M*'*^ DE SÉVIGNÉ
Au siège de Namur.
Au camp devant Namur, 3 juin 1692.
. . . Un soldat du régiment des fusiliers i^, qui travaillait à la tranchée ^^, y avait posé un gabion '^'^ ; un coup de canon vint, qui emporta son gabion : aussitôt il en alla ^^ poser à la même place un autre, qui fut sur-le-champ i*^ emporté par un autre coup de canon. Le soldat, sans rien dire, en prit un troisième ^^, et l'alla ^^ poser ; un troisième coup de canon
1. sot. 2. mwajs. 3. transporté d'aise. 4, e:je. 5. d'une manière si naturelle. 6. trait de surprise. 7. trop vite. 8. malice, 9. personne de la cour. 10. v. faire à l'imparf. du subj. 11. écrivain français (1626-1696), célèbre par les Lettres qu'elle écrivit à sa fille, la comtesse de Grignan. 12. fantassin armé d'un fusil. 13. excavation longitudinale à ciel ouvert. 14. panier cylindrique sans fond, employé pour établir rapidement des parapets de terre. 15. â n ala. Remarquer la place de en. 16. immédiatement. 17. trwa-zjem. 18. on dirait aujourd'hui : et alla le poser.
emporta ce troisième gabion. Alors le soldat, rebuté ^, se tint en repos ; mais son officier lui commanda de ne point laisser cet endroit ^ sans gabion. Le soldat dit : « J'irai, mais j'y serai tué.» Il y alla, et, en posant son quatrième gabion, eut le bras fracassé ^ d'un coup de canon. Il revint, soutenant son bras pendant * avec l'autre bras, et se contenta de dire à son officier: « Je l'avais bien dit.» Il fallut lui couper le bras, qui ne tenait presque à rien ^. Il soufirit cela sans desserrer^ les dents, et, après l'opération, dit froidement '' : « Je suis donc hors d'état de travailler ; c'est maintenant au roi à me nourrir.»
Racine ^ Lettre à son file.
Sotte vanité ^.
Il y a quelques jours un vaniteux nous accabla i^, pendant deux heures, de lui, de son mérite et de ses talents. Comme il n'y a point de mouvement ^^ perpétuel ^^ en ce monde, il cessa de parler. La conversation nous revint donc, et nous la prîmes ^^. Un homme qui paraissait assez chagrin ^^ commença par se plaindre de l'ennui ^^ répandu dans les conversations : « Quoi ! toujours des sots ^^ qui se peignent eux-mêmes et qui ramènent tout à eux! — Vous avez raison, reprit
1. découragé. Cf. but, bout, bosse ; butte, butter ; rabot, raboter, rebouteur ; debout, boute-en-train, boutade, boutoir, bouture ; bossu, bossoir. 2. â-drwa. 3. brisé en morceaux. Cf. fraction, fracture, fragment. ... 4. qui pendait. 5. litt. , ne rien, nulle chose. 6. le contraire de serrer.' Cf. désosser, désapprouver. ... 7. avec froideur, calme. 8. célèbre poète tragique français {1639-1699), auteur d^Andromaque, de Britannicus, Iphigénie, Phèdre, Esther, Athalie, etc. 9. du L, vanus, vide, futile, frivole. Cf. vain, vanter, vantard. 10. akabla ou aka -bla. 11. mu-vmà. 12. continuel. Cf. centripète, compétent, impétueux, pétulant. ... 13. pri:m. 14, de mauvaise humeur. 15. â-nqi; du L. odium, aversion, dégoût. 16. homme dénué de jugement.
brusquement notre discoureur i, il n'y a qu'à faire comme moi: je ne me loue jamais, j'ai du bien 2, de la naissance^, mes amis disent que j'ai quelque esprit^, mais je ne parle jamais de tout cela ; si j'ai quelques bonnes qualités, celle dont je fais le plus de cas ^, c'est ma modestie '^.»
Montesquieu ''. Lettres persanes ^.
Sang-froid ^ de Charles XII.
Un jour que le roi dictait des lettres pour la Suède ^^ à un secrétaire, une bombe ^^ tomba sur la maison, perça le toit et vint éclater près de la chambre même du roi. La moitié ^^ du plancher ^^ tomba en pièces ; le cabinet ^* où le roi dictait, étant pratiqué en partie dans une grosse muraille ^^, ne souffrit point de l'ébranlement ^^, et, par un bonheur étonnant, nul des éclats 1^ qui sautaient en l'air n'entra dans ce cabinet, dont la porte était ouverte. Au bruit de la bombe et au fracas ^^ de la maison, qui semblait tomber, la plume échappa des mains du secrétaire : « Qu'y a-t-il donc ? lui dit le roi d'un air tranquille ^^ ; pourquoi n'écrivez-vous pas ? » Celui-ci ne put répondre que ces mots : « Eh ! sire, la bombe ! . . . — Eh
L grand parleur, bavard. 2. je possède quelque chose. 3. je suis noble de naissance. 4. de la raison fine, déliée. 5. faire cas, estimer. 6. du L. modestus, modéré, mesuré. Cf. mode, modèle, modelage, modérer, modifier, modique, module, moule. 7. célèbre écrivain français (1689-1755), auteur des Lettres persanes, de V Esprit des Lois, etc. 8. satire politique, religieuse et sociale, publiée par Montesquieu en 1721 sous la forme épistolaire : deux Persans, qui visitent l'Europe, écrivent à leurs amis restés en Perse. 9. présence d'esprit. 10. sqerd. 11. bo:b; projectile creux en forme de boule, plein de poudre et muni d'une mèclie qui le fait éclater. 12. mwatje. 13. assemblage de planches entre deux étages. 14. litt., petite cabine* ou cabane; ici, petite chambre. 15. gro:s my:ra:j. 16. mouvement causé par une secousse. 17. parties de la bombe qui se brisait. 18. bruit qui accompagne une fracture ou rupture. 19. trà -kil.
bien, reprit le roi, qu'a de commun ^ la bombe avec la lettre que je vous dicte'? Continuez.»
Voltaire. Histoire de Charles XII.
Lettre à M. le Comte de Lastic.
Paris, le 20 décembre 1754.
Sans avoir l'honneur, monsieur, d'être connu de vous, j'espère qu'ayant à vous oftrir des excuses ^ et de l'argent, ma lettre ne saurait ^ être mal reçue.
J'apprends que M"^ de Cléry a envoyé de Blois* un panier à une bonne vieille femme ^ nommée M™^ Le Vasseur, et si pauvre qu'elle demeure chez moi ; que ce panier contenait, entre autres choses, un pot de vingt livres de beurre ; que le tout est parvenu, je ne sais comment, dans votre cuisine ; que la bonne vieille, l'ayant appris ^, a eu la simplicité ''' de vous envoyer sa fille, avec la lettre d'avis, vous redemander^ son beurre, ou le prix qu'il a coûté, et qu'après vous être moqué d'elle, selon l'usage, vous et madame votre épouse, vous avez, pour toute réponse, ordonné à vos gens ^ de la chasser.
J'ai tâché ^^ de consoler la bonne femme affligée en lui expliquant les règles du grand ^^ monde et de la grande ^^ éducation; je lui ai prouvé que ce ne serait pas ^^ la peine d'avoir des gens, s'ils ne servaient à chasser le pauvre, quand il vient réclamer son bien ^^ ; et en lui montrant combien justice et humanité sont roturiers ^^, je lui ai fait comprendre à la fin qu'elle est trop honorée qu'un comte ait mangé son
1. quel rapport y a-t-il? 2. eksky:z. 3. pourrait. 4. ville sur la Loire, qui possède un château historique. 5. yn bon vje:j fam, dont la tille, simple servante d'auberge, fut épousée plus tard par Rousseau, 6. 1 e:jâ t apri. 7. naïveté. 8. rdarnuide, réclamer, en montrant la lettre d'avis l'informant de l'envoi. 9. domestiques. 10. je me suis efiForcé. 11. expressions ironiques comme beaucoup d'autres dans cette lettre. 12. ka sa n sre pa. 13. ce qui lui appartient. 14. d'origine populaire, non noble.
beurre. Elle me charge donc, monsieur, de vous témoigner ^ sa reconnaissance de l'honneur que vous lui avez fait, son regret de l'importunité ^ qu'elle vous a causée, et le désir qu'elle aurait que son beurre vous eût paru bon.
