pratique, il s'est heurté, il se heurte encore à des difficultés graves et multiples.
MM. L. Walras et L. Say, dans leur étude sur les Obligations populaires, font ressortir en ces termes les difficultés et les dangers de la coopération de personnes :
" Croyez-moi : s'il en était parmi vous qui vissent dans l'association un sentier agréable et fleuri, qu'ils s'en écartent ; c'est un chemin épineux et pénible. S'il en était pour qui le mot association signifiât loisir et indépendance, qu'ils le sachent : il signifie labeur plus grand et soumission plus complète. Sans doute, le travailleur associé a le droit d'examiner et de critiquer la conduite des opérations sociales. Il l'a dans le Conseil d'administration, s'il est administrateur ; il l'a dans le sein de la Commission de surveillance, s'il en est membre; il l'a, en tous cas, en assemblée générale, s'il est simple sociétaire. En tous ces endroits, et en toutes ces occasions, il est patron. Hors de là et partout ailleurs, il est ouvrier ; et, dans l'atelier, il n'a qu'un devoir : travailler et obéir. J'ajoute que s'il travaille avec ardeur, il ne travaille du moins qu'en vue de son propre bénéfice, et que s'il obéit ponctuellement, il obéit du moins à l'autorité de supérieurs que lui-même a élevés et que lui-même aussi peut abattre.
„ Tels sont les éléments moraux de l'association coopérative de
production. Des directeurs sachant recevoir le soir avec déférence des observations de ceux-là mêmes à qui tout à l'heure ils donnaient des ordres. Des travailleurs sachant se plier docilement aux injonctions de ceux dont, après tout, ils sont les maîtres. Tel est l'art de vivre avec honneur et profit en société ; art difficile, et qui n'est autre que celui de se gouverner soi-même pour être libre.
„ Que ceux-là qui pourraient croire que j'exagère interrogent les hommes qui les ont précédés dans la carrière. Ces hommes leur diront ce qu'on peut apporter dans l'association de présomption ignorante et d'illusions puériles. Ils leur peindront les suites inévitables et désastreuses de la méconnaissance ou de l'oubli des principes, l'impatience des associés à mettre la main aux affaires, la résistance des gérants à subir tout contrôle, la société périssant par la défection d'une partie de ses membres et par les dissensions intestines de l'autre. „
Ce tableau, pour chargé qu'il paraisse, n'en est pas moins juste et montre sans fard combien ce genre d'association a de peine à conquérir son droit de cité dans notre organisation économique actuelle.
Le cadre assigné à ce travail ne nous permet pas d'entreprendre l'historique détaillé des diverses phases de la coopération de production. Plusieurs auteurs français, entre autres M. Hubert Valleroux (1), se sont acquittés avec talent et impartialité de cette tâche. Car c'est particulièrement de France qu'est parti le mouvement.
La Révolution française, en effet, a apporté au travailleur la liberté, mais au prix de quels sacrifices ! Une fois les corporations, les maîtrises et jurandes dissoutes, on s'aperçut bientôt qu'en brisant tous les obstacles qui s'opposaient à l'indépendance des citoyens on les avait isolés les uns des autres, qu'on avait suscité l'individualisme, accentué la tendance naturelle à l'égoïsme.
De là une série de plaintes de tout genre de la part de l'employé à l'adresse de l'employeur.
C'est alors que Bûchez en arriva à cette conception : ** Les salariés se plaignent des patrons ; si l'on supprimait les patrons ? „ Après bien des hésitations, il parvint à faire admettre sa doctrine par un ouvrier bijoutier-doreur qui voulut faire un essai : ce fut la société connue sous le nom de société Leroy-Thibault et O^ (2).
L'idée de la coopération reçut, en France, une sanction législative, lorsque l'Assemblée nationale, par son décret du 5 juillet 1848, vota
(1) Les Associations coopératives on France et à V Étranger,
(2) Cette société subsista jusqu'en 1870.
un crédit de 3 millions à répartir entre les associations librement contractées soit entre ouvriers, soit entre patrons et ouvriers, et, par son décret du 15 juillet de la même année, admit les ouvriers associés
à soumissionner divers travaux soldés sur les fonds de l'Etat et n'exigeant aucune fourniture en matériaux. Au-dessous de 20.000 francs l'entreprise de ces travaux pouvait être accordée par voie de concession directe. Le cautionnement était supprimé et remplacé par une retenue de un dixième, laquelle pouvait même cesser d'être opérée lorsque les sommes retenues avaient atteint un maximum fixé par l'administration.
Parmi les trop nombreuses sociétés de production — dont beaucoup furent éphémères — qui virent alors le jour, citons comme particulièrement bien organisées et composées de membres conscients des devoirs de leur entreprise: V Association des tailleurs deClichy, les Ouvriers et patrons facteurs de pianos, V Association des tourneurs en chaises, la Corporation des ferblantiers-lampistes, YAsso' dation des formiers, les Lunettiers,
Remarquons, de plus, que celles-là seules survécurent et prospérèrent, qui gardèrent le respect de la discipline que s'étaient imposée les ouvriers associés.
Toutefois, ce beau mouvement, enfanté au milieu d'une crise particulièrement douloureuse, ne dura point. En 1852, bon nombre de sociétés créées disparurent et une indifférence complète sembla s'attacher, pendant les années qui suivirent, à tout ce qui avait trait à la coopération.
En 1863, un renouveau se produisit cependant qui eut un heureux contre-coup dans les divers pays(l). L'Angleterre (2), grâce aux idées répandues par Robert Owen, vit éclore et se développer ses fameuses
<1) A la fin de Tannée 1895, on comptait, en France, 172 associations ouvrières de production dont 65 se rapportant principalement ou exclusive» ment au bâtiment, 39 d'industries diverses et 18 de cochers.
Le nombre total de sociétaires était de 9029 ayant souscrit un capital de 13.049.625 fr. et ayant versé 11.715.507 fr. L'outillage ayant une valeur de 7.523.542 fr.
Le chiffre total des ventes de l'exercice s'élevait à 29.900.000 fr., ayant laissé un bénéfice total de 2.400.000.
