III. — DESCRIPTION DE LA FOLIE PARTIELLE
Définition. — La folie partielle peut être définie : une folie chronique^ essentielle^ sans réaction générale^ caractérisée par des hallucinations, surtout de Vouïe, par un délire tendant à la systématisation, et aboutissant à la transformation de la personnalité .
Ètiologie. La folie partielle, nous l'avons dit, constitue la folie essentielle, la vraie folie. Aussi, son ètiologie est-elJe beaucoup plus limitée. Chez elle, les causes adj uvantes n'interviennent guère, elle fait partie intégrante de l'individu. Les malades en ont reçu le germe en naissant, et elle se développe à l'heure dite, sous l'influence de la moindre occasion, surtout
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de la misère, des difficultés de la vie sociale, des mécomptes, des déboires, des malheurs conjugaux, etc., etc. C'est dire que la principale cause de la folie partielle est rhérédité. On sait qu'elle est plus particulièrement fréquente chez la femme, les célibataires, et surtout chez les enfants naturels.
1** Période d'analyse subjective Folie hypochondriaque
L'affection débute, le plus souvent,par des sensations maladives, des troubles sensoriaux qui commencent par étonner l'individu, attirent son attention, et le conduisent à s'analyser. Ces troubles consistent en sensations douloureuses dans une partie quelconque du corps, par exemple dans des phénomènes nerveux cardiaques ou utérins chez la femme, par des bourdonnements ou des bruits confus dans les oreilles, plus fréquemment encore par des troubles digestifs. Dans certains cas, le malade trouve rapidement l'explication délirante de ces phénomènes qu'il attribue à un mauvais vouloir dont il ne se rend pas encore bien compte, mais, le plus souvent, la première idée délirante est longue à apparaître, et les sensations maladives sont devenues plus fréquentes, plus multiples et plus continues avant qu'aucun indice d'interprétation se soit fait jour. Les hallucinations de l'ouïe, qui doivent constituer l'élément capital de la maladie commencent déjà à dominer. Le malade entend des bruits de voix distincts ; en même temps, ses sensations génitales ou viscérales s'accentuent, il éprouve des secousses dans
le corps^ sent de mauvaises odeurs, croit avoir un mauvais goût dans la bouche, etc. Et toujours penché sur lui-même, dans cette analyse intime, il cherche l'explication de toutes ces choses extraordinaires, et en arrive à se créer, sur leur compte, une idée qui devient le germe de son délire. L'un, que son éducation, sa profession, ses croyances rapprochent du mysticisme, ne croit pouvoir les attribuer qu'à une puissance divine ou infernale ; la plupart s'imaginent qu'on leur en veut, qu'ils ont des ennemis, ils ne savent lesquels encore.
C'est ainsi que plus ou moins lentement apparaissent les deux ordres d'interprétations qui doivent devenir la source du délire, et que les malades en arrivent à la seconde période, caractérisée par l'évolution de l'un ou l'autre de ces délires^ le délire de 'persécution et le délire mystique ou religieux.
2° Période. L interprétation délirante
Nous avons à décrire^ dans cette seconde période, les deux formes que revêt le délire, c'est-à-dire le délire de persécution et le délire mj^stique.
