‹ Manuel pratique du jeune curéChapitre 18 sur 83 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

DU som DES PAUYRES.

f35. L'office du Curé est une affaire qui se rapporte à l'àme. C'est pourquoi il doit directement pourvoir aux besoins spirituels des fidèles. Mais parce qu'il arrive souvent que les besoins spirituels sont étroitement liés avec les besoins corporels, de manière que les premiers proviennent fréquemment des seconds, le soin des pauvres fut toujours regardé comme un des principaux devoirs des pasteurs d'âmes. En outre, la charité corporelle est une vertu eminente et commandée, sans qu'aucun chrétien puisse en être dispensé, encore moins un curé,

De Vattention nécessaire pour connaître les vrais pauvres.

136. Dans les villages, le Curé connaît sans peine les vrais pauvres ; mais il n'en est pas de même en ville, où se rendent beaucoup de gens du voisinage

pour jouir des aumônes qui s'y distribuent, et dont les locataires changent constamment de paroisse ; par suite de ce va et vient continuel, ils ne peuvent être, suffisamment connus.

137. Quand les pauvres de la campagne viennent demeurer en ville, ils s'adressent au Curé pour avoir part aux aumônes ; si c'est un besoin qui paraisse urgent, ne différez pas à le soulager, puisqu'il est mieux de s'exposer au danger de faire une aumône mal placée que de refuser un secours à un véritable indigent ; si, au contraire, le besoin ne paraît pas urgent, le Curé ne doit pas se lier aux assertions du pauvre, mais auparavant il cherchera à se renseigner dans le lieu d'où il vient ; car quelquefois il arrive que ces prétendus pauvres sont des villageois et des villageoises très-intéressés qui ont terres et maisons dans leur pays, et qui de temps en temps viennent en ville y exercer la profession de mendiants et vivre d'aumônes. Ils sont plutôt des voleurs que des pauvres, et c'est une véritable charité de leur refuser des subsides qui, usurpés injustement, devraient être restitués.

138. Le Curé doit donc prendre garde de dissiper les fonds destinés aux aumônes, en faveur de mendiants souvent oisifs et vicieux qui pourraient gagner leur pain; autrement, il favoriserait l'immoralité en la voulant prévenir. S'il est question des mendiants vraiment pauvres et incapables de se sustenter par leur travail, il faut encore y regarder de très-près ; car, vagabondant tout le long du jour, toujours en cherche d'aumônes, ils ne manquent plus du nécessaire, et il n'est pas rare que le superflu soit dépensé dans les cabarets.

439. Il y a encore d'autres pauvres, généralement d'une condition un peu relevée, qui vivent cependant d'aumônes et qui demandent avec plus de réserve aux personnes aisées, aux œuvres de bienfaisance et en particulier aux Curés dont ils cherchent à obtenir des attestations servant à prouver leur besoin.

Parmi ceux-ci il se trouve des personnes et des familles véritablement dans le besoin et dignes de secours ; le Curé mettra une grande attention pour les distinguer des autres dont je vais parler, et aviser à ce qu'elles soient soutenues dans la mesure de leur nécessité.

Mais jusque parmi ces derniers pauvres il se trouve des oisifs et des vicieux comme parmi les mendiants : gens façonnés à toutes les fourberies, qui savent exploiter la compassion des Curés, des administrateurs des œuvres de charité, des âmes compatissantes, et qui, par ce moyen, trouvent nonseulement le nécessaire à la vie, mais encore le superflu pour alimenter leurs vices.

Quand donc il se présentera au Curé de semblables pauvres qu'il ne connaît pas encore, il ne s'en rapportera pas tout de suite à leurs récits, à une peinture intéressée de leur misère, ni aux larmes feintes dont ils pourraient adroitement l'accompagner ; mais il prendra des informations soigneuses sur leurs besoins véritables et sur leur moralité, exigeant un certificat du Curé du lieu d'où ils viennent, et demandant des renseignements à d'autres personnes circonspectes et prudentes.

En attendant, qu'il les interroge avec habileté et discrétion, pour savoir combien ils sont dans la fa-

DES DEVOIRS DU CURÉ. 8i

mille, quels moyens d'existence ils ont, comment Ils peuvent vivre ; en les questionnant beaucoup, on arrive facilement à connaître s'ils usent de sincérité ou de feinte.