Que si ^, par hasard, il vous en a coûté quelque chose pour le port* du paquet à elle adressé, elle offre de vous le rembourser^, comme il est juste. Je n'attends là-dessus que vos ordres pour exécuter ses intentions, et vous supplie d'agréer les sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.
J.-J. Rousseau^.
Le Lever du Soleil '^.
On le voit s'annoncer de loin ^ par les traits de feu qu'il lance au-devant de lui. L'incendie augmente, l'orient ^ paraît tout en flammes : à leur éclat on attend l'astre longtemps avant qu'il ^^ se montre : à chaque instant on croit le voir paraître ; on le voit enfin. Un point brillant part comme un éclair, et remplit aussitôt tout l'espace ; le voile des ténèbres s'efface et tombe i^. L'homme reconnaît son séjour ^^ et le trouve embelli ^^. La verdure a pris durant la nuit une vigueur nouvelle ; le jour naissant qui l'éclairé, les premiers rayons qui la dorent, la montrent couverte d'un brillant réseau ^* de rosée, qui réfléchit ^^ à l'œil la lumière et les
1, faire paraître, exprimer. 2. incommodité. .3. et si. 4. prix payé pour faire porter. 5. litt., remettre dans la bourse. 6. philosophe et écrivain français (17J 2-1778), auteur de la Nouvelle Héloïse, du Contrat Social, d'Emile, et d'autres ouvrages où il prêche avec éloquence le retour à la nature, la liberté, l'égalité. 7. sole:j. 8, Iwê. 9. est, levant. 10. après pour que, sans que, on supprime ne. 11. c.-à-d. il y avait comme un voile sur les choses; ce voile disparaît à mesure que le soleil se lève. 12. la terre. 13. attribut de le, mis pour séjour. 14. objet formé de lignes ou de fils. 15. renvoie.
couleurs. Les oiseaux en chœur se réunissent et saluent de concert^ le' père de la vie 2; en ce moment, pas un seul ne se tait ; leur gazouillement, faible encore, est plus lent et plus doux que dans le reste de la journée ; il se sent de la langueur^ d'un paisible réveil. Le concours^ de tous ces objets porte aux sens^ une impression de fraîcheur qui semble pénétrer jusqu'à l'âme. Il y a là une demi-heure d'enchantement ^ auquel nul homme ne résiste : un spectacle si grand, si beau, si délicieux'^, n'en laisse aucun de sang-froid.
J.-J. Rousseau. Emile, m.
Le savant et le voleur.
L'abbé de Molières était un homme simple^ et pauvre, étranger à tout, hors à ses travaux scientifiques. Il n'avait point de valet ^, et travaillait dans son lit, faute de bois ^^, sa culotte ^^ sur sa tête, par-dessus son bonnet, les deux côtés pendant à droite et à gauche.
Un matin i"^, il entend frapper à sa porte : « Qui va là ? — Ouvrez ^^ ! » Il tire un cordon ^^ et la porte s'ouvre. L'abbé de Molières, ne regardant pas : « Qui êtes-vous 1 — Donnezmoi de l'argent. — De l'argent 1 — Oui, de l'argent. — Ah! j'entends, vous êtes un voleur? — Voleur ou non, il me faut de l'argent. — Vraiment oui, il vous en faut? Eh bien!
1. ensemble. 2. le soleil. 3. assoupissement, abattement. 4. rencontre, réunion. 5. sa: s. 6. litt., action de charmer, d'ensorceler par des opérations magiques. 7. litt. , qui attire ; ici, extrêmement agréable. Délice est du masculin au singulier, où il s'emploie rarement, et du féminin au pluriel : de grandes délices. 8. de goûts modestes. 9. homme attaché à son service. Cf. valetaille; vassal, vasseur. 10. à brûler dans sa cheminée. 11. vêtement d'homme, de la ceinture aux genoux. En descendant jusqu'aux pieds, !& culotte est dey enue le pantalon. 12. œmatê. 13. u:vre. 14. petite corde. Cf. les cordons de la bourse, un cordon de troupes, etc.
cherchez là-dedans.» Il tend le cou, présente un des côtés de la culotte ; le voleur fouille ^. « Eh bien 1 — Il n'y a pas d'argent. — Vraiment non; mais il y a ma clef 2. — Eh bien ! cette clef ? . . . — Cette clef, prenez-la. — Je la tiens. — Allezvous-en à ce secrétaire^, ouvrez.» Le voleur met la clef dans un autre tiroir ^ : « Laissez donc, ne dérangez pas, ce sont mes papiers ; à l'autre tiroir vous trouverez de l'argent. — Le voilà. — Eh bien ! prenez. Fermez donc le tiroir ! » Le voleur s'enfuit ^. « Monsieur le voleur ! fermez donc la porte ! ... Il laisse la porte ouverte ! . . . Quel chien de voleur ! Il faut que je me lève par le froid qu'il fait ! Maudit ^ voleur ! »
L'abbé se lève, va fermer la porte et revient se mettre ^ au travail.
Chamfort ^
La calomnie ^.
« La calomnie, monsieur "? . . . Vous ne savez guère ce que vous dédaignez 1^. J'ai vu les plus honnêtes gens près d'en être accablés^^. Croyez qu'il n'y a pas de plate ^^ méchanceté, pas d'horreur, pas de conte absurde qu'on ne fasse adopter aux oisifs ^^ d'une grande ville, en s'y prenant bien ; et nous avons ici des gens d'une adresse ! . . . D'abord un bruit léger, rasant 1^ le sol comme l'hirondelle avant l'orage,
1. fu: j. 2. kle. Cf. clavecin, clavicule, clavier ; cheville ; conclave, enclave. 3. litt., meuble où l'on garde ses secrets. 4. du v. tirer. 5. s ô «fqi. Cf. fuir, fuite, fuyard ; fugace, fugue ; fougue, fougueux ; centrifuge, fébrifuge, refuge. ... 6. litt., dont on dit du mal. 7. rvjê s met(r8). 8. écrivain spirituel, adversaire de la Révolution (1741-1794). 9. action de répandre des mensonges pour ternir l'honneur de quelqu'un. 10. dedejie. 11. litt. , abattu. Cf. baliste, hyperbole, parabole, problème. ... 12. sotte. 13. o z wa-zif. 14. qui vient à ras, au bord ; qui effleure.
pianissimo, murmure, et file, et sème en courant le trait ^ empoisonné. Telle bouche le recueille et, piano, piano, vous le glisse en l'oreille adroitement. Le mal est fait ; il germe 2, il rampe, il chemine, et, rinforzando, de bouche en bouche, il va le diable^; puis tout à coup, je ne sais comment, vous voyez la calomnie se dresser, siffler, s'enfler*, grandir à vue d'œil. Elle s'élance, étend son vol, tourbillonne^, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et devient, grâce au ciel, un cri général, un crescendo public, un chorus^ universel de haine et de proscription. Qui diable ^ y résisterait 1 »
Beaumarchais ^. Le Barbier de Séville ^.
Un nid de bouvreuil ^^.
Ce nid ressemblait à une conque ^^ de nacre ^2, contenant quatre perles bleues ; une rose pendait au-dessus ^^, tout humide ^* ; le bouvreuil se tenait immobile sur un arbuste ^^ voisin comme une fleur de pourpre ^"^ et d'azur ^'^. Ces objets étaient répétés dans l'eau d'un étang ^^ avec l'ombrage d'un noyer ^^, qui servait de fond à la scène, et derrière lequel on
1. arme de jet à pointe aiguë; ici, propos qui blesse moralement. 2. commence à se développer. 3. va très vite. 4, remarquer l'allitération. 5. turbijon. Cf. turbine, trombe. 6. chœur. 7. interjection, pour : vraiment, réellement. 8. écrivain français (1732-1799), débordant d'esprit et de hardiesse, auteur du Barbier de Séville, du Mariage de Figaro, de curieux Méruoires. 9. pièce en quatre actes (1775), menée avec entrain par le barbier Figaro, qui a un esprit souple, brillant et frondeur. 10. buvrœ:j. il, coquille recourbée. 12. nakr ; substance dure, éclatante, irisée, qu'on trouve dans certaines coquilles. 13. adverbe. Cf. sur, préposition. 14. de rosée. 15. un petit arbre est un arbrisseau : le lilas ; un petit arbrisseau est un arbuste : le rosier. 16. couleur rouge. 17. couleur bleue. 18. etâ ; étendue d'eau peu profonde, située dans l'intérieur des terres. Cf. mare, lac. ... 19. nwaje.
voyait se lever l'aurore ^. Dieu nous donna, dans ce petit tableau, une idée des grâces ^ dont il a paré la nature.
