‹ Manuel pratique de médecine mentaleChapitre 54 sur 179 · MANIE · texte numérisé non relu

MANIE

I. MANIE AiGUE, [manie subaiguë, délire aigu, manie chronique, intermittente ^ rémittente). — II. Excitation MANIAQUE. — III. MANIE RAISONNANTE.

§1. — Manie aiguë, franche

DÉFINITION. — La manie a été définie par Esquirol : « une affection cérébrale, chronique, ordinairement sans fièv7'e, caractérisée par la perturbation et V exaltation de la sensibilité, de Vintelligence et de la volonté ». M. Bail la défmil à son tour : une folie « caractérisée par un délire généralisé avec une vive sw^excitation de Vintelligence et un besoin tumultueux de mouvement ».

Étiologie. — La manie n'a pas à proprement parler, d'étiologie spéciale, et elle peut reconnaître, iso-

lées ou réunies, la plupart des causes que nous avons énumérées à l'étiologie de la folie. 11 faut se borner à indiquer qu'elle atteint de préférence les jeunes sujets et qu'elle se manifeste surtout pendant le printemps et Tété.

Symptomatologie. — On peut reconnaître à la manie aiguë une période de début ou d'invasion, une période d'état, une période de terminaison.

A"^ Période d'invasion. — La manie aiguë peut éclater brusquement et se constituer d'emblée à la période d'état ; mais ce mode de début est rare, et, le plus souvent, elle passe par une période d'invasion plus ou moins longue qui consiste, d'ordinaire, dans un état de malaise, de tristesse, d'appréhension vague, accompagné de quelques troubles nerveux et organiques, tels que céphalalgie, insomnie, inappétence, constipation, etc. Ce stade prémonitoire dure plus ou moins longtemps, de quelques heures à quelques jours ; petit à petit, V excitation apparaît, s'accroît, devient permanente ; un besoin impérieux d'activité et de mouvement se fait sentir ; toutes les facultés et toutes les fonctions s'exaltent par degrés. Il en résulte une mobilité extrême dans les idées et dans les actes, des déplacements continuels, des conceptions et des projets multiples, de l'irritabilité de caractère, des emportements sans motif et, souvent aussi, une tendance plus ou moins marquée aux excès alcooliques et vénériens qu'il faut bien se garder, dans ce cas, de prendre pour une des causes de la maladie, car ils n'en sont qu'un des premiers effets. C'est ainsi

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que progressivement survient la période d'état.

2° Période d'état. — L'accès de manie aiguë ne se prête pas à une description unique, invariable, et le tableau des symptômes, quoique essentiellement le même, au fond, varie plus ou moins suivant les sujets. Aussi, me semble-t-il préférable d'en étudier les principaux caractères successivement dans la sphère intellectuelle, dans la sphère morale et dans la sphère physique.

A. — Sphère intellectuelle. — Le trait caractéristique de l'état de l'intelligence, dans la manie aiguë, est Y excitation désordonnée des facultés, dont le fonctionnement soustrait au contrôle de la volonté, s'opère au hasard et sans frein. Il en résulte : 1° un défaut d'enchaînement dans les idées qui, surgissant en foule et sans trêve, se pressent, s'accumulent, se confondent, chevauchent les unes sur les autres sans que le lien qui les unit, paraisse exister ; 2'^ une incohérence très grande de langage qui révèle cette confusion et ce désordre des idées et se traduit par un flux de mots sans suite, par les phrases les plus décousues, surtout par des propos obscènes qu'on rencontre jusque dans la bouche des jeunes filles dont l'éducation a été irréprochable. En raison de cette mobilité extrême d'idées, il n^ a pas, à proprement parler, de délire chez les maniaques et si les conceptions ambitieuses ou de persécution peuvent se manifester chez eux, par exemple, ce n'est presque jamais d'une façon suivie et systématique. 3° Un autre symptôme très important consiste dans l'existence à peu près constante d'ilhisions nombreuses e\ très variées. Par contre, les

