Le Curé donc, en règle générale, doit faire
DES DEVOIRS DU CUHÉ. Îj9
r.iumône aux pauvres véritables, bien que mauvais, pourvu qu'ils ne veuillent pas vivre des produits du 'hé; et je dis: en régie générale, parce que cela ■inpéche pas que parfois le Curé ne les menace de ne vouloir plus les secourir, et que quelquefois il ne les renvoie sans leur donner, quand il prévoit que par ce moyen ils s'amenderont, comme je i'aj dit en traitant de la correction.
Comment doit se comporter le Curé avec les vrais pauvres,
loO. Le Curé doit avoir pour les vrais pauvres des entrailles de mère, et, en conséquence, pourvoir à leurs besoins avec la plus grande sollicitude. Il doit se montrer sensible à leur nécessité, faire l'aumône avec des manières charitables et polies, surtout si ceux qui ont recours à lui sont d'une condition relevée, parce qu'alors l'aumône est par elle-même plus humiliante : il se gardera de laisser paraître qu'il en est ennuyé et d'accompagner l'aumône de plaintes et de murmures. Qu'il se rappelle que hilarem datorem diligit Deus.
Les pauvres étant les bien-aimés de Jésus-Christ, le Curé doit les regarder comme des enfants qui lui sont spécialement recommandés, et s'honorer ainsi d'être le pére des pauvres.
De même donc qu'un père dévoué s'applique à fournir à ses enfants ce qui leur est nécessaire ainsi le Curé s'étudiera à entourer ses pauvres de tous les soins et de toutes les ressoui-ces dont ils auront besoin.
90 MANUEL PRATIQUE DU JEUiVE CURÉ.
151. Il donnera du sien aux pauvres dans la mesure du possible, et, si cela ne sullit pas, il leur procure] a d'autres secours qu'il sollicitera des établissements de bienlaisance et des personnes charitables. Je dis qu'il devra donner du sien, et c'est la règle qu'observent les bons Curés. A la vérité, si l'on consulte les auteurs canonistes et moralistes, on y verra que le Curé, tantôt par une raison, tantôt par une autre, pourrait mettre de côté un peu de son pécule, pour acheter quelque petit champ, quelque inscription sur la dette publique, se faire un petit patrimoine à laisser à ses neveux, ou, ce qui est préférable, ériger une chapellenie, etc. ; mais, d'un autre côté, il arrive rarement que les bons Curés trouvent moyen de faire de telles épargnes, plus ou moins justifiables devant Dieu et plus ou moins louables devant les hommes. Les bons Curés, même ceux qui ont de forts revenus, dépensent toujours tout pour décorer l'église, propager la piété, secourir les pauvres, et ils dépenseraient encore davantage, s'ils pouvaient disposer de ressources plus considérables.
Laissant donc là toutes les questions canoniques, et morales, et prenant une règle qui est d'une bonté incontestable, savoir : la pratique des bons ou des meilleurs Curés, que le Curé (sans omettre la décoration de l'église, ni l'accroissement de lapiété) donne du sien aux pauvres autant qu'il peut. De cette façon, il n'y aura plus de litige sur le droit et sur le devoir, et on sera exempt d'anxiété' pendant la vie et de crainte à la mort.
152. Mais que dire du Curé qui a du patrimoine, et conséquemment des rentes à lui, ne provenant
pas du bénéfice ni de Texercice du saint ministère? Devra-t-il aussi faire part aux pauvres de ces rentes ? Il est vrai que, selon certains Curés, les biens provenant de famille sont chose sacrée, intangible, qu'ils doivent passer aux neveux dans toute leur intégralité, même, par surcroit, accrus de tous les fruits constamment mis en réserve durant la vie ; de sorte que le Curé doit vivre du bénéfice, sans priver les neveux et les autres parents de l'espérance illimitée que tout ce qui est à lui doit être à eux.
Je ne veux rien opposer ni du droit ni de la morale, quoiqu'en morale il y eût beaucoup à dire ; je ferai seulement observer que les bons Curés ont la louable habitude de se servir de tout ce qui est à eux pour faire le bien, et qu'il n'est pas douteux que les rentes patrimoniales ne leur appartiennent ; je ferai observer aussi que quelquefois, quand ils jugent la chose opportune, ils se servent, nonseulement de la rente, mais aussi du patrimoine lui-même qu'ils aliènent en tout ou en partie.
Et qui oserait censurer leur pratique ? L'homme du monde prend sa part du patrimoine et en jouit comme bon lui semble, l'envoie même au diable, pardonnez-moi l'expression, et à cela le monde n'a rien à dire. L'ecclésiastique, au contraire, en prenant sa part, devra-t-il la prendre non comme maître, mais comme simple administrateur tenu à la conserver et même à la laisser améliorée et accrue à la famille ? Je dirais volontiers à certains Curés : Misérables gérants de votre famille, que vous revient-il de ce patrimoine ? Qu'en retirezvous, sinon les embarras de la gestion, mais sans
profit aucun ? Si vous ne vouliez pas vous servir de votre bien, pas même pour la gloire de Dieu ni pour l'avanlage du prochain, il eût été mieux pour vous d'y renoncer et de vous soustraire aux ennuis de cette sollicitude. D'un autre côté, il est peu croyable que, quand Dieu nous demandera compte des biens qu'il nous a accordés, il veuille exclure les biens patrimoniaux et qu'il se contente de celte réponse : Nous les avons conservés entiers pour la famille.