(2) C'est près de Glasgow, à Shieldhall, qu'existe le plus important et le plus beau groupe d'usines coopératives qui existe en Europe. On y fabrique chaussures, vêtements, objets d'alimentation, tabac, meubles, etc. ; on y imprime, on y relie avec les procédés mécaniques les plus perfectionnés.
Les fabriques coopératives de Shiedhall appartiennent à la ScotUsh Coope» raUve Wholesale Society et emploient de 2 à 3000 ouvriers.
sociétés coopératives de consommation; rAUemagne, par Tinterniédiaire de Schulze-Delizsch, eut ses banques populaires, alors que Raiffeisen y organisait, dans le même ordre d'idées, le crédit agricole ; l'Italie et l'Autriche s'engagèrent rapidement dans la même voie.
Le mouvement expansif de la coopération de production qui s'était produit en France, en 1848, avait également porté ses fruits jusqu'en Belgique.
Quelques ateliers de cordonniers et de tailleurs furent créés à Gand et à Bruxelles, mais ne vécurent que fort peu de temps.
On rencontre de nouveau, de 1867 à 187:2, diflFérentes tentatives faites à Bruxelles par les marbriers, les mégissiers, les polisseurs, mais sans beaucoup de succès.
M. L. Bertrand, auquel nous empruntons ces détails, cite encore (1) la fondation, à Bruxelles, en 1872, par la Chambre syndicale des ouvriers marbriers et tailleurs de pierre, d'un atelier coopératif qui fonctionna pendant deux ans et qui disparut à cause d'une direction et d'une administration défectueuses.
Enfin, Tune des principales et des plus anciennes est celle des ouvriers typographes de Bruxelles, qui constituèrent, en septembre 1870, à la suite d'une grève, VImprimerie bruxelloise. Un an après, cette association comptait déjà 75 associés avec un capital nominal de 20.000 francs en actions et de 10.000 francs en obligations à 4 p. c.
L* Association des bâtisseurs s'est constituée, à Bruxelles, le 26 février 1875.
Outre les constructions, l'achat et la revente des matériaux, la société a pour but de faire des prêts aux membres de l'association. Tout membre peut se faire construire une maison sur un terrain appartenant à la société, s'il en fait partie depuis trois ans et si ses versements s'élèvent à une somme égale au quart de la valeur du terrain et de la construction ; mais il ne peut profiter qu'une fois de cette faculté.
Le minimum du fonds social est fixé à la somme de 10.000 francs.
U Association des portefeuillistes s'est constituée le 15 octobre 1874. Le nombre de membres fondateurs est de sept; le minimum du capital est de 2000 francs.
(1) La Coopéraiion, par L. Bertrand. — Charles Rozez, éditeur, Bruxelles.
FONCTIONNEMENT PRATIQUE
La coopération n'apparaît comme pratique que dans les industries peu compliquées ; dans les autres, elle se heurte à trop d'obstacles. Il y a du reste à cela une raison très simple. Les bénéfices, c'està-dire le succès, dépendent de la façon dont la société est dirigée ; or, dans certaines industries, le bâtiment par exemple, la direction est, à tout prendre, assez facile ; le gérant ne doit pas faire preuve d'une initiative exceptionnelle ni de connaissances remarquables ; il s'agit d'une besogne courante et toute tracée. Dans la grande industrie, au contraire, la direction présente de très sérieuses difficultés, et une assemblée d'ouvriers court grand risque de ne pas distinguer, ou même de ne pas savoir maintenir au pouvoir des travailleurs réunissant les qualités nombreuses strictement obligatoires (1).
Si l'on objecte qu'il en est qui fonctionnent, on devra reconnaître que celles-là se trouvent dans des conditions particulières : ce sont ou bien des entreprises arrivées à la prospérité sous le régime patronal et transformées ensuite en sociétés coopératives (2), ou bien des associations ayant pour objet des industries élémentaires, où les difficultés se trouvent réduites au minimum et dont le succès dépend plus de la bonne volonté des travailleurs que de la personnalité et des qualités du gérant ; souvent elles trouvent dans les adjudications publiques une besogne abondante.
En fait, à mesure que l'importance des affaires s'accroît, diminue de plus en plus l'ingérence des coopérateurs. La direction devient stable, et sauf le nom, les coopérateurs ne remplissent plus d'autre rôle que celui des porteurs d'actions dans les sociétés anonymes. Les ateliers de production des Wholesale anglaises sont des exemples remarquables de cette tendance ; et en sens inverse, l'échec de beaucoup de coopératives est on ne peut plus instructif.
Création,
Les motifs qui déterminent la formation des sociétés coopératives de production sont très divers : quelquefois c'est une résolution subitement prise en temps de grève. La précipitation apportée alors
(1) Exemple, en France, la Société verrière d'Alhi,
(2) Exemple, en France, Le familistère de Guise, la Papeterie Laroche JcyUbert d'Angoulème, rancienne Maison Ledaire,
dans Télaboration des statuts et le défaut de préparation des membres ne sont pas faits pour assurer la réussite. Parfois l'objectif poursuivi est la stabilité d'emploi des sociétaires, dont le nombre est fi'équemment limité à l'effectif minimum des ateliers ; souvent aussi les salaires élevés sont un attrait irrésistible pour les promoteurs de certaines associations ; le maintien par les intéressés de certaines industries locales ou de certains établissements près de disparaître peut être aussi le mobile qui décide la constitution de sociétés coopératives de production.
Signalons enfin les ateliers de chômage, organisés par certains syndicats, et qui servent ordinairement d'embryon à des sociétés coopératives de production.
Capital social.
Il se forme par la cotisation que les membres doivent verser en entrant (actions) plus les apports de ceux-ci (retenues) : d'un côté, le montant du capital dépend de la nature de l'entreprise ; d'autre part, il dépend des ressources des associés. On se trouve ici entre deux écueils : demander trop peu, c'est se refuser les moyens de commencer une entreprise sérieuse ; demander trop, c'est écarter de bonnes volontés dénuées de ressources.
Parfois il sera préférable de laisser les nouvelles associations se débrouiller seules, afin de leur faire apprécier davantage leur œuvre quand elles auront réussi à s'établir sur des bases solides. Fournir les moyens de s'établir à des hommes qui ont manqué de courage pour se les procurer, c'est vouloir les dispenser de dévouement et de prévoyance, c'est-à-dire des vertus sans lesquelles une entreprise, et surtout une entreprise de coopération de production, ne réussit pas.