Chateaubriand ^. Génie du Christianisme *.
Le Chant national français.
Rouget de l'Isle, officier du génie ^ en garnison à Strasbourg, composa dans une seule nuit, en avril 1792, les paroles et la musique de l'hymne ^ célèbre qui est devenu notre chant national. Paris étonné'^ entendit un jour les volontaires marseillais^, accourus pour la défense du pays, entonner ce chant sublime, et de là son nom de Marseillaise. La Marseillaise fut la véritable réponse au défi ^ porté contre nous par l'Europe coalisée i^. Les bataillons, poussés à la frontière, ne marchaient plus qu'aux mâles ^^ accents de la Marseillaise. Un général écrivait : « Nous nous sommes battus un contre dix, mais la Marseillaise combattait à nos côtés.» Et un autre : « Envoyez ^^ mille hommes et un exemplaire de la Marseillaise, et je réponds de la victoire. » Semblable à ces drapeaux sacrés suspendus aux voûtes ^^ des temples, qu'on ne sort qu'à certains jours, on garde le chant
1, lumière qui précède le lever du soleil. 2. agréments. 3. illustre écrivain français (1768-1848). On lui doit : le Génie du Christianisme, Atala, René, les Martyrs, etc. La nature et la religion, une imagination puissante, le coloris du style, une certaine recherche — tout ce qui le caractérise en somme — se retrouvent dans ce morceau. 4. Dans cette œuvre, publiée en 1802, Chateaubriand a voulu faire l'apologie du christianisme. 5. art de fortifier, d'attaquer et de défendre des places fortes. 6. est masc. dans : un hymne national ; fém. dans : une hymne sacrée. 7. litt. , ébranlé comme par un coup de tonnerre. 8. marse : je ; originaires de Marseille. 9. du L. Jides, foi ; cf. féal, fiancer, fidèle, fier, confier, défier, méfier, perfide. ... 10. litt., soudés ensemble. 11. virils, énergiques. 12. à-vwa:je. 1.3. du L. voîutus, roulé, courbé. Cf. volute, évolution, révolution ; volte, voltiger, révolte ; enveloppe. . . .
national comme une arme suprême ^ pour les grandes nécessités de la Patrie.
Lamartine^. Œuvres complètes. [Hachette et Cie., édit.]
Le pinceau du Titien^.
J'étais bien jeune, mais je m'en souviens ; c'était à Bologne^. Il y avait eu une entrevue entre le pape et l'empereur; il s'agissait du duché de Florence ou, pour mieux dire, du sort de l'Italie. On avait vu Paul III et Charles-Quint causer ensemble^ sur une terrasse, et, pendant leur entretien, la ville entière se taisait. Au bout d'une heure, tout était décidé; un grand bruit ^ d'hommes et de chevaux avait succédé au silence. On parlait d'un démembrement^ de l'Italie, d'exils^ et de principautés nouvelles.
Mon père travaillait à un grand tableau ^, et il était au haut de l'échelle qui lui servait à peindre, lorsque des hallebardiers ^^, leur pique à la main, ouvrirent la porte et se rangèrent contre le mur.
Un page ^^ entra et cria à haute voix : « César ^^ i » Quelques minutes après, l'empereur parut, roide ^^ dans son pourpoint ^^, et souriant dans sa barbe rousse.
1. litt. , au-dessus de tout. 2. poète et homme politique français (1790-1869), plein de sensibilité, auteur des Méditations poétiques, de Jocelyn, d'un Voyage en Orient, etc. 3. Le Titien (lo tisjê), grand peintre italien du xvi® siècle. 4. ville italienne de la vallée du Pô, capitale d'une principauté au xvi® siècle. 5. â-sâ :bl ; du L. insimul, à la fois, en même temps. Cf. simultané, assembler. 6. brqi. 7. litt., action de séparer les membres. 8. egzil ou egzil. 9. ouvrage de peinture. 10. fantassin porteur d'une longue pique dont la pointe surmonte une hache (hallebarde). 11. jeune noble qui escorte un prince, un grand seigneur, une châtelaine. 12. mis pour : l'empereur ! A Rome, les premiers empereurs portèrent le nom de César. 13. raide. 14, vêtement qui couvrait le buste; litt., habit piqué dans tous les sens [per, complètement).
Mon père, surpris et charmé de cette visite inattendue^, descendait aussi vite qu'il pouvait de son échelle ; il était vieux ; en s'appuyant à la rampe 2, il laissa tomber son pinceau.
Tout le monde restait immobile ; car la présence de l'empereur nous avait changés en statues. Mon père était confus ^ de sa maladresse et de sa lenteur ; mais il craignait, en se hâtant, de se blesser. Charles-Quint fit quelques pas en avant, se courba lentement, et ramassa le pinceau. «Le Titien, dit-il d'une voix claire et impérieuse, le Titien mérite bien d'être servi par César.» Et, avec une majesté^ vraiment sans égale, il rendit le pinceau à mon père, qui mit un genou en terre pour le recevoir.
Alfred de Musset^. Nouvelles.
[Charpentier et Fasquelle, édit.]
Jeanne ^ au pain sec.
Jeanne était au pain sec, dans le cabinet ^ noir, Pour un crime quelconque ; et, manquant au devoir, J'allai voir la coupable en pleine forfaiture ^ Et lui glissai dans l'ombre un pot de confiture Contraire aux lois. Tous ceux sur qui, dans ma cité ^, Repose ^^ le salut de la société,
1. inatâ-dy. 2. balustrade à hauteur d'appui, qui longeait l'échelle. 3. honteux, déconcerté. 4. air de grandeur qui inspire le respect.
5. poète français (1810-1857), auteur de Contes cV Espagne et d^ Italie, des Nuits, etc., dont la grâce et la sensibilitié sont remarquables.
6. 3an ou 3a : n. 7. petite chambre. Cf. cabinet de toilette, cabinet de lecture, homme de cabinet, le cabinet Clemenceau. 8. litt. , action de faire en dehors du devoir ; en pleine forfaiture se rapporte à f allai. 9. litt., réunion de citoyens, ville ; ici, maison, famille. Tous ceux . . . c.-à-d., les grandes personnes. 10. est établi, fondé.
S'indignèrent, et Jeanne a dit d'une voix douce :
« Je ne toucherai plus mon nez avec mon pouce ;
Je ne me ferai plus griffer par le minet ^.»
Mais on s'est récrié ^ : « Cette enfant vous connaît ;
Elle sait à quel point ^ vous êtes faible et lâche.
Elle vous voit toujours rire quand on se fâche.»
Et j'ai dit : « Je n'ai rien à répondre à cela.
J'ai tort. Oui, c'est avec ces indulgences-là
Qu'on a toujours conduit les peuples à leur perte.
Qu'on me mette au pain sec. — Vous le méritez, certe ^ ;
On vous y mettra^.» Jeanne alors, dans son coin noir.
M'a dit tout bas, levant ses yeux si beaux à voir,
Pleins de l'autorité des douces créatures :
« Eh bien ! moi, je t'irai^ porter des confitures.»
ViCTOK Hugo ^ UArt d'être grand-père.
Gilliatt ^ et la pieuvre ^.
La pieuvre est traître. Elle tâche de stupéfier ^^ d'abord sa proie ^^. Elle saisit, puis attend le plus qu'elle peut.
Gilliatt tenait son couteau. Les succions ^^ augmentaient. Il regardait la pieuvre, qui le regardait.
