‹ Manuel pratique du jeune curéChapitre 16 sur 83 · Après les péchés des prêtres, ceux des per · texte numérisé non relu

Après les péchés des prêtres, ceux des per

(1) J'ai rencontré le cas à Paris, vers 182-5. M. Desgenettes, curé, en Supposant à laisser un vieillard continuer à céle'brer ainsi la messe, s'offrit à l'indemniser de ses honoraires,

Man. du J. Cubé. 8

3b rANUEL PRATIQUE DU JEUNE CURÉ.

sonnes les plus considérables du lieu occasionnent plus de scandale, parce qu'ils sont plus remarqués, que tout le monde en parle, et que ces péchés semblent autoriser ceux de la classe inicrieure. Le Curé devra donc veiller spécialement à corriger leurs écarts. Pour cela, on fera attention si ces pécheurs témoignent avoir la foi et sont respectueux envers les ministres de Dieu, ou bien s'ils font parade d'incrédulité et de mépris pour le sacerdoce.

69. Dans le premier cas, le Curé fera la correction, parce qu'il y a lieu d'en attendre du fruit, et que, d'un autre côté, il n'y a pas de crainte fondée de produire du mal. Il sera, d'ailleurs, attentif à faire la correction d'une façon bien humble et circonspecte, parce que les rfches et les grands du monde sont peu disposés à recevoir la correction de qui que ce soit, et quoiqu'ils aient des sentiments religieux et du respect pour le sacerdoce, ils sont cependant très-affectés des remontrances du Curé. Toutefois, si celui-ci les avertit bien humblement, il leur est plus facile de le prendre en bonne part. Par les égards et la circonspection employés dans la correction, ils comprennent que le Curé a de la considération pour eux, que ce un'est qu'à contre-cœur qu'il les avertit, uniquement pour obéir aux exigences de son devoir ; par là, leur amour-propre est bien moins blessé, et ils sont même engagés à se montrer sensibles à une admonition non-seulement juste, mais encore obligeante. Si, au contraire, la correction était faite avec cette liberté qu'on emploie pour les personnes d'une condition inférieure, Tamour-propre se croirait par

là même engag-é à n'en pas faire cas. Nous toucherons plus tard les modes les plus doux avec lesquels on peut faire la correction.

7(X Viennent ensuite les personnes considérables qui font profession d'incrédulité et se piquent d'afficher du mépris pour le sacerdoce. Généralement parlant, le Curé prudent se contentera de prier et de faire prier pour elles, étant sûr que la correction ne serait pas seulement inutile, mais même désavantageuse. Dans ce cas, comme l'enseignent les théologiens, il n'y a pas d'obligation de faire la correction, pas même pour les désordres publics. On verra plus loin comment le Curé annonçant la parole divine pourra suppléer à la correction privée qu'il a omise.

74. Il est à noter ici que quelques-uns, dès qu'il est question des Curés, prétendent que, coûte que coûte, et sans distinction ni exception, ils corrigent tous les paroissiens dans tous leurs écarts ; ils trouvent, du reste, beaucoup d'autorités de l'Ecriture et des Pères pour ne jamais dispenser de ce devoir. Ce sont là des gens tout à fait étrangers à la pratique, et qui vivent, pourrait-on dire, dans un monde abstrait et théorique. S'ils avaient exercé, même peu de temps, le ministère paroissial, ils seraient désabusés et auraient appris à donner une interprétation plus douce à l'Ecriture et aux Pères.

72. De nos jours, parmi les personnes les plus distinguées par les richesses, l'instruction et les dignités, il y a bon nombre d'incrédules, singniièrejnent orgueilleux et ennemis de toute censure, possédés du plus malin esprit de haine et

de mépris pour la rclig^ion et ses ministres. Ajoutez à cela rétablissement du nouveau dogme de la liberté individuelle, qui va jusqu'à proclamer que chaque individu a le droit, non-seulement de penser, mais de parler et d'agir comme bon lui semble, sans que personne au monde puisse exercer la correction évangélique, qui est considérée dès lors comme un attentat tendant à dégrader l'homme de sa dii^nité naturelle, et comme la plus flagrante violation d'un de ses droits les plus imprescriptibles.

