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BOURDONNEMENTS D’OREILLES, SENSATIONS SONORES SUBJECTIVES

On désigne sous le nom de bourdonnements d’oreilles, de tintements ou de sensations sonores subjectives, des bruits ou des sons perçus par les malades, en l’absence de toute source sonore extérieure appréciable.

De ces bruits, les uns se produisent en réalité dans l’intérieur de l’oreille moyenne ou dans son voisinage : ce sont les bruits internes ou entotiques. Les autres sont dus à une irritation du nerf acoustique, et résultent, tantôt d’une modification de l’appareil de transmission, tantôt d’une lésion ou d’un trouble fonctionnel de l’appareil nerveux lui-même : ce sont les bourdonnements proprement dits.

Les bruits internes se manifestent souvent sous forme de battements isochrones au pouls; ils sont dus, alors, au retentissement des pulsations des artères voisines de l’oreille moyenne, et notamment de la carotide interne. Ces pulsations, imperceptibles pour une oreille saine, sont nettement entendues chaque fois que, sous l’influence d’une modification de l’appareil conducteur, il y a un renforcement des sons transmis par les os du crâne.

Dans les affections du cœur, dans les anévrysmes des

artères du crâne, du cerveau, ou du cou, les malades entendent un souffle rythmé, qui est particulièrement net lorsque l’oreille moyenne est malade et l’oreille interne intacte.

Les sensations acoustiques dont se plaignent les personnes atteintes d’anémie ou de chlorose sont considérées par Bondet, de Lyon (Journal de physiologie janvier 1862), comme le résultat de la propagation du bruit de diable dans la jugulaire interne jusqu’à son extrémité supérieure, à la fosse jugulaire.

Les craquements, fréquents chez les malades atteints de sclérose de l’oreille moyenne et principalement chez les femmes nerveuses, sont dus à une contraction spasmodique du muscle interne du marteau d’après Muller, à l’écartement brusque des parois de la trompe sous l’influence de la contraction du muscle tenseur du voile du palais d’après Politzer et Bœck. Ces craquements, de courte durée, peuvent être perçus par le médecin en même temps que par le malade. Certains individus les produisent à volonté. Leudet, qui les appelle bruits objectifs, les a observés chez un homme affecté de tic douloureux de la face. Ils sont généralement accompagnés d’un bruit de frou-frou dû à un va-et-vient de la membrane du tympan.

J’observe ce phénomène sur moi-même, à côté des bourdonnements quiniques, chaque fois que je prends une forte dose de sulfate de quinine. Pour le provoquer, il me suffit de faire un mouvement de déglutition, de me coucher la tête basse, ou de contracter violemment les paupières.

L’atrophie partielle ou totale de la membrane du

390 MANUEL PRATIQUE DES MALADIES DE L’OREILLE, tympan donne quelquefois lieu à des craquements analogues aux bruits qu’on produit en froissant de la baudruche. Ces bruits naissent au moment d’une forte inspiration, lorsque la trompe d’Eustache est très large, et quelquefois quand le malade se couche du côté sain, si la partie atrophiée est très étendue. Le déplacement de mucosités plus ou moins concrètes renfermées dans la caisse donne lieu à des crépitations diverses.

Les bourdonnements 'proprement dits se développent sous l’influence des maladies de l’oreille externe, de l’oreille moyenne, de l’oreille interne, du nerf acoustique ou du cerveau, et à la suite de l’absorption de certains médicaments.

La présence d’un bouchon cérumineux dans le conduit auditif externe est une cause fréquente de bourdonnements : dans ce cas, les bruits subjectifs doivent être attribués à la pression exercée sur la membrane du tympan par la masse cérumineuse, pression qui est transmise par les osselets au liquide labyrinthique.

Mais souvent les bourdonnements existent sans qu’il y ait aucun point de contact entre la membrane du tympan et le cérumen ; on peut admettre alors, avec Delstanche fils, que les bruits entendus sont des bruits vasculaires renforcés, par suite de l’obstruction du conduit auditif, et d’autant mieux perçus que le nerf acoustique, depuis longtemps inactif, se trouve dans un état d’hypéresthésie. Ils peuvent également être le résultat d’une hypérémie des parties profondes de l’oreille provoquée par la pression qu’exerce le bouchon sur les parois du conduit auditif externe.

Le furoncle du conduit auditif, l’otite diffuse et les

différents exanthèmes, dont l’oreille externe est le siège, donnent lieu à des bourdonnements qui sont liés, tantôt à une hypérémie concomitante des parties profondes de l’oreille, tantôt à la pression exercée sur la membrane du tympan par des produits de sécrétion, plus rarement à une irritation réflexe du nerf auditif par l’intermédiaire du trijumeau.