140. Spécialement il ne prêtera pas foi à ceux qui chercheraient à persuader au Curé qu'ils ne reçoivent de secours d'aucune part, ou qui, en atténuant à l'excès l'importance de ces secours, paraîtraient vouloir donner à entendre que, comme on dit vulgairement, ils vivent de l'air du temps : cette espèce de pauvres est indubitablement une gent rusée et trompeuse.

Il en faut presque dire autant de ces femmes qui, en demandant l'aumône, ont constamment la larme à l'œil, et sont dans un tel spasme qu'elles paraissent près de mourir d'inanition. Si le Curé change de discours et les porte à parler d'autre chose, il verra au moment même que les pleurs cessent et que le kmgage est tranquille, ce qui indique que ces pleurs et cette émotion ne partent pas du cœur, mais sont artificiels ; autrement , en changeant de discours, les indices d'une profonde peine intérieure et d'une émotion réelle devraient persister,

Comment doit se comporter le Curé avea les faux pauvres.

iM. Le Curé, découvrant des fourbes de cette espèce faisant la chasse aux aumônes, cherchera, quand ils se présentent, à s'excuser avec de bons procédés, pour ne pas irriter leur colère toujours prompte, et à se tirer d'embarras, en disant que,

pour le moment, il ne pourrait disposer de rien en leur faveur; que plus tard il verra, se rappellera, etc. Quand ils reviendront, il avisera toujours quelque prétexte pour les éconduirc poliment; ils comprendront bientôt qu'ils sont connus du Curé et ils cesseront en conséquence d'aller l'importuner.

Ì42. Quelqu'un fera peut-être observer que le Curé devrait plutôt les avertir et leur faire la correction, pour qu'ils cherchassent un moyen d'existence plus honnête; mais il faut remarquer que ces genslà sont tout à fait incapables d'entendre aucune espèce de remontrance, et qu'on ne peut attendre d'une correction directe de leur Curé, fùt-elle faite dans les termes les plus mesurés, autre chose que rage et mépris, et peut-être même qu'injures et grossièretés. Ainsi, il serait inutile et même dangereux d'essayer une correction. Toutefois le Curé, en leur parlant en général, pourra leur dire que ce serait certainement un grave désordre que ceux qui pourraient se procurer d'autres moyens d'existence fissent les fainéants pour vivre d'aumônes ; que semblables gens usurpent les aumônes destinées aux vrais pauvres; qu'ils commettent une véritable injustice qui ne sera pas impunie, peut-être même dès ce monde, etc. ; mais cela ne peut jamais se dire que d'une manière générale, sans faire paraître jamais aucune application personnelle.

d43. Quand ensuite ils exigeront que le Curé s'emploie pour eux auprès des œuvres de bienfaisance et des personnes charitables, ou qu'ils demanderont quelque certificat de pauvreté, ou qu'ils prétendront être admis à participer aux distributions générales

d'aumônes, pourra-t-il coDdescendre à leurs sollicitations ?

Dans le premier cas, le Curé pourra exposer aux administrateurs et distributeurs des aumônes la demande des pauvres, quoique indignes, en manifestant en même temps, pour leur gouverne, ce qu'il pense de leurs besoins réels et de leur moralité.

Dans le second cas, il pourra donner le certificat de pauvreté, s'ils sont réellement pauvres, le fussent-ils par le fait d'une paresse coupable ; mais il aura soin de ne délivrer qu'une attestation des plus froides et des plus sèches, afin que ceux qui la liront attentivement puissent au moins suspecter sa valeur.

Les administrateurs des œuvres de bienfaisance et les riches charitables, auxquels on présente fréquemment de semblables attestations, distinguent aisément celles que le Curé accorde avec le désir qu'elles obtiennent leur eflet, de celles qu'il donne, comme on dit, uniquement pour la forme, afin d'éviter quelque vexation.