Cependant le capital-obligations peut utilement intervenir pour suppléer à ce qui manque, pourvu qu'il soit à bon marché, et qu'on s'impose rigoureusement les sacrifices que réclame son amortissement.
Sociétaires,
Les fondateurs d'une association ouvrière de production ayant des chances de succès représentent ordinairement une élite de quelques ouvriers laborieux et économes; plus tard, lorsqu'ils n'oublient pas ridéal de solidarité qui les a groupés d'abord, on les voit appeler à eux des collaborateurs de plus en plus nombreux et chercher à faire
de tout auxiliaire un associé, en ne lui demandant qu'un capital initial peu élevé ou des épargnes faites dans l'atelier social.
Les sociétés de production sont organisées de différentes manières:
a) Il y SL d'abord les sociétés qui prennent pour règle de n'occuper que des sociétaires ;
h) Celles créées par les syndicats ouvriers au bénéfice et à l'avantage de tous les syndiqués, arrivent en deuxième lieu ;
c) Viennent, en ordre subsidiaire, d'abord celles qui, dès l'origine, occupent et exploitent des ouvriers salariés, comme les industriels ordinaires, et, ensuite, celles créées dans les mêmes conditions que les précédentes, mais faisant participer leur personnel, non associé, aux bénéfices de l'entreprise.
Ad77îinish^ation,
Les rôles de sociétaire et d'ouvrier de l'entreprise sont ordinairement remplis, dans l'association ouvrière, par les mêmes personnes; et pourtant une distinction très nette entre eux est nécessaire. En tant qu'actionnaires, les ouvriers nomment le Conseil d'administration, admettent sur sa proposition les nouveaux associés^ contrôlent les comptes, élisent le directeur ou délèguent son élection au Conseil. En tant qu'ouvriers, ils obéissent au directeur en qui ils ont placé leur confiance, lui laissent la conduite de l'atelier et le soin de pourvoir à l'application des règlements.
Mais, ici particulièrement, le choix du gérant est important. Il faut que ce gérant soit à l'abri des petites passions humaines qui poursuivent ailleurs les patrons et les contremaîtres. Il importe peu qu'il soit associé ou non, au moment de son élection, pourvu qu'il soit actif, intelligent et apte à conduire l'aflEaire. Il faut n'avoir en vue, en le choisissant, que ses aptitudes techniques ou commerciales.
Quant à son intérêt au succès, il est facile de le stimuler par une participation spéciale aux bénéfices et une rémunération calculée sur l'importance de ses fonctions.
Bilans et bénéfices.
" L'établissement des bilans et la répartition des bénéfices sont particulièrement l'œuvre du Conseil d'administration, qui doit être indépendant des intérêts en lutte.
En effet, c'est aux administrateurs à tenir compte d'abord de l'inté-
rêt de TaflEftire qui demande peut-être une forte réserve, afin d'effectuer aussi rapidement que possible l'amortissement des capitaux engagés, et de créer ensuite un fonds de roulement suffisant; il leur incombe ensuite de donner satisfaction, dans les limites du possible, aux actionnaires qui attendent de gros dividendes au détriment de la réserve, des amortissements et même du payement de salaires normaux; ils ont enfin à répondre à l'attente des ouvriers qui aiment les gros salaires, sans se soucier grandement des dividendes, ni de la réserve.
Il faut donc, pour concilier des intérêts si diamétralement opposés, que les administrateurs aient du tact et les coudées absolument franches, de peur que l'entreprise ne soit atteinte dans sa vitalité.
Il y a différents types dans les sociétés coopératives de production (1) ; nous les classerons: en types complets et en types incomplets avec, pour chaque groupe, une distinction pour les coopératives existant en ville et celles existant à la campagne.
Dans le type complet, c'est-à-dire celui qui prend un produit brut pour le vendre achevé au consommateur, nous trouvons en ville : les boulangeries, cordonneries, ateliers de tailleurs, ateliers de couture et de lingerie et même, au Vooruit à Gand, un atelier de métallurgie et de fabrication de cigares.
Signalons particulièrement la coopérative de tissage de S^-Nicolas et celle d'Ellezelles. Toutes deux sont de création récente. La première, fondée en 1896 par le syndicat socialiste de la localité, livre en détail au public des cheviottes, laines peignées, châles, couvre-lits, etc., tous articles qui habituellement dans l'industrie se fabriquent encore à la main. La seconde, due également au parti socialiste, ne fabrique que les cotonnettes.
A la campagne, nous rencontrons: les laiteries, les fromageries, les brasseries et les distilleries.
Les sociétés de production agricole sont très anciennes: les associations pour la fabrication en commun du fromage de Gruyère remontent au xiii^ siècle. Actuellement le nombre de fromageries coopératives en France, est évalué à plus de 2200.
(1) Pendant les annéea 1897 et 1898, il s'est constitué, en Belgique, respectivement 17 et 13 sociétés coopératives de production.
Les laiteries coopératives.
Les laiteries coopératives (1), quoique de création assez récente (2) «n Belgique, donnent déjà des résultats inespérés.
On comptait en Belgique, au l^r septembre 1898, 251 laiteries coopératives, avec environ 18.000 membres, réparties ainsi par province :
Anvers :
Liège : 10
Brabant :
Limbourg : 77
FI. Occident.
Luxembourg : 55 (3)
FI. Orient. :
Naniur: 10
Hainaut :
Les produits vendus étaient évalués, en 1896, à 5.359.722 francs, «t, en 1897, à 9.142.273 francs, soit une moyenne de 54.744 francs par société et de 537 francs par membre.
Les avantages que procure cette organisation sont très appréciables; d'abord l'emploi de machines perfectionnées augmente sensiblement le rendement du lait, et donne un beurre de qualité supérieure; d'autre part, elle permet une économie très grande de temps et de force.
De plus, les consommateurs sont assurés de la pureté des produits.
On distingue deux sortes de laiteries coopératives :
a) Celles qui achètent le lait ferme, vendent le lait écrémé ou le transforment en fromage et vendent les produits. Le bénéfice total réalisé est alors réparti chaque année au prorata des actions ;
(1) Au Danemark, pays d*uue population de 2.000.000 d'habitants, il existe plus de 1000 laiteries coopératives en pleine prospérité. Chaque associé apporte à la fabrique sociale le lait de ses vaches, et on lui en paye le prix ; les bénéfices sont ensuite partagés entre tous les membres.