73. Or je suppose qu'un de ces messieurs, comme cela se voit aujourd'hui, répande de mauvaises maximes, n'accomplisse pas le devoir pascal, méprise l'abstinence du vendredi et du samedi, entretienne des relations coupables, etc. ; pourra-t-il jamais y avoir obligation, ou au moins quelque prudence à ce que le Curé se présente pour lui faire la correction méritée ? Et que lui dira-t-il pour le corriger ? Que le Concile de Trente, que les bulles pontificales ont condamné ces maximes, qu'il y a excommunication pour ceux qiii les profèrent? que s'il n'accomplit pas le devoir pascal, il est indigne de la sépulture ecclésiastique ; que s'il use de viandes aux jours défendus, il pèche mortellement ? que s'il ne rompt pas ces relations, il ira en enfer? Ne voyez-vous pas que, quand même le Curé ne s'adresserait à lui que du ton le plus humble, ce monsieur se croirait fort modéré s'il se bornait à lui jeter à la face qu'il est un sot, et à le congédier, en plaisantant sur son Concile, sur son excommunication, sur tout le reste, y compris renfer?

74. Donc, dira-t-on, le Curé ne sera pas responsable de ces âmes ? Il devra abandonner celles qui courent à leur perte, même sans souffler mot? Il devra encore tolérer les scandaleux publics, sans rien tenter pour les ramener ?

Je réponds que je ne prétends pas exempter le Curé de ces devoirs si rigoureux ; je veux seulement dire que quand il apparaît clairement que la correction est inutile et même nuisible, comme si l'on prévoit qu'il s'ensuivra un mal certain sans un bien qui le compense, la prudence la plus élémentaire indique qu'il faut omettre la correction, tout comme elle indiquerait de ne pas appliquer un remède qu'on prévoirait devoir être non-seulement inutile, mais encore pernicieux au malade.

75. Toutefois , en étudiant la question mûrement , on verra que le Curé , omettant la correction privée à la personne même, a d'autres moyens pour empêcher le scandale et avertir le coupable. Je suppose qu'il y ait dans la paroisse un homme qui notoirement fait gras le vendredi et le samedi, qui a chez lui une concubine, etc., sera-t-il absolument nécessaire , pour empêcher le scandale, que le Curé se présente afin de le corriger de cet écart, et qu'il affronte ainsi le mauvais accueil qui l'attend sûrement chez cet incrédule mal élevé ? Ne sera-ce pas, au contraire, un meilleur moyen pour arriver au résultat, s'il prêche de l'autel ou de la chaire contre les violateurs de l'abstinence, contre les concubinaires, etc. ? La voix du Curé qui tonne contre de pareils désordres sera suffisante pour prémunir et détourner le peuple d'imiter cet homme dans ses mauvais exemples. Ces péchés

étant publics, le peuple comprendra aussitôt que le Curé, sans le nommer, proche précisément contre un toi ; et voilà que le scandale est empêché mieux qu'il ne le serait par la correction privée (i).

76. Par là le coupable est aussi averti, parce que, ou il va à l'église, et il sent que ces reproches s'adressent à lui, ou il n'y va pas, mais il en entend aisément parler ; et voilà comment il ne lui manque rien d'une véritable correction, dont, pourvu qu'il le veuille, il pourra faire son profit ; par conséquent, il est faux que le Curé soit relevé de l'obligation de la correction, lorsque pour de justes motifs il est forcé de s'abstenir de la faire au coupable en personne.

77. 11 ne s'ensuit pas cependant que le Curé soit dispensé de la correction privée, parce qu'il peut

(1) Le tradncteur pense qne ce rembde parmi nous serait souvent pire que le mal qu'il envenimerait même au point de le rendre incurable, et qu'il entmineruit de graves conséquences.

Voici les sages recommandations des statuts d'Autun :

Noua recommandons aux Curés de ne jamais s'élever danc la chaire clirétienne contre les abus et les scandales publics, sans avoir mûrement réfléchi devant D'.in aux moyens les plus efficaces pour les déraciner, et sans avoir mis par écrit au moins la substance de leurs avis, afin de parler avec cette douleur intime d'un père affligé qui cherche à arriver au cœur de ses enfants, pour les toucher et les ramener dans la voie du devoir. — Quod possumus exi~ gendum est, non quod optamtis.