hallucinations sont très rares, si elles existent véritablement. Les illusions, dans la manie, sont sensorielles ou mentales. Les illusions sensorielles, liées à l'hyperesthésie des organes des sens, et à la précipitation avec laquelle les malades répondent à leurs sensations sans les analyser, portent surtout sur le sens de la vue, et consistent dans des erreurs de forme, de volume, de position d'objets ou de personnes, etc. Les illusions orientales, très caractéristiques, sont également fréquentes. Conséquence aussi de l'activité désordonnée de l'esprit, elles ont pour origine la rapidité des impressions et surtout la suractivité de l^ association des idées, qui déterminent, chez les malades, des rapprochements extraordinaires. Un mot prononcé devant eux, éveille toute une scène à laquelle ce mot se rattache ; la terminaison d'un autre mot les amène à prononcer immédiatement un autre mot d'une terminaison analogue, et ils construisent ainsi des phrases entières par assonances ou par rimes. De même, le nom ou le visage des personnes étrangères qui les entourent leur rappellent des individus qu'ils ont autrefois connus, et éveillent en eux tout un monde de souvenirs du passé, qu'ils adaptent à leur vie présente. C'est ce qui explique pourquoi ils désignent ces individus sous des noms particuliers et les traitent en personnes de connaissance. Le moindre objet, la configuration d'une chambre, d'une fenêtre, la lecture d'un mot ou d'une seule lettre deviennent chez eux le point de départ des rêves les plus fantastiques, et ils se croient tour à tour et dans l'espace de quelques instan ts: papes, rois, médecins, cultivateurs, orateurs, femmes;

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dans un palais, dans une prison, un hôpital, unthéâtre, etc., etc. Ils assistent en imagination aux scènes les plus étranges. Leur délire est un rêve en action. Les maniaques guéris qui, chose curieuse, se rappellent jour par jour et minute par minute ce qu'ils ont dit et fait dans le cours de leur accès, expliquent très bien comment le moindre mot, le moindre objet devenaient chez eux le^ point de départ des idées les plus extraordinaires. On peut dire que le maniaque, dans sa période aiguë, vit dans un état d'illusion perpétuelle. Quant aux écrits^ ils sont absolument analogues au langage, c'est-à-dire incohérents, sans suite, chargés de dessins et d'arabesques, de citations et de mots baroques, et écrits dans tous les sens.

Sphère morale. — Dans la sphère morale, le tableau est le même et se résume égal^ent dans une activité désordonnée des sentiments, des instincts et des actes. De là, une mobilité^ une incohérence^ un changement in cessant de sentiments, d'affections, de passions ; les malades pleurent et rient : ils sont doux et tendres ; un instant après ils s'emportent violemment et parfois se mettent en fureur (fureur maniaque). Au fond, les maniaques ne sont pas foncièrement méchants, car ils sont incapables de calculer le mal, en raison de la variabilité incessante de leurs impressions. Ils n'ont pas, à proprement parler, de caractère. Quant aux instincts, ils sont également exaltés d'une façon maladive, surtout V instinct génital, et il n'arrive que trop fréquemment de voir ces malades se livrer avec fureur à la masturbation, ou, lorsqu'ils sont

libres, accomplir jusqu'à épuisement complet l'acte du coït.

A cette excitation désordonnée des facultés intellectuelles et morales, correspond une excitation analogue des actes, qui se traduit par un besoin perpétuel, de mouvement, des courses, des sauts, des danses, des gesticulations bizarres, des vociférations et des cris incejiSants. Par suite du tumulte des idées et des sentiments, les maniaques, obéissant en aveugles à leurs sensations, sont sujets à des impulsions continuelles et i7istantanées. Ils sont ainsi dangereux inconsciemment, sans le vouloir, mais ils sont plutôt portés à briser, à déchirer, à renverser par une sorte de besoin automatique ce qui leur tombe sous la main, qu'à combiner et à exécuter des actes d'homicide ou de suicide, qui nécessitent une réflexion dont ils sont incapables.

Sphère physique. — Ici encore, nous retrouvons une excitation désordonnée qui se révèle dans la plupart des manifestations physiques.