Dans le troisième cas, le Curé admettra sans aucun scrupule lesdits pauvres aux distributions générales des aumônes, non-seulement parce qu'il risquerait de se faire un mauvais parti s'il s'obstinait à les exclure, mais surtout parce que telle est ou doit être l'intention de ceux qui règlent ces subventions publiques. Je dis que telle est ou doit être Vrntention, etc., parce qu'il est facile de prévoir que dès qu'on connaît dans le public qu'il y a distribution, par exemple, de deux francs à tous les pauvres de la paroisse, ils accourent tous et prétendent

qu'on leur donne ; non-seulement tous les vrais pauvres, mais encore tous ceux qui, sans l'être, ne redoutent pas la honte de paraître tels, et qui ]iar là même ont le courage et l'audace de demander. C'est un désordre, mais voulu, au moins indirectement, par le maitre, c'est-à-dire par le bienfaiteur ; mal auquel le Curé ne saurait remédier. Nous seuls, qui savons par expérience combien est grande l'arrogance des prétendants, nécessiteux ou non, dans les distributions publiques d'aumônes, pouvons nous imaginer à quel mauvais parti serait exposé un Curé qui, dans ces occasions, voudrait distinguer entre les pauvres vrais et les pauvres faux.

Il n'en est pas moins certain que les distributions publiques d'aumônes (excepté à peine celles de potage) sont plutôt des actions d'ostentation que des œuvres de charité ; mais il faut se résigner à y voir participer quiconque le veut.

Des aumônes aux personnes de mauvaise vie.

444. Le Curé se gardera bien d'admettre à la participation des aumônes les personnes de mauvaise vie, si elles sont notoires et obstinées dans le vice. Quand même elles seraient vraiment pauvres, le Curé devra les laisser souffrir toutes les détresses de l'indigence , qui pourrait leur servir d'aiguillon pour changer de vie. D'autre part, si le Curé se montrait sensible à leurs besoins quand elles persévèrent dans le mal, il ferait paraître une espèce de connivence avec le vice et le scandale ; si, au conlraire, elles voulaient sincèrement se

convertir, il faudrait les accueillir avec la plus grande charité, tant pour les soulager dans le besoin où elles sont réduites que pour les encourager à résipiscence. Je dis sincèrement, etc., parce qu'assez souvent il arrive que certaines créatures malheureuses, déjà rebutées du monde, mais encore attachées au péché, feignent les meilleures dispositions, afin d'exciter le Curé à venir à leur secours ; et si celui-ci ne se tient pas bien sur ses gardes, elles risquent, tout en persévérant dans le mal, de vivre simultanément des produits du péché et de ceux de la charité.

145. Il faudra cependant sonder la sincérité de leurs bonnes intentions, non-seulement en observant si elles vont à confesse, ou si elles entendent quelque messe, choses que font certaines temmes par un calcul hypocrite ; mais spécialement en examinant si elles sont disposées à se mettre pour l'avenir dans l'impossibilité de continuer leur mauvaise vie. S'il se présente donc au Curé quelque infortunée de la sorte, il devra lui proposer de se reléguer dans un lieu de retraite, dans un asile de pénitentes, ou en quelque autre maison charitable, où elle n'ait plus d'occasions de péché : et ceci devrait être proposé par le Curé, bien que dans le moment il n'eût pas encore à sa disposition un lieu où elle pût se retirer. Si cette femme est sincèrement pénitente, elle adhérera sans peine à la proposition ; autrement, elle se montrera difficile et mettra en avant des prétextes pour rester libre, et, dans ce cas, le Curé devra douter de la sincérité de ses dispositions.

Il devra aussi examiner si cette femme ne se

trouverait pas dans une position à provoquer le refus du monde, parce qu'elle a perdu sa réputation, qu'elle est habituée à l'oisiveté, sans profession manuelle, et peut-être d'une santé ruinée ; car alors il y aurait lieu de soupçonner qu'elle ne veut pas abandonner totalement son commerce criminel, mais qu'elle désire le continuer, au moins comme entremetteuse.