Nous leur défendons surtout les personnalités en chaire, alors même qu'un scandale serait donné par des personnes constituées en dii^nité ou influentes par leur position sociale. Tout en prévenant leurs fidèles contre la contagion de l'exemple, ils doivent éviter tout ce qui est de nature k aigrir les cœurs, à semer le trouble dans une. paroisse, et surtout a paralyser leur ministère.

Quand tous les moyens que sug:;èrent la prudence et la fermeté viendront à être insuffisants, ils devront nous instruire de l'état d«« choses et nous demander une règle de conduite.

(Note du traducteur J

toujours y suppléer par la publique ; car ce qui vient d'être dit ne s'applique qu'au cas où l'on prévoit que la correction privée est inutile et nuisible ; autrement , ce serait mal de l'omettre, puisqu'elle a plus d'efficacité sur l'esprit du coupable. En effet, dans la correction privée, le Curé entend les difficultés, les objections, les raisons et les prétextes que le coupable met en avant pour s'excuser, et il a l'occasion de les réfuter et de les dissiper en détail ; de plus, il peut convaincre le coupable et le persuader par des arguments appropriés, afin qu'il se corrige de ses désordres, toutes choses impossibles dans une correction publique : c'est pour cela que la privée, ayant une efficacité plus grande,' ne doit pas s'omettre quand elle est opportune. Revenons à la comparaison avec le médicament : le médecin recourt tout de suite au plus efficace pour la guérison du malade ; sachant toutefois qu'il serait pernicieux par suite d'une indisposition particulière du malade, il usera d'un autre moins efficace, mais certainement inoffensif.

78. Il faut noter enfin que le cas peut se présenter où le Curé emploiera prudemment la correction privée, même à l'égard des incrédules et des gens sans religion. S'il arrive que ceux-ci aient besoin des services du Curé, par exemple, qu'il parle ou agisse en leur faveur ou pour leurs familles, ils se présentent avec une attitude plus humble et plus obséquieuse ; d'autres fois ils doivent le recevoir chez eux à l'occasion de maladie ou de décès de leurs proches : dans ces occasions, l'orgueil humain est bien rabattu, et dans ces

moments, la foi se réveille quelque peu. Le Curé, saisissant l'occasion, et toujours de la manière la plus douce et la plus respectueuse , pourra se hasarder à faire une correction privée.

Si néanmoins il paraissait à quelqu'un que ces procédés sont d'une excessive condescendance et bassesse, je pense qu'on devrait dire de lui qu'il n'a pas pratiqué cette espèce d'hommes, qu'il ne connaît pas leur morgue ni le dédain qu'ils l'ont de leur Curé.

79. Ce qui a été dit au sujet des personnes plus distinguées doit s'entendre aussi à l'égard de celles qui d'une façon quelconque appartiennent ou préteiident appartenir à la classe honnête, si elles sont irréligieuses et incrédules. Bien qu'elles manquent des choses qui fomentent l'orgueil, c'est-à-dire des richesses et des titres honorifiques, elles n'en sont pas moins orgueilleuses et intolérantes en face des admonitions des ministres de Dieu. Etant généralement moins bien élevées, elles pourraient faire pire que les autres et payer le Curé de plus de grossièretés ; par conséquent, il faut tenir "la même conduite à leur endroit qu'à celui des personnes distinguées.

Le la correction des gens de la basse classe.

80. Une des vérités les plus frappantes de l'Evangile, et qu'on voit vérifiée de mille manières, est celle-ci : Beati pauperes. Les pauvres, envisagés à la lumière de la foi, sont toujours dans une meilleure condition que les riches, et il leur est plus facile de profiter de tous les moyens de salut, parmi les-

quels se trouve la correction. Généralement parlant, ils n'ont pas ces sentiments d'orgueil qui font qu'on est piqué de la correction du Curé, et celui-ci, connaissant les dispositions de leur esprit, n'est pas tenté de l'omettre (1).