Tout à coup la bête détacha du rocher sa sixième antenne i^, et, la lançant sur Gilliatt, tâcha de lui saisir le bras gauche. En même temps, elle avança vivement la tête. Une seconde de plus, sa bouche-anus ^^ s'appliquait ^^ sur la poitrine de
1. petit chat. 2. fait une exclamation pour protester. 3. à quel degré. 4. certainement. 5. 5 vu z i metra, 6. expression enfantine pour 'j'irai te.' 7. Voir notice, p. 176. 8. siljat. 9. pjœ:vr; mollusque céphalopode, à longs tentacules, qui vit dans les rochers baignés par la mer. 10. rendre inerte. 11. prwa. 12. action de sucer. Cf. suceur, sangsue. 13. tentacule, bras. 14. bouclie qui sert d'anus. 15. se mettait, se fixait.
Gilliatt. Gilliatt, saigné au flanc et les deux bras garrottés i, était mort.
Mais Gilliatt veillait 2. Guetté, il guettait. Il évita l'antenne, et, au moment où la bête allait mordre sa poitrine, son poing armé s'abattit sur la bête. Il y eut deux convulsions 2 en sens inverse, celle de la pieuvre et celle de Gilliatt. Ce fut comme la lutte de deux éclairs. Gilliatt plongea la pointe de son couteau dans la viscosité * plate, et, d'un mouvement giratoire ^ pareil à la torsion ^ d'un coup de fouet, faisant un cercle autour des deux yeux, il arracha la tête comme on arrache une dent.
Ce fut fini. Toute la bête tomba.
Victor Hugo. Les Travailleurs de la Mer.
Les voyageurs ^ et le rocher.
Un homme voyageait dans la montagne, et il arriva en un lieu où un gros rocher ayant roulé ^ sur le chemin le remplissait tout entier, et hors du chemin, il n'y avait point d'autre issue ^, ni à gauche, ni à droite.
Or, cet homme voyant qu'il ne pouvait continuer son voyage à cause du rocher, essaya de le mouvoir ^^ pour se faire un passage, et il se fatigua beaucoup à ce travail, et tous ses efforts furent vains.
Ce que voyant i^, il s'assit plein de tristesse et dit :
« Que sera-ce ^^ de moi lorsque la nuit viendra et me sur-
1. liés étroitement et fortement. 2. était attentif. 3. litt. , action d'arracher avec effort ; ici, mouvement violent. 4. substance molle et gluante. 5. qui se fait en tournoyant. Cf. virer (aller en tournant). 6. litt., action de tordre. 7. vwa-ja5œ:r. 8. e:jâ ru :1e. 9. lieu par où l'on sort. Cf. ancien verbe issir, sortir; issu, réussir, etc. 10. mu-vwa:r. Cf. meus, mouvais, mus, mouvrai, meuve. ... 11. vwajâ. 12. qu'adviendra-t-il.
prendra dans cette solitude, sans nourriture, sans abri, sans aucune défense, à l'heure où les bêtes féroces sortent pour chercher leur proie ^ ! »
Et comme il était absorbé ^ dans cette pensée, un autre voyageur survint^, et celui-ci, ayant fait ce qu'avait fait le premier et s'étant trouvé aussi impuissant à remuer le rocher, s'assit en silence et baissa la tête ^.
Et après celui-ci, il en vint plusieurs autres, et aucun ne put mouvoir le rocher, et leur crainte à tous était grande.
Enfin l'un d'eux dit aux autres : « Mes frères ^ ce qu'aucun de nous n'a pu faire seul, qui sait si nous ne le ferons pas tous ensemble 1 »
Et ils se levèrent, et tous ensemble ils poussèrent le rocher, et le rocher céda % et '^ ils poursuivirent ^ leur route en paix^.
Le voyageur, c'est l'homme ; le voyage, c'est la vie ; le
rocher, ce sont les misères qu'il rencontre à chaque pas sur
sa route.
Lamennais^".
La Bataille de Jemmapes ^i.
Un Belge, vieillard vénérable ^^ du village de Jemmapes, qui, seul de tout le pays, tout le monde étant en fuite, resta
1. prwa. Cf. déprédation. 2, litt,, avalé; ici, occuper fortement. 3. V. survenir; litt., venir au-dessus, surprendre, arriver à l'improviste. 4. image forte et pittoresque. 5. ces inconnus sont devenus des frères dans le danger commun. 6. s'en alla, livra passage. 7. la répétition de et forme comme une mélopée chantante, qui semble être une imitation du style biblique. 8. pursiii-vi:r, continuèrent. 9. image pleine de beauté tranquille et de quiétude. 10. philosophe et théologien français (1782-1854), penseur vigoureux, esprit enthousiaste mais indiscipliné, auteur des Paroles d'un Croyant. 11. ville de Belgique, où les Français remportèrent une victoire sur les Autrichiens en 1792. 12. digne de profond respect.
et vit la bataille, des hauteurs voisines, nous a dit l'ineffaçable ^ impression qu'il a conservée.
Au moment oii nos colonnes ^ se mirent en mouvement, où le brouillard de novembre, commençant à se lever, découvrit^ l'armée française, un grand concert d'instruments se fit entendre, une musique grave, imposante ■*, remplit la vallée, monta aux collines, une harmonie majestueuse semblait marcher devant la France ^. Les musiques de nos brigades ^, partant toutes au même signal, ouvraient la bataille par la Marseillaise ; elles la jouèrent plusieurs fois, et dans les moments d'intervalle, où les rafales " effroyables ^ du bruit des canons faisaient quelque trêve ^, on entendait l'hymne sacré. . . . C'était, comment le méconnaître ^^ 1 c'était l'armée de la Justice, venant rendre au monde ses droits oubliés, la Fraternité elle-même venant délivrer ses ennemis, et, pourri leurs boulets, leur offrant les bienfaits ^^ (^^ la
liberté.
MiCHELET ^^. Histoire de la Révolution française. [Marpon et Flammarion, édit,]
1. qui ne peut être effacé. 2. ligne de troupes profonde et serrée. Cf. colonne dorique, la colonne Vendôme, colonne de mercure, les colonnes d'un journal, Bossuet fut une colonne de l'Eglise. 3. laissa voir. 4. qui impose du respect, qui élève l'âme. 5. Ce passage rappelle l'admirable récit de la tragédie des Perses, où le poète Eschyle représente les Grecs s'avançant dans les eaux de Salamine contre leurs innombrables ennemis. 6. groupe de deux régiments commandé par un général. 7. coups de vent violents. 8. efrwa-ja:bl ou efrwa-ja:bl. 9. suspension de lutte. 10. litt., mal connaître ; ici, ne pas reconnaître. 11. en échange de. 12. Cf. méfait, forfait ; contrefait, parfait, refait, surfait. ... 13. historien et philosophe français (1798-1874), d'une imagination puissante et d'une vive sensibilité, auteur d'une Histoire de France, d'une Histoire de la Révolution Française et d'oeuvres diverses : l'Oiseau, rinsecte, la Mer, la Montagne, etc.
Le paysan de France.
Si nous voulons connaître la pensée intime \ la passion du paysan de France, cela est fort aisé 2. Promenons-nous le dimanche dans la campagne, suivons-le. Il est deux heures : il est endimanché ^, où va-t-il 1 II va voir sa terre.
Il croise ses bras et s'arrête, regarde sérieux, soucieux"*. Il regarde longtemps, très longtemps, et semble s'oublier. A la fin, il s'éloigne à pas lents. A trente pas encore, il s'arrête, se retourne et jette sur sa terre un dernier regard, regard profond et sombre ^ ; mais pour qui sait bien voir, il est tout passionné, ce regard, tout de cœur ^.
Je sentis tout cela, lorsqu'au mois de mai 1844, allant de Nîmes au Puy, je traversai l'Ardèche, cette contrée si âpre ", où l'homme a créé tout, La nature l'avait faite affreuse ; grâce à lui, la voilà charmante. Justement c'était la grande récolte ; à ce beau moment de l'année, on travaillait la soie : le pauvre pays semblait riche ; chaque maison montrait une jeune dévideuse^, qui, tout en piétinant sur la pédale^ du dévidoir, souriait de ses jolies dents blanches et filait de l'or ^^.