L'attitude générale des maniaques est caractéristique. Ils sont dans un état perpétuel de mouvement et d'excitation et aucune partie de leur corps ne reste en repos. C'est un dévergondage incessant d'actes, de gestes, de chants, de cris, de rires, de contorsions ; la voix présente une raucité particulière; le visage est animé, vultueux, les yeux brillants ; la tenue désordonnée, les vêtements déchirés ; les femmes, surtout, sont échevelées, demi-nues, prennent des poses et des

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attitudes lubriques, et ressemblent dans certains cas, à de véritables furies.

Le sommeil est nul ou presque nul, et les nuits sont souvent plus agitées encore que la journée. L'insomnie résiste à tous les calmants, et persiste quelquefois pendant plusieurs mois. La sensibilité générale est ordinairement très émoussée, et les malades, malgré le désordre de leur tenue, paraissent insensibles aux plus grandes modifications de température. Les organes des sens, au contraire, sont presque toujours le siège d'une hyperesthésie plus ou moins vive. La force musculaire paraît accrue; en tous cas, on voit des sujets, même de frêles jeunes filles, déployer une vigueur dont on ne les aurait pas crus capables ; de plus, en dépit de la persistance de l'agitation et de l'effroyable. dépense de forces à laquelle ils se livrent, les malades ne paraissent jamais lassés.

Quant aux fonctions organiques , elles subissent presque toujours le contre-coup de cette excitation. Le pouls est plus fréquent \ la température souvent élevée', le rhythme respiratoire accéléré', les sécrétions augmentées, surtout celle de la salive qui se traduit par une sputation parfois incessante, et celle de la sueur, qui dégage, dit-on, comme une odeur de souris. U appétit est exagéré et va, dans certains cas, jusqu'à la voracité et à la gloutonnerie les plus révoltantes ; la constipation est opiniâtre. Quant au poids du corps, il est de beaucoup diminué et lé malade maigrit de plus en plus ; ce n'est qu'au moment de la convalescence, ou, au contraire, du passage à l'état chronique, que l'embonpoint commence à revenir. Chez

les femmes, la menstruation est habituellement supprimée ; lorsqu'elle persiste, son retour est presque toujours roccasion d'une recrudescence dans l'état d'excitation.

3o Période de terminaison. La période d'état de la manie aiguë a une durée extrêmement variable. En général, elle se compte par mois, et si on pouvait fixer un chiffre approximatif, on pourrait dire que sa durée habituelle est de deux à six mois.

Quoiqu'il en soit, l'accès peut se terminer: 1° par la guérison; 2° par la mort; 3° i^ar le passage à l'état chronique.

Guérison. — La guérison, dans la manie aiguë, a lieu de plusieurs façons différentes.

L'excitation peut tomber tout à coup, du Jour au lendemain, et le malade, qu'on a laissé la veille en état de manie aiguë, se réveille le lendemain dans un état de calme parfait et dans la plénitude de sa raison. Souvent même, il n est jamais plus lucide qu'à ce "premier moment. Ce mode de guérison, rare d'ailleurs, ne doit pas être considéré comme de bon aloi, et il paraît plus spécial aux manies à type intermittent ou rémittent. Il faut donc s'en défier, et, lorsqu'il survient, se tenir en garde contre les rechutes.

Un second mode de guérison est celui qui s'opère par oscillations progressives. Lorsque l'accès doit finir, une lueur de calme apparaît, qui se reproduit à intervalles déplus en plus rapprochés, devenant chaque fois plus longue et plus marquée, et alterne avec le retour de l'excitation qui devient au contraire de moins

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en moins intense et prolongée pour en arriver à disparaître complètement.

Un dernier mode de guérison est la guérison par Jiminiition progressive et ininterrompue des symptômes. Elle débute par un apaisement deTexcitation, le retour du sommeil et de l'embonpoint, et aboutit graduellement au rétablissement complet. Il est évident que cette amélioration des symptômes n'a de valeur que si elle porte à la fois sur l'état mental et sur l'état physique, car, ainsi que nous l'avons dit, le retour de Fembonpoint coïncidant avec la persistance des troubles intellectuels, est, au contraire, un signe de fâcheux augure. A part cette éventualité, le mode de guérison par amélioration progressive , comme d'ailleurs le précédent, est en général favorable.