En 1896, on a exporté plus de 35.000.000 de kilogrammes de beurre. Grâce à la coopération, le cultivateur danois, autrefois malheureux, est réputé le plus riche paysan du monde.
(2) La première laiterie coopérative belge ne date que de 1889 ; elle fut fondéè à Cérexhe-Melin, dans le canton de Fléron, sous le nom de Laiterie des Fermiers réunis.
(3) C'est à rinitiatîve et au dévouement de M. Tabbé Couturiaux, curé à Ortho, et de M. Tabbé Crousse, directeur du Collège St-Joseph, à Virton, que Ton est redevable, dans la province de Luxembourg, des premières fondations de laiteries coopératives.
b) Celles qui répartissent tous les mois le prix des produits, après avoir prélevé les frais généraux, au prorata de la quantité et de la qualité de lait présenté.
Les deux systèmes ont leurs avantages et leurs inconvénients.
Dans chacun il convient de tenir compte non seulement de la quantité, mais aussi de la qualité du lait apporté. Le progrès de l'agriculture se trouve intéressé à ce qu'on pousse au sélectionnement des races, à l'alimentation rationnelle du bétail. En outre, la qualité du produit dépend en première ligne de la méthode d'alimentation, et de la similitude des aliments gras. C'est ainsi que la plupart des laiteries coopératives imposent l'achat en commun de matières oléagineuses, et proscrivent certains fourrages acres, comme la verdure des navets, les déchets de brasserie, etc.
Qu'on la fasse à l'année ou qu'on la fasse au mois, la méthode de répartition la plus juste consiste à additionner la somme totale obtenue par la vente du beurre, et à en déduire les frais généraux ; d'autre part, on a additionné le nombre de litres de lait fournis lors de chaque essayage ou contrôle d'analyse ; la somme totale-argent est le dividende, la somme totale des unités-litres le diviseur, le quotient sera la valeur-argent de l'unité-litre. Il faut alors multiplier cette valeur unitaire par le nombre de degrés-litres fourni par chacun.
Ces calculs sont longs : c'est l'inconvénient à côté de l'avantage.
Le système de la répartition intégrale (mensuelle) du produit est le plus conforme aux principes de la coopération. Il convient dans une laiterie où le nombre d'associés est restreint, où Ton se connaît intimement, et où règne à un degré suffisant le sentiment de la solidarité.
Le système d'achat ferme à deux ou trois prix suivant la richesse butyrométrique du lait, est à recommander aux laiteries, surtout dans les débuts, à celles où les associés sont très nombreux ou se livrent à des querelles de clocher désastreuses pour la pratique de la coopération.
Il donne plus de liberté d'action à la gérance, met à l'abri de fréquentes critiques la conduite de ceux qui assument la charge de fixer le prix de vente du beurre et de faire les analyses. De plus, il permet de constituer facilement une réserve pour les mois de mévente, et un fonds de prévision pour les cas d'insolvabilité d'un acheteur. La moindre faute dans le chef de la gérance prête le flanc à d'amères critiques lorsque, tous les mois, il faut déduire de la somme à répartir les frais et les accrocs ; taudis que les conséquences d'une erreur ou d'une imprudence peuvent très bien au bout de l'an être complètement amorties ou ne plus laisser de traces.
• Les distilleries ag^ncoles.
Un mouvement économique, juste en lui-même et très intéressant à suivre dans ses diverses manifestations, pousse les agriculteurs à lutter contre l'avilissement du prix de leurs produits, par divers travaux de transformation de ces produits.
Au lieu de vendre simplement des betteraves, des grains, du lait ou des pommes de terre, les paysans vendraient les farines, les fromages, les alcools, les sucres.
Cette industrialisation de Tagricnlture dépasse évidemment les ressources des paysans isolés ; ici, dès le début, on a dû songer au groupement, et la forme coopérative a été adoptée universellement.
Nous allons encore nous arrêter à une espèce de coopérative de production : les distilleries agricoles, parce que c'est en leur faveur que l'Etat s'est pour la première fois départi d'une bienveillante neutralité, pour leur octroyer, sous forme de remise d'impôts, un véritable subside.
Une loi du 15 avril 1896 organise un régime de faveur pour les distilleries agricoles, tant individuelles que coopératives. C'est une réduction d'impôt de 0.15 cent, par litre de flegmes à 60^, à la température de 15». Cette réduction est de 0.10 cent, seulement en cas de production de levure pour la vente.
Les distilleries agricoles ne peuvent travailler ni sirops, ni mélasses, ni glucoses ou marcs, ni fruits importés de l'étranger ; mais elles peuvent travailler tous les autres produits, blé, maïs, etc., soit que ces produits proviennent des récoltes des cultivateurs-distillateurs, soit qu'ils proviennent d'un achat.
Les distillateurs agricoles, d'après la loi du 15 avril 1896, ne peuvent produire que des flegmes (produits de premier jet) et doivent livrer en totalité et exclusivement à des rectifiçateurs ou des distillateurs industriels, des flegmes qui ne seraient pas exportés ou dénaturés par des usages industriels. Les arrêtés royaux des 5 novembre 1896 et 25 mars 1899 déterminent quelles conditions doivent réunir ces flegmes pour que la réduction d'impôt leur soit applicable. En vertu de ces arrêtés, la réduction d'impôt n'est applicable qu'aux produits directs de la distillation de matières premières qui ont été soumises à la fermentation alcoolique et n'ont subi ni rectification, ni purification d'aucune espèce.
Avant l'arrêté du 25 mars J899, certaines coopératives qui se plaignaient du mauvais vouloir ou des conditions léonines des dis-
tillateurs industriels, songeaient à s'entendre pour créer à leur profit une usine industrielle de rectification.
Cette usine achèterait les flegmes des distillateurs agricoles, les rectifierait, en ferait des alcools susceptibles de consommation et s'eflForcerait de les écouler sur les divers marchés.
La même loi organise un régime spécial pour les sociétés coopératives composées des seuls agriculteurs cultivant pour leur propre compte une étendue de terre déterminée.