Etudié pour la première fois en 1858 par Gh. Lasèsrue, dont la description est restée magistrale, ce délire consiste essentiellement dans le développement et la systématisation progressive de cette tendance du malade à rapporter ses sensations maladives à l'hostilité et au mauvais vouloir des honmies. Bien que sa marche soit loin d'être toujours absolument identique, voici com-
ment les choses se passent dans la majorité des cas. Tout d'abord;, le délire est confus. Les malades croient qu'on leur en veut;, et voilà tout. Ils ne savent ni qui, ni pourquoi;, ni comment. On est leur terme habituel.On m'en veut^ on m'insulte, on me fait des misèreS;, on m'électrise;, on m'empoisonne;, on me vioie, on me jette de mauvaises odeurS;, disent-ils. PuiS;, les uns plus rapidement; les autres plus lentement, ils choisissent dans leur vie passée, dans leurs occupations habituelles, dans leur mode d'existence, une particu- Jarité quelconque qui attire leur esprit sur tel ou tel groupe d'individus, ou même sur un seul individu. Ceux-ci, suivant qu'ils auront été plus ou moins frappés, antérieurement, de l'idée de la police, de la franc-maçonnerie,desJésuites, etc., attribuent ce qu'ils appellent leurs ynisèreskldi police, aux francs-maçons, aux Jésuites. D'autres, qui avaient déjà des ennemis, ou simplement des individus dont ils se défiaient, les érigent en auteurs responsables de ce qui leur arrive. Un complot se trame, dans lequel entrent les voisins, les concierges, les parents, les amis, souvent des inconnus ; quelquefois une ville entière est ameutée, et tout ce que voient ou entendent les malades leur semble dirigé contre eux, ils l'interprètent dans le sens de leurs- idées. Voilà le premier pas fait vers Vorganisation du délire. Quant à l'explication des procédés employés par les soi-disant ennemis pour agir, elle est presque toujours la même, au fond. Mis en face de phénomènes étranges et qui échappent pour lui à une interprétation naturelle, le persécuté cherche et trouve pour s'en rendre compte, les solu-
lions les plus étranges. On a fait des trous dans le mur pour lui parler, lui adresser des injures, lui souffler des poudres brûlantes, de mauvaises odeurs, lelectriser ; on a installé, dans les environs et jusque dans sa chambre, des piles électriques, des tuyaux acoustiques, des téléphones à l'aide desquels on l'insulte et on lui procure toutes sortes de sensations désagréables.
Pendant ce temps, les hallucinations se sont multipliées et ont fait des progrès. Les voix sont devenues précises, franchement insultantes ; elles sont entendues non seulement la nuit et par instants, comme au début, mais aussi le jour et presque sans interruption, quelquefois d'une seule oreille (hallucinations unilatérales), le plus souvent des deux; elles disent des mots grossiers, des épithètes injurieuses, des locutions d'argot, des phrases entières, dans lesquelles dominent les accusations, les injures et les menaces. Très souvent à ce moment, et parfois même plus tôt, il se produit un phénomène hallucinatoire curieux, c'est l'écho de la pensée. Le malade entend sa pensée formulée au dedans de soi, avant même'^qu'il l'ait émise ; puis, il croit que d'autres personnes l'entendent également, ce qui lui crée un supplice inimaginable, d'autant que les pensées qu'il désire le plus cacher sont précisément celles qui sont le mieux entendues. Il s'aperçoit qu'on devine sa pensée par ce qu'on y répond sans qu'ill'ait articulée, par ce qu'on lui parle de faits de sa vie passée qu'il est seul à connaître, etc. etc. Ce phénomène, si merveilleux pour lui, il l'explique encore par l'interven-
tion de l'électricité, du téléphone, du phonographe ; quelquefois, il en arrive à s'imaginer que cette voix qu'il entend en lui appartient à une autre personne, et c'est là, je crois, le point de départ habituel, chez certains malades, de ce curieux état pathologique qu'on désigne sous le nom de dédoublement de lapersonnalité.
Gomme l'a justement fait observer Gh. Lasègue, les hallucinations de la vue sont très rares dans le délire de persécution. Le persécuté entend bien ses ennemis, il reconnaît plus ou moins leurs voix, mais il ne les voit généralement pas. Les fausses sensations visuelles, lorsqu'il en existe, sont confuses, rudimentaires et il est exceptionnel que des apparitions se montrent, à moins qu'il ne se joigne à la maladie un autre état pathologique, tel que l'alcoolisme ou l'hystérie.