Oui, l'homme fait la terre. Songeons ^^ que, des siècles durant, les générations ont mis là la sueur des vivants, les os des morts, leur épargne, leur nourriture. . . . Cette terre, oii l'homme a si longtemps déposé le meilleur de l'homme ^2, c'est une terre humaine, et il l'aime comme une personne.
MiCHELET. Le Peuple. [E. Flammarion, édit.]
1. intérieure et profonde. 2. fo:r e:ze. 3. revêtu d'habits des dimanches. 4. inquiet, plein de soucis. 5. inquiet, chargé de préoccupations. 6. tout ému. 7. pleine d'aspérités, montagneuse et pauvre. 8. jeune fille qui dévide, c. -à-d., qui met en éeheveau ou en peloton de la soie, du fil, etc. 9. levier qu'on manoeuvre avec le^ie^. Cf. bipède, palmipède ; pédestre, pédicure, pédoncule ; pied, empiéter, marchepied, etc. 10. la soie qu'elle filait avait la couleur de l'or. 11. 80:3.3. 12. c. -à-d., la pensée, le travail, l'ordre, la prévoyance.
La légende ^ de saint Julien l'Hospitalier.
Julien s'engagea dans une troupe d'aventuriers ^ qui passaient. Il connut la faim, la soif, la fièvre et la vermine ^. Il s'accoutuma aux fracas des mêlées, à l'aspect des moribonds*. Ses membres se durcirent par le contact des armures, et comme il était très fort, courageux, tempérant, avisé ^, il obtint sans peine le commandement d'une compagnie.
Au début des batailles, il enlevait^ ses soldats d'un grand geste de son épée. Avec une corde à nœuds il grimpait aux murs des citadelles, la nuit, balancé par l'ouragan''', pendant que les flammèches ^ du feu grégeois ^ se collaient à sa cuirasse et que la résine bouillante et le plomb fondu ruisselaient des créneaux ^^. Souvent le heurt ^^ d'une pierre fracassa son bouclier. Des ponts trop chargés d'hommes croulèrent sous lui.
En tournant sa masse d'armes, il se débarrassa de quatorze cavaliers. Il défit en champ clos^^ tous ceux qui se proposèrent. Plus de vingt fois on le crut mort. Grâce â la faveur divine, il en réchappa toujours, car il protégeait les gens d'église, les orphelins, les veuves et principalement les vieillards. Quand il en voyait un ^^ marchant devant lui, il criait pour connaître sa figure comme s'il avait eu peur de le tuer par méprise ^*.
Des esclaves en fuite, des manants ^^ révoltés, toutes sortes
d'intrépides ^^ affluèrent sous son drapeau, et il se composa
une armée.
G. Flaubert^''. [Charpentier et Fasquelle, édit.]
1. récit où l'histoire est modifiée par des traditions. 2. avâ «ty :rje. Cf. advenir, aventure, convenir, circonvenir, devenir, etc. 3. du L. vermis, ver; ici, insectes malpropres, nuisibles. Cf. vermeil, vermicelle, vermifuge, vermoulu. 4. ceux qui sont près de mourir. 5. prudent, circonspect. 6. entraînait. 7. tempête, bourrasque violente. 8. parcelles enflammées. 9. feu employé par les Grecs et qui pouvait brûler sur l'eau. 10. cran, ouverture au sommet d'une tour. 11. choc, 12. terrain fermé (clos) de barrières. 13. un vieillard. 14. erreur. 15. vilains, roturiers. 16. qui ne tremblent pas. 17. romancier réaliste français (1821-1880), auteur de Madame Bovary, Salammbô.
Mort d'un avare.
Le père Grandet, avare invétéré ^ est sur son lit de mort.
Le bonhomme fut enfin, à l'âge de quatre-vingt-deux ans, pris par une paralysie - qui fit de rapides progrès. Son avarice le soutenait instinctivement ; aussi sa mort ne contrasta-t-elle pas avec sa vie. Dès le matin il se faisait rouler entre la cheminée de sa chambre et la porte de son cabinet ^, sans doute plein d'or. Il restait là sans mouvement, mais il regardait tour à tour avec anxiété ceux qui venaient le voir et la porte doublée de fer. Il se faisait rendre compte des moindres* bruits qu'il entendait; et, au grand étonnement du notaire ^, il entendait le bâillement ^ de son chien dans la cour. Il se réveillait de sa stupeur apparente au jour et à l'heure où il fallait recevoir des fermages ''....
Enfin arrivèrent les jours d'agonie^, pendant lesquels la forte charpente du vieillard fut aux prises avec la destruction. Il voulut rester assis au coin de son feu, devant la porte de son cabinet. Il attirait à lui et roulait toutes les couvertures que l'on mettait sur lui, et disait à sa domestique : « Serre ^, serre ça pour qu'on ne me vole pas.» Quand il pouvait ouvrir les yeux, où toute sa vie s'était réfugiée, il les tournait vers le cabinet où gisaient ^^ ses trésors, en disant à sa fille : « Y sont-ils ? y sont-ils 1 » d'un son de voix qui dénotait une sorte de peur panique ^M — «Oui, mon père. — Veille à l'or, mets de l'or devant moi.» Elle lui étendait de l'or
1. fortifié par le temps. 2. litt. , privation ou diminution du mouvement volontaire. 3. petite chambre. Cf. cabane. 4. plus petits. 5. ofi&cier ministériel qui reçoit ou rédige des actes, contrats, etc. , pour les rendre authentiques. 6. action de bâiller, c.-à-d. de respirer en ouvrant convulsivement la bouche. 7. loyers de fermes. 8. dernière lutte contre la mort. 9. placer en lieu sûr, enfermer. 10. v. défectif, gésir, peu usité. Cf. il gît, nous gisons, ils gisent, je gisais, gisant, ci-gît. 11. subite et sans fondement.
202 LECTUKE FKANÇAISE
sur une table, et il demeurait des heures entières, les yeux attachés sur les louis ^, comme un enfant qui, au moment où il commence à voir, contemple stupidement ^ le même objet; et, comme à un enfant, il lui échappait un sourire pénible ^.
«Ça''^ me réchauffe,» disait-il quelquefois, en laissant paraître sur sa figure une expression de béatitude ^.
Lorsque le curé de la paroisse*^ vint l'administrer'', ses yeux, morts en apparence depuis quelques heures, se ranimèrent à la vue de la croix, des chandeliers, du bénitier^ d'argent, qu'il regarda fixement. Lorsque le prêtre lui approcha des lèvres le crucifix en vermeil^, pour lui faire baiser le Christ i^, il fit un épouvantable geste pour le saisir. Ce dernier effort lui coûta la vie. Il appela sa fille qu'il ne voyait pas, quoiqu'elle fût agenouillée ^^ devant lui et qu'elle baignât de ses larmes une main déjà froide.
« Mon père, bénissez-moi. — Aie bien soin de tout ; tu me rendras compte de ça là-bas ^^,» dit-il; et il expira.
H, DE Balzac ^^. Eugénie Grandet.
Au bord de l'Indre i^.