81. Toutefois j'avertis qu'on ne doit pas se dispenser d'user de bons procédés et de charité en les corrigeant. Certains Curés, qui n'osent souffler devant les riches et les grands, tonnent et fulminent contre les pauvres et les faibles. Ils ne peuvent les admonester sans se laisser aller aussitôt à des clameurs, à des invectives et à des paroles mortifiantes. La correction doit être fille de la charité et en conserver toujours la douce nature. Que si parfois l'obstination et l'entêtement de ceux qui méritent la correction exigent que le Curé ait recours à des paroles dures et fortes, il ne peut pour cela s'abandonner aux emportements d'une passion désordonnée, dont on ne peut attendre d'autre résultat que l'exaspération et le mépris. Même les gens de la basse classe ont leur amour-propre qui demande à être ménagé, et quand ils voient le Ciu'é dépasser les limites de l'honnêteté et de la conve-

(1) Heureux les Curés bien convaincus de cette maxime chrétienne ! Au lieu d'ambitionner les villes, se'jour des grands de la terre, ils se féliciteront d'être au milieu du petit peuple de la campagne. Sans doute qu'aujourd'hui ce peuple est bien dé^^énéré, mais il reste encore assez de la simplicité primitive pour se consoler de vivre avec les paysans. Le Curé y est bien plus à son aise dans l'exercice de son ministère, et il en recueille souvent plus de fruits et de consolations qu'auprès des heureux du siècle. Combien aussi cette espèce de solitude favorise l'esprit intérieur, qui se conserve plus difficilement dans le tumulte des villes ! Pourquoi faut -il que trop souvent le prêtre lui-même parta;îe l'illusion des gens da monde et soupire après les grands centres !

(Note du traducteur.)

nance, ils se croient autorisés k ne tenir aucun con-^Mlc de ses paroles, et même à 1 .i rendre la pareille.

82. Nous ne croyons pas pour cela que tous les pauvres soient à mettre au nombre des bienheureux, des mieux disposés à profiter des moyens de salut accordés par Jésus-Christ, parmi lesqueis est la correction. De nos jours, l'incrédulité n'est pas restreinte dans le cercle de la bourgeoisie, mais elle s'étend aussi aux gens de la classe pauvre et du peuple, et elle y produit les mêmes effets d'orgueil et de mépris des ministres de la religion. Quand le Curé-;; ura à reprendre de tels pauvres, il devra y procéder avec beaucoup de précaution et de réserve, par les mo.iis déjà établis ; autrement, il exposera sa personne aux insultes et aux moqueries.

Imaginez-vous un iaquin qui, par suite de mauvaises lectures habituelles , de représentations théâtrales irréligieuses, de discours pervers qu'il entend çà et là, a perdu toute estime de notre sainte religion, regarde ses ministres comme autant d'imposteurs et d'hypocrites, se rit de l'abstinence du vendredi et du samedi, n'assiste plus à la messe et vit en incrédule ; si le Curé se présente à lui ponile reprendre des blasphèmes et des paroles scandaleuses qu'il profère à chaque instant, de sa fréquentation des mauvais lieux, de la violation du devoir pascal, etc., quels fruits retirera de sa correction le Curé? Il sera bien heureux si le faquin se contente de lui répondre avec un sourire moqueur : Moiisieur le Curé, nous ne sommes plus en ces temps-là.

83. Représentez-vous une femme de mauvaise vie, munie de son autorisation légale, ou disant qu'elle l'aura quand elle le voudra, de plus, bien au fait de la religion et de la morale courantes du siècle ; le Curé ira-t-il chez elle pour la réprimander? Non, certes ; ce serait une grande imprudence. La fera-t-ii, au contraire, appeler auprès de lui ? Si elle n'est pas des plus effrontées, elle rira de l'invitation, et répondra qu'elle ne connaît plus d'autre autorité que celle de la police ; mais si elle est des plus impudentes, elle ne laissera pas de se rendre auprès du Curé pour s'en faire un jeu et raconter ensuite à ses amies, d'un air comique, l'entretien qu'elle a eu avec lui.

Mais il faudra donc que le Curé abandonne totalement les gens de celte sorte? Je répète ce que j'ai dit plus haut : le Curé omettra la correction privée quand il aura prévu clairement qu'elle ne ferait aucun bien, qu'elle ferait môme du mal; dans ce cas, dès que l'occasion se présentera de parler au coupable dans un moment favorable , particulièrement quand il aura besoi:» de recourir à lui, le Curé devra s'employer avec soin et s'acquitter de son devoir avec toute la charité et toute la douceur possibles.

Des différents modes de correction.

