‹ Manuel pratique de médecine mentaleChapitre 156 sur 179 · EXPERTISE (VOIES ET MOYENS · texte numérisé non relu

EXPERTISE (VOIES ET MOYENS

d'un juge d'instruction. Tous ses efforts doivent tendre à dissiper les défiances ou les craintes du malade, à gagner son entière confiance, à fixer son esprit distrait ou préoccupé. De la précision et de la clarté dans les questions, de la simplicité dans le langage, de la bienveillance et de la douceur dans les paroles et dans les manières, beaucoup d'habileté, de tactet de finesse, de la fermeté au besoin, dans des cas rares et exceptionnels l'intimidation et la menace : telles sont les qualités et les dispositions qu'il convient à un expert d'apporter dans l'interrogatoire médicolégal des aliénés.

Dans les formes périodiques, rémittentes ou transitoires de la folie, le sujet peut avoir recouvré sa raison au moment de l'exploration. Une telle épreuve n'aurait alors aucune valeur, et même elle risquerait fort d'entraîner à des conclusions erronées. Il ne faut pas perdre de vue que, dans certains cas, le délire s'affaisse d'une manière rapide et tombe subitement lorsque les transports de la fureur maladive sont pour ainsi dire assouvis. Mais alors il n'est pas rare qu'un nouvel accès éclate pendant ou après'le jugement et vienne ainsi confirmer l'authenticité du premier. Delà, pour l'expert, le précepte de procéder à l'interrogatoire, autant que possible, pendant la période active de la folie ; de là aussi la nécessité pour lui de recourir fréquemment au troisième moyen d'investigation, à l'observation directe et suivie.

Observation directe et suivie. — Toutes les fois que l'enquête et l'interrogatoire n'ont pas suffi pour dis-

siper les doutes de l'expert et pour fixer son jugement, il y a en quelque sorte force majeure d'y suppléer par l'observation personnelle. Beaucoup d'aliénés ont assez d'empire sur leur esprit pour en imposer au public et se contenir devant les magistrats et les médecins. Mais, livrés à eux-mêmes, ils jettent le masque et lâchent la bride à toutes les conceptions extravagantes. A l'aide d'une surveillance assidue, persévérante, habilement conduite et pratiquée à leur insu, on peut parvenir à les prendre sur le fait et comme en flagrant délit d'aliénation mentale.

Mais c'est surtout dans les cas complexes et lorsque le diagnostic présente des difficultés que l'observation directe et suivie du sujet devient un moyen précieux, pour l'expert, d'arriver à s'éclairer complètement.

Les principales difficultés qui peuvent se présenter à cet égard, sont :1a dissimulation ^ la simulation et ï allégation de la folie. Nous allons dire un mot sur chacun de ces points.

Folie dissimulée. — Il existe certaines formes de folie, enparticulier les folies partielles, dans lesquelles les malades sont naturellement conduits, par une espèce de tendance pathologique, à user de réticence, et à dissimuler leur délire avec assez d'habileté quelquefois pour en imposer à des yeux non prévenus. L'expert ne doit pas se borner à interroger ces insensés. Ce mode de recherche ne pourrait amener, dans l'espèce^ que des résultats insuffisants ou trompeurs. Il faut les soumettre à l'épreuve d'une obser- , vation personnelle et soutenue ; scruter leurs senti-

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ments et leurs instincts, porter sur leurs actes un contrôle attentifet une surveillance scrupuleuse ; faire, s'il est possible, l'inventaire de leur vie ; questionner la femme, les enfants, les proches, c'est-à-dire les témoins habituels et les victimes ignorées de leurs extravagances ou de leurs fureurs.

Folie simulée. — Un prévenu ou un jeune conscrit se présente avec les symptômes apparents de la folie, tous deux ont un égal intérêt à se faire passer pour aliénés, l'un dans l'espoir de conquérir l'impunité, l'autre dans le but d'échapper au service militaire. La folie est-elle feinte ou réelle ? Telle est, dans ces circonstances et autres semblables, la question que doit se poser toujours un médecin légiste. Avec Tardieu, nous examinerons successivement : a. — les formesde la folie simulée; b. — les procédés de simulation; c. — les moyens de découvrir la simulation.