153. Les bénéfices riches étant rares ainsi que les Curés riches de patrimoine, généralement parlant, le Curé ne pourra pas par lui-même secourir suffisamment tous les pauvres ; alors, pour suppléer à l'insulfisance de ses propres ressources, il devra recourir aux établissements de bienfaisance ou aux personnes charitables, surtout dans les circonstances de nécessités extraordinaires, comme serait le cas de grave famine, d'épidémie, de guerre, ou d'autre désastre qui multiplie le nombre des pauvres et en aggrave la misérable condition. Que le Curé fasse attention aussi qu'en pareil cas il doit veiller à ce que l'autorité communale ne manque pas à son devoir envers les personnes qui ont be- ; soin de secours et d'assistance. J'ai vu plusieurs^ fois, dans l'invasion du choléra, combien cette vi- ■ gilance du Curé est nécessaire.
154. Quoique le Curé doive agir auprès des personnes aisées et charitables pour obtenir des secours à distribuer à ses pauvres, il est néanmoins nécessaire qu'il ne recoure pas à leur bourse au-delà de la vraie nécessité. Certains Curés, toujours en quête ou pour leur église ou pour les pauvres, se
DES DEVOmS DU CURÉ. 93
rendent à charge et odieux : si le Seigneur envoie au Curé autant qu'il faut pour entretenir décemment iï'glise et pourvoir suflisamment aux besoins des pauvres, il ne doit pas en demander davantage.
Au lieu de se rendre importun à toutes les personnes honnêtes de sa connaissance, en demandant souvent de l'argent, chose en elle-même toujours odieuse, qu'il les sollicite et les anime à user de leur fortune pour faire le bien d'autres manières, à coopérer à la gloire de Dieu et au salut des âmes, spécialement selon l'exigence des temps ; comme serait, à présent, propager les bons livres, les écoles morales et religieuses, etc.
loo. Que les Curés notent bien que, quand il y a dans les demandes défaut de discrétion, il est à craindre que le zèle de faire beaucoup de dépenses pour l'église et de pouvoir distribuer d'abondantes aumônes n'ait sa racine et son stimulant dans la vanité de se signaler dans le bien ; je dis : quand U y a manque de discrétion.
A quels pauvres le Curé doit donner la préférence.
456. Parce que le Curé, dans le soulagement des pauvres, doit être animé uniquement par la charité, celle-ci, pour être réglée, devra toujours préférer les bons aux mauvais ; et, parmi les premiers, les meilleurs, et les plus nécessiteux à ceux qui le sont moins.
Il y a, à ce sujet, deux remarques à faire : la première, c'est que cette préférence soit tenue très- •ecrète et cachée aux autres pauvres ; autrement,
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elle éveillerait de funestes jalousies qui donneraient à soulirir aux pauvres prélérés, non moins qu'au Curé lui-mùme. La seconde, c'est d'éviter que les pauvres ne feignent la piété et la dévotion, afin d'être plus abondamment secourus ; car il y a des pauvres, et particulièrement des pauvresses qui, supposant que le Curé doit être plus généreux pour les personnes pieuses et dévotes, viennent à confesse au Curé lui-même et même fréquemment, demandent à communier aux jours de plus grande dévotion, sont toujours à l'église aux fêtes et même aux jours ouvrables ; mais, dans cette gent, tout est feinte, calcul et jeu d'hypocrisie. Si le Curé est vigilant, et que, au lieu de s'en rapporter aux apparences favorables, il veuille vérifier, il ne pourra y être trompé, au moins longtemps.
A cet effet, qu'il avise à faire bien entendre aux pénitents qui viennent raconter leurs misères corporelles au conlcssionnal que, en dehors de la confession, il n'en tiendra aucun compte, pas plus qu'il ne s'occupe au dehors des péchés entendus eu confession. Il sera bien alors de dire : « Sachez que si je connaissais par la confession qu'aujourd'hui vous mourez de faim, et que je ne le susse pas autrement, je vous laisserais mourir. » De cette façon, on ôtera à certaines personnes, surtout aux femmes, l'envie d'aller à confesse plus pour chercher des aumônes que des absolutions.
Quand il s'agit de nécessités se rattachant de près aux obligations de la conscience, comme le besoin d'un Lit pour séparer les frères des sœurs, le Curé se fera exposer cela en dehors de la confession, aûa de pouvoir bien vérifier ces besoins et s'assu-
rer ensuite de l'usage qu'on aura fait des secours.