84. Le premier mode de correction consiste à avertir directement le coupable du mal qu'il a fait. Si c'est une personne considérable, il est nécessaire, comme il a été dit, d'user de toute la délicatesse possible, afin que l'avertissement soit pris

en bonne part. Le Curé pourra commencer par lui faire comprendre que l'estime qu'il nourrit pour ses bonnes qualités lui donne une assurance qu'il n'aurait pas sans cela ; qu'en lui faisant une observation, il lui donne un témoignage de sa considération ; que d'ailleurs il s'y trouve obligé, non pas tant par son propre devoir que par le plus vif désir de lui être utile ; que si elle pouvait lire dans son cœur, elle serait aussitôt persuadée que cet avis n'est que l'expression du dévouement respectueux qu'il lui porte : il indiquera la faute à corriger dans toute sa simplicité, sans la moindre exagération ; il ne la dépeindra pas avec des couleurs trop vives, ce qui aurait l'air d'un reproche.

Il faut bien se persuader que la force de l'amourpropre est terrible, surtout dans ceux qui sont plus habitués à la flatterie qu'au blâme. Or, s'ils s'aperçoivent que, d'une manière quelconque, même légère, on leur manque de respect, ils le ressentent avec fierté, au moins dans le fond du cœur, et ils deviennent ainsi tout à fait incapables de profiter d'un avertissement.

85. D'un autre côté, le Curé ne se fera pas scrupule de corriger par manière d'adulation, parce que ce n'est là ni la fin ni la substance de son discours. La personne ainsi reprise a assez de discernement pour comprendre que ces termes de flatterie ne sont qu'une façon adroite de dorer la pilule amère. Jacob , rencontrant son bien-aimé frère Esaù, pour l'adoucir dans son dépit, ne craignit pas de lui dire : Vidi faciem tuam, quasi xidcrim vuUum Dei (Gen., xxxm, 10), et il est loué par saint

Jean Chrysostome. (Yoyez Cornélius a Lapide sur cet endroit.)

86. Si l'on prévoit que la personne resterait froissée d'une correction si directe, il sera à propos de la faire par le moyen de la mère, de la femme, de la sœur, ou de quelque proche ou ami. C'est un mode de correction beaucoup plus doux, puisqu'on épargne au coupable la honte de se voir repris en face. Si le Curé charge ainsi quelqu'un de donner l'avertissement en son nom, il satisfait au devoir de la correction.

Bien que ce mode, plus doux et moins dur que le premier, soit en lui-même moins efficace, en ce que le Curé ne peut résoudre les objections, combattre les prétextes, les délais que le coupable pourrait alléguer, néanmoins, comme on fait moins attention à la vertu du médicament qu'à son opportunité, dans le cas où une correction plus forte ne serait pas sans péril, on aurait recours à la plus douce.

87. Mais parce que cette correction plus douce pourrait paraître encore trop amère et trop piquante à quelques-uns, surtout s'il s'agit de correction de mauvaises habitudes (il n'est pas douteux que tel s'irriterait beaucoup, en voyant que le Curé lui fait parvenir certains reproches par sa mère, sa sœur, et plus encore par sa femme), il y a un autre moyen de correction encore plus doux, dont le coupable ne pourrait aucunement se plaindre, à moins qu'il ne récuse absolument tout avertissement : c'est de lui adresser une lettre très-respectueuse, écrite en termes affectueux et même flatteurs dont il a déjà été parlé. On peut dire bien

des choses dans une lettre ; on peut aussi résoudre les dilficultés que le coupable objecterait probablement : par là on lui épargnera la confusion desti voir repris en lace ou par l'intermédiaire de ses proches ou de ses connaissances. Ce n'en sera pas moins un excellent moyen de correction.

88. Quand le Curé jugera qu'il n'est pas prudent d'user d'aucun de ces moyens, il lui en restera un qui dans bien des cas est puissant et éloquent, principalement à l'égard des personnes distinguées : c'est la correction négative.

Il est à remarquer que, quand le coupable sait que sa faute est connue, il s'attend toujours qu'elle lui sera reprochée d'une façon ou d'une autre, en particulier par ceux qui en ont le devoir, comme le Curé ; ainsi il observe s'il aperçoit en lui quelque changement à son égard, comme il lui parle, comme il le salue, s'il le visite selon sa coutume, etc., et trouvant réellem.ent quelque changement, il lui donne la signification qui convient , c'est-à-dire qu'il y voit une correction véritable. Ainsi le Curé pourra corriger le coupable en lui parlant et le saluant avec une réseiTe plus grande et d'un air sérieux, en omettant de lui faire quelque visite accoutumée, ou, s'il ne convenait pas de l'omettre, en témoignant moins d'ouverture que de coutume, etc.