. . . Nous voici au centre de la France, dans un vallon ^^ vert et frais, au bord de l'Indre, au bas d'un coteau ^'^ ombragé de beaux noyers ^^ qui s'appelle la côte d'Urmont, et qui
1. pièce en or de 20 francs. 2. sans intelligence. 3. deux sens : qui exprime de la peine, qui cause de la peine. 4. cela, la vue de l'or. 5. félicité, bonheur parfait. 6. parwas ; territoire sur lequel s'étend la juridiction spirituelle d'un curé. 7. conférer les derniers sacrements. 8. récipient à eau bénite. 9. argent doré. 10. krist. Cf. 5ezrj" kri. Il.a3nu:je; à genoux. 12. dans l'autre monde. 13. écrivain français (1799-1850), très fécond, observateur puissant, auteur des romans : Eugénie Grandet, le Père Goriot, le Lys dans la Vallée, César Birottean, etc. 14. affluent de gauche de la Loire, arrose Châteauroux, Loches. 15. Cf. val, vallon, vallée; aval, avaler, dévaler. 16. litt., petite côte. 17. nwaje ou nwaje.
domine un paysage ^ tout à fait doux à l'œil et à la pensée. Ce sont d'étroites prairies bordées de saules, d'aunes 2, de frênes et de peupliers. Quelques chaumières^ éparses"*; l'Indre, ruisseau profond et silencieux, qui se déroule comme une couleuvre^ endormie dans l'herbe, et que les arbres pressés sur chaque rive ensevelissent ^' mystérieusement sous leur ombre immobile ; de grandes vaches ruminant " d'un air grave ; des poulains ^ bondissant autour de leur mère ; quelque meunier cheminant ^ derrière son sac sur un cheval maigre, et chantant pour adoucir l'ennui du chemin sombre et pierreux ; quelques moulins échelonnés ^^ sur la rivière, avec les nappes de leurs écluses ^^ bouillonnantes et leurs jolis ponts rustiques ... ; quelque vieille filant sa quenouille '^^, accroupie ^^ derrière un buisson, tandis que son troupeau d'oies maraude ^^ à la hâte dans le pré du voisin : voilà les seuls accidents ^^ de ce tableau rustique.
Geoeqe Sand^6.
Le Eusse et le Français.
S'il t'arrive de te battre i'', tu te battras en conscience ^^, parce que c'est ton devoir. Mais, une fois le combat fini, si ton ennemi est blessé, ne vois plus en lui qu'un frère malheureux 1^.
1. étendue de pays. Cf. paysan, païen, paganisme. 2. o:n; du L. alnus. 3. petites maisons couvertes de chaume. 4. répandues çà et là. 5. kulœ:vr. 6. litt, , mettre en sépulture, enterrer; ici, envelopper, cacher. 7. qui ruminent, c. -à-d., remâchent les aliments ramenés de l'estomac dans la bouche. 8. jeune cheval ; au fém., pouliche. 9. marchant sur un chemin. 10. disposés d'échelon en échelon (bâton d'échelle), de distance en distance. 11. clôture avec porte mobile établie sur une rivière ou un canal. 12. petit bâton entouré, vers le haut, de chanvre, de lin, etc., pour filer, 13. assise les jambes repliées.
14. va à la maraude, c. -à-d., dans ce cas, vole l'herbe. Cf. maraud.
15. détails notables. 16. romancière française (1804-1876), a excellé dans des romans champêtres tels que la Mare au Diable, la petite Fadette, François le Champi. 17. combattre. 18. d'une manière consciencieuse ; ici, bravement. 19. malœ • r0.
Vous n'avez pas la même patrie ; mais vous en avez ^ chacun une, et il a fait son devoir envers la sienne comme toi envers la tienne. Vous ne parlez pas la même langue, mais il a des sentiments pareils aux tiens. Il a un pays comme toi, une famille comme toi, et il les regrette. Aie ^ pitié de lui, soigne-le, console-le. Tu mériteras peut-être que, si, toi aussi, tu tombes un jour blessé, il vienne un ennemi qui te soigne et te console. Cela, mon enfant, c'est l'humanité ^.
A ce propos *, je veux te conter une histoire. Il y a un peu plus de vingt ans de cela, nous avons eu une querelle avec les Russes, et nous sommes allés chez eux en Crimée ^ Il y avait eu un combat ; le soir, des blessés se trouvèrent étendus côte à côte*^ sur le champ de bataille "^ ; on n'eut pas le temps de les relever. L'un était un Français, l'autre était un Eusse. Ils souffraient cruellement; ils essayèrent^ de se parler, et, s'ils ne se comprirent pas beaucoup, ils se témoignèrent^ du moins de l'amitié qui adoucit leurs maux ^^.
La nuit vint ; un des deux s'endormit. Le matin, quand il se réveilla, il vit sur lui un manteau qu'il ne connaissait pas ; il chercha son voisin ^^, celui-ci était mort ^^, et, au moment de mourir ^^, avait ôté son manteau et l'avait étendu sur son compagnon ^^ de misère.
Sais-tu quel est celui qui a fait ^^ cela 1 Je le vois dans tes
1. VII z â n ave. 2. e- 3. bonté humaine. 4. à ce sujet, y. presqu'île située au sud de la Russie. La guerre de Crimée eut lieu en 1854-1855. 6. l'un à côté de l'autre. 7. jà d bata:j. 8. ese :je:r ou ese :je:r. 9. temwajierr; firent paraître (par leurs gestes). 10. souffrances. 11. vwazs. 12. citer 4 homonymes de mort. 13. citer 6 synonymes de mourir. 14. com (avec)-t-pagn (pain) -1- on. Expliquer : commensurable, confisquer, collaborer, correspondre, coefRcient ... 15. conjuguer faire au passé défini, au plus-que-parfait au futur antérieur et au subjonctif présent.
yeux, tu as envie ^ que ce soit le Français. Eh bien ! sois
content : c'était le Français.
E. Beksot-.
Noël 3.
À^ Le ciel est noir, la terre est blanche :
Cloches, carillonnez '^ gaîment. Jésus est né ; la Vierge penche Sur lui son visage charmant.
Pas de courtines ^ festonnées ® Pour préserver l'enfant du froid ; Eien que les toiles d'araignées "^ Qui pendent des poutres du toit.
Il tremble sur la paille fraîche, Ce cher petit enfant Jésus, Et, pour l'échauffer dans sa crèche ^, L'âne et le bœuf soufflent dessus ^.
La neige au chaume ^^ coud ses franges ^^ ; Mais sur le toit s'ouvre le ciel, Et, tout en blanc, le chœur des anges Chante aux bergers : « Noël ! Noël ! »
Théophile Gautier ^2. Emaux et Camées. [Fasquelle, édit,]
1. tu désires avec ardeur; litt., vois en, d^ oh convoites, puis désires fortement. 2. moraliste coutemporain (1816-1878). 3. noel. 4. karijone ; sonnez ensemble. 5. rideaux de lit. 6. ornées de festons ; e.-à-d. de broderies en forme de guirlandes. 7. arejie. 8. litt., mangeoire pour bestiaux. 9. dasy. 10. c'' circonstanciel de coud. 11. litt., tissu d'où pendent des filets. 12, poète et prosateur français (1811-1872), auteur d'Émaux et Camées, recueil de poésies, etde romans dont le plus célèbre est le Capitaine Fracasse.
La vendange à Bar-sur-Seine ^.
On vendange -. Une côte caillouteuse ^ montant dans le ciel implacablement* bleu, toute grise et toute violette: d'un gris de perle dans la lumière, d'un violet de fleur de bruyère ^ dans l'ombre. Elle monte, la petite côte, hérissée d'échalas ^ flambants '^, comme des piques au soleil, et au bas desquels, sous l'abri de quelques feuilles recroquevillées ^ et écarlates, des grappillons ^ brillent comme des perles noires.
Sur le petit sentier serpentant par la côte, et derrière les caprices ^^ de la haie, l'écho retentissant des sabots d'une vendangeuse, dont la chemise blanche éclate ^^, de temps en temps, à travers les trous de la haie, et que l'on voit, d'une main, abaissant son chapeau de paille sur les yeux. Partout, montant et descendant, des hommes qui portent la hotte ^2, la tête inclinée en avant, les bras ballants ^^, et partout, çà et là,dans le vignoble, et tout là-bas, où ils ne sont que des points rouges, des points bleus, des reins ^* baissés de femme, que relèvent en plis puissants ^^ les courts cotillons ^^. Tout bruit 1'^, chantonne et rit. Et la parole, et l'attaque, et la riposte ^^ soudaine, par des voix comme grisées ^^, et que semble applaudir, à la cantonade ^^, la batterie sonnant creux des marteaux sur les futailles 21 vides. . . .