Ayant découvert quelque tromperie, il corrigera paternellement l'hypocrite, et quand il reviendra au confessionnal, il lui enjoindra d'aller se confesser à un autre ; mais, s'il est vraiment pauvre, il ne le privera pas des aumônes ordinaires.
lo7. Il ne sera pas hors de propos de mettre sur leurs gardes les nouveaux Curés et les confesseurs, pour qu'ils s'observent avec certains imposteurs qui circulent dans les villes et le pays, et s'adressent de préférence aux jeunes confesseurs, pour leur soutirer des aumônes, même considérables. Quelquefois ils se donnent pour poursuivis par lajustice, avec danger de galère ou de potence, s'ils ne sont promptement secourus pour entreprendre et exécuter un voyage à l'étranger; aux pieds du confesseur, ils savent alors pleurer comme des enfants et trembler comme une feuille. Quelquefois ils paraissenL tentés de suicide, s'ils n'obtiennent pas une certaine somme pour pourvoir aux besoins de leur famille, etc.
Ceux qui ont coutume de faire la charité à ces gens-là doivent se faire un grand scrupule d'encourager un métier si sacrilège ; car, après avoir réussi à tromper quelqu'un, ces imposteurs se présentent à un autre. Quand même le confesseur croirait avoir l'évidence de la sincérité et du besoin du pénitent qui lui demande l'aumône, qu'il ne se fie pour cela à aucun d'eux. Même quand il pourrait facilement subvenir à la nécessité du pénitent, qu'il se fasse exposertoute son affaire en dehors de la confession, puis qu'il vérifie le tout, et alors, touchant du doigt, pour ainsi dire, la sincérité et le besoin exposé, qu'il
secoure son pénitent : de cette façon, la charité sera éclairée et sainte.
458. De même qu'on préfère les pauvres meilleurs aux moins bons, ainsi les plus nécessiteux sont à prélércr aux moins nécessiteux. Or, il n'est pas douteux , généralement parlant , qu'il ne faille compter parmi les plus nécessiteux les eniants orphelins, les veuves avec de petits enfants, surtout si elles sont jeunes, les vieillards et les infirmes.
On avisera, si c'est possible, à placer les orphelins chez leurs proches, si ceux-ci sont bons, craignant Dieu et dont on puisse espérer une éducation chrétienne ; autrement, on s'emploiera pour les faire recevoirdansquelque établissement de bienfaisance ou chez des personnes charitables. Il faudra prendre un soin tout particulier des filles déjà grandes, à cause du danger spécial de séduction et de perversion.
io9. Les veuves pauvres avec petits enfants méritent particulièrement d'attirer les regards charitables, et pour cela elles doivent être secourues plus abondamment; le Curé devra les assister d'une manière spéciale, si elles sont encore jeunes, étant à cause de cela dans un plus grand danger d'être tentées et séduites.
Toutefois le Curé se gardera de venir en aide à ces femmes et de s'entremettre afin de leur trouver un parti pour se remarier. Si la jeune veuve veut se marier, il lui laissera à elle-même le soin d'un parti ; ses parents et amies l'aideront en cela, sans qu'il soit besoin que le zèle du Curé intervienne, zèle que le monde jugerait imprudent et équivoque, et
qui pourrait ternir sa réputation. Je reviendrai iàdessus, au sujet du mariage.
160. Finalement, le Curé aura une charité particulière pour les pauvres vieux et infirmes, incapables de pourvoir à leur subsistance et dont les jours sont menacés.
Ot-, à ce sujet, il faut observer qu'il y a certains vieillards et infirmes qui ne peuvent avoir chez eux l'entretien et l'assistance convenables, et qui pourraient être reçus dans quelque établissement de charité ou dans un hôpital ; mais qui, par bizarrerie et opiniâtreté, veulent rester chez eux, préférant y souffrir toutes sortes de privations. Parmi eux, il s'en rencontre fréquemment qui sont trèsnégligents en tout ce qui regarde le salut éternel ; qui vivent toujours éloignés des sacrements et de la parole de Dieu ; et qui, ou parce qu'ils ne le veulent pas, ou parce qu'ils ne peuvent pas commodément se transporter, n'entendent même pas la messe
' les jours de fêtes.
Or il va sans dire que le Curé fera un grand acte de charité s'il réussit à les décider à quitter leurs
^ taudis misérables et dégoûtants qu'ils appellent leurs maisons, où, il faut le dire, le démon les
I retient si souvent enchaînés, et ensuite, il les fera recevoir dans quelque établissement de bienfaisance où l'on pourvoira à leurs besoins du corps et de l'àme.
Toutefois il est à observer que, s'ils s'entêtent et ne veulent pas se rendi-e aux exhortations du Curé, celui-ci devra cependant les secourir comme il pourra, non-seulement pour les nécessités spirituelles, mais aussi pour les coi'poreiies ; parce Man. do J. Ccré. 6
98 MAÎOJEL PRATIQUE DU JEUNE CUKÊ.
que beaucoup d'entre eux ont la lète farcie de préjugés, sans qu'on puisse leur faire entendre raison; et même, dans le cas uù leur obstination serait coupable, on fera bien de les secourir pour l'amour de Dieu qui ne souffre pas qu'on laisse perir le prochain, quand même il semblerait le vouloir par sa criminelle obstination.