Ces coopératives sont soumises aux lois générales sur les sociétés coopératives et, en outre, à la loi du 15 avril 1896 ainsi qu'aux arrêtés royaux précités.
Les distilleries agricoles coopératives doivent réunir 25 membres au moins et se conformer aux dispositions des lois sur les sociétés commerciales qui leur sont applicables.
Chacuu des coopérateurs doit exercer la profession de cultivateur, n'avoir aucun intérêt dans une autre distillerie, cultiver au moins 50 ares de terres labourables et l'étendue de leurs cultures doit être de 20 hectares au moins de terres labourables par chaque hectolitre de flegmes à 50®, à la température de 15», pris en charge par période de 24 heures.
Dans les régions de culture herbagère, et pour les exploitations agricoles considérées comme situées dans telle région, un hectare de prairie peut compter pour 50 ares de terres labourables, mais à condition que les résidus servent exclusivement à l'entretien du bétail des coopérateurs.
Remarquons cependant, que lorsqu'un des coopérateurs cultive à lui seul plus de 15 hectares de terres labourables, l'excédent n'est pas admis en compte pour la détermination de l'étendue totale de la culture exigée. En outre, chaque associé doit posséder et nourrir dans l'enclos de son habitation, au moins une tête de gros bétail, ou trois porcs, ou six moutons, et autant pour chaque hectare admis en compte au-delà du minimum de 50 ares.
Tandis que pour les distilleries agricoles individuelles, les fonds cultivés doivent se trouver dans un rayon de 5 kilomètres de l'usine, dans les distilleries agricoles coopératives, les terres cultivées ou prairies en tenant lieu, doivent être situées dans un rayon de 7 kilomètres de la distillerie.
Pour jouir de la réduction légale, les distilleries agricoles individuelles ne peuvent travailler par jour que 4 hectolitres au maximum, et ce maximum descend à 3 hectolitres en cas de fabrication de levure.
Dans les distilleries agricoles coopératives la prise en charge par période de 24 heures ne peut dépasser en moyenne, pour chaque déclaration de travail, 6 hectolitres de flegmes à 50^, à la température de 15®.
En cas de production de levure pour la vente, le maximum de prise en charge est réduit d'un quart.
Chaque associé est tenu de prendre une quantité de résidus proportionnelle à sa part de culture admise en compte.
Les résidus seront livrés à un prix uniforme pour tous les coopérateurs, avec garantie de composition homogène et d'une teneur en matière nutritive par hectolitre d'au moins 18 kilogrammes de céréales mises en œuvre.
Il est interdit aux associés de céder des résidus à des non-associés, ou même de les vendre à des associés au-dessous du prix auquel ils leur sont attribués.
D après Tart. 20 de la loi, nul ne peut établir une distillerie ni remettre une distillerie en activité sans en avoir fait la déclaration par écrit au receveur des accises du ressort, 15 jours au moins avant le commencement des travaux.
L'article 21 demande que l'intéressé remette au receveur un plan, en triple expédition, de ses installations, indiquant les divers locaux et dépendances, leur destination, etc....
Toutes ces installations d'après l'art. 70 doivent être accessibles aux employés pendant la durée du travail ; c'est à ce moment-là également qu'est requise la présence du distillateur ou d'un de ses délégués capable de donner aux employés les indications nécessaires, lors de la visite.
La loi fournit les autres explications dont le détail serait trop long ici (1).
Pour le capital social, on fixe généralement une somme de 50 à 60.000 francs comme capital nécessaire à l'établissement et à l'exploitation d'une distillerie coopérative agricole.
Pour réunir ces capitaux, on peut émettre des actions représentant la valeur totale jugée nécessaire à l'établissement de la distillerie et les faire souscrire par les divers coopérateurs ; ou bien on peut n'émettre des actions que pour la moitié plus ou moins de la somme globale, et emprunter le reste. Les capitaux empruntés seraient rem-
(1) Voir pour plus amples renseignements la substantielle et très intéressante brochure Études théoriques et pratiques sur les distilleries agricoles, par Georges Malherbe et Télesphore Marbaix.
bourses par les bénéfices que ferait la distillerie. Ainsi, en supposant que l'on ait besoin d'une somme de 30.000 fr., on pourrait émettre 300 actions de 100 fr. ; ou 150 actions de 100 fr. et emprunter les 15.000 fr. qui manqueraient.
Ceux-ci seraient obtenus facilement, puisque le créancier pourrait hypothéquer pour 15.000 fr. le matériel de la distillerie.
Ici encore les caisses Raiffeisen peuvent intervenir efficacement. Il n'est pas probable que le montant des dépôts dans nos petites banques coopératives rurales suffise pour réaliser pareil emprunt ; d'ailleurs, cette immobilisation considérable dans une seule affaire ne serait pas à conseiller. Mais ces banques ont, ne l'oublions pas, une grande capacité de crédit, d'une part par la solidarité illimitée qui lie leurs membres, d'autre part par leur affiliation à une caisse centrale.
Quant à la fondation et à l'administration, il n'en est pas comme dans les autres coopératives : la qualité des membres est strictement limitée par la loi.
Ne peuvent être fondateurs ou membres d'une distillerie coopérative agricole que des agriculteurs exploitant pour leur compte ensemble 20 hectares et réunissant, chacun en son particulier, les conditions que nous avons énumérées plus haut.
L'administration des sociétés doit être confiée à un conseil renouvelable chaque année par tiers et composé de trois membres.
La surveillance est exercée par un commissaire unique élu pour un an ou par plusieurs dont le mandat est renouvelable alternativement chaque année.
Les administrateurs et les commissaires sortants sont rééligibles.
Ils sont nommés et peuvent être révoqués par l'assemblée générale, à la majorité des voix.
Ils ne peuvent être ni parents ni alliés entre eux jusqu'au 4« degré exclusivement, ni être au service l'un de l'autre.
