MÉLANCOLIE OU LYPÉMANIE
I. Mélancolie aiguë {Mélancolie subaiguë. Mélancolie avec stupeur. Mélancolie chronique. Intermittente. Rémittente.) — IL Mélancolie délirante. — III. Mélancolie raisonnante.
§ I. — Mélancolie aiguë
Définition. — La mélancolie aiguë est une folie généralisée caractérisée par des idées délirantes de nature triste et un état général de dépression.
Etiologie. — La mélancolie reconnaît d'habitude les mêmes causes que les autres formes de folie. Les chagrins prolongés, les fatigues corporelles, Tétat puerpéral, les affections viscérales, c'est-à-dire d'une façon générale, les causes débilitantes et dépressives lui paraissent, cependant, plus spéciales.
DÉBUT. — L'invasion de la mélancolie aiguë est plus lente encore que celle de la manie. Elle se traduit par des malaises généraux, de l'abattement, de la tristesse, un dégoût de tout, une certaine tendance à l'anxiété, et presque toujours aussi par des troubles
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gastro-intestinaux tels qu'état saburral, constipation, anorexie etc. Cette période prémonitoire peut durer plus ou moins longtemps, mais peu à peu les symptômes s'aggravent et l'accès en arrive à sa période d'état.
Période d'état. — La mélancolie aiguë est caractérisée par des troubles de V intelligence^ du moral et du physique.
A. Sphère intellectuelle. — Dans la sphère intellectuelle , les troubles principaux consistent dans : une perturbation générale de V activité psychique , un délire caractéristique et des hallucinations.
hdi perturbation de V activité psychique consiste en une dépression générale des facultés d'où résulte une paresse et une lenteur plus ou moins marquées des opérations intellectuelles, mais qui n'exclut pas cependant, une certaine activité délirante. Cette dépression de l'intelligence a surtout pour effet d'amoindrir l'énergie et la volonté du malade, qui tombe, le plus souvent, dans l'indécision la plus complète.
Le délire de la mélancolie aiguë est caractéristique. Il peut être très variable comme expression, mais le fonds en est toujours le même ; c'est un composé d'idées tristes, telles qu'idées de ruine, d'impuissance, d'hypochondrie, de damnation, de persécutions vagues, d'empoisonnement, de déshonneur, surtout de culpabilité et de criminalité imaginaires. Les malades se croient perdus, couverts de honte ; ils repassent les mille détails de leur vie et y trouvent des forfaits impardonnables pour lesquels ils sont condamnés à de
terribles supplices ou à la mort ; ils se reprochent tout ce qu'ils font et tout ce qu'ils disent ; ils s'accusent de manquer d'affection pour leurs parents, d'être la cause de leur ruine, de leur mort ; ils ont offensé Dieu, fait de mauvaises confessions, commis des sacrilèges, sont voués à l'enfer ; ils sont, pour tous, un objet de réprobation. Pusillanimes et craintifs au plus haut point, ils n'osent pas faire un pas tout seuls, redoutent constamment quelque chose, sans savoir quoi, se croient en prison, entourés de geôliers, de bourreaux etc. Bien différents des persécutés, qui rapportent leurs tourments au monde extérieur et accusent les autres de tout ce qu'ils souffrent, les mélancoliques rapportent à eux-mêmes tout ce qui se passe de mal autour d'eux, el s'en accusent. La distinction est caractéristique et permet, en dehors de tout autre symptôme, d'établir un diagnostic qui n'est pas sans présenter, parfois, certaines difficultés.
A ce délire correspond, dans la sphère du langage, un trouble spécial. Les malades parlent peu , d'une voix sourde, lente et dolente, et, en dehors des plaintes et des gémissements qu'ils exhalent, il faut leur arracher les paroles de force. Quelquefois même, le mw^wme est complet. De même, les écrits sont nuls, ou presque nuls.