Ce sont là de suffisantes démonstrations de peine et de mécontentement que donnerait le Curé à celui qui aurait mérité la correction ; ce serait dire, tout en se taisant, qu'on a mal fait ; ce serait, sans parler, un avertissement de s'am.ender. ie le répète : la correction est une médecine

DES DEVOIRS DU CURE. 5i

qui peut être manipulée de bien des manières, sans perdre sa nature, et tout en maintenant sa vertu.

Nous avons vu aussi que le Curé peut faire la correction particulière, même en parlant au pu blic (1).

Quelles personnes sont particulièrement à corriger.

89. L'esprit de charité doit porter le Curé à corriger, autant que le permet la prudence chrétienne, tous les coupables confiés à ses soins ; cependant certains d'entre eux doivent être de préférence l'objet de son zèle.

90. Premièrement, il devra corriger ceux qui pèchent par ignorance : ils ont un besoin plus pressant de la correction, et ils en retirent plus facilement du profit. Ils en ont plus besoin, puisque l'ignorance les em.pêche de connaître leurs devoirs ; ils en profitent m.ieux, parce que la correction enlevant la cause de leurs transgressions, celles-ci cessent par là m.ème. Si leur ignorance est accompagnée de malice, la première cause enlevée, il reste encore la seconde, avec laquelle on ne pourrait espérer un plein amendement ; mais une des causes des transgressions ayant disparu, celles-ci devront être au moins diminuées, amendement partiel qui est toujours un bien considérable.

91. Viennent en second lieu ceux qui pèchent par faiblesse, qui est toujours accompagnée de

(1) Le traducteur répète, pour la France : Cave.

malice ; c'est pourquoi on ne les excuse pas de péché, mais ils n'en méritent pas moins une compassion particulière. Il y a certaines personnes qui, sans avoir un mauvais fonds, quelques-unes même ont le Tonds positivement bon, voudraient vivre dans la pratique de la vertu, et le font même quand il ne se présente pas d'occasions spéciales de chutes ; mais qui, dès qu'elles surviennent, se laissent vaincre fatalement, se repentent facilement, puis retombent de nouveau avec la même facilité que la première fois. Le Curé leur donnera un soin plus assidu, dans l'espérance d'arriver à les confirmer dans le bon propos, et qu'une bonne fois elles s'amenderont solidement.

92. Et parce que les jeunes gens, en péchant, joignent d'ordinaire l'ignorance à la faiblesse, le Curé s'appliquera avec un zèle particulier à la correction de leurs écarts. Ils méritent souvent une compassion toute spéciale pour la mauvaise éducation qu'ils ont reçue de leurs parents, et toujours pour l'inexpérience, la légèreté et l'instabilité de leur jugement. Il est aussi à noter que, dans cette jeunesse, il y a plus de docilité, moins d'orgueil et d'entêtement que dans les adultes, et que la correction produit en eux son fruit bien plus facilement.

Excepté les jeunes gens qui appartiennent à des familles distinguées, ennemies de la religion et de ses ministres, et qui sont inabordables pour le Curé, il arrivera rarement que celui-ci puisse être dispensé de faire la correction aux autres, d'autant plus qu'il n'a pas à redouter d'eux les insultes et les affronts qui pourraient lui arriver dans la

DES DEYOmS DU CURÉ. 53

correction des adultes ; tout au plus sa correction restera-t-elle sans fruit, et ainsi, si elle ne produit pas de bien, elle ne fera pas non plus de mal.

93. Si les parents sont bons, il sera utile que le Curé corrige les enfants en leur présence. Si ceux qui méritent correction sont de petites filles, à plus forte raison si elles sont déjà un peu grandes, il devra toujours faire la correction en présence de la mère ou d'une autre parente. Il ne serait pas édifiant que le Curé appelât en sa présence les jeunes filles seules, même pour les réprimander de leurs fautes. S'il croyait à propos d'avertir tète-à-tète quelque fille, il devrait l'appeler au confessionnal. Ces réserves pourront paraître à certains esprits trop minutieuses ; que néanmoins les jeunes Curés se persuadent qu'ils se féliciteront toujours de les avoir scrupuleusement gardées, même dans leur vieillesse. On ne saurait s'imaginer quelle bonne impression produit dans la population la délicatesse du Curé en pareille matière.