Il est interdit aux sociétés coopératives admises au bénéfice de l'article 6 de la loi du 15 avril 189G :
1° D'avoir un directeur ou des ouvriers employés dans une autre distillerie ou dans une usine de rectification ;
2» D'avoir des ustensiles ou des moteurs communs soit avec une autre distillerie, soit avec une usine de rectification ;
S^ De travailler à façon ou de livrer les flegmes qu'elles produisent, en échange de matières premières ;
4° De faire rectifier leurs flegmes dans une usine de rectification située à moins de 400 mètres de la distillerie ;
5° De vendre leurs, résidus à des tiers ; 6*> D'acheter en commun leurs matières premières ; 7^ D'acheter des matières premières à leurs membfes, sauf les céréales provenant de leurs cultures.
Les sociétés coopératives qui veulent bénéficier du régime de l'article 6 de la loi du 15 avril 1896 présentent à cette fin une requête au Ministre des finances.
Elles joignent à leur requête :
lo Leurs statuts et leur règlement d'ordre intérieur, en double expédition ;
2° Le tableau de la répartition des parts entre les associés ;
3«* Un état, certifié exact parles administrations communales compétentes, indiquant :
a) Les noms, prénoms et demeures des associés, ainsi que leur profession principale. Le certificat de l'autorité communale énoncera si l'indication de la profession principale est conforme à celle figurant aux registres de population ;
h) La nature, la contenance et la situation des fonds cultivés par chaque associé ;
c) Le nombre de têtes de bétail de chaque espèce que possède et nourrit chacun des associés dans l'enclos de son exploitation.
4® L'indication, le cas échéant, du prix et des conditions de location ou de mise à leur disposition des bâtiments, machines, appareils ou matériel quelconque ;
5° L'exposé de l'organisation et des conditions de leur service financier, ainsi que de leur service de cautionnement ;
6° La déclaration que la distillerie sera ou ne sera pas annexée à une autre usine.
Un inventaire du bétail appartenant aux associés et un tableau renseignant le partage des résidus sont tenus à jour au siège social^ dans la forme prescrite par le Ministre des finances.
Ces documents sont toujours à la disposition de chacun des associés ainsi que des agents de l'administration.
Dans le délai de deux mois après la date fixée par les statuts pour la formation du bilan, les sociétés sont tenues de transmettre au Ministre des finances :
1<> Une copie du bilan à laquelle doit être annexé un relevé indiquant, pour chacun des associés, le montant de sa part sociale, sa part de bénéfices, la quantité et le prix des résidus qui lui ont été attribués, et la quantité qu'il en a cédée.
Ces documents sont fournis dans la forme prescrite et avec les éclaircissements demandés par le Ministre des finances ;
2® L'indication des sommes payées pour traitements, émoluments et commissions ;
3° L'indication des sommes payées pour location ou usage, pour service financier et pour service de cautionnement.
La copie du bilan et les pièces y annexées sont certifiées sincères et véritables par les administrateurs, les commissaires et les directeurs ou gérants.
Toutes ces prescriptions détaillées à Textrême ont leur raison d'être dans deux séries de considérations. D'abord, eu égard au but que poursuit principalement la loi du 15 avril 1896. Elle veut permettre au cultivateur de se procurer et d'utiliser un fourrage à bon marché pour l'entretien d'un bétail considérable.
Les drêches de distilleries constituent ce fourrage économique et le but de-la loi serait en partie manqué, si les cultivateurs vendaient les résidus de distilleries au lieu de les utiliser à nourrir et à engraisser leur bétail.
Le deuxième arrêté royal est motivé par la création de coopératives fictives. On avouait que les paysans n'intervenaient que comme prête-nom en faveur de distillateurs industriels qui individuellement profitaient de la réduction fiscale, ou de capitalistes qui exploitaient la réduction consentie en faveur de l'agriculture. De là notamment la création d'une commission consultative qui sera composée de :
2 distillateurs coopérateurs ;
1 distillateur industriel ;
1 distillateur agricole individuel ;
1 délégué du département de l'agriculture ;
2 fonctionnaires du département des finances.
Au 1er septembre 1898, on comptait déjà 41 distilleries coopératives agricoles établies conformément à la loi du 15 avril 1896, savoir :
10 dans la province d'Anvers, à Brecht, Womuielghem, DuflFel (Est), DuflPel (Sud), Raevels, Casterlé, Gheel, Arendonck, Stabroeck ;
7 dans le Brabant, à SteenhuflPel, Noirhat, Strombeek-Bever, Zellick, Dilbeek, Opuyk, Tirlemont ;
6 dans la Flandre Occidentale, à Beernem, Lauwe, Roulers, Wevelghem, Denterghem, Nieuwmunster ;
4 dans la Flandre Orientale, à Borsbeke, Zulte, Laerne, Alost- Mylbeek ;
3 dans la province de Liège, à Oleye, Liège, Visé ;
10 dans le Limbourg, à Lommel, Peer, Neerreppen, Bocliolt, Hasselt, Neeroeteren, Lomniel, Schuelen, Ulbeek, Bernisseni (S*-Trond) ; 1 dans la province de Namur, à Sombreffe.
Dans Tordre de la transformation sur place des produits agricoles, la brasserie pourrait remplir un rôle sinon supérieur, du moins égal à celui de la distillerie.
Le régime fiscal est analogue, et l'on peut prévoir que l'agriculture demandera en faveur de ces coopératives l'extension du régime de faveur consenti pour les distilleries.
A l'heure actuelle, on compte 18 brasseries coopératives ; mais, pour autant que nous sachions, aucune d'elles ne pourrait pleinement justifier du titre d'agricole.
Quant au type incomplet, et l'on entend par là les associations coopératives limitées à certaines phases de la production, il y a d'abord :
A) Les sociétés pour l'achat ou la fabrication des matières premières.
En ville, ce genre d'association n'est que très peu répandu. Citons la briqueterie coopérative des entrepreneurs à Etterbeek, la coopérative d'épiceries à Auvelais, la chocolaterie Union des patrons pâtissiers à Bruxelles, V Union des commerçants à Lodelinsart, la coopérative de patrons boulangers à Maldegem, V Union des commerçants (patrons boulangers) à Bruxelles.
On peut regretter que l'attention de la bourgeoisie belge n'a pas été suffisamment attirée de ce côté. D'autres pays ont depuis longtemps réalisé de notables progrès de cette façon.