a. — Formes de la folie simulée. — Toutes les formes de la folie ne se prêtent pas également à la simulation, et il y en a qui, par la facilité particulière qu'elles semblent offrir, tentent plus ordinairement les imposteurs. De ce nombre sont : la manie aiguë, dont l'état d'excitation, la loquacité, la gesticulation désordonnée paraissent en effet des plus aisés à contrefaire; la Clémence, dont l'élément essentiel, la perte de l'intelligence et de la mémoire, paraît un simple jeu à réaliser ; la mélancolie, et surtout la mélancolie avec stupeur, qui ne demande en apparence au simulateur que le masque de l'immobilité et

de l'inertie ; la folie ambitieuse^ et en général toutes les folies partielles qui, par ce fait qu'elles roulent souvent sur un nombre d'idées plus ou moins fixes et plus ou moins restreintes, présentent un thème moins complexe et un rôle moins difficile à soutenir. Mentionnons encore les folies toxiques Qi, en particulier, la folie alcoolique, souvent simulée depuis quelques années par certains criminels qui espèrent échapper aux rigueurs de la loi en essayant de rejeter l'acte commis sur les effets passagers de l'intoxication. Il faut joindre enfin à cette énumération Vépilepsie et la /b/ie épi/ep^^'^we qui tiennent toujours l'une des premières places lorsqu'il s'agit de simulation.

b. — Dés procédés de simulation. — « Je ne crois pas, a dit Georget, qu'un individu qui n'aurait pas étudié les fous put simuler la folie au point de tromper un médecin qui connaîtrait bien cette maladie. » En effet rien n'est plus difficile à contrefaire que l'aliénation mentale. Imbus de cette opinion vulgaire que tous les actes des fous sont extravagants, que tous leurs discours sont insensés, les gens qui empruntent le masque de la folie se livrent à des gesticulations immodérées, àdes actions ridicules, à des divagations incohérentes. Aux questions qu'on leur adresse, ils font invariablement des réponses niaises et absurdes, sans suite et sans lien, dans lesquelles ils prennent le contrepied de tout ce qu'on leur demande, si bien qu'au lieu de l'image et du tableau fidèle de la folie, ils n'en donnent que le travestissement burlesque et la grossière parodie. Dans l'exemple de Derozier,

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rapporté par Morel, àla demande qui lui est faite sur son âge, l'imposteur, qui avait hésité, répond : 245 fr. 35 6\, ou bien 5 mètres 75 centimètres ; à une question sur sa famille, ses frères, ses enfants, il répond de même : fen ai fourni beaucoup de coupons. Dans un second interrogatoire, on demande à Derozier s'il fait jour, il répond qu'il fait nuit ; son âge, il dit qu'il est roi de Beauvais ; on lui demande la main droite, il donne invariablement la main gauche ; la gauche et il donne la main droite. Il va, dans toutes ces réponses et dans tous ces actes, l'intention évidente et calculée de tromper, de chercher l'absurde, qui s'accommode mal avec les caractères de la vraie folie, si naturelle, si logique et si vraie dans toutes ses manifestations, même les plus extravagantes .

Ainsi, fait important à retenir^ le véritable aliéné est un malade chez qui se déroulent sans effort et sans apparat les divers symptômes de la folie ; le simulateur est un comédien qui joue un rôle et qui ne peut jamais s'empêcher àa charger et de grimacer à faux sous le masque dont il s'est revêtu.

Une autre particularité importante, dans la simulation, c'est \ inexactitude du tableau clinique présenté par le sujet qui, s'il s'attache à offrir certains symtômes du type de folie adopté, en omet d'autres tout aussi essentiels ou les remplace par certains dont l'existence est inconciliable avec cette forme mentale. De même, l'imposteur, incapable de réaliser dans ses étapes successives le processus régulier de Vaffectionciuil simule., persiste indéfiniment dans la même attitude et dans le même rôle, ou, au contraire, modifie ses

allures et ses discours, suivant qu'il se sent plus ou moins surveillé ou qu'il croit mieux faire, en agissant d'autre sorte. On connaît le cas rapporté par Montégya, dans lequel les médecins, chargés d'examiner un individu soupçonné de simulation, dirent devant lui, et de façon à être entendus, qu'ils avaient des doutes sur la réalité de la folie du prévenu pour plusieurs raisons : la première, c'est qu'il répandait la nourriture qu'on lui donnait ; la seconde, c'est qu'il ne soupirait pas, la troisième, c'est qu'il ne fixait ses regards sur aucun objet. La ruse réussit 'et le simulateur modifia sa comédie, de manière à lever immédiatement les doutes du médecin.

c. — Moyens de découvrir la simulation. — Bien qu'il n'existe pas, à proprement parler, de méthode particulière pour découvrir la simulation, il est cependant quelques règles spéciales dont la connaissance peut être, en cette circonstance, des plus utiles au médecin.

« Un premier principe, dit Tardieu, qu'il ne faut jamais négliger dans ces cas, c'est de ne se prononcer gu après une observation prolongée, répétée, persévérante, incessante pour ainsi dire, et faite sinon directement, du moins indirectement par les soins de personnes suffisamment exercées et familiarisées avec les fous. » C'est pour ce motif qu'il est toujours préférable, comme cela a lieu habituellement, de faire transporter le sujet dans un asile d'aliénés où il est plus efficacement observé, où il peut, au contact de vrais fous, modifier son rôle de façon à se trahir^ en-

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