Si léger qu’il soit, le contact d’un corps étranger avec le tympan peut donner lieu à des bruits subjectifs. L’inflammation de cette membrane provoque, d’après Kramer, des bourdonnements d’un caractère spécial analogues au bruit produit par le vol d’un insecte; Linke les considère comme le résultat d’un ébranlement causé par un mouvement convulsif incessant du muscle interne du marteau, tandis que Walther [Ammonsjournal für chirurgie , p. 41), les attribue à des oscillations vibratoires, légères et spontanées de la membrane.

Le plus souvent, les bruits que perçoivent les malades dans cette affection sont dus en partie à une hypérémie concomitante de l’oreille interne, en partie au renforcement des bruits vasculaires produits par la nonvibratilité de la membrane enflammée (Wilde).

Les bourdonnements qui accompagnent les maladies de l’oreille moyenne sont généralement produits par un changement dans la pression hydrostatique de l’oreille interne. Ce changement peut être opéré par la présence d’un exsudât dans la caisse, par la rétraction du muscle interne du marteau ou d’une bride membraneuse, par la dépression de la membrane du tympan qui suit l’occlusion des trompes d’Eustache, et enfin par l’altération

392 MANUEL PRATIQUE DES MALADIES DE L’OREILLE, d’une ou des deux fenêtres labyrinthiques. Les bourdonnements s’observent rarement lorsque la membrane du tympan est perforée.

On ne sait rien de précis sur la façon dont se produisent les bruits subjectifs en l’absence de toute maladie de l’oreille moyenne ou de l’oreille externe. Les lésions les plus diverses du labyrinthe, du nerf auditif ou du cerveau peuvent les provoquer ; on en observe dans les congestions cérébrales, dans l’anémie, à la suite de l’absorption du sulfate de quinine ou du salicylate de soude, lorsque le nerf acoustique est comprimé par une tumeur ou excité par un courant galvanique.

L’irritation de certaines parties du corps donne quelquefois lieu à des bourdonnements par voie réflexe : le frôlement du tragus, une odontalgie, le glaucome aigu (Wolf), un refroidissement brusque des pieds (de Trcetsch),une névrose du plexus cervical (Weber Liel), une pression exercée sur l’apophyse mastoïde (Turk), sont des causes qui ont été signalées comme pouvant produire des bruits subjectifs de cette nature.

Les bourdonnements s’accompagnent, en général, d’une dysécée plus ou moins prononcée qui apparaît en même temps que les bruits ou beaucoup plus tard. Quelquefois cependant l’acuité auditive est normale.

L’intensité des bourdonnements n’est pas en rapport avec le degré de surdité, laquelle peut être absolue, sans qu’il y ait aucun bruit subjectif. Les bruits diminuent souvent à mesure que la surdité augmente, et disparaissent lorsqu’elle est complète, ce qui indique une anesthésie du nerf acoustique. Leur retour annonce dans ces cas un réveil de la sensibilité nerveuse et peut

être considéré comme un signe pronostique favorable.

Les bourdonnements sont intermittents ou continus, simples ou multiples. Souvent des bourdonnements continus sont pris pour des bourdonnements intermittents, parce qu’ils sont couverts, de temps à autre, parles bruits extérieurs.

Beaucoup de malades ne se rendent pas bien compte du caractère et de la nature du bruit qu’ils perçoivent ; d’autres empruntent au milieu dans lequel ils ont l’habitude de vivre un terme de comparaison pour exprimer la sensation sonore qu’ils éprouvent ; c’est de l’eau qui bout, un sifflet de locomotive, le bruit de la vapeur qui s’échappe d’une chaudière, la trépidation d’une locomotive en arrêt dans une gare, des sonneries variées, un bruit de coquillage, un roulement de voiture, des coups de canon, des chants d’oiseaux et quelquefois de véritables mélodies.

Il est difficile d’assigner, dans l’état actuel de la science, comme a essayé de le faire Wolf, un siège spécial dans la membrane basilaire à tel ou tel bruit subjectif.

Les bruits qui se produisent dans les affections primitives du labyrinthe peuvent augmenter ou diminuer sous l’influence de certaines causes encore mal déterminées; mais ils ne subissent pas de variations aussi considérables que ceux qui sont sous la dépendance d’une affection de l’oreille moyenne.

Des bourdonnements violents qui surviennent subitement sont généralement dus à une lésion du labyrinthe ou à une affection centrale; exceptionnellement, ils ont pour cause un épanchement rapide et abondant dans la caisse du tympan.

Les sensations sonores subjectives perçues par les aliénés sont dues probablement à une irritation centrale du nerf acoustique.