E. et J. DE GoiscouPwt22, Journal. [Charpentier, édit.]
1. en Champagne. 2. vâ-dâ:5, c.-à-d. on récolte le raisin. S. kajut0:z. 4. litt., d'une manière qu'on ne peut apaiser; ici, tout à fait. 5. bryj£:r. 6. ejala, c,-à-d. de pieux plantés en terre afin de soutenir la vigne. 7. brillants. 8. repliés. 9. petites grappes. 10. les sinuosités capricieuses. 11. apparaît brillante. 12. panier en osier, aplati d'un côté, fixé au dos à l'aide de bretelles et qui sert à transporter divers objets. 13. qui pendent, se balancent. 14. rs, 15. très accentués. 16. jupons. Cf. cotte, et l'anglais coa^. 17. v. bruire. 18. réponse vive pour repousser une raillerie. 19. ivres. 20. dans la coulisse, en arrière. 21. fyta:j. 22. Edmond de Concourt (1822-1896) et Jules de Concourt (1830-1870), romanciers réalistes français, auteurs de Renée Mauperin, Gtrminie Lacerteux, etc.
Qu'est-ce qu'une nation ?
Une nation est l'aboutissant^ d'un long passé d'efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres '^ est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont fait ce que nous sommes. Un passé héroïque^, des grands hommes, de la gloire, j'entends la véritable, voilà le capital ^ social sur lequel on assied une idée nationale.
Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent, avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. On aime en proportion des sacrifices qu'on a consentis, des maux qu'on a soufferts ; on aime la maison qu'on a bâtie et qu'on transmet.
Le chant Spartiate ^ : « Nous sommes ce que vous fûtes,
nous serons ce que vous êtes », est, dans sa simplicité, l'hymne
abrégé de la patrie.
E. Renan ". Discours et Conférences.
[Calmaun-Lévy, édit,]
L'Automne ^.
Connaissez-vous l'automne, l'automne en pleins champs, avec ses bourrasques ^, ses longs soupirs, ses feuilles jaunies qui tourbillonnent au loin, ses sentiers détrempés, ses beaux couchers de soleil, pâles comme le sourire d'un malade, ses flaques ^ d'eau dans les chemins ? . . . Connaissez-vous tout cela ?
Si vous avez vu toutes ces choses, vous n'y êtes certes pas restés indifférents : on les déteste ou on les aime follement.
i. résultat. Cf. bout, aboutir, etc. 2. â-se:tr. 3. e«roik. 4. chose essentielle. 5. sparsjat. 6. philologue et historien français (1823- 1892), auteur de remarquables Études sur les origines du christianisme. 7. o-ton ou oton. 8. vent impétueux et de peu de durée. 9. petites mares.
208 LECTUEE FEANÇAISE
Je suis au nombre de ceux qui les aiment et je donnerais deux étés pour un automne. J'adore les grandes flambées ^ ; j'aime à me réfugier dans le fond de la cheminée, ayant mon chien entre mes guêtres ^ humides. J'aime à regarder les hautes flammes qui lèchent la vieille ferraille aux dents pointues ^ et illuminent les noires profondeurs. On entend le vent sifller dans la grange ^, la grande porte craquer, le chien tirer sur sa chaîne en hurlant, les croassements lugubres^ d'une bande de corbeaux qui luttent contre la tempête. La pluie bat les petites vitres; en allongeant ses jambes vers le feu on songe à ceux qui sont dehors. On songe aux marins, au vieux docteur conduisant son petit cabriolet ^, dont la capote se dandine '^, tandis que les roues enfoncent dans l'ornière^ et que Cocotte hennit contre le vent. On pense aux deux gendarmes dont le tricorne^ ruisselle, on les voit morfondus i^, trempés, courbés en deux et cheminant dans le sentier des vignes, assis sur leur monture que recouvre le grand manteau bleu. On songe au chasseur attardé courant dans la bruyère, poursuivi par l'ouragan, comme le criminel par le châtiment ^\ sifîlant son chien, la pauvre bête, qui barbote ^- dans les marais.
Infortuné docteur, infortunés gendarmes, infortuné chasseur. . . .
Tout à coup la porte s'ouvre, et Bébé s'élance en s'écriant : «Petit père, le dîner est servi.» — « Qu'est-ce qu'il y a pour
1. feu clair de menu bois. 2. pièces d'étoffe ou de cuir qui enveloppent les jambes et le dessus de la chaussure. 3. la crémaillère. 4. bâtiment où l'on serre les céréales en gerbes. Cf. grain. 5. qui donne envie de pleurer. 6. voiture légère à deux roues. Cf. cabrer, cabriole, caprice, chèvre, etc. 7. se balance gauchement. 8. trace profonde, que les roues des voitures laissent dans les chemins. 9. chapeau à trois cornes. 10. pénétrés de froid. 11. allusion à la fameuse toile du peintre Prudhon, la Justice et la Vengeance poursuivant le Crime (Louvre). 12. marche dans une eau bourbeuse.
dîner ? » La nappe était blanche, comme la neige en décembre, les couverts étincelaient sous la lampe, la fumée du potage s'engouffrait^ sous l'abat-jour et voilait la flamme en répandant une bonne odeur de choux.
Pauvre docteur ! Pauvres gendarmes !
Les portes étaient bien closes, les rideaux soigneusement tirés. Bébé se hissait^ sur sa grande chaise et tendait le cou pour qu'on lui nouât sa serviette, tout en criant, les mains en l'air :
« La bonne soupe aux choux ! »
G. Droz^. Monsieur, Madame et Bébé. [OllendorfF, ëdit.]
A mes Parents.
Oh ! mon père et ma mère ! oh 1 mes chers disparus *, qui avez si modestement vécu dans cette petite maison ^, c'est à vous que je dois tout ! Tes enthousiasmes ^\ ma vaillante '' mère, tu les as fait passer en moi. Si j'ai toujours associé la grandeur de la science à la grandeur de la patrie, c'est que j'étais imprégné ^ des sentiments que tu m'avais inspirés. Et toi, mon cher père, dont la vie fut aussi rude que ton rude métier ^, tu m'as montré ce que peut faire la patience dans les longs efforts. C'est à toi que je dois la ténacité ^^ dans le travail quotidien ^^ Non seulement tu avais les qualités persévérantes qui font les vies utiles, mais tu avais aussi l'o-dmiration des ^^ grands hommes et des grandes choses.
1. litt., se perdre dans un goufifre ; ici, entrait, s'amassait. 2. se haussait. 3. romancier français (1832-1895), auteur de pages charmantes, pleines de naturel, de fine observation et d'émotion sincère. 4. Cf. paraître, apparaître, comparaître, disparaître. 5. à Dôle (do:l), dans le Jura, 6. espèce d'inspiration divine. 7. qui a de la force, du courage. 8. ê'pre pe ; litt., fécondé. 9. le père de Pasteur était tanneur. 10. qualité qui consiste à tenir fortement. 11. kotidjÊ ; de chaque jour. 12. de l'admiration pour.
Regarder en haut \ apprendre au delà 2, chercher à s'élever toujours : voilà ce que tu m'as^enseigné. . . .
Soyez bénis l'un et l'autre, mes chers parents, pour ce que vous avez été, et laissez-moi vous reporter ^ l'hommage^ fait aujourd'hui à cette maison ^.
Pasteur ^ Vallery-Radot. Vie de Pasteur. [Hachette et C*^, édit.]
Les semailles '^ en Beauce \
Jean, ce matin-là, un semoir^ de toile bleue noué sur le ventre, en tenait la poche ouverte de la main gauche, et de la droite, tous les trois pas, il y prenait une poignée de blé que d'un geste, à la volée ^^, il jetait. Ses gros souliers trouaient et emportaient la terre grasse, dans le balancement cadencé de son corps ; tandis que, à chaque jet i^, au milieu de la semence blonde toujours volante, on voyait luire les deux galons rouges d'une veste d'ordonnance ^^, qu'il achevait d'user. Seul, en avant, il marchait, l'air grandi ^^; et, derrière, pour enfouir ^^ le grain, une herse roulait lentement, attelée de deux chevaux, qu'un charretier ^^ poussait à longs coups de fouet réguliers, claquant au-dessus de leurs oreilles.