Mort. — La manie aiguë se termine rarement par la mort. Celle-ci est due presque toujours, lorsqu'elle a lieu, à un délire aigu surajouté, ou à une complication organique, surtout à une affection pulmonaire.

Passage a l'état chronique. — Après la terminaison par guérison, la terminaison la plus fréquente de la manie aiguë est le passage à l'état chronic{ue.

Ce moment capital où la maladie aiguë cesse d'être curable pour s'installer définitivement, est l'un des points les plus difficiles à préciser de la médecine mentale. Lorsqu'il doit avnir lieu, on voit l'excitation, après s'être légèrement atténuée, persister indéfiniment à ce degré nouveau, en s'accompagnant toujours d'incohérence et de confusion dans les idées, tandis qu'au contraire les forces reviennent et que l'embon-

point se rétablit. Rien n'est plus variable que l'époqae où s opère ce passage à l'état chronique. Chez certains sujets, il a lieu presque immédiatement, au bout du deuxième ou du troisième mois, à dater du début de l'accès ; chez d'autres, il n'est pas encore accompli après trois ou quatre ans.

Manie «hronique. — Quoi qu'il en soit, une fois la transformation opérée, la maladie prend le nom de manie chronique. La manie chronique peut d'ailleurs survenir d'emblée, sans avoir passé par l'état aigu, mais le fait est assez rare. La manie chronique ne diffère en rien, comme symptômes, de la manie aiguë, dont elle n'est, en réalité, que Idi persistance sous forme atténuée.

Manie rémittente. Dans la plupart des cas de manie chronique, l'excitation, en perdant son caractère d'acuité primitive, finit par prendre aussi le type rémittent ; c'est-à-dire .qu'assez modérée d'habitude, elle subit, à certains moments, des exacerbations plus ou moins marquées qui sont comme des réminiscences de l'ancien état aigu, et surviennent sous l'influence de causes diverses, surtout du retour delà menstruation chez les femmes. En même temps, la mobilité des idées étant moindre, le délire est plus suivi, plus fixe, et il prend presque toujours, la forme ambitieuse.

Manie intermittente. — Dans certains cas, mais cela a lieu surtout dans la manie chronique d'emblée, la manie aff'ecte le type franchement intermittent, c'est-à-dire qu'elle est composée d'accès plus ou moins

aigus, séparés par des inlermissions d'une durée variable. D'après quelques auteurs, cette intermission ne serait jamais un retour complet à l'état normal.

La manie chronique peut durer indéfiniment, 20 ans, 30 ans, et plus. Au bout d'un temps variable et quelquefois très long, les facultés intellectuelles s'affaiblissent, et le malade tombe peu à peu d'àïislsi-démetice , conservant encore, dans ce dernier état, des traces manifestes de son agitation et de son délire primitifs (démence maniaque).

Variétés de Manie aiguë. ~ La manie, telle que nous l'avons décrite, est la manie classique, la manie franche, aiguë. Mais au point de vue du degré d'acuité, il en existe deux autres variétés distinctes, l'une audessous, l'autre au-dessus ; ce sont: 1" la manie subaiguë ou agitation maniaque ; 2o la manie sur aiguë ou délire aigu.

1°Manie subaigue. — [Agitation maniaque). Lamanie subaiguë ou agitation maniaque n'est autre chose que la manie aiguë diminuée d'un degré au point de vue de l'intensité des symptômes. Chez elle, l'excitation se traduit plutôt dans la sphère des actes (agitation maniaque), que dans la sphère intellectuelle, où la surexcitation est de beaucoup moindre. C'est elle que l'on observe en général dans la manie chronique, lorsque l'accès aigu prend la caractère subaigu, et surtout dans les infirmités cérébrales (imbécillité, idiotie, démence), lorsqu'elles se compliquent de manie, en raison de l'absence dlnteliigence dont elles s'accompagnent (agitation spasmodique).

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