MALADIES DE L’OREILLE INT. ET DU NERF AGOUST
L’examen de l’oreille révèle quelquefois un peu de rougeur du pavillon, du conduit auditif osseux et du pôle supérieur de la membrane du tympan ; mais ces phénomènes existent aussi dans l’inflammation de la caisse, sans qu’il y ait complication du côté du labyrinthe, et manquent souvent alors que l’hyperémie labyrinthique est évidente.
La surdité, en général peu prononcée, n’est que passagère, ce qui permet de distinguer cet état pathologique de la maladie de Ménière. Lorsque la congestion labyrinthique est accompagnée d’une affection de la caisse du tympan, la diminution de l’ouïe est plus marquée. La perception crânienne est notablement affaiblie ou complètement abolie, et ne revient que peu à peu alors même que la maladie de la caisse est guérie.
Lorsque l’hypérémie labyrinthique est sous la dépendance d’une congestion cérébrale, le malade a la face rouge, le front chaud; il se plaint de céphalalgie.
Chaque fois qu’une surdité et des bourdonnements survenus dans le cours d’une maladie infectieuse disparaissent pendant la convalescence, il est permis d’admettre qu’il a existé une hypérémie avec infiltration séreuse et un exsudât cellulaire résorbé plus tard.
Traitement. — L’hypérémie labyrinthique sera combattue par une application de sangsues à l’apophyse mastoïde et par les purgatifs. On prescrira en même temps le bromure de potassium, 2 à 4 grammes par jour, ou le bromhydrate de quinine 0 gr ,40 à 0 gr ,60 ou encore l’ergo tin e0 gr ,50 à l gr par jour. On opérera une révulsion à l’apophyse mastoïde au moyen de sinapismes, de mouches de Milan ou de pointes de feu, si cet état
358 MANUEL PRATIQUE DES MALADIES DE L’OREILLE, pathologique se prolonge. Le malade sera soumis à un régime sévère ; il devra s’abstenir de liqueurs alcooliques et fermentées, éviter les repas trop copieux, les travaux intellectuels, les veilles prolongées, régulariser ses gardes-robes, et se promener fréquemment au grand air, surtout après les repas.
L’électrisation du grand sympathique dans la région cervicale est indiquée lorsqu’on soupçonne une paralysie vaso-motrice.
§ VI. — Maladie de Ménière.
P. Ménière a le premier décrit (Gazette des hôpitaux, 1861) une maladie de l’oreille interne caractérisée anatomiquement par un exsudât hémorrhagique ou séro-sanguinolent dans le labyrinthe, et donnant lieu à un ensemble de symptômes analogues à ceux qu’on observe dans la congestion cérébrale apoplectiforme. Cette affection a été,depuis, l’objet d’un grand nombre de travaux dus à Knapp, Charcot, Longhi, Voury, Lausanna, Ladreit de la Charrière, etc., etc.
Symptômes. — La maladie de Ménière débute le plus souvent d’une façon brusque, sans fièvre, soit chez un sujet bien portant, soit chez un sujet atteint déjà d’une affection de l’oreille ou de quelqu’autre maladie; elle se manifeste par des étourdissements, des vertiges, des tintements d’oreille, de la surdité, des nausées, des vomissements ; le malade tombe sur le sol comme une masse inerte, sa face est pâle, couverte de sueurs froides, mais il perd rarement connaissance. Lorsqu on le relève il se sent fatigué, et a des vertiges tellement
MALADIES DE L’OREILLE INT. ET DU NERF ACOUST. 359 violents qu’il ne peut ni marcher, ni se tenir debout ; il aune tendance involontaire à tourner du côté affecté, très rarement du côté sain (Knapp) ; étendu sur le dos, il se figure tantôt qu’il fait la culbute, tantôt qu’il subit un mouvement alternatif d’élévation et d’abaissement. Ces phénomènes ne sont accompagnés ni de contractions musculaires ni de paralysies; une seule fois Ménière a observé une contracture spasmodique des muscles de la face, avec hémiplégie incomplète du côté de l’oreille lésée, et Jackson des oscillations des yeux (nystagmus).
J’ai constaté plusieurs fois des troubles variés de la vision; un de mes malades avait perdu la notion de la direction des objets ; il voyait dans un plan horizontal ce qui était vertical, et vice versa. Il était absolument incapable d’écrire dans les premiers jours de la maladie, et pendant six mois son écriture était tremblée comme celle d’un vieillard. Ce dernier phénomène avait été observé déjà par Guy et Politzer.