Les hallucinations de l’ouïe (cris, voix, vagissements) qu’on observe chez des malades qui n’ont encore présenté aucun symptôme de dérangement intellectuel sont généralement les signes précurseurs d’une maladie mentale. Quelquefois, cependant, ces phénomènes sont sous la dépendance d’une maladie de l’oreille externe ou moyenne, dont la guérison les fait disparaître (Sehwartze, Urbantschitch).

Les bourdonnements, quelle que soit leur nature, sont pénibles pour les malades; ils les rendent inquiets, nerveux, les empêchent de se livrer aux travaux intellectuels, troublent leur sommeil et peuvent les amener à la folie et au suicide.

Les bruits agréables sont rares. Trœltsch cite l’observation d’une malade qui entendait avec plaisir des chants d’oiseaux. J’ai soigné une jeune fille de 14 ans atteinte de catarrhe chronique des deux oreilles, qui tous les soirs, entendait des airs de la Dame Blanche, non sans une certaine satisfaction.

Les variations atmosphériques et les conditions hygiéniques dans lesquelles vivent les malades ont une grande influence sur l’intensité de leurs bourdonnements. Les temps humides chez les uns, les temps trop secs chez les autres, certains vents, les dépressions barométriques, l’état électrique de l’air, le séjour au bord de la mer ou dans les hautes montagnes, les émotions morales vives et toutes les causes susceptibles de congestionner la tête peuvent les aggraver. Le plus souvent les

forts bruits extérieurs, encouvrantles bruits subjectifs, soulagent les malades; quelquefois cependant les bruits auriculaires deviennent plus intenses, principalement sous l’influence des sons d’une hauteur correspondante (Czerny).

Chez les enfants, les bourdonnements sont généralement moins fréquents et moins sonores que chez l’adulte et chez le vieillard ; l’élasticité de leurs organes contrebalance, dans une certaine mesure, l’effet de l’excès de pression intra-labyrinthique que provoquent les affections de l’oreille moyenne.

Au moment de leur apparition, les bourdonnements sont quelquefois pris par les malades pour des bruits venant du dehors, mais la persistance du même bruit éveille, leur attention et ils finissent par se convaincre que c’est une sensation subjective.

L’oreille est le siège le plus ordinaire des bruits ; mais ils se produisent également au sommet de la tête, à f’occiput, plus rarement au front ; quelquefois près de l’oreille ou à une certaine distance de la tête. Tantôt une seule oreille est affectée, tantôt les deux bourdonnent avec une intensité variable ou avec la même force. La nature des bruits n’est pas toujours la même des deux côtés.

Pronostic. — Les bruits continus sont en général plus difficiles à guérir que les bruits intermittents. Lorsqu’un bruit intermittent devient continu, on peut dire qu’il y a aggravation. Les bruits multiples sont plus graves que les bruits simples ; un bruit guérit d’autant plus difficilement qu’il est plus fort et plus ancien.

Traitement. — Certains bruits subjectifs disparaissent spontanément. Ceux qui suivent l’absorption d’une forte dose de sulfate de quinine ou de salicylate de soude se dissipent à mesure que ces médicaments sont éliminés par les reins.

Les bruits perçus sous l’influence d’un état congestif de la tête cèdent généralement à une émission sanguine pratiquée à l’apophyse mastoïde, à une dérivation opérée sur le canal intestinal, à l’administration de la digitale et de l’aconit ; ceux qui sont sous la dépendance de la chlorose ou de l’anémie réclament une médication tonique et ferrugineuse. Les traitements qu’on oppose aux maladies aiguës et chroniques de l’oreille externe e t de l’oreille moyenne suppriment le plus souvent, en guérissant ces affections, les bruits subjectifs auxquels elles donnent naissance.

Les douches d’air ou de vapeurs médicamenteuses, dans les cas de catarrhe de la caisse du tympan, les douches nasales dans les cas de catarrhe tubaire entretenu par un catarrhe naso-pharyngien, réussissent quelquefois à diminuer ou à faire disparaître les bourdonnements, sans améliorer notablement l’ouïe. Dans un grand nombre de cas, cependant, l’ouïe s’améliore sensiblement sans que les bourdonnements subissent la moindre modification. Contre ces bourdonnements, aussi bien que contre ceux qui sont produits par une affection primitive de l’oreille interne, on a essayé les médications les plus diverses.

