DE LA L'ALIÉNATION MENTALE. ,'H
ques heures si elle n'est pas entretenne par de nouvelles boissons. Les [auteurs allemands (1) ont décrit une variété du delirium tremens qu'ils nomment dipsomanie, et dans laquelle le besoin de prendre de l'eau-de-vie ou des boissons fortes est irrésistible. Le délire, les tremblements accompagnent cet état , qui se prolonge pendant longtemps, et pendant lequel le malade n'a pas la conscience des actes de violence auxquels il se livre.
Délire par l'action de substances vénéneuses. — Les substances qui provoquent le délire ou des désirs impérieux sont assez nombreuses, et il nous suffira de citer la belladone, lajusquiame, l'opium, les cantharides, le phosphore, dont l'action porte à commettre des actes reprochables ou criminels. On comprend qu'ici comme dans l'ivresse la volonté doit être recherchée, et que l'ignorance, l'imprudence, ne peuvent être incriminées de la même manière. Grossesse. — Quelques femmes enceintes ont des désirs insolites, des appétits dépravés, des envies singulières; le caractère, l'humeur, les affections sont pervertis. Mais cet état particulier peut-il servir d'excuse aux actes répréhensibles qui seraient commis pendant la grossesse? D'une manière générale on peut répondre négativement, et dans l'espèce, on devra rechercher si les actions reprochées ne sont pas le résultat de passions diverses.
Hypochondrie. — Hystérie. — Dans ces deux maladies, l'intelligence se conserve ordinairement ; mais il y a chez ceux qui en sont affectés une facilité assez grande à être dominés, et de l'exagération dans leurs affections ou leur antipathie.
Sommeil. — Somnambulisme. — Marc (2) a signalé l'aliénation mentale passagère produite par un état inter-
(1) Roesch, de l'abus des boissons spiritueuses. ( annales d'Hygiène, t. xx, p. 1 et 241). — Ann. de Flenke, vol. suppl. vin, 183, observations du docteur Erdraann.
(2) Ouvrage cité, p. 660, t. n.
médiaire au sommeil et à la veille. Ce délire serait le résultat des idées ou des impressions extérieures qui prolongeraient les illusions et détermineraient les actions.
De pareils phénomènes sont rares, et la difficulté de reconnaître la réalité de l'absence de liberté morale en rendrait l'appréciation presque impossible.
Dans le cas de somnambulisme, pour qu'une excuse fût admissible, il faudrait qu'il n'existât aucun motif intéressé, aucune passion criminelle ; car il n'y a pas de moyen de constater la réalité d'un pareil état des facultés mentales, à moins qu'il ne se soit répété plusieurs fois (1).
Moyens généraux de constater X aliénation mentale.
Lorsqu'on est appelé pour apprécier judiciairement un cas d'aliénation mentale, il faut (2) rechercher si l'individu que l'on examine a un intérêt quelconque à feindre la folie. Nous avons déjà vu, en parlant des maladies simulées, que ce motif déterminait souvent les actes commis.
Pour arriver à ce but, on a trois moyens à employer : l'enquête, l'interrogatoire et l'observation suivie.
V enquête consiste à recueillir des renseignements sur l'état de l'aliéné antérieur à la maladie présumée, sur les causes diverses auxquelles il a été soumis ; on compare tous les événements, tous les actes de sa vie; on se fait représenter les lettres qu'il a écrites sous l'influence des idées qui le préoccupaient.
Dans l'interrogatoire , on -questionnera l'aliéné sur les faits que l'on a déjà recueillis, et on apprécie sa mémoire ou sa bonne foi ; on note son maintien, l'expression de sa physionomie, la manière dont il répond aux questions qu'on lui adresse, et enfin, par une observation suivie, on examine
(1) Lire le fait rapporté dans les Arch. gén. de Médecine, t. xjv,
(2) Marc , Traité de la folie, t. i, p. 283.
CONSTATATION DE L'ALIÉNATION MENTALE. S'il
le malade sans qu'il le sache, et à des intervalles plus ou moins rapprochés; on lui fait écrire des lettres ou des mémoires pour exposer ses moyens de défense ou ses plaintes.
Causes. — Parmi les causes essentielles que l'on devra rechercher, nous signalerons les suivantes :
On notera s'il existe dans la famille une disposition héréditaire; cette cause prédisposante de la folie est, selon Esquirol, la plus commune chez les riches, et elle est d'un sixième chez les pauvres.
Les passions sont la cause occasionnelle la plus fréquente de l'aliénation mentale : aussi devra-t-on porter son attention sur celles qui eurent une influence très marquée sur son développement. V amour, hjalousie, le chagrin, Y ambition, peuvent être rangés au premier rang, et donner lieu à plusieurs formes de la folie dont nous avons fait une étude successive.
Marc a rapproché de ces causes la colère, la frayeur, la crainte, le fanatisme scientifique et artistique, le fanatisme politique ou religieux. Ces passions sont beaucoup plus difficiles à constater, et l'intérêt que peut avoir l'individu s'y trouve tellement lié que la distinction de ces causes devient quelquefois impossible.
Marc engage les experts à apprécier l'influence de l'éducation et des professions sur la production de l'aliénation mentale. Ainsi, l'individu qui aura été élevé dans l'ignorance et la superstition sera disposé à des idées et à des actes qui se caractériseront par une croyance en tout ce qui est surnaturel, et pourront aisément dégénérer en un véritable délire fanatique.
Quant aux professions, on peut établir généralement que les occupations sédentaires , dans lesquelles il y a gêne de la circulation et compression des viscères abdominaux, déterminent la mélancolie ou la lypémanie.
Parmi les perturbations pathologiques matérielles dont l'action peut influer sur le développement de la folie, on
peut citer le trouble des excrétions et sécrétions habituelles, telles que la menstruation, ou le flux hémorrhoïdal. Les irritations gastro-intestinales de diverses espèces ont paru à M. Bayle (1) pouvoir figurer parmi les causes de la folie.
L'abus des boissons enivrantes, l'abus desmercuriaux, sont considérés par Marc comme exerçant sur les facultés de l'entendement une influence fâcheuse. Les excès vénériens, la masturbation, déterminent le plus souvent la démence avec paralysie générale.
Durée de V aliénation. — Ses divers degrés de curabilité (2). — Les idiots et les imbéciles de naissance ne guérissent pas.
La démence est presque toujours incurable. Lorsqu'elle est accompagnée de paralysie générale, les malades ne vivent pas longtemps.
La manie guérit plus facilement que les autres formes de la folie.
La monomanie est bien plus difficile à guérir que la manie.
La folie qui éclate brusquement à la suite d'une cause violente est beaucoup plus facile à guérir que lorsque la raison s'est altérée insensiblement par une influence continue ou souvent répétée. L'hérédité, plusieurs accès antérieurs, les excès de liqueurs alcooliques, l'abus du coït ou delà masturbation, sont autant de circonstances fâcheuses.
On ne peut pas avoir la certitude qu'un aliéné se rétablira, ni fixer l'époque du retour à la raison.
Lorsqu'un état de manie ou de monomanie dure deux ans, on peut dire qu'il y a peu d'espoir de guérison.
Dans beaucoup de cas l'incurabilité est certaine, et l'on peut sans hésiter la certifier.
(1) Bayle, Revue médicale, tomes i et iv.
(2) Georget, t. I, p. 484 du Traité de médecine légale de M. Orfila. 1836.
La guérison s'annonce par la disparition des désordres de l'intelligence et des sentiments, et par le retour aux goûts, aux habitudes, aux affections, aux dispositions qui existaient antérieurement. Le malade a recouvré la conscience de son état ; il assure que les illusions de son esprit ont disparu ; sa physionomie a repris son expression ordinaire ; il s'occupe avec intérêt de ses affaires, il reçoit avec plaisir les personnes qu'il avait oubliées, ou contre lesquelles il avait conçu une aversion mal fondée ; le sommeil est bon, la tête est libre, non douloureuse. Cette amélioration s'est maintenue pendant plusieurs semaines, plusieurs mois; le malade n'a point éprouvé de rechute après de semblables intervalles de raison.
Idiotie. — Tentative d'incendie.
La nommée Artémise, âgée de vingt-sept ans, est d'une taille au-dessous de la moyenne, d'une constitution assez robuste. Cette fille porte sur sa figure l'expression de l'idiotisme; à toutes les questions qu'on lui adresse, elle répond en ricanant d'un air niais, et le plus souvent elle se borne à répéter machinalement les derniers mots qu'on vient de prononcer. Sa parole est brusque, saccadée ; l'articulation des mots incomplète, et assez souvent la voix est couverte et sourde, et elle ne répond aussi que par une sorte de grognement. Interrogée par nous sur son âge, elle ne peut le préciser. Elle se rappelle avoir fait sa première communion à l'âge de onze ans ; mais quand on lui cite quelques faits qui peuvent la concerner, elle paraît les ignorer complètement. Chez son père, les seules occupations qu'on ait pu lui confier étaient de conduire des bestiaux aux champs et de les y garder, et sauf quelques travaux de campagne, la fille Artémise n'était pas en état de remplir l'emploi d'une fille de ferme. La santé de cette fille a toujours été bonne ;
les règles viennent régulièrement; leur durée est de trois à quatre jours, et il ne paraît pas qu'il y ait eu de l'interruption. Lorsque nous la questionnons sur l'incendie qui a détruit une partie de la ferme de son père dans le courant du mois de février dernier, elle semble à peine se souvenir de cet événement, et nous sommes obligés de lui adresser un grand nombre de questions pour obtenir d'elle quelques réponses raisonnables. Cet incendie n'avait pas produit
d'impression vive sur la fille G , et lorsque nous lui
demandons si ce spectacle l'avait épouvantée et se représentait souvent à son souvenir, elle nous répond avec un sourire niais qu'elle pensait au feu sans y penser.
Quant à la tentative d'incendie qui lui est reprochée, elle rit quand on lui en parle, et dit que c'est une imagination qui Va prise comme ça. C'est, dit-elle, sur les deux heures après midi qu'elle a allumé un morceau de papier au foyer pendant qu'elle était seule dans la cuisine, et qu'elle est allée ainsi mettre le feu à une meule de paille qui avait été formée dans la cour de la ferme avec les débris sauvés de l'incendie du mois de février. La difficulté d'obtenir quelques détails de la fille G sur ses habitudes nous a
forcés de nous informer auprès de ses parents de son genre de vie habituel. Elle était ordinairement silencieuse, taciturne, ne répondant pas quand on lui parlait, n'ayant jamais pu apprendre à lire, et ne sachant pas même faire son lit. Son caractère était doux, sans méchanceté; étant enfant, elle se laissait frapper par les autres enfants. On a toujours remarqué qu'elle avait des habitudes de masturbation, et il y a environ trois ans, elle a été surprise plusieurs fois par sa mère dans des rapports intimes avec un garçon employé à la ferme. Lorsqu'on lui reprochait cette mauvaise conduite, elle se bornait à rire, et quelquefois elle simulait une grossesse en couvrant son ventre de vêtements; ses règles n'ont cependant jamais été interrompues. Depuis quelque temps on a remarqué que sa taciturnité
augmentait, et qu'elle restait accroupie pendant des heures entières, avec une expression d'hébétude plus prononcée.
Soit qu'elle éprouve réellement aujourd'hui quelques appréhensions sur sa position, par suite des questions qui lui ont été fréquemment adressées au sujet de la tentative d'incendie qui lui est reprochée, soit qu'il y ait chez elle une disposition maladive résultant de l'affaiblissement de ses facultés intellectuelles , toujours est-il que depuis plusieurs semaines la fille G a manifesté à diverses reprises
des idées de suicide.
De ce qui précède, nous concluons :
Conclusions. — 1° Que la fille A. G. présente tous les caractères les plus manifestes d'un grand affaiblissement de l'intelligence ;
2° Que cet état mental a toujours existé chez elle, et constitue une véritable idiotie incomplète ;
3° Qu'un tel état la prive de tout discernement suffisant pour lui permettre de bien apprécier la portée des actes plus ou moinsrépréhensibles qu'elle peut commettre ;
k° Qu'en présence des faits qui ont été constatés, il serait
nécessaire de placer la fille G dans un établissement
où elle aurait les soins nécessaires à sa position, et où désormais il lui serait impossible de rien faire qui pût être préjudiciable à elle-même ou à ceux qui l'entourent.
Affaiblissement intellectuel. — Perte de mémoire — Commencement de démence.
Nous soussignés G. -P. Ollivier (d'Angers), H. -L. Bayard, avons été commis, par ordonnance en date du 18 février 1840, de M. Salmon, à l'effet de constater l'état mental du sieur N..., attendu que de quelques documents fournis dans le cours de l'instruction suivie contre lui, il semblerait résulter qu'il ne jouit pas de la plénitude de ses facultés intellectuelles.
Nous nous sommes transportés à plusieurs reprises à la
maison de détention de Sainte-Pélagie, où le sieur N... est détenu depuis ie 21 décembre 1839. Quelques jours après son entrée il a été placé dans l'infirmerie pour y recevoir les soins que nécessitait une congestion cérébrale , et il y est resté jusqu'à présent.
Voici le résultat de nos observations sur le sieur N. . . . , et des renseignements que nous avons recueillis auprès des surveillants, des infirmiers, et de ses compagnons de détention.
N ( L. -F. ) , âgé de cinquante-deux ans , confectionneur d'habillements, exerçait cet état avec profit , depuis vingt ans environ , lorsque ses affaires s'embarrassèrentdans le courant de l'année 1839, et qu'il fut poursuivi par ses créanciers. Il paraîtrait qu'avant cette époque le sieur N... aurait été atteint de fréquentes congestions cérébrales sous l'influence desquelles son intelligence est affaiblie.
Les relations intimes qui existent depuis plusieurs années entre le sieur N. . . et la fille Louise P. , âgée de vingt-trois ans, pourraient n'être pas étrangères à cet affaiblissement moral, en raison de l'épuisement physique auquel il a été exposé par ses rapports réitérés avec cette fille.
Le sieur N. . . s'exprime actuellement avec beaucoup de difficulté; il y a chez lui perte de mémoire d'un grand nombre de mots, et par conséquent son langage est presque inintelligible.
Il y a en outre de l'incohérence dans ses idées. Il ne paraît pas préoccupé de sa détention ni de l'inculpation qui pèse sur lui; il accuse ses créanciers d'avoir enlevé chez lui son argent et ses effets ; celte soustraction l'a mis, à ce qu'il prétend, hors d'état de continuer son commerce. La satisfaction de ses besoins matériels l'intéresse principalement ; il ne demande que ce qui lui est nécessaire pour manger et fumer.
D'après les détails qui nous ont été communiqués par
les surveillants, le sieur N... passerait la plupart des nuits sans sommeil, parlant haut et sans suite, répétant en outre les propos qu'il a entendu tenir dans la journée. On est obligé de lui imposer silence. Il est d'ailleurs doux et tranquille, disant fréquemment qu'il est en prison depuis trois jours et que dans trois jours on le jugera. Depuis son entrée à l'infirmerie, on a été obligé de lui faire plusieurs applications de sangsues au siège , en raison de très violents maux de tète qu'il a éprouvés.
Dans nos diverses entrevues avec le sieur N. . . , son état moral nous a présenté les mêmes caractères ; ainsi défaut de netteté dans les idées, interruption fréquente dans sa conversation par suite de la perte de mémoire , transition sans motif d'un sujet à un autre, hésitation toujours la même dans sa prononciation, même indifférence sur sa position actuelle et la conséquence qu'elle pourrait entraîner.
De ce qui précède, nous concluons :
1° Que le sieur N... (cinquanîe-deux ans) présente aujourd'hui les principaux symptômes qui caractérisent la démence à son début ;
2° Que cet affaiblissement des facultés intellectuelles paraît remonter à une époque déjà éloignée, et qu'il semblerait avoir été la conséquence des fréquentes congestions cérébrales auquel cet homme est sujet.
Viol d'une jeune fille. — Accès de manie. — Hallucinations. — Illusions. — Guérison momentanée. — Retour des accès.
Premier rapport.
Nous soussignés , conformément à l'ordonnance du 28 mars 1839 de M. Dieudonné, qui nous commet à l'effet de constater l'état mental de la jeune Masson Rosalie , et de rechercher si elle présente des signes d'aliénation,
Nous sommes transportés un grand nombre de fois à la
Salpêtrière, où nous avons observé avec soin cette jeune fille.
Masson (Rosalie) , âgée de vingt-deux ans, est d'une petite stature et d'une constitution si délicate qu'elle ne paraît pas avoir plus de seize à dix-sept ans. Elle a les cheveux roux, la peau blanche très fine, et le visage marqué d'un grand nombre de taches de rousseur (éphéîides). Cette jeune fille a été transférée à la Salpêtrière le 26 mars. Pendant les premiers jours, son agitation fut très vive; elle se disait enceinte de deux enfants, voyait Dieu et Jésus-Christ et entendait leurs discours. Elle entrait en fureur lorsqu'on lui parlait de ses sœurs. On eut recours à l'emnloi de la camisole de force et
à l'administration d'une douche. Nous avons visité pour la première fois la jeune Masson le 30 mars, le quatrième jour depuis son entrée; elle était, nous dit-on, beaucoup moins agitée que pendant les jours précédents. Nous la trouvâmes en effet assez calme pour répondre avec clarté et précision à toutes nos questions. Sa mémoire paraît très fidèle, et dans les visites successives que nous lui avons faites, nous avons eu pour but de recueillir d'elle-même tous les renseignements les plus circonstanciés sur les événements qui lui étaient arrivés depuis le 20 mars dernier. Ces questions pouvaient tout à la fois nous fournir des détails plus ou moins précis sur les violences dont elle aurait été l'objet, et nous mettre à même d'apprécier l'état de ses facultés intellectuelles. Voici le résumé des détails que la jeune Masson nous a rapportés avec vivacité et intelligence, en parlant toujours très haut; mais cependant elle s'interrompait souvent et témoignait une certaine réserve qui , bientôt, disparaissait avec la défiance qu'elle avait manifestée à notre égard.
Le 20 mars, à six heures du matin, elle se rendit avec son père à la Peîite-Villette , pour préparer son départ. Comme il n'y avait pas de place pour elle dans la voiture, die s'assit près du cocher. Pendant le trajet, celui-ci lui
demanda si elle connaissait Paris et si elle s'y plaisait; la jeune Masson répondit qu'elle retournait dans son pays, et qu'elle regrettait de ne pas être allée voir une de ses cousines qui est à l'hospice Beaujon.
Arrivés à la Villette , tandis que son père s'occupait du départ, le cocher du fiacre lui proposa delà conduire à Beaujon, lui assurant qu'il n'y avait que pour un quart d'heure de chemin pour aller, et autant pour revenir ; qu'ainsi elle serait de retour en moins d'une heure, et que son père ne s'apercevrait pas de son absence. La jeune Masson lui demanda combien il voulait ; elle fit prix à 2 francs, qu'elle lui paya. La voiture suivit les boulevards extérieurs ; au bout de quelque temps, le cocher s'arrêta et appela un homme qui se trouvait sur une des contre-allées du boulevard, et lui proposa de venir avec lui; cet homme répondit qu'il avait à travailler, et refusa. Le cocher descendit de son siège, et , avec l'individu qu'il venait de rencontrer, entra chez un marchand de vin , en proposant à Masson de boire un verre de vin ou quelque chose de doux ; elle n'accepta pas, en disant que ce n'était pas son habitude de boire. Ces deux hommes s'approchèrent ensuite de la voiture ; le nouveau venu monta sur le siège, et le cocher lui jeta son manteau à collet; puis il ouvrit la portière et voulut monter. La jeune Masson chercha à sortir ; il la repoussa et s'assit près d'elle. Elle ne se rappelle pas qui des deux a fermé la portière. Le cocher lui demanda quel âge elle avait ; elle répondit quinze ans et demi. ïl lui proposa de rester à Paris, en promettant d'acheter des meubles et de l'épouser. Tout en discourant, cet homme, dont les yeux étaient méchants, avait déboutonné sa culotte, sorti sa bête, cherchant à la lui faire toucher. La jeune Masson lutta, dit-elle, de toutes ses forces; mais le cocher lui tenait les deux poignets avec une de ses mains, tandis qu'il lui avait porté l'autre main entre les cuisses, et qu'enfin il mit sa bête dans elle. Pendant cette lutte, la jeune Masson
dit être tombée faible, et qu'elle ignore s'il lui a mis la bête plusieurs fois dans elle.
La jeune 3Iasson reprit connaissance lorsque la voiture était arrêtée sur le boulevard extérieur. Elle demanda si elle était arrivée à Beaujon; le cocher voulut la faire descendre, disant qu'il n'avait pas été payé, et qu'il ne voulait pas promener pour rien une salope. Masson voulut aller chez le cornue::.: de police, et demanda son adresse à un des assistants que cette discussion avait attirés ; il la lui indiqua, et un garçon de chantier, qui était présent et qui avait entendu les plaintes de cette jeune fille, voulut se battre avec le cocher. Là, Re :..:: Ilasson s'aperçât que les douze pièces de 5 francs t jn' îL avait reçues le matin d'une de ses sœurs n'étaient plus dans la poche de son tablier, mais elle n'a pas vu le cocher les lui prendre,, et s'il ne les a pas volées pendant son évanouissement, elles seront tombées dans la voiture.
La jeune Masson nous a raconté avec les détails les plus minutieux la démarche qu'elle fit inutilement le matin même chez le commissaire de police des Batignolles-Monceanx, sa visite à Beaujon, où elle a yu sa cousine, son retour chez sa sœur, la femme G , sa visite au commissaire de police des Batignolïes pour lui porter plainte, etc., etc.
La jeune Masson nous a ainsi détaillé toutes ses actions ;u'au moment de son transport à la Salpêtrière: elle se rappelle fort bien qu'elle a été mauvaise, qu'elle a brisé des meubles chez sa sœur ; mais c'est, dit-elle, parce qu'elle exaspérée que l'on ne voulait pas ajouter foi à ses déclarations sur tout ce qui lui était arrivé.
A son entrée à l'h ■: 1 jeune Masson était, ainsi que
nous l'avons déjà dit, dans une agitation extrême; et ses . ainsi que ses gesticulations bruyantes, obligèrent, après une première nuit passée dans le dortoir des malades tranquilles, de la transférer dans le quartier des folles agitées.
Là, son état d'agitation n'en continua pas moins; elle interpellait vivement des aliénées dont l'aspect seul l'eût certainement effrayée si elle avait eu toute sa raison, et l'on fut alors obligé de lui mettre la camisole de force.
En proie à une insonmie continuelle, cette jeune fille était tourmentée par des visions de Dieu et de Jésus-Christ, qui lui parlaient et cherchaient à la consoler des violences dont elle avait été l'objet. Elle disait sentir dans son ventre les mouvements de deux enfants. Cet état d'agitation diminua le 30 mars, et l'on s'aperçut que l'écoulement des règles se manifestait; ce n'était qu'un écoulement peu abondant excité, disait-elle, par l'examen des médecins et parles bains qu'elle avait pris. Cet écoulement de sang dura seulement trois jours, tandis qu'ordinairement il avait lieu abondamment pendant huit jours (la dernière époque avait cessé le 12 mars).
Depuisle 5 avril, l'état d'agitation de RoSalie Masson a diminué successivement d'intensité. Loin de se mettre en fureur lorsqu'on lui parle de ses sœurs, elle témoigne le désir de les voir. La nuit, il y a un peu de sommeil, qui est cependant troublé par la vision de Dieu; mais elle se croit enceinte, non plus de deux enfants, mais d'un seul. Ce qui autorise sa persuation, c'est le malaise qu'elle éprouve chaque matin ; elle a des envies de vomir et quelques vomissements dans la journée, et dans la nuit son appétit est très vif, et la portion ordinaire ne lui suffit pas.
Le 10 avril Rosalie Masson était calme, n'avait plus de visions, mais se disait enceinte ; les envies de vomir avaient persisté. Lorsque nous lui demandons si elle reconnaîtrait le cocher qui a commis des violences sur sa personne, elle n'hésite pas à déclarer qu'elle le reconnaîtra, et dans ses conversations elle ne parle plus haut, ne se laisse pins aller à ces éclats de voix qui dénotaient une exaltation si manifeste chez elle. Ajoutons que dans les dernières visites
que nous avons fait subir à cette jeune fille pour constater s'il y avait eu ou non viol, elle a témoigné une répugnance et un sentiment de pudeur très prononcés, impressions que les premiers examens n'avaient pas fait naître en elle. Depuis que plus de calme est survenu dans son état général, elle n'a rien ajouté de plus positif aux faits qui se rattachent à l'attentat à la pudeur commis sur sa personne.
Le 11 avril, nous avons assisté à la confrontation de l'inculpé avec la jeune Masson. Avant qu'il fût en sa présence, elle était inquiète, tremblante, et semblait redouter cette entrevue. Lorsque le sieur Bec parut, elle le reconnut sans manifester d'émotion notable, et dit sans hésiter que c'était bien lui, mais qu'il ne portait pas alors le même pantalon.
Son état s'améliorant chaque jour, et cette entrevue ne paraissant pas avoir eu d'influence fâcheuse sur son état moral, ses parents réclamèrent sa sortie, et le 19 avril, elle quitta l'hospice de la Salpêtrière, continuant d'éprouver des envies de vomir et d'affirmer qu'elle était enceinte.
L'état de santé de la jeune Rosalie Masson n'a pas été dans sa famille aussi satisfaisant que l'on aurait pu l'espérer, et l'on a été forcé de la placer de nouveau à l'hospice de la Salpêtrière, où elle est rentrée de nouveau le 25 avril. Il paraîtrait, d'après les renseignements qui nous ont été fournis par sa sœur, la femme G..., chez laquelle Rosalie demeurait, que cette jeune fille était très agitée plusieurs heures chaque jour, et qu'alors on avait beaucoup de peine à la retenir ; elle était très exigeante pour sa nourriture, demandait des aliments qu'elle repoussait lorsqu'on les lui avait procurés, caprices que la jeune Rosalie n'a jamais manifestés dans son état de bonne santé.
D'après tout ce qui précède, il est de la dernière évidence pour nous que la jeune Masson a présenté tous les symptômes de la manie aiguë consécutivement aux violences dont elle a été l'objet le 20 mars dernier. Notre opinion sur
la cause du désordre mental de la jeune Masson est d'ailleurs pleinement confirmée par ce fait bien constaté, qu'antérieurement à l'époque de ces violences , cette jeune fille n'avait jamais présenté les moindres signes d'une perturbation quelconque dans ses facultés intellectuelles, non plus que cette irascibilité et cette agitation continuelle qui contrastaient si étrangement avec le caractère naturellement doux et timide de la jeune Rosalie Masson.
Nous terminerons ici ce rapport sur l'état mental de cette jeune fille , car nous avons suffisamment établi la réalité de l'affection maniaque dont la jeune Masson a été atteinte ; cependant, comme il doit importer de constater les suites de cette maladie, sa durée, et de déterminer si une guérison définitive aura lieu, nous pensons qu'il serait nécessaire d'examiner de nouveau cette jeune fille à intervalles plus ou moins éloignés, d'autant plus que d'après ses assertions on peut présumer qu'elle est enceinte , et la constatation de cet état deviendrait ici de la plus haute importance.
Deuxième rapport.
Nous nous sommes transportés de nouveau à l'hospice de la Salpêtrière , où la jeune Rosalie Masson est rentrée le 25 avril dernier, après avoir passé plusieurs jours dans sa famille.
L'état d'agitation de cette jeune fille n'avait pas permis à ses parents de la conserver auprès d'eux. Cette excitation se manifestait par divers actes que nous avons déjà signalés dans notre dernier rapport. Tantôt on avait peine à la retenir et à satisfaire ses exigences pour la nourriture ; tantôt elle achetait un grand nombre de pots de fleurs qu'elle brisait aussitôt après. La jeune Rosalie n'était pas sujette à ces caprices avant son état de maladie. Depuis sa rentrée à
l'hospice de la Salpêtrière, les règles ont reparu avec abondance le 27 août, et ont duré jusqu'au h mai. Les envies de vomir et les vomissements ont cessé.
L'état physique de Rosalie est amélioré ; elle est moins maigre, sa physionomie est plus calme, mais le sommeil n'est pas régulier. Les sentiments affectifs ont repris quelque empire sur elle ; c'est en pleurant qu'elle demande à retourner auprès de son père, dont les infirmités ne lui permettent pas de vaquer à ses occupations ; d'une autre
part, elle refuse de voir sa sœur, la femme G , à
qui elle reproche de l'avoir placée de nouveau à la Salpêtrière. Elle est très difficile à vivre avec les autres malades ou les filles de service, qu'elle accuse de la frapper, de lui refuser tout ce qu'elle demande, et quand on lui reproche à elle-même diverses fautes , elle les nie malgré leur évidence. Plusieurs surveillantes nous ont affirmé qu'elle avait pris et caché divers objets appartenant à des malades, et après qu'ils avaient été retrouvés dans les endroits où elle les avait placés, elle n'en continuait pas moins de nier que ce fût elle qui les eût ainsi soustraits.
Avant sa maladie, la jeune Rosalie portait la plus vive amitié à sa sœur, et était d'un caractère très doux, très facile à vivre avec tous ceux qui l'entouraient.
Une différence encore aussi manifeste entre l'état actuel de la jeune Masson et son caractère et ses habitudes antérieures, dénote que l'état d'excitation morale qui a succédé aux violences dont elle a été l'objet n'est pas complètement calmé, quoiqu'il y ait aujourd'hui bien évidemment chez elle une grande amélioration dans son état moral. Quant à l'existence d'une grossesse chez cette jeune fille, l'apparition récente des règles à leur époque normale et leur durée, si les déclarations de cette jeune fille sont exactes, sont une circonstance qui autorise au moins à douter qu'elle soit enceinte. Toutefois, l'époque à laquelle remonterait la conception n'est pas encore assez éloignée
pour qu'on puisse affirmer aujourd'hui d'une manière positive qu'il n'y a pas grossesse.
Nota. Plusieurs années se sont écoulées depuis que nous avons visité la jeune Masson, et malheureusement son état mental a conservé un trouble qui n'a pu être dissipé par aucun des traitements employés.
Le sieur Bec, déclaré coupable devant la cour d'assises de la Seine , a été condamné pour crime de viol à vingt années de travaux forcés.
OUATRIÈME PARTIE.