Les hallucinations sont à peu près constantes dans la mélancolie aiguë. Ces hallucinations peuvent être multiples et affectent divers sens ; toutefois, celles de l'ouïe sont les plus fréquentes. Les malades entendent nuit et jour, surtout la nuit, des voix qui les accusent, leur reprochent leur conduite, les menacent de divers
supplices; ils voient des fantômes, des morts, des personnages célestes, Fenfer, des flammes, des scènes dramatiques ou terrifiantes, telles que batailles, égorgements, etc., etc. Ils disent respirer de mauvaises odeurs; leurs aliments ont goût de chair humaine; ils sentent mauvais, sont pourris, etc., etc. Parfois aussi, surtout dans les cas où la mélancolie est sympathique ils éprouvent les illusions internes, génitales ou intestinales, les plus variées.
B. Sphère morale. — L'état moral des mélancoliques se caractérise par diverses perturbations des sentiments et des affections, des instincts et des actes.
Dans la sphère passionnelle^ le trouble peut affecter deux formes différentes. Ou bien les malades sont apathiques, indifférents, non seulement à ce qui les regarde, mais à tout ce qui touche leur famille et les êtres qui leur sont le plus chers, allant même, parfois, jusqu'à les prendre en aversion, ou bien au contraire, leurs sentiments affectifs s'exaltent, et ils se préoccupent sans cesse et d'une façon maladive de leurs parents et de leurs amis. En même temps, ils se montrent anxieux, tourmentés, sans volonté, et vivent dans un état perpétuel d'appréhension.
Les instincts sont, pour la plupart, émoussés et sans réaction.
Quant aux actes morbides, ils sont caractéristiques. En effet il existe deux tendances presque fatalement liées- à la mélancolie aiguë; ce sont : 1**. le refus et aliments; 2". la tendance au suicide.
Le refus d'aliments^ à un degré quelconque, est presque la règle. Il prend sa source dans les idées
délirantes des malades, qui se croient déshonorés, ruinés, dans l'impossibilité de payer leur nourriture, ou qui se disent indignes de manger et veulent faire pénitence. Ce refus d'aliments est d'ailleurs entretenu parles troubles gastro-intestinaux qui existent presque toujours. La sitiophobie, chez les mélancoliques, présente des caractères spéciaux qu'il faut connaître. Les malades étant incapables de vouloir énergiquement, n'opposent pas, en général un refus obstiné et invincible, comme les persécutés^ par exemple. C'est un refus inerte, passif, sans consistance, aussi en vienton le plus souvent à bout en faisant manger les malades comme des enfants ; il est rare qu'on soit obligé de recourir d'une façon continue à l'alimentation artificielle. Au fond, cette demi-sitiophobie des mélancoliques est peut-être pire encore que la sitiophobie complète, car si elle ne nécessite pas absolument l'alimentation artificielle, elle ne permet qu'une alimentation insuffisante.
Quant à la tendance au suicide, elle existe, à des degrés divers, à peu près constamment dans la mélancolie aiguë, et elle s'y présente avec les mêmes caractères d'inertie et d'indécision que le refus de la nourriture. Les mélancoliques voudraient bien mourir, et, pour toutes les raisons morbides qui hantent leur cerveau, la vie leur est à charge ; mais ils sont, le plus souvent, incapables de faire un effort sérieux pour se tuer, et de déployer, dans l'exécution de leur projet, la moindre énergie. Il faudrait, semble-t-il, que la mort leur arrivât toute seule. Aussi dans bien des cas leurs tentatives sont-elles incomplètes et ridicules.
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Les uns se bornent à s'enfoncer des épingles dans la peau, à avaler un corps étranger, iaoffensif ; d'autres s'entourent le cou d'une corde ou d'un mouchoir et les laissent là sans avoir la force de les serrer. La plupart ruminent très longtemps leur projet ; ils prennent et reprennent sans s'en servir l'arme ou le poison qu'ils ont choisi ; en un mot, ils manifestent un manque absolu d'initiative et de décision. Tels sont les caractères habituels delà tendance au suicide chez les mélancoliques; mais il ne fautpas oublier qu'on nepeuttracer à cet égard de règle absolue, et qu'on peut voir ces malades, sous l'influence d'une impulsion subite ou d'un appel imprévu à l'énergie, en finir brusquement et sans hésiter, avec la vie.