Intérieurement on a prescrit la teinture d’arnica: 10 gouttes trois fois par jour (Wilde), S gouttes trois fois par jour (Gruber) ; le chlorhydrate d’ammoniaque,

l gr ,50 trois fois par jour (Hinton); le sulfate de quinine seul, 1 gramme par jour (Charcot) ou associé au fer,

5 à 10 centigrammes trois fois par jour (Schwartze, Toynbee) ; l’acide arsénieux ou l’arséniate de fer, 6 à 10 milligrammes par jour en deux fois (Delstanche) ; l’atropine, 3 à 5 milligrammes par jour; la strychnine 3à 6 milligrammes; l’acide bromhydrique, 10 à 12 gouttes trois fois par jour ; la digitale associée au sulfate de quinine ou à l’ergotine ; le nitrate d’aconitine, 3 à 4 granules; le bromure de potassium, 2 à 6 grammes; l’iodure de potassium associé au bromure dans les bourdonnements liés à une affection syphilitique.

Extérieurement on a employé le chloroforme, l’éther sulfurique, l’éther acétique en insufflations dans la caisse ; l’eau chaude et la glycérine chaude en instillations dans le conduit auditif; les solutions d’hyosciamine, de morphine, d’atropine, de vératrine, de strychnine ; le chloral, le chloroforme, l’éther pur ou associé à la teinture d’aconit et à l’ambre en badigeonnages dans le conduit auditif ou en frictions à l’apophyse mastoïde. On a également essayé les injections hypodermiques de morphine, d’atropine et de strychnine ; les vésicatoires derrière l’oreille ou à la nuque ; les pointes de feu, l’électrisation par les courants continus; l’aspiration de l’air du conduit auditif (de Trœltsch) et les insufflations d’air froid sur la membrane du tympan par le conduit auditif externe (Weil). De même que la pression exercée sur l’apophyse mastoïde ou sur la deuxième vertèbre cervicale, ces deux derniers moyens produisent souvent une disparition rapide, mais momentanée seulement, des bruits subjectifs. lévi.

De toutes les médications que nous venons d’énumérer, le bromure de potassium et l’électrisation par les courants continus sont les plus recommandables. Le bromure de potassium calme l’état nerveux qui se développe sous l’influence des bourdonnements, et diminue souvent ces derniers d’une façon très notable. Il doit être pris à la dose de 4 à 6 grammes pendant huit jours, interrompu pendant deux ou trois jours, et continué ainsi pendant un mois à six semaines.

Chaque fois qu’après la cessation du traitement les bourdonnements reviennent ou gagnent en violence, il faut faire reprendre le médicament pendant six à huit jours.

Chez certains malades les courants continus produisent un effet remarquable et instantané qui se prolonge pendant quelques heures à la première séance, et dure quelquefois plusieurs jours, après cinq ou six électrisations. L’électricité peut amener une guérison radicale; mais le plus souvent elle ne produit qu’une diminution des phénomènes subjectifs.

Chez des malades atteints de bruits multiples, j’ai vu mainte fois un des bruits disparaître complètement. L’électrisation ne doit être faite que tous les deux jours. Les séances durent de cinq à six minutes, suivant le plus ou moins de sensibilité des malades. Ladiminution des bourdonnements a lieu lorsque le pôle positif se trouve dans le conduit auditif externe au moment où l’on ferme le circuit et pendant le passage du courant; elle atteint son maximum au moment où l’on renverse le courant du pôle négatif au nôle positif. (Voir Électrisation , page 384.)

La perforation de la membrane du tympan donne souvent des résultats inespérés : malheureusement les bourdonnements reviennent aussitôt que la plaie s’est cicatrisée. La ténotomie du muscle tenseur du tympan et celle de l’étrier ont produit dans quelques cas un peu d’amélioration (Weber-Liel, Miot, Kessel). Le massage de la région mastoïdienne exécutée deux fois par jour pendant cinq à six minutes est un moyen que les patients acceptent facilement, et dont beaucoup éprouvent un grand soulagement.

Les malades atteints de bourdonnements devront se soumettre à une hygiène sévère. Ils éviteront tout ce qui peut surexciter l’activité fonctionnelle du système nerveux et vasculaire, les efforts de travail intellectuel et physique, les discussions animées, les émotions morales vives, les excès de tout genre, le séjour dans des appartements trop chauds ou mal aérés. Ils s’abstiendront de vin pur, de café, de thé, de liqueurs fortes et de tabac, se promèneront autant que possible au grand air et chercheront à se distraire. Lorsque dans le silence de la nuit les bourdonnements les empêchent de dormir, on peut, comme l’a conseillé Itard, faire naître dans leur chambre à coucher des bruits susceptibles de couvrir les bruits morbides, ou mieux encore leur prescrire de temps à autre une potion avec

Chloral. 2 grammes.

Bromure de potassium. 2 —

pour 100 grammes de véhicule, à prendre par cuillerées, de dix en dix minutes, jusqu’à production de sommeil..

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