Marche et durée. — Les différents symptômes que nous venons de passer en revue n’ont pas tous une égale durée. Les nausées et les vomissements se prolongent pendant quelques heures oü pendant quelques jours, mais ne dépassent guères une semaine. Le vertige et les troubles d’équilibre durent plus longtemps; rarement continus, ils reviennent avec la plus grande facilité, sous l’influence de certains mouvements de la tête, ou à la suite d’une émotion morale un peu vive. Les bourdonnements et la dysécée persistent le plus souvent et s’aggravent de jour en jour. La perte de l’ouïe localisée d’un seul ou des deux côtés n’existe quel-
360 MANUEL PRATIQUE DES MALADIES DE L’OREILLE, quefois que pour certains groupes de sons (Knapp, Moos).
Les bruits subjectifs diminuent dans certains cas ou disparaissent complètement à mesure que la surdité augmente, mais ils peuvent, se reproduire avec tous les autres symptômes, alors même que la surdité est absolue. J’ai vu revenir tout le syndrôme de la maladie de Ménière chez un syphilitique frappé de cophose à la suite d’un premier accès, et qui, pendant quatre ans, n’avait plus éprouvé de vertiges ni entendu de bourdonnements.
Il est rare qu’un malade n’ait qu’un seul accès ; un peu plus tôt, un peu plus tard, sous l’influence de causes insaisissables, tous les acidents reparaissent avec plus ou moins de violence, et sont suivis, dans quelques cas, de troubles gastriques et d’une constipation opiniâtre.
Diagnostic. — Les vertiges, la perte de l’équilibre, les nausées, les vomissements et les troubles auditifs ne sont pas des symptômes pathognonomiques de la maladie de Ménière ; ils ne suffisent pas pour faire admettre la présence d’un exsudât dans le labyrinthe. Plusieurs maladies de l’oreille externe et de l’oreille moyenne peuvent provoquer des phénomènes semblables en modifiant la pression intra-labyrinthique, sans qu’il y ait aucune lésion de l’oreille interne. J’ai vu maintes fois tous ces symptômes inquiétants disparaître instantanément à la suite d’un cathétérisme des trompes d’Eustache, ou de l’ablation d’un polype fixé sur l’étrier, et, dans les cas de sclérose de l’oreille moyenne, après une perforation de la membrane du tympan. Il faut donc, avant de se prononcer, explorer attentive-
MALADIES DE L’OREILLE INT. ET DU NERF ACOUST. 361 ment l’oreille et s’assurer s’il n’existe pas d’altération dans les parties accessibles de cet organe.
Lorsque le malade perd connaissance et tombe, on peut penser à une affection des centres nerveux, mais la congestion apoplectiformeest généralement précédée et suivie d’une paresse intellectuelle qui n’existe point dans la maladie de Ménière. Dans la congestion cérébrale les bourdonnements sont de courte durée; la surdité, si elle existe, est peu prononcée et tout a fait passagère, tandis que dans l’affection labyrinthique les bourdonnements, violents, durent très longtemps, si ce n’est toujours; la surdité presque absolue est persistante.
Dans le vertige stomacal, dont les symptômes ont une grande analogie avec la maladie de Ménière, on constate des troubles digestifs. Les accidents vertigineux n’arrivent qu’à jeun, se calment immédiatement après l’ingestion d’un aliment et guérissent par le traitement de la dyspepsie ; les bourdonnements qui les accompagnent sont de courte durée, et l’ouïe est conservée.
: Etiologie. — Primitive ou secondaire, la maladie de Ménière se développe sous l’influence du froid, d’une insolation (j’en ai observé deux cas), d’un accouchement (Knapp), de la syphilis, de l’arthritisme (Toynbee). d’une maladie infectieuse, des affections du cœur et des reins, d’une otite moyenne simple ou purulente, d’une contusion violente du crâne avec fissure du rocher (Moos), d’une carie étendue de cet os (Knapp).
Anatomie pathologique. — Ménière, en examinant les rochers d’une jeune femme morte dans le service de Chomel, après avoir présenté tous les symptômes de la maladie qui porte son nom, a découvert dans les Lévi. 21
canaux demi-circulaires une lymphe plastique rougeâtre remplaçant le liquide de Cotugno. Gruber a constaté dans un cas une hypérémie du labyrinthe membraneux épaissi et un épanchement sanguinolent très abondant. Les labyrinthes de deux malades atteints de fracture du rocher ont été trouvés remplis de sang par Voltolini et Politzer.
Pronostic. —La maladie de Ménière compromet gravement la fonction auditive. L’ouïe, toujours très notablement diminuée, est souvent complètement abolie, soit après la première attaque, soit après plusieurs attaques successives. Le retour fréquent des accès vertigineux et la persistance des bourdonnements affectent vivement les malades, les portent à l’hypocondrie et quelquefois au suicide.
Traitement. — Au début des accidents il faut faire une émission sanguine à l’apophyse mastoïde, appliquer des compresses d’eau glacée sur la tête et des sinapismes aux jambes. Le malade prendra un purgatif (calomel et jalap) après la cessation des vomissements, que la position horizontale suffit d’ordinaire à faire disparaître.
Pour favoriser la résorption de l’exsudât, on fera pendant plusieurs jours de suite une injection hypodermique de nitrate de pilocarpine, (1 à 2 centigrammes). Un peu plus tard, on donnera de l’iodure de potassium, 0 gr ,50 centigrammes, deux fois par jour. On peut également injecter une solution du même sel dans la caisse du tympan.
Iodure de potassium. l ,r ,00
Teinture d’iode. 08 r ,25
Glycérine. 30 !r ,00