3°. Sphère phy?,ique. L'état physique des mélancoliques se caractérise par un trouble de réaction générale et par des troubles spéciaux des diverses fonctions.
Le trouble de réaction générale consiste dans une dépression physique ^\\x'a ou moins marquée. C'est elle qui donne aux malades leur physionomie caractéristique et qui suffit à les faire reconnaître, même de loin.
Les mélancoliques portent, répandue sur toute leur personne, l'empreinte de la souffrance et de la tristesse. Vattitude est triste, la tête baissée, les mouvements lents, les gestes rares, la physionomie altérée, les traits tirés, le visage amaigri et blafard, l'expression douloureuse, le regard morne, éteint, le front ridé, la bouche contractée ; l'immobilité et l'inertie sont souvent très grandes, à partj les moments où,
par un excès de souffrance et d'anxiété, il survient une espèce d'excitation factice , après laquelle les malades retombent encore dans leur torpeur. Il faut les habiller, les faire lever, marcher, manger ; sans cela, ils ne bougeraient pas quelquefois.
Le sommeil est toujours très troublé, douloureux, pénible, coupé par des rêves, des cauchemars et des hallucinations.
La sensibilité est très obtuse, quelquefois pour ainsi dire abolie. Les sens spéciaux fonctionnent également avec plus de paresse et de lenteur.
La respiration est ralentie, incomplète, et proportionnellement inférieure au rhythme cardiaque. Vhématose se fait donc mal, ce qui explique la fréquence des congestions passives du poumon chez les mélancoliques.
Le cœur bat avec moins d'énergie et ses mouvements sont phis lents. La lentenr du pouls est également caractéristique et il tombe quelquefois à 35 et 40 pulsations. La température du corps est abaissée, surtout à la périphérie, où elle peut descendre de 3 à 4 degrés. Les extrémités (mains, nez, oreilles), sont refroidies, cyanosées, violacées.
Les troubles gastro-intestinaux sont presque cons tants. Ils consistent dans un état saburral des voies digestives, de la dyspepsie, de la flatulence, de la constipation. Ces troubles coniribuent en partie au refus de nourriture et sont une des causes de l'amaigrissement général qui se produit. V haleine des mélancoliques est forte, mauvaise, surtout celle des malades qui ne mangent pas. Les sécrétions sont aussi dimi-
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nuées. Il en est de même habituellement de V activité génitale.
Marche. Durée. Terminaison. — La marche de la mélancolie aiguë, comme celle de la plupart des maladies mentales, est chronique. L'accès peut durer de six semaines à trois, quatre, six et ;.dix mois environ. La terminaison habituelle est la guériso7i qui s'opère, dans ce cas, par un réveil progressif de l'activité, le retour du sommeil, la disparition des conceptions délirantes. Très souvent, cependant, il reste un état de dépression générale et d'obtusion des facultés, qui persiste plus ou moins longtemps après la guérison.
La terminaison de la mélancolie aiguë par la mort n'est pas rare, surtout chez les sujets débilités. Elle a lieu soit par affaiblissement progressif des forces, résultat de l'inanition, de la déchéance physique, soit par une complication viscérale, surtout la congestion pulmonaire. Enfin, la mort peut être déterminée par l'invasion d'un état de stupeur ou par le suicide.
MÉLANCOLIE CHRONIQUE. — Lc passage à Vétat chronique est moins commun que dans la manie. Lorsqu'il doit avoir lieu, la dépression diminue mais persiste à l'état subaigu, les conceptions délirantes et les hallucinations deviennent fixes, et il s'établit, de la sorte, une espèce de mélancolie subaiguë permanente, à type rémittent, entrecoupée par des crises épisodiques de mélancolie aiguë, avec réveil de tous les symptômes antérieurs. Dans ce cas, au bout d'un certain nombre d'années, la démence arrive comme dans