A la campagne, ces associations, plus connues sous le nom de syndicats d'achat (1), ont pour objet d'acheter, à des conditions avan-
(1) Presque toutes ces sociétés font leurs achats à rinterventîon d'un organisme central qui est ou cantonal, ou provincial, ou national. Le Boerenbond, dont le siège est à Louvain, traite avec les producteurs pour toutes ses sections répandues dans les neuf provinces, surtout pour celles existant dans les provinces d'Anvers, de Brabant et de Limbourg. La plupart des sociétés des autres provinces font leurs achats à l'intervention d'une société coopérative. C'est ainsi que les sections d'achat de la Flandre Occidentale s'approvisionnent à la coopérative " De Landbouwersbond „ à Bruges ; celles de la Flandre Orientale, à la coopérative ** De Landbouwersbond „, à Gand ; celles du Hainaut, à la coopérative ** Les Cultivateurs Béunis „, dont le siège est à Ath ; celles de la province de Liège, au *" Syndicat agricole Liégeois „,
tageuses, des marchandises de bonne qualité comme : les engrais et, en particulier, les engrais chimiques ; les semences, particulièrement les semences sélectionnées ; les aliments destinés au bétail, tels que tourteaux, fourrage, avoine, son, paille (1).
B) Les sociétés pour l'achat de certains outils, machines, etc.
En ville, il n'existe pas à notre connaissance de société de ce genre, quoiqu'elles rendent des services très appréciés dans certains pays voisins. Sur ce terrain encore on peut croire que la concurrence à outrance que se font les producteurs, les aveugle au point de ne pas remarquer l'utilité et les avantages à retirer d'uue organisation rationnelle de ce genre.
A la campagne, ces associations s'occupent de fournir à leurs membres les machines dont ils peuvent avoir besoin, mais qu'ils ne sont pas en état de posséder chacun séparément, telles que trieuses mécaniques, batteuses, semeuses, épandeuses d'engrais, machines à planter. Ces sociétés rendent de très grands services.
il) Les sociétés pour la vente du produit fabriqué.
En ville, rien dans ce sens n'a été fait jusqu'à présent en Belgique où sévissent un égoïsme et un individualisme mal entendus, qui paralysent les meilleures initiatives.
En Allemagne et en Autriche, on rencontre, entre autres institutions de ce genre, des magasins d'ébénisterie et même d'ameublements complets. L'acheteur voit les prix sans connaître le fabricant, étant donné qu'il paye au gérant.
On y distingue même deux types différents : certaines associations achètent les produits fermes pour les revendre ensuite et partager les bénéfices; d'autres se contentent de recevoir en dépôt les produits de leurs membres, en effectuant la vente au prix indiqué par le dépositaire.
A la campagne, on rencontre particulièrement au sein des gildes, les syndicats de vente dont le but est de remédier à la mévente de certains produits ou à la baisse exagérée des cours, par le groupement des offres, la recherche des débouchés et la suppression des intermédiaires.
à Liège ; celles da Luxembourg, au "• Syndicat agricole Luxembourgeois «, à Arlon; celles de la province de Namur, au "Syndicat agricole de TEntre- Sambre-et-Meuse Namurois „, à Ermeton-sur-Biert.
fi) Le montant des achats effectués par les sociétés de l'espèce s*est élevé, en 1896, à 7.445.679 francs, soit une moyenne de 193,46 francs par membre; et, en 1897, à 8.437.328 francs^ soit en moyenne 178,73 francs par membre.
Au Boerenhond de Louvain on a organisé :
1° Une association pour la vente des pommes de terre ;
2° Une coopérative de 9 laiteries coopératives avec un seul et
unique bureau de commandes, une seule et même marque et des
maisons de dépôt communes.
CONDITIONS DE VIABILITÉ
Toute entreprise commerciale réclame une organisation spéciale et exige des qualités particulières chez les promoteurs ; toutefois, ces conditions deviennent d'autant plus nécessaires qu'on s'adresse non plus seulement à des consommateurs associés et amis, comme c'est le cas pour la coopérative de consommation, mais au grand public. Il faut ici pouvoir affronter la lutte difficile et âpre de la concurrence, et par conséquent il faut avoir tout prévu et tout organisé avec un soin minutieux et en pleine connaissance des difficultés à vaincre. Nous chercherons donc à mettre en lumière les points principaux qui doivent attirer l'attention dans la période de formation de toute coopérative de production.
Tout d'abord, une entreprise de ce genre doit être longuement et sérieusement étudiée dans des réunions entre futurs associés coopérateurs. Ceux-ci, en effet, ont tout intérêt à se connaître par avance afin de s'apprécier mutuellement, et d'élucider toutes les questions d'application qui se rapportent à l'entreprise projetée; il leur importe aussi d'écarter les éléments peu sûrs, les faibles et les inconstants; enfin, la constitution du capital social ne peut être menée à bonne fin que si les coopérateurs ont confiance les uns dans les autres. Pour toutes ces raisons, il faut des réunions préalables, répétées, jusqu'à ce que chaque membre ait acquis pleine confiance dans l'honnêteté et la capacité de tous les autres.
Coopération de production dit union confiante et docile jusqu'à un certain point, intelligente et consciencieuse toujours. Ainsi, la direction ne sera pas exposée à se heurter à des suspicions injustifiées qui formeraient un obstacle invincible à la bonne marche de l'entreprise parce qu'elles exigeraient la divulgation des procédés de direction. Or, tout commerçant sait que le secret du succès dans la lutte de concurrence réside dans l'emploi opportun et discret de certains procédés, qui doivent rester le secret des dirigeants.
De plus, il y a urgence à mettre tout en œuvre pour accumuler des réserves en prévision des années peu favorables, réserves destinées, soit à l'amortissement du capital, soit à l'amélioration du matériel ;
or, elles ne pourraient être constituées sans Tintelligente soumission des membres.
L'entreprise possédera aussi un sérieux élément de succès si tous les coopérateurs travaillent avec conscience de façon à produire, par la spontanéité de leur bonne volonté, un travail parfait.
Enfin, pour terminer ce qui se rapporte aux qualités désirables chez les membres et chez les directeurs ou gérants, remarquons la nécessité d'une entente parfaite entre les uns et les autres. Cette ententfî sera obtenue par l'intérêt qu'aura le gérant à travailler consciencieusement dans le but de satisfaire ses mandants ; ceux-ci conservant toujours par leur vote une influence directe sur la gérance de la société, se reposeront pourtant volontiers, quoique sans négligente confiance, sur l'homme de leur choix. En un mot, confiance éclairée chez les membres qui en tout état de cause restent les maîtres, loyauté et dévouement chez les gérants. Faute de ces conditions, on se trouve en présence d'une entreprise en quelque sorte patronale et injuste, si la direction est trop libre; anarchique et mort-née, si elle ne l'est pas assez.