. . . De toutes parts, on semait : il y avait un autre semeur à gauche, à trois cents mètres, un autre plus loin, vers
1. au-dessus de la vie matérielle. 2. de ce qu'il faut pour vivre. 3. litt., porter de nouveau. Distinguez reporter, journaliste, qui se pr. r(8)porte:r. 4. devoir de respect, de vénération. 5. la maison de Pasteur, achetée par souscription nationale, est devenue un monument d'admiration française. 6. un des plus grands chimistes du monde entier (1822-1895), connu par ses travaux sur les fermentations, sur les maladies des vers à soie, sur la guérison de la rage, des autres maladies contagieuses, etc. 7. s(8)ma:j. 8. bo:s; plaine de Chartres, fertile en blé. 9. smwa:r. 10. en l'air. 11. poignée jetée. 12, réglementaire de caporal ou de brigadier. 13. paraissant plus grand qu'il ne l'était en réalité. 14. mettre, enfoncer en terre. 15. Jartje.
la droite; et d'autres encore s'enfonçaient ^ en face, dans la perspective fuyante des terrains plats. C'étaient de petites silhouettes'-^ noires, de simples traits de plus en plus minces, qui se perdaient à des lieues. Mais tous avaient le geste, l'envolée ^ de la semence, que l'on devinait comme une onde de vie autour d'eux. La plaine en prenait un frisson, jusque dans les lointains^ noyés '5, où les semeurs épars^ ne se voyaient plus.
E. Zola". La lierre. [G. Charpentier, édit.]
En Normandie.
Depuis un mois^, le large soleil jette aux champs sa flamme cuisante. La vie radieuse ^ éclôt ^^ sous cette averse ^^ de feu ; la terre est verte à perte de vue. Jusqu'aux bords de l'horizon, le ciel est bleu. Les fermes normandes semées par la plaine semblent, de loin, de petits bois, enfermées dans leur ceinture de hêtres élancés. De près, quand on ouvre la barrière vermoulue i^, on croit voir un jardin géant, car tous les antiques pommiers, osseux ^^ comme les paysans, sont en fleurs. Les vieux troncs noirs, crochus, tordus, alignés par la cour^*, étalent, sous le ciel, leurs dômes ^^ éclatants, blancs et roses. Le doux parfum de leur épanouissement se mêle
1. allaient au fond. 2. profil. 3. ici, action de faire voler. 4. parties éloignées. 5. enveloppés de brume matinale. 6. disséminés, répandus çà et là. 7. romancier français (1840-1902), chef de l'école naturaliste, auteur de la série des Bougon- M acquart, dont les œuvres puissantes mettent en relief les principaux aspects de la vie sociale : les champs, la mine, le magasin, la grève, la misère, l'alcoolisme, etc. 8. on est en mai. 9. qui rayonne. 10. é (ex) + clore (fermer) ; s'ouvre. Cf. clore, clos, clôture, cloison ; conclure, exclure, inclure, reclus, réclusion. 11. a (ad) + verse {versaré)', ce qui verse, tourne, se répand vers. La locution adverbiale: à verse — en versant. Cf. anniversaire, bouleverser, conversation, versant, versatile. 12. litt., moulu (v. moudre) par les vers. 13. litt., dont les os sont gros et saillants. 14. espace clos planté de pommiers, ea Normandie, 15. voûtes.
aux grasses senteurs des étables^ ouvertes et aux vapeurs du fumier qui fermente, couvert de poules.
Guy de Maupassant^ Œuvres complètes. [P. OllendorflF, édit.]
Paysage breton.
C'est de bon matin ^, aux premiers jours de mai ; cependant la pluie tombe, fine et grise, comme une pluie d'hiver. Clopin-clopant *, par la route tortueuse, montant les pentes raides, descendant dans les bas-fonds humides, nous roulons ^ au milieu des bois et des rochers. Les hauteurs sont couvertes de sapins noirs. Dans les lieux bas, ce sont de grands chênes ou des hêtres, dont les feuilles toutes neuves, toutes mouillées, sont d'un vert tendre. Le long du chemin, il y a des tapis de marguerites et de fleurs bretonnes : les premiers silènes roses et les premières digitales ^.
Au détour d'un rocher, la pluie cesse comme le vent, et du même coup tout change d'aspect. Nous découvrons à perte de vue un grand pays plat, lande ^ aride ^, nue comme un désert : le vieux pays de Léon ^, au fond duquel, tout là-bas, le Creizker ^^ dresse sa flèche de granit.
Il y a du charme par tout ce pays triste. .. . .
Les ajoncs sont en fleurs, et toute la plaine est d'une couleur d'or. Par places, il y a des zones roses, qui sont des
L lieux destinés au logement des bestiaux. 2. romancier français» d'origine normande (1850-1893), profondément réaliste, auteur de Btl-Ami, Fort comme la mort, Une vie, Pierre et Jean, etc., et de remarquables nouvelles. 3. le matin, de bonne heure. 4. en clopinant, en marchant avec peine ; ici, en cahotant. 5. en diligence. 6. du L. digitus, doigt ; fleurs qui ont en général la forme d'un doigt. Cf. digitigrade, prestidigitateur, dé. 7. de l'allemand land, pays ; grande étendue de terre inculte et stérile. 8. sec, stérile. 9. ancien pays de Bretagne, autour de Landerneau. 10. « le clocher de Creizker, le géant des clochers bretons » se dresse à Saint-Pol-de-Léon.
bruyères. Un voile de vapeurs gris perle, d'une teinte très douce, d'une teinte septentrionale \ couvre le ciel tout d'une pièce 2, et dans la monotonie de ce pays jaune et rose, tout au bout de l'horizon profond, rien que ces points saillants ^ : la silhouette de Saint-Pol et des trois clochers noirs ^.
P. LoTi^. Mon frère Yves. [Calmann-Lévy, édit.]
L'adoption du petit chat.
« Devinez, tuteur ^, ce que j'apporte dans mon mouchoir ?
— Il y a toute apparence '^ que ce sont des fleurs, Jeanne.
— Oh ! non, ce ne sont pas des fleurs. Regardez.»
Je regarde et je vois une petite tête grise qui sort du mouchoir. C'est celle d'un petit chat gris. Le mouchoir s'ouvre : l'animal saute sur le tapis, se secoue, redresse une oreille, puis l'autre, et examine prudemment ^ le lieu et les personnes.
Le panier au bras, Thérèse ^ arrive, hors d'haleine. Son défaut n'est pas de dissimuler ^^ ; elle reproche véhémentement ^^ à mademoiselle d'apporter à la maison un chat qu'elle ne connaît pas.
Jeanne, pour se justifier, raconte l'aventure ^2. Passant avec Thérèse devant la boutique d'un pharmacien, elle voit un apprenti qui envoie d'un grand coup de pied un petit chat dans la rue. Le chat, surpris et incommodé ^^, se
1. ordinaire dans les pays du nord. 2. en une seule masse. L'expression contraire est : pièce à pièce. 3. sa : jâ ; qui s'avancent, sortent en dehors. 4. de « l'antique église des évêques de Léon».
5. Pierre Loti, pseudonyme de Julien Viaud, officier de marine, né en 1850, a écrit en impressionniste original et vibrant Mon frère Yves, Pêcheurs d'Islande, Madame Chrysanthème, Ramunlcho, etc.
6. protecteur légal d'un mineur. 7. vraisemblance, probabilité. 8. prydamâ. 9. la gouvernante de Jeanne. 10. cacher (ses sentiments). 11. avec impétuosité. 12. événement, fait inopiné. 13. mal à l'aise ; expression ironique.
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demande s'il restera dans la rue malgré les passants qui le bousculent 1 et l'effraient ou s'il rentrera dans la boutique au risque d'en sortir de nouveau au bout d'un soulier 2. Jeanne estimée que sa position est critique^ et comprend qu'il hésite. 11 a l'air stupide ; elle pense que c'est l'indécision qui lui donne cet air*. Elle le prend dans ses bras. Et n'étant à son aise ni dehors ni dedans, il consent à rester en l'air. Tandis qu'elle achève de le rassurer par des caresses, elle dit à l'apprenti pharmacien :
« Si cette bête vous déplait, il ne faut pas la battre ; il faut me la donner.
— Prenez-la, répond le potard ^
— Voilà! ...» ajoute Jeanne en matière de conclusion.
Et elle se fait une voix ilûtée^ pour promettre au minet '^
toutes sortes de douceurs.
Anatole France^. Le Crime de Sylvestre Bonnard. [Calmann-Lévy, édit.]