Deux observations sur la douceur de la correction.

94. La correction, fille de la charité, doit conserver, comme je l'ai dit, la douce nature de la mère. Toutefois, puisque la charité qui tend toujours à obtenir sa fin, c'est-à-dire le bien véritable du prochain, ne peut pas toujours y atteindre par des procédés de douceur (les procédés durs et sévères réussissent quelquefois mieux), on ne prétend pas qu'elle se montre invariablement douce ;

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par conséquent, la correction qui vient d'elle devra parfois être forte et rude. L'exemple des molles corrections d'Héli, condamnées par la sainte Ecriture, démontre cette vérité.

Quand le Curé trouve le coupable obstiné, il /(ourra l'admonester avec force, tout en ne se départissant pas de la modération et de laprudence requises, et même en venir aux menaces ; aussi bien, si la chose est en son pouvoir, il pourra l'aire punir le coupable, et, si cela dépend de lui, le priver de quelque avantage, comme serait une recommandation, une aumône, etc. Dans le cas où ses menaces so réduisent à des cris et à des bravades stériles, qu'il s'en abstienne toujours, parce que, connaissant que le Curé ne leur peut rien, les méchants s'en riraient et continueraient leurs désordres pour lui faire dépit (1).

95. J'ai recommandé, en général, que la correction soit douce et affable; il est nécessaire de donner un autre avertissement relatif aux femmes, surtout si elles sont jeunes. Les femmes, jeunes ou vieilles, doivent être traitées par le Curé avec bonté, comme les hommes, puisque c'est également notre prochain ; toutefois le Curé se gardera bien

(r Saint Paul veut que cens qui font opposition à la foi soient repris sévèrement: Increpa illos dure. (Tite, i, 13.) Se.irneri dit qu'avec les pécheurs qui s'irritent contre une correction prudente, il faut gronder, menacer, tonner, mais sans jamais passer les borne* d'une juste indign^ttion : Ivascimini et nolite peccare. (Ps. iv, 5.; Si la réprimande avait été trop violente par excès de zèle, il ne conviendrait pa§ de s'iiumilier en demandant pardon, dans la crainta de compromettre son autorité ; mais si l'on avait excédé par passion, il faudrait en gémir devant Dieu et même réparer, du mieux pos- «ible, l'offense faite au prochain, quoique sans excuses directes.

'Note du traducteur.)

d'user avec elles de paroles tendres et gracieuses, quand même elles lui paraîtraient opportunes et devoir plus contribuer à rendre ses corrections bien comprises et fructueuses. Sa charité avec les femmes ne doit pas être le moins du monde affectueuse, mais elle doit être souverainement respectueuse ; autrement, il y aurait danger pour lui et pour elles. Les douces et affectueuses paroles seront toujours employées avec les hommes et feront un excellent effet, mais jamais avec les femmes ; car elles le rendraient mauvais et très-mauvais. 96. Je n'ai jamais cru qu'on dût adopter avec les femmes le sermo brevis et dams pris dans toute la rigueur du mot ; je crois que le Curé, en leur parlant, ne doit pas è ire scrupuleux sur le nombre des paroles nécessaires pour les instruire et les avertir ; je crois, d'autre part, qu'il doit se garder de l'àpreté des sentiments et des expressions. Le colloque de Jésus-Christ avec la Samaritaine est une complète réfutation du sermo brevis et duras pris dans toute la force du terme ; toutefois il n'est pas douteux qu'il ne faille user, à l'égard des femmes, de procédés toujours respectueux et qui soient convenables, celles-ci fussent-eJles de la plus basse classe ; car, quoique leur condition ne comporte pas ce respect, la faiblesse réciproque l'exige. Or les paroles doucereuses et affectueuses ne sont pas des paroles de respect, mais bien d'amitié, et l'amitié ne doit pas exister entre le prêtre et les femmes. Il sera à propos de revenir ailleurs sur ce sujet (1).

(1) Segneri , qui s'<îtenrl aussi lon:?uemeut sur la correction, à quelques avis appropriés que je tieua a ajouter ici.

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