Il faudrait se défier encore plus si cette femme était jeune et n'avait pas perdu tous ses attraits ; parce qu'en restant au milieu du monde, quoique diffamée et inhabile à tout bien, comme le sont ordinairement ses pareilles, elle ne pourrait que difficilement se procurer par des moyens honnêtes son entretien nécessaire. De plus, malgré toutes les bonnes résolutions, fussent-elles trèssincères, elle ne saurait résister longtemps, étant tiraillée violemment vers le mal par sa grande détresse, par une passion indomptée et par les provocations de ses partisans nouvellement abandonnés.

146. Je suppose donc le cas d'une " fem.me qui proteste vouloir changer de vie, et qui cependant ne peut se résoudre à s'enfermer dans un asile, le Curé devra-t-il l'abandonner? Et si, au cas où elle serait bien disposée, il n'y a pas d'asile, que faudra-t-il faire ?

Si elle indique le mode et les moyens avec lesquels elle compte pouvoir vivre honnêtement, le Curé ne l'abandonnera pas , mais plutôt il la secourra par manière d'essai, et il ne laissera pas de la surveiller de près ; que si elle prétendait être aidée et secourue, sans indiquer comment elle

pourrait avoir de quoi vivre, le Curé ne se fierait pas à elle, et ce ne serait pas une charité, mais une imprudence de lui faire l'aumône à la légère et sans discernement.

Si, au contraire, elle se montrait toute disposée au projet de réclusion, mais qu'il n'y eût pas d'asile qui l'accueillit, il est clair que le Curé devrait la secourir, tout en exigeant d'elle toutes les garanties possibles pour que sa conversion lût durable. Ces garanties seraient : que si elle cohabite avec d'autres femmes de mauvaise vie, dans le même appartement et *dans la même maison, elle cherche sans délai une autre habitation ; que si elle peut se retirer et vivre chez quelque honnête parente ou quelque femme bien rangée, elle le fasse ; qu'elle s'éloigne entièrement des cabarets, des hôtelleries et de tout autre lieu dangereux ; qu'elle ne reçoive dans sa maison aucune personne d'un autre sexe, à l'exception de ses plus proches parents ; qu'elle aille entendre assidûment la parole de Dieu ; qu'elle se confesse souvent, s'en rapportant, pour la communion plus ou moins fréquente, au jugement de son confesseur.

Il est certain qu'en usant de toutes ces précautions pour sauvegarder sa fragilité, quand un asile de retraite n'est pas possible, la giace nécessaire pour abandonner le péché et persévérer dans sa conversion ne lui manquera pas ; car nous devons toujours tenir pour assuré que : Focienti quod in se est, Deus non denegai gratiam.

147. En affirmant que le Curé doit mettre de côté, (ians la distribution des aumônes, les personnes de mauvaise vie, j'ai voulu désigner celles qui

vivent des produits du péché , non pas celles qui manquent autrement aux devoirs du chrétien, par exemple, qui ne donnent pas une bonne et religieuse éducation à leurs enfants, qui ne sanctifient pas les jours de l'êtes, n'accomplissent pas le devoir pascal, nourrissent des haines et des rancunes, fût-ce même contre leur propre Curé. Si celles-ci se trouvent dans un vrai besoin, le Curé ne doit pas leur refuser l'aumône, et cela, non-seulement à cause du besoin réel qu'elles en ont, mais encore pour deux autres raisons.

La première , c'est que quand le Guré fait l'aumône à des pauvres de ce genre, il a toujours l'occasion la plus favorable pour les avertir et les exhorter à la conversion : la charité spirituelle de la correction, unie à la charité corporelle de l'aumône, a une vertu singulière, et ce sera un cas rare que quelqu'un, recourant fréquemment au Curé pour quelque secours qu'il obtient, ne se rende pas une fois ou l'autre à ses paternelles exhortations ; s'il était vraiment obstiné dans le mal, il cesserait plutôt de recourir au Curé et il irait chercher assistance ailleurs.

La seconde, c'est que si le Curé refuse de les assister dans leurs besoins véritables, ils s'irritent et s'obstinent de plus en plus dans le mal : ce serait donc le moyen de précipiter leur perdition.

448. Si enfin quelqu'un avait témoigné nourrir de la haine contre le Curé lui-même, celui-ci ne s'en montrerait pas moins sensible à ses besoins ; par là il éteindrait infailliblement la haine dans le cœur du coupable et le gagnerait à lui.

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