Après avoir considéré ce qui concerne les qualités requises chez tous les membres, se présente la difficile question de la direction et de l'administration. Tout organisme, fabrique, usine, etc., destiné à la production, doit être dirigé par une intelligence ferme, prévoyante, hardie sans imprudence. Faute de ces qualités, l'organisme vit au hasard; il est frappé d'impuissance et condamné aux courtes vues de l'intérêt immédiat; il demeure indécis et sans initiative.
Plus le produit à fabriquer sera difficile et compliqué, plus il faudra de fermeté au gérant; celui-ci devra, en outre, posséder toutes les qualités techniques d'un producteur et toutes les qualités commerciales d'un vendeur.
Ces qualités sont très difficiles à rencontrer réunies chez le même homme. Aussi dirons-nous que dans les sociétés coopératives de production appartenant au type complet, il serait souvent préférable de nommer deux gérants chargés, l'un de la partie technique de l'aflEaire, et l'autre de la partie commerciale.
Dans les sociétés du type incomplet, le gérant devra particulièremeut réunir toutes les conditions d'un bon acheteur pour les sociétés d'achat ou de production de matières premières; être un habile technicien et un homme énergique pour les sociétés d'achat d'outils; enfin, un excellent vendeur, connaissant à fond le public avec lequel il doit traiter, pour les sociétés de vente.
Passons maintenant à l'examen rapide d'autres points à élucider.
La coopérative aura an capital suffisant dont on aura soigneusement discuté et évalué le montant. En effet, toute entreprise nouvelle doit se présenter dans les meilleures conditions susceptibles d'amener la confiance et de repousser victorieusement les critiques malveillantes. Au début, les nécessités sont nombreuses, le terrain n'est pas encore suffisamment affermi, et partant les sympathies ne s'acquièrent que lentement. Il faut alors pouvoir payer comptant les matières premières, tandis que, d'autre part, on sera dans l'obligation d'offrir un certain crédit aux acheteurs. Une bonne proportion des capitaux réunis par l'entreprise permettra, dans cette période difficile du début, d'agir vigoureusement et sûrement.
Le capital-actions doit appartenir aux ouvriers des spécialités professionnelles employées dans l'entreprise.
Quant au nombre des associés, celui-ci n'est nullement déterminé. Dans les sociétés appartenant au type complet, un nombre assez élevé d'associés facilite la constitution du capital ; il permet, en outre, de faire un choix plus judicieux parmi les membres lorsqu'il s'agit de confier aux uns ou aux autres telle besogne déterminée exigeant soit des aptitudes particulières, soit une réunion d'hommes spéciaux. Mais il y a lieu de noter que l'on a moins de chances, surtout au début, de voir parmi un grand nombre de membres la confiance indispensable régner entre tous.
Dans les sociétés d'achat ou de production de matières premières, plus le nombre d'adhérents est élevé et plus on a de certitude de voir marcher l'affaire.
Dans les sociétés d'achat d'outils, les membres doivent d'abord être habiles à se servir convenablement des machines en usage, intelligents, ensuite, pour veiller à leur conservation.
Dans les sociétés de vente, l'honnêteté et l'habileté des affiliés sont les conditions essentielles de réussite.
Le patron individuel s'efforce de déterminer une juste proportion dans ses frais généraux. Toute coopérative aura sans doute le même soin, d'autant plus qu'elle est aisément exposée à dépasser la mesure. En effet, si l'on néglige certains frais généraux, tels que le loyer, les contributions et d'autres, qui ont été fixés une fois pour toutes par une assemblée générale et qui ne subissent que rarement des modifications, il y a une foule d'autres frais généraux dont le montant est sujet à beaucoup varier : l'éclairage, le chauffage, l'emploi surtout de certaines matières premières d'usage courant dans les diverses industries. Or, ces derniers frais pourront être réduits au minimum si Ton a soin de montrer aux ouvriers l'intérêt évident qu'ils ont à
procéder avec la plus grande économie, et à traiter l'atelier et ce qu'il renferme avec la scrupuleuse attention qu'un homme sérieux apporte à user des biens qui lui appartiennent.
Parfois, on ne prise pas à sa juste valeur, ou Ton méconnaît l'importance exceptionnelle qui s'attache à une bonne gestion commerciale, régulière et ordonnée surtout en ce qui concerne les bilans et les comptes. 11 importe de fixer l'attention sur un point si important : le désordre et la négligence amènent l'inévitable ruine des entreprises les mieux concertées et les plus vigoureusement menées dans le début. Au reste, les gérants ne doivent pas perdre de vue que leur responsabilité matérielle ne peut, en aucun cas, se trouver dégagée s'ils n'ont pris toutes les mesures nécessaires pour prouver, par des documents et des livres, le soin qu'ils ont apporté à leur gestion.
Signalons encore un danger d'autant plus à craindre que les raisons les plus spécieuses semblent porter à le méconnaître. Dès que la coopérative est en bonne voie, qu'elle réalise de sérieux bénéfices et que son avenir paraît assuré, il vient tout de suite à Tesprit des associés d'employer une partie du boni à l'augmentation des salaires. Rien ne serait plus désirable si la lutte de concurrence le permettait, si les fabricants des mêmes produits ne s'efforçaient continuellement de présenter au public des avantages toujours nouveaux quant à la qualité et au prix ; or, cette lutte est acharnée, et l'on ne peut la soutenir qu'en améliorant sans cesse le matériel et les procédés ; toutes ces choses nécessitent des capitaux qu'on doit pouvoir tenir en main au moment opportun. Ce serait donc une grave imprudence que de se dessaisir des sommes dont le besoin peut devenir urgent ; du reste, les ouvriers coopérateurs préféreront sans doute voir croître d'une façon permanente et régulière l'entreprise commune, pourvu qu'ils reçoivent le même salaire que celui qui est habituellement attribué aux ouvriers de leur profession.