En revanche, le sens de V odorat^ celui du goût et surtout le sens du tact, ce qu'on appelle la sensibilité générale, interne ou externe, jouent un grand rôle dans le délire. Les malades sentent des odeurs de fumier, de soufre ; ils ont dans la bouche un goût d'arsenic, de cuivre, de phosphore, d'où ils concluent qu'on cherche à empoisonner leur nourriture, ce qui les pousse parfois à la sitiophobie, ou tout au moins à ne manger que de certaines substances et de certains plats. Enfin, ils éprouvent toutes sortes de sensations extraordinaires.On leur provoque des secousses dans tout le corps, des crampes, des coups, des torsions, des brûlures ; on leur arrache l'estomac, le ventre; on leur souffle des gaz dans l'intestin ; on leur introduit
des corps étrangers dans les parties sexuelles, on les viole, on les sodomise, on les masturbe, on leur soutire le sperme, etc., etc. Toutes ces sensations sont variables à rinfmi, et les expressions par lesquelles les aliénés les traduisent aussi typiques qu'impossibles à reproduire.
A ce moment, le malade commence à agir en persécuté. Presque toujours, son premier acte est une plainte. Il s'adresse à l'autorité publique pour faire cesser les persécutions dont il est l'objet, surtout au commissaire de police, au procureur delà République, quelquefois même au ministre de la Justice ou au Président de la République. Il en est qui fatiguent ainsi tous les magistrats, grands et petits, de leurs réclamations. En même temps, ils changent fréquemment de domicile^ pour échapper à leurs persécuteurs et essayer de se soustraire à leur action. Mais ils ont beau se déplacer, se cacher, les persécutions les suivent partout.
Après avoir fait de vains efforts pour obtenir justice et avoir épuisé, pour ainsi dire, toutes les juridictions, les malades songent à se faire justice euxmêmes. A ce moment, ils entrent dans une période nouvelle, dans la période de lutte active, changement que Lasègue a parfaitement défini en disant que de persécutés, ils à^NQuoÀnni persécuteurs.
Le plus grand danger que puisse courir un individu est d'être pris par un persécuté pour l'âme du complot qui l'entoure, pour le personnage contre lequel il doit sevenger; danger d'autant plus grand qu'il est ignoré, et que le malade, en pleine possession de ses
moyens intellectuels, met au service de sa haine une astuce et une' cruauté véritablement machiavéliques. Cette situation n'est pas sans analogie avec la légendaire vendetta corse, mais elle est pire encore. C'est en effet, au moment où il s'y attend le moins et où il est parfaitement paisible et tranquille, qu'un individu se trouve frappé tout à coup par un personnage qu'il ne connaît pas, souvent qu'il n'a jamais vu, et à qui il n'a rien fait. Parfois même, le malade, sans avoir de persécuteur attitré, frappe au hasard le premier venu sous l'influence d'une hallucination de l'ouïe ou d'une impulsion morbide. On ne saurait trop le répéter : avec les épileptiques et peut-être plus encore que les épileptiques, les persécutés sont, de fous les' aliénés, les plus dangereux. La plupart des crimes pathologiques commis au dehors, et presque tous ceux commis dans les asiles par des malades, le sont par les persécutés. Au reste, ce n'est pas seulement à l'homicide qu'ils ont recours ; ils peuvent encore se livrer à l'incendie, à l'empoisonnement, etc. , etc. Quels qu'ils soient, leurs actes morbides revêtent très souvent le caractère impulsif.
Quelle que soit sa façon de réagir, le malade s'enfonce de plus en plus dans son délire qui, ayant pris définitivement corps, se systématise, se cristallise, comme on l'a dit, et à part quelques nuances légères, reste désormais invariable. S'il n'a pas encore créé quelques néologisrnes pour traduire ses conceptions, il y arrive à ce moment, et en vient souvent à jeter dans ses phrases unequantitéplus ou moins grande de mots bizarres, inconnus, par lesquels il exprime son délire
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OU désigne ses persécuteurs. Ce langage pathologique est le signe le plus évident delà chronicité du délire, chez les persécutés, et s'il restait encore quelques chances d'espoir, il faut les perdre en ce moment.
Le caractère des persécutés est habituellement mauvais. Ils sont défiants, ombrageux, froids et durs dans leur accueil, secs et menaçants dans leurs paroles ; ils répondent impoliment aux questions qu'on leur adresse, et souvent, se bornent à prononcer ces phrases absolument caractéristiques : « Je n'ai rien à vous dire; Vous le savez mieux que moi, » qui paraissent trahir l'idée qu'ils ont qu'on communique avec eux d'une manière occulte et que leur pensée est entendue.
Au reste, la plupart des persécutés sont, au plus haut point, des réticents, et s'il en est qui se complaisent à exhaler leurs plaintes et à faire entendre leurs protestations, le plus grand nombre se renferment en eux-mêmes, et ne laissent rien percer au dehors de leurs hallucinations et de leur déhre. Il faut alors une grande habitude et une certaine habileté de tactique pour venir à bout de leur défiance obstinée et pénétrer le mystère de leurs conceptions. Ils présentent au plus haut point cette attitude générale, cette physionomie et ce regard spécial que nous avons décrits aux hallucinés de Vouïe dans le second chapitre de cet ouvrage. Très souvent, on les surprend en conversation muette ou même parlée avec leurs voix, souriant ou se fâchant de ce qu'elles leurs disent, leur répondant, ou se livrant, sous leur influence, à quelque acte subit d'excentricité ou de violence.
FOLIE RELIGIEUSE âl3
C'est surtout en raison de la persistance de ces hallucinations et de l'obéissance passive dans laquelle ils vivent vis-à-vis d'elles, que les persécutés sont sujets à des impulsions subites, et qu'ils sont, par conséquent, essentiellement dangereux.
Au bout d'un temps plus ou moins long, de quelques semaines ou de quelques mois, plus souvent encore de plusieurs années, le malade tend peu à peu à en arriver à ce qui doit être le couronnement de son état pathologique, c'est-à-dire à la transformation de sa personnalité. Cette transformation s'opère de deux façons différentes ; ou brusquement sous l'influence d'une hallucination ou de plusieurs hallucinations qui révèlent tout à coup au malade son origine royale, son titre nobiliaire, son caractère de grand personnage, ou lentement^ par le fait même de la logique du délire qui finit par faire croire au persécuté que, pour qu'on s'acharne ainsi après lui, il faut qu'il soit quelque chose ou quelqu'un. Dans les deux cas, le résultat est le même, c'est une personnalité nouvelle qui entre en scène et dont l'intervention s'annonce par des idées ambitieuses qui commencent à se faire jour au milieu des idées de persécution, jusque là tout à fait exclusives. A ce moment, le malade entre dans la troisième période de son affection.
Délire mystique (folie religieuse)
L'autre forme délirante par laquelle se traduit, avonsnous dit, à la deuxième période, l'état du malade dans la folie partielle, est le délire mystique. Au fond, cet état
est le même, et les mêmes péripéties se déroulent ; l'explication délirante seule a changé. Au lieu d'attribuer les sensations extraordinaires qu'il éprouve à l'intervention humaine, l'aliéné les attribue à l'intervention divine. Toute la différence est là.
Quoi qu'il en soit, préparés par leur naissance, leurs dispositions naturelles, leur éducation, leur profession à l'influence des idées religieuses, certains malades qui, pendant la première période de leur affection ont éprouvé les mêmes phénomènes que ceux qui doivent devenir des persécutés, sont peu à peu conduits à attribuer ces phénomènes à une influence divine ou diabolique. Les foi^ qu'ils entendent leur semblent celles de Dieu ou du démon, les sensations bizarres qu'ils ressentent des épreuves que le ciel leur fait subir ou des tourments que l'Enfer leur envoie. Presque toujours, et c'est là une particularité presque constante dans le délire mystique, les malades présentent des illusions internes afférentes à \di sphère génitale^ qu'ils interprètent les uns et les autres, de façon diverse, mais toujours dans le sens de leur délire. Les hommes croient qu'il s'agit là de tentations charnelles auxquelles Dieu les soumet pour éprouver leur vertu ; les femmes s'imaginent qu'elles ont des rapports secrets soit avec Dieu soit avec le diable, et se disent enceintes de l'un ou de l'autre. De là, des idées délirantes mystiques relatives à la divinité céleste ou à la divinité infernale, idées qui, aux époques où la folie religieuse sévissait avec force et d'une façon épidémique^ avaient donné naissance à toutes ces subdivisions et à toutes ces désignations aujourd'hui surannées : théomanie,