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CHAPITRE PREMIER

De même que le diagnostic, dans la clinique médicale ordinaire, se compose de deux éléments distincts : l'étude des commémoratifs et l'examen du malade, de même, et plus encore, en aliénation mentale, il est indispensable de se renseigner sur les antécédents du sujet avant de procéder à son interrogatoire et à son examen direct.

Mais, tandis que dans la clinique médicale ordinaire, le malade peut habituellement, et même mieux que personne, donner les renseignements qui sont utiles au médecin pour arriver au diagnostic, dans la clinique mentale il est presque toujours impossible de procéder de la sorte, et il devient nécessaire de puiser les commémoratifs à une autre source. La plupart des aliénés, en effet, ne peuvent fournir la moindre indication sérieuse sur leur passé : les uns, comme les dégénérés et les déments, par ce qu'ils en sont incapables ; d'autres, comme les agités incohérents, parce qu'il est impossible de fixer leur attention ; quelques-uns, comme les mélancoliques, parce qu'ils présentent un mutisme plus ou moins absolu ; d'autres

enfin, comme les persécutés, parce qu'ils sont réticents et qu'ils croient voir un piège dans chacune des questions qu'on leur pose.

C'est donc le plus souvent une faute que d'aborder directement l'aliéné sans informations préalables, et avant d'en arriver là, il convient d'interroger sa famille ou quelqu'un de ceux qui le touchent de plus près. On recueillera de cette façon des indications précieuses, capables de faciliter de beaucoup l'interrogatoire et le diagnostic à établir.

CoMMÉMORATiFS. — Lcs renseignements à recueillir auprès des parents ou des proches comprennent : i° Y étude de la famille; 2° celle des antécédents personnels du malade. Gomme ils roulent le plus souvent sur des points d'une extrême délicatesse, le médecin, en les demandant, doit se montrer discret, réservé, user des plus grands ménagements, et faire comprendre aux personnes qu'il interroge que tous ces détails, loin d'être superflus, peuvent avoir, au contraire, une importance majeure. Malgré tout, il ne faut pas oublier que les renseignements que l'on obtient ainsi sont loin d'être l'expression exacte de la vérité. Soit par une ignorance de bonne foi, soit plus souvent encore par un sentiment de répugnance et de fausse honte très commun dans le monde, les familles trompent fréquemment le médecin sur la question des antécédents héréditaires. Aussi, peut-on, d'une façon générale, considérer comme au-dessous de la vérité les demi-aveux qu'on recueille à cet égard.

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i° Étude de la famille. — Dans l'étude de la famille, il ne faut pas se borner uniquement à se renseigner sur le père et la mère du malade, c'est-à-dire sur ses ascendants directs. Il faut également se renseigner sur ses collatéraux et ses descendants, et surtout remonter dans l'ascendance jusqu'aux grands parents. Nous avons vu, en effet, que V hérédité, dans certaines familles, saute parfois une génération pour peser de nouveau sur la suivante, en sorte que la folie d'un individu, laissant indemnes ses descendants immédiats, ou tout au moins demeurant chez eux indéfiniment latente, peut n'éclater que chez ses petitsenfants. Il convient donc de s'informer, si, parmi les générateurs paternels ou maternels, comme chez les descendants ou les collatéraux, il n'a pas existé de cas bien avérés d'aliénation mentale^ d'affections cérébrales, de maladies de la moelle, de névroses, d'alcoolisme, de suicide, de vices anormaux ou de criminalité, de surdi-mutité, de consanguinité, de dmthèses en général (tuberculose, cancer, syphilis) ou, tout simplement, des cas d'excentricité ou d'organisation psychique défectueuse ; car, ainsi que l'a fait justement remarquer Morel, très souvent la folie ne naît pas directement de la folie, mais bien d'une prédisposition qui ne s'est traduite chez les ascendants que par une simple bizarrerie dans le caractère, par une tendance insolite à la tristesse ou à l'excitation. A ces renseignements, il faut enjoindre certains autres dont la connaissance peut avoir quelque intérêt. Ainsi, il est bon de savoir, quand on le peut, si le malade n'est pas un enfant naturel, si, à l'époque de sa conception

présumée, ses parents étaient jeunes ou vieux, s'ils étaient sous l'influence d'une excitation alcoolique, de la convalescence d'une maladie longue et grave, d'un épuisement quelconque, etc., etc. Il est, en efl'et, très important de spécifier la nature des afî"ections ou des particularités morbides qui ont pu exister dans la famille, car tous les genres d'aliénation n'ont pas la même origine et ne reconnaissent pas la même hérédité. Ainsi, on tend à admettre aujourd'hui que les paralytiques généraux ne naissent pas ordinairement d'aliénés mais de cérébraux, tandis que les aliénés proprement dits naissent, eux, d'aliénés ou vésaniques. On sait aussi que certaines variétés de folies telles que la folie à double forme, le suicide, etc., proviennent souvent d'une forme semblable chez les ascendants, tandis que dans les autres, l'hérédité est, en général, dissemblable. On comprend que ces indications, tirées de l'hérédité et de la forme de l'hérédité, puissent avoir une importance dans le cas ou le diagnostic présenterait des difficultés, dans celui, par exemple, où il s'agirait d'établir ou de repousser l'existence d'une paral3^sie générale. Dans ce cas, la constatation assurée de vésaniques dans l'ascendance constituerait une probabilité contre le fait de la paralysie générale, que tendrait à confirmer, au contraire, l'existence d'apoplectiques ou d'hémiplégiques parmi les générateurs directs.

L'importante question de l'hérédité résolue, non seulement dans son existence proprement dite, mais encore dans tous ses caractères de multiplicité, de complexité, de forme, etc., il importe aussi d'étudier

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la famille du malade dans sa constitution générale, dans les principales manifestations de sa vie, dans ce que nous avons récemment étudié, avec M. Bail, sous le nom de caractères biologiques de la famille. Les principaux de ces caractères sont : la longévité ou durée de la vie, plus longue en général dans les familles d'aliénés ; la natalité ou chiffre moyen des naissances, plus élevé également dans les familles d'aliénés, surtout chez les cérébraux ; la vitalité ou puissance de vie, moindre au contraire, surtout au bas âge, dans les familles d'aliénés. On peut trouver là certains indices, certaines particularités qui trahissent la tare héréditaire et démontrent manifestement la dégénérescence et la forme de la dégénérescence qui pèse sur la race.

2*^ Antécédents du malade. — La famille du malade connue, aussi bien sa descendance que son ascendance, il faut se renseigner sur sonpropre compte, et cela, depuis l'époque de sa naissance jusqu'à l'heure même où l'on est appelé auprès de lui. Cette enquête comprend donc deux termes bien distincts : — A. histoire de la vie du sujet jusqu'à sa maladie ; B. — histoire de sa maladie.

A. — Relativement au premier point, on doit s'enquérir rapidement de tous les faits saillants de la vie du malade, de son âge, de son état civil, de sa constitution physique, intellectuelle et morale, de sa ressemblance, à l'un de ces points de vue, avec tel ou tel de ses ascendants, du degré de culture de son esprit, de son caractère, de ses goûts, de ses sentiments re-

ligieux, de ses instincts, de ses habitudes et de ses penchants ; demander s'il est nerveux et impressionnable ; à quelle époque est survenue la puberté et de quelle façon elle s'est accomplie ; si c'est une femme, comment se comportent les règles, si elles sont supprimées, difficiles ou normales, et si leur retour périodique s'accompagne de troubles nerveux ou psychiques ; s'il y a eu une ou plusieurs grossesses et comment elles se sont passées ; s^informer si le malade n'a pas été ou n'est pas atteint encore de quelque affection grave f méningite, convulsions, fièvre typhoïde, affection viscérale ou diathèse quelconque, surtout accès antérieur d'aliénation mentale) ; s'il n'a pas reçu de blessures et en particulier de coups sur la tête, s'il n'a pas commis d'excès vénériens ou alcooliques ; s'il n'a pas abusé du tabac, de la morphine ou de quelqu'autre poison ; si sa profession ne l'expose pas à quelque intoxication ou |à quelque inconvénient sérieux ;s'il a eu des chagrins domestiques, des revers de fortune, unejoie inattendue ; s'il apassé subitement d'une vie active à une vie de repos, ou inversement, etc. etc. En un mot, il faut ne laisser aucun point dans l'ombre et tâcher d'arriver exactement à la connaissance du passé du sujet.

B. — Passant alors à la maladie qu'il s'agit de déterminer, il faut demander aux parents quelle est, suivant eux, sa cause ou ses causes probables, morales ou matérielles ; quels ont été son mode de début, ses premières manifestations intellectuelles et physiques, la marche qu'elle a suivie depuis son origine; s'enquérir de la conduite actuelle du patient, delà na-

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turede ses idées, de ses discours, des actes qu'il commet; s'informer de l'état de ses fonctions organiques, surtout de ses fonctions digestive et génitale, et avant tout, de son sommeil.

Toutes les fois qu'on le peut, on doit se faire aussi présenter des écrits du malade et les comparer à d'autres de ses écrits, pris à diverses époques antérieures. Les autographes des aliénés méritent en effet de fixer toute l'attention du médecin, car ils portent souvent la marque directe, l'empreinte caractéristique du trouble des facultés, soit au point de vue de la forme^ comme représentation graphique, soit au point de vue du fonds., comme mode d'expression des idées délirantes.

L'interrogatoire de la famille terminé, on se trouve déjà en possession de renseignements précieux qui permettent dès lors de procéder avec fruit à l'examen du malade lui-même.

Examen du malade. — Il peut arriver qu'on ait affaire à un malade alité, avec plus ou moins de fièvre, ou atteint d'une affection viscérale aiguë compliquée de délire ; dans ce cas, on peut aborder le sujet comme un malade ordinaire, et le diagnostic consiste à déterminer l'existence de l'affection organique et à spécifier la nature du délire, fébrile ou vésanique, qui l'accompagne. Nous avons vu, dans la première partie de cet ouvrage, sur quelles bases reposait cette distinction, en général facile à établir.

Le plus souvent, il s'agit d'un aliéné qui continue, dans une certaine mesure, à aller et venir, à vivre de

la vie commune, et qui est encore à demi susceptible de comprendre ce qui se passe autour de lui et de soutenir une conversation. C'est donc surtout ce cas qu'il nous faut avoir en vue, dans notre étude.

Et (T abord ^comment aborder le malade ? C'est Ik y dans l'espèce, une question des plus importantes, et qui présente certaines difficultés. Dans la pratique médicale ordinaire, en effet, le malade, loin de redouter la visite du médecin, le désire avec impatience, l'attend même parfois comme un sauveur, en sorte que les rapports de l'un à l'autre sont des plus aisés. Le propre de la folie, au contraire, est l'inconscience, et la plupart des aliénés, ignorants de leur état, se considèrent comme des gens absolument sains d'esprit. Dès lors, les aborder en médecin, à moins qu'il ne s'agisse d'une démence profonde ou d'un état maniaque violent les rendant indifférents à tout ce qui les entoure, c'est courir grand risque non seulement de tout gâter et de n'arriver à aucun résultat, mais encore de les voir s'emporter, devenir violents, et parfois même se livrer à des injures, à des menaces et à des violences regrettables.

Gomment tourner cette difficulté ? Certains auteurs ont proposé, lorsqu'il n'est pas possible d'aborder le malade en homme de l'art, de profiter de la connaissance qu'on peut avoir de son délire pour s'introduire auprès de lui en jouant un rôle de circonstance. Estce un mégalomane^ qui se croit possesseur d'une immense fortune, général, prince ou potentat? On l'aborde en homme d'affaires chargé de proposer un

achat, en banquier, en ambassadeur d'une puissance amie. Est-ce, au contraire, un persécuté ? On se présente en policier, en magistrat chargé de faire une enquête sur les persécutions dont il est l'objet et de lui faire rendre justice. Et ainsi de suite, chaque forme de délire servant de base au médecin pour le rôle qu'il doit jouer. D'autres auteurs, le surintendant Mac- Donald, entr'autres, affirment que tous ces travestissements sont indignes d'un médecin et qu'on ne doit, dans aucun cas, y avoir recours ; d'autant que le plus souvent les aliénés éventent la mèche et se font parfois un malin plaisir de rendre le médecin ridicule dans son rôle d'emprunt : témoin cet aliéné mystique auquel M. Mac-Donald lui-même s'était donné comme prêtre protestant, et qui obligeait méchamment le pauvre docteur à réciter les grâces à table, et à lui répondre sur les questions les plus ardues de la théologie. En réalité, on ne peut poser, à cet égard, aucune règle fixe. En principe, il vaut mieux, toutes les fois qu'on le peut, se présenter carrément en médecin, sauf à essuyer le premier feu de la colère du malade ; il est rare qu'avec de la patience et de l'habitude on n'arrive pas bientôt à s'emparer de son esprit. Ce n'est que dans le cas où il est impossible de faire autrement, que le médecin peut cacher sa véritable personnalité sous des dehors d'emprunt; encore faut-il se garder de se prêter à toutes les fantaisies des familles qui, sous le futile prétexte de ne pas effrayer le patient, inventent quelquefois les comédies les plus ridicules et vont jusqu'à demander au médecin de se donner comme un tailleur venu pour lui prendre mesure, ou comme

un marchand quelconque, sollicitant sa pratique. Les rôles les plus simples sont toujours les meilleurs. Une des combinaisons préférables est de se présenter en médecin venu pour une autre personne de la famille (femme, enfants, etc.) ; la santé de cette personne, dont on parle d'abord au malade, est un sujet de conversation très propice qui permet de le conduire tout naturellement, et presque à son insu, sur le terrain de sa propre santé.

Une fois en présence du malade, qu'il faut toujours savoir reconnaître et deviner au milieu des personnes de son entourage, lorsqu'on le voit pour la première fois et en compagnie, sous peine de commettre les confusions les plus regrettables, il faut éviter de V attaquer de front et de l'interroger brutalement sur l'objet de son délire. On ne doit pas perdre de vue, en effet, qu'on se trouve en présence d'une place à enlever, d'un véritable siège à faire.

L'entretien ne doit donc porter tout d'abord que sur des questions insignifiantes et d'ordre banal, et c'est par une série de transitions habilement ménagées et en profitant de tout ce qui peut échapper au malade, qu'on l'amène, à son insu, sur le terrain pathologique. On profite d'ailleurs des premiers instants pour se livrer à Vinspection du sujet, pour juger l'ensemble et les détails de son état physique qui peut fournir les indications les plus précieuses et qui même^ dans certains cas, trahit à lui seul le diagnostic. C'est ainsi que la microcéphalie, le prognathisme, le déplissement des oreilles, la surdi-mutité, la blésité et, en général, les malformations et les arrêts de développement,

sont l'indice d'une dégénérescence intellectuelle et morale; l'asymétrie excessive de la face fait songer à l'épilepsie ; l'hémiplégie dénonce la démence apoplectique ; l'embarras de la parole à lui seul, à plus forte raison lorsqu'il s'accompagne de tremblement et d'inégalité des pupilles, suffit, le plussouvent, pour faire reconnaître la paralysie générale ; le tremblement très marqué des mains révèle l'alcoolisme ; l'agitation, les actes désordonnés, les cris incessants, l'incohérence, l'animation de la face et du regard dénotent la manie ; la dépression, IFaccablement, l'immobilité, l'abaissement de la tête, la couleur violacée des téguments, l'odeur infecte de l'haleine, les cicatrices dans certains lieux de prédilection, notamment à la tête, au cou, témoignages accusateurs d'une ou de plusieurs tentatives de suicide, indiquent la mélancolie ; l'attitude sombre, hautaine, méfiante d'individus aux yeux fixement ouverts et méchants, indique le persécuté halluciné; l'étrangeté du costume, l'arrangement spécial de la tête, de la coiffure et de la barbe, les rubans de couleur, les médailles et chapelets portés d'une façon ostensible, l'attitude majestueuse et digne trahissent la folie partielle, surtout la mégalomanie ; et ainsi du reste, la seule inspection physique, qu'on néglige trop, le plus souvent, révélant des particularités intéressantes qui, aidées des renseignements déjà acquis, suffisent parfois pour éclairer complètement l'observateur. Il est bon, en même temps, de jeter un coup d'oeil sur Vappartement du malade, qui, dans sa disposition générale, comme dans l'arrangement de certaines parties, de certains

meubles ou objets accessoires présente, parfois, des indices caractéristiques de folie.

Pendant ce temps, la conversation a fait du chemin, et on s'est emparé peu à peu de l'esprit du sujet, au point de L'amener progressivement sur le terrain de son délire. Arrivé là, il n'y a plus de ligne de conduite invariable à suivre, pas plus qu'il n'existe un ordre méthodique de questions à poser. Tout est subordonné à la nature de la maladie et à l'attitude du malade. Aussi, peut-on établir en principe que le cours de la conversation, loin d'être arrêté d'avance et de consister dans une série de questions toutes faites, et posées dans un ordre déterminé, doit plutôt être guidé par le patient lui-même. Le médecin, sans perdre un instant de vue son objectif, doit laisser parler le malade, l'écouter sans l'interrompre, même s'il rapporte certains détails oiseux, en se bornant à le ramener à son sujet lorsqu'il s'en écarte, et à le serrer de plus en plus près. On en arrive ainsi à éclaircir tous les points du problème et à pénétrer jusqu'aux sentiments les plus intimes et les plus secrets de l'aliéné.

Quel que soit le cas qui se présente, il ne faut jamais oublier qu'on a deux choses essentielles et bien distinctes à constater : !« l'état du fonds intellectuel, c'est-à-dire l'intelligence au point de vue quantitatif', 2° l'état du fonctionnement intellectuel, c'est-à-dire l'intelligence au point de vue qualitatif. L'étude du premier point servira à indiquer si les facultés psychiques du malade sont normalement développées ou intégralement conservées, c'est-à-dire s'il y a ou s'il n'y a pas infirmité cérébrale, congénitale ou acquise ;

l'étude du second point précisera si les facultés, normalement constituées ou non, travaillent à faux^ c'està-dire s'il y a folie, et de quel genre.

Pour mesurer au point de vue quantitatif, le niveau psychique du sujet, on doit prendre pour terme de comparaison, ce qu'on sait, par les renseignements préalables, de l'état antérieur de ses facultés, et y rapporter l'état que l'on constate, en se servant comme moyens de mensuration de questions diverses, de souvenirs évoqués, de dates et de calculs adroitement demandés, de quelques lignes qu'on fait écrire, d'appréciations littéraires, philosophiques ou morales que l'on provoque, et qui permettent de juger du fonds de l'inteUigence, et surtout de l'état de la mémoire, de l'idéation, du raisonnement, du jugement et du sens moral. Ce point important du problème acquis, et il est le plus souvent facile de l'élucider, à moins que le degré de démence ou de faiblesse d'esprit soit très peu marqué, on cherche à résoudre le second point qui consiste à savoir si le malade est atteint de folie, et de quel genre.

Les renseignements qu'on a recueillis de la bouche de la famille, joints à ceux qu'on a tirés soi-même de l'inspection du sujet et des questions qu'on lui a posées, ont déjà permis de s'assurer s'il est réellement atteint d'un trouble mental, (^wd^nik la question de savoir si ce trouble mental constitue ou non un état de véritable folie, ce problème, facile à résoudre dans la plupart des cas, peut, dans certains autres, soulever les plus grandes difficultés ; car, ainsi que nous l'avons déjà fait ressortir dans la première partie de

cet ouvrage, il n'existe pas, à proprement parler, de critérium absolu de la folie. C'est surtout sur l'état du libre arbitre qu'il faut alors se baser ; car, ce qui importe avant tout, c'est d'apprécier si le malade est encore son maître et domine son mal, ou, au contraire, s'il a perdu la libre direction de ses actes et se trouve soumis plus ou moins complètement à ses penchants morbides. Au cas d'ailleurs où il s'agirait d'un de ces faits exceptionnpllement douteux de semi- folie dont l'appréciation exacte est si difficile, on aurait toujours la ressource soit de réclamer un supplément d'enquête, soit de faire appel aux lumières d'un autre confrère.

L'existence de la folie constatée, il reste à en déterminer la forme, et, lorsqu'on a affaire à une folie généralisée, à préciser s'il s'agit d'un état essentiel ou d\m état symptomatique ou sympathique. C'est là un complément indispensable du diagnostic qu'on ne peut résoudre d'une façon satisfaisante qu'en ayant bien présents à l'esprit les éléments primitifs de l'aliénation mentale et la façon dont ces éléments s'enchaînent pour constituer les diverses formes de folie. Ainsi, un trouble général de l'activité, excitation ou dépression, dénote un état de manie ou de mélancolie, tandis que l'absence de ce trouble général indique la folie partielle ; de même, la mobilité dans les idées, l'incohérence, les illusions sensorielles et mentales, l'excitation désordonnée des discours et des actes caractérisent la manie aiguë; les conceptions délirantes tristes, les idées de culpabilité, d'humilité, de ruine, de damnation, de perdition, les hallucina-

lions, le refus de parler, de manger, de bouger, les idées de suicide sont le propre de la mélancolie ; le délire systématisé cohérent, soit de persécution, soit de mysticisme, les hallucinations de l'ouïe et les troubles de la sensibilité générale, la réticence, les impulsions appartiennent aux folies partielles, etc., etc. ; en un mot, pour distinguer les uns des autres, dans la pratique, les divers genres de folie, il faut nécessairement connaître les principaux symptômes de chacun d'eux.

C'est en ne perdant pas de vue cet objectif qu'on procédera à l'interrogatoire du malade, et qu'on arrivera à déterminer les particularités de son affection mentale, c'est-à-dire, suivant les cas, la nature et l'intensité de ses conceptions délirantes, ses hallucinations, ses aberrations intellectuelles, morales et affectives, ses préoccupations, ses désirs, ses projets, ses espérances pathologiques, ses entraînements et ses impulsions.

On comprend qu'il ne soit pas possible de tracer de règles fixes relativement aux formules à adopter dans l'interrogatoire ni d'indiquer, par conséquent, un questionnaire tout fait. Ce qu'il importe de rappeler, c'est que, quel que soit son état, il convient de traiter toujours le malade avec la plus exquise politesse et \qs plus grands égards, car, pour si profondément atteints qu'ils soient, les aliénés sont toujours sensibles aux procédés d'urbanité et aux marques de déférence qu'on leur prodigue. C'est du reste en grande partie par ce moyen qu'on arrive à capter leur bienveillance et à s'emparer de leur esprit, but

principal auquel on doit tendre. Il est bien entendu qu'on ne doit jamais 'parler à l'aliéné comme à un malade, ni lui laisser soupçonner qu'on le considère comme atteint du moindre trouble mental: aussi, faat-il peser avec soin toutes ses paroles, et surtout se garder d'interrogations nettement médicales dans le genre de celles qu'on adresse aux autres catégories depatients, comme par exemple: « Avez-vous des idées depersécution? — Depuis quand avez-vous de l'embarras de la parole? — Avez-vous toujours des hallucinations ? etc. etc ». Il faut arriver à connaître exactement l'état du sujet etles particularités de son affection , san s qu'un seul mot technique ait été prononcé, sans qu'il se doute qu'on le soumet à un examen scientifique destiné à indiquer s'il est ounon aliéné. Je n'ai pas besoin d'ajouter que, dans aucun cas, on ne doit faire consister la partie principale de l'interrogatoire dans ces questions et moyens d'enquête sans portée réelle auxquels le public et certains magistrats attribuent bien à tort la valeur d'un véritable critérium, et qui consistent dans de simples interrogations sur le cours du temps ou la valeur respective de diverses pièces de monnaie. On sait en effet que, pour certains individus, dire son âge, le mois de l'année où l'on se trouve, reconnaître les gens et indiquer exactement la valeur monétaire d'une pièce d'argent ou de billon, c'est prouver clairement qu'on n'est pas aliéné.

Il arrive parfois au médecin de rencontrer un malade qui reste volontairement muet à toutes les questions, de sorte qu'après avoir épuisé tous les moyens en sa possession, il est forcé de s'avouer vaincu, et de

renoncer à Imterrogatoire. Or, ce mutisme absolu, en clinique mentale, n'a rien qui doive surprendre ni surtout décourager, car il a, par lui-même, une valeur clinique, et s'il prive des renseignements précieux fournis par les réponses de l'aliéné, il constitue, en revanche, un véritable symptôme qui^ bien que négatif, ne laisse pas que d'avoir une signification précise.

Le mutisme^ en effet, est une particularité spéciale à quelques formes de folie, que son existence contribue, par conséquent, à révéler.

Ainsi, si on l'observe chez un individu fortement déprimé, abattu^ immobile, les yeux baissés, la tête inclinée sur la poitrine, et que rien ne paraît émouvoir, on a presque sûrement affaire à un aliéné atteint de mélancolie profonde, se rapprochant plus ou moins de la stupeur. Et le diagnostic deviendra certain si, en même temps, on constatée chez le malade ces troubles de la circulation périphérique, cette couleur violacée des téguments, ce refroidissement des extrémités qui sont les indices extérieurs de l'état mélancolique.

Si, au contraire, le malade resté muet est un individu qui prend à l'approche du médecin une attitude défiante, ombrageuse, qui se recule comme un serpent ou, au contraire, le regarde arrogamment avec de grands yeux fixement ouverts, on peut être presque certain qu'on a affaire à un halluciné atteint de folie partielle et surtout de délii^e de persécution. Le plus souvent d'ailleurs, en dépit de sa réticence voulue, il lui échappera quelques phrases significatives, injurieuses ou typiques dans le genre des suivantes, qui

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suffisent à éclairer complètement le diagnostic : « Vous le savez mieux que moi. — Je n'ai rien à vous dire. — C'est mon affaire. »

Le médecin qui interroge un aliéné ne doit jamais se décourager des rebuffades qu'il peut subir, ni rompre la conversation au moindre refus de répondre qu'il éprouve, ^w principe, V interrogatoire des aliénés^ celui surtout des raisonnants et des fous partiels^ doit être prolongé, car ces malades demandent à être captés peu à peu ; le premier quart d'heure n'apprend pas souvent grand' chose, alors qu'une seule minute du second en apprend à elle seule bien davantage. Une heure n'est pas trop quelquefois. Contrairement à ce qu'en disent la plupart des auteurs, je crois donc (iw' il faut fatiguer V aliéné. Quand il est /brc^ il se rend, se confesse sans ambages ni restrictions, et appartient complètement à celui qui l'interroge. Aussi, lorsqu'on est arrivé à grand' peine au moment des confidences, ne faut-il jamais abandonner la conversation et en remettre la fin à un autre jour, car avec un aliéné, à moins qu'on ne l'ait confessé à fond, il n'est guère possible de reprendre l'entretien au point précis oià on l'a laissé ; le plus souvent il devient nécessaire de recommencer en entier l'interrogatoire et d'obtenir [à nouveau les aveux de la veille, avant de pousser plus loin les investigations. Ce n'est que dans des cas exceptionnels et lorsque l'examen de l'aliéné comporte une étude suivie et renouvelée, qu'on peut ainsi abandonner le bénéfice d'un interrogatoire à moitié fait pour le continuer plus tard.

L'interrogatoire du malade terminé, il faut pro-

céder, toutes les fois que cela n'est pas absolument impossible, à un examen rapide de ses grandes fonctions organiques^ en insistant davantage sur cet examen, si l'on soupçonne ou l'on découvre quelque trouble viscéral susceptible d'avoir quelque relation avec le trouble mental. C'est surtout dans les formes mélancoliques, et en particulier chez les femmes présentant des illusions internes ou des sensations génitales, qu'il est nécessaire de se livrer aune étude minutieuse des grands appareils de l'économie.

Lorsque l'interrogatoire et l'examen du malade sont terminés, le médecin doit prendre congé de lui poliment, amicalement, en le quittant sur un mot aimable ou sur la promesse de s'occuper